PLUTON
Hélas ! je ne puis le faire.. <
Arrive Garon qui annonce un étrangler offrant de payer d'une manière nouvelle son passage du Styx.
Il Tout m'offrir des billets^ Et dit que For lui manque.
Mais ici tous nos sujets Ne veulent plus de billets^ DeJ[>anque^ de banque...
Il ressenible à Cerbère^ Et porte sur son front L'inceste^ l'adultère^ Le fer et le poison.
Je reconnais mon père:
Ce sont là tous ses traits.
Son plus beau caractère Et ses moindres forfaits.
Proserpine, irritée de Tamour de son époux pour la princesse, s'écrie :
Non, Messaline ni Julie
N'en firent tant pendant leur vie
Que Berry dont les appas Furent le rebut des goujats.
La pièce finit par la description des supplices auxquels furent condamnés les trois coupables. Nous renverrons le lecteur au poëme pour les initier à celui qui flit inflige à la duchesse de Berry. Pluton décida qu'il fallait frotter
Cet insatiable régent
ÂTec des chaînes d'argent^
Dô feu et de poison brûlantes (i);
(î) Il existe un exemplaire illustré de ce manuscrit dans le cabinet de M. Bourdillon ; Brunet le cite dans son édition de la Correspondance de Madameé
176 LES niiLES DU RÉQINT.
11 faut encore citer la aChroniqae véritable du preux chevalier don Philippus d'Aurélie {{)» dans laquelle quelques chapitres sont consacrés an régent et à sa fille, notamment celui intitulé : « Comment la dame de Biturg^ie choisit pour sa garde cinquante monstres appelés Mirbalais » ; Thistoire du prince Papyrius, surnommé Pille-Argent, gouverneur des Francs sots (2); » les « Aventures de Pompilius, chevalier romain, » écrites par Tabbé Le Prévôt, dans lesquelles le duc d'Orléans est attaqué au sujet de Tabbesse de Chelles ; » la Chronicque du chevalier Sotermelec (3). » Ces accusations ont été soutenues et répandues dans les Mémoires de Maurepas ^ par les auteurs de la Vie privée de Louis ZV, de la Vie privée de Richelieu , et des Mélanges de Bois- Jourdain, Mais aucun auteur sérieux et digne de ce nom n'y a attaché d'autre importance que pour déplorer Faveugiement d'un père sachant qu'il compromettait odieusement sa fille aux yeux d'un public avide de scandale, en s'obstinantàconserver une attitude égoïste et coupable. Tous deux connaissaient parfaitement l'opinion du public ; nous en trouvons la preuve dans une curieuse lettre de Madame (4) : « Le 4, M™« de Berry pria son père de venir coucher
(1) Recueil Maurepas^ tome XIV.
(2) Citée par D. Lelong, n^' 24^565^ et publiée par M. Peignot^ dans son Précis de la maison d Orléans,
(3) Où se trouve ce chapitre : « Comment Julie> fille de Sotermelec^ avoit force laboureurs. »
(4) Lettre du 7 octobre 17^8.
LA DUCUESSE DE BBRUY. 177
« à la Muetle pour la fête des Vendangeurs le lende- « main. Le duc lui écrivit en lui demandant com- « ment la dévotion des Carmélites sera édifiée de (t voir son père coucher une nuit dans sa maison. • M™e de Berry répondit qu'elle n'avoit jamais ouï « dire qu'il fût contre la dévotion qu'un père cou- « chat dans la maison de sa fille, et qu'elle ig^noroit « qu'il y eût en cela aucun scandale. »
La fausseté de ces accusations ressort d'ailleurs de la correspondance de Madame si impitoyablement véridique, des récits de Saint-Simon, des désaveux de Voltaire, mais surtout, à nos yeux, de la* liberté exag^érée dans laquelle malheureusement le Régnent et la duchesse de Berry vivaient l'un envers l'autre. Gomment le Régnent aurait-il supporté la vie de débauche de sa fille? comment aurait-il assisté aux scènes que lui inflig^eait M. de Rions? D'un autre côté comment la princesse , avec le caractère que nous lui connaissons, aurait-elle admis les caprices de son père? Comment aurait-elle consenti à devenir la complaisante de ses amours, fait prouvé irréfrag^lement par ce passag*e d'une lettre de Madame : a II y a une fille qui favorise les débauches « de son père ; elle n'a pas honte de lui procurer une « jolie femme de chambre ; la mère voit et laisse faire a afin que de son côté on la laisse tranquille (1). » De tels faits nous semblent combattre tristement, mais victorieusement, les infâmes bruits qui circu-
(1) Lettre du 10 mars i718.
178 LES FaLES DU r£gbnt.
lèrent sur le Régnent et sur sa fille, bruits qui, nous l'avons dit, ont pris naissance dans la coterie de la duchesse de Bourbon , inconsolable et humiliée de l'échec de sa flUe^ et ont été développés par les chansonniers et les sottisiers du temps. La corruption des mœurs de ces deux personnages est assez grande sans y ajouter des couleurs horribles. Lemontey, dans son Histoire de la Régence^ dit : « Je sais que des « accusations terribles pèsent sur la mémoire de la « duchesse de Berry, de cette jeune insensée qui se « montra aussi despotique dans son fetste que popu- « laire dans ses amours. Mais chez une nation lé- « g^ère, Tesprit, les g^râces et surtout la mort préma- « turée de cette princesse, ont presque désarmé ses « jugées, et je ne serai pas plus sévère que les con- « temporains qui, contents de chanter ses folies, ou- « blièrent ses crimes. » Sans aller aussi loin que Fauteur des Mémoires sur la Régence qui s'écrie : « On doit « avouer que la vertu et la beauté de la duchesse de « Berry étaient égales, et j'avoue que je ne puis « faire son élog^e, tel que je le souhaiterais, et tel « qu'il devrait être ; » Lemontey est cependant trop g^énéreux ou trop néglig^ent* Les lecteurs jugeront maintenant en pleine connaissance de cause, et nous approuveront certainement de n'avoir pcw reculé devant cette triste enquête de laquelle il résulte incontestablement à nos yeux que si le duc d'Orléans et sa fille ont pu étonner la société par leurs scandaleuses débauches, ils n'ont pas eu à Taffliger par d'incestueux crimes.
La duchesse de Berry ne connaissait plus alors aucun frein à ses g*oûts de luxe et de domination; elle courait les bals, elle assistait* à celui donné par l'ambassadeur de Portugal pour célébrer la naissance de l'héritier de cette couronne (1), à celui organisé en son honneur avec un luxe inouï, à Issy, chez la princesse douairière de Conli (2). Elle jouait avec une véritable frénésie jusqu'à perdre 180,000 livres d'un coup de carte. Elle allait souvent au Cours dans un merveilleux carrosse dont les ressorts étaient dorés entièrement et les harnais tout brodés en or. Elle chassait avec furie. « Je taquine souvent M™« de Berry, écrit « Madame (3), et je lui dis qu'elle se figure qu'elle « aime la chasse, mais qu'au fond elle aime seu- « lement à changer de place; elle ne se soucie que « de la fin de la chasse, et elle aime mieux aller « au sanglier qu'au cerf, parce qu'elle y trouve « l'occasion de manger de bon boudin et des sau- « cisses. Elle se divertit tant qu'elle peut : un jour « elle chasse, un autre elle se promène, un troi- « siême elle va à la foire; quelquefois elle se rend « aux danseurs de corde ou bien à la comédie et « parfois à l'Opéra, mais toujours en corps et en « écharpe. » Elle n'admettait aucun obstacle à cette vie de plaisirs et elle supportait avec impatience les
(1) Le 18 juin 1716. — Buval.
(2) Dangeau^ 29 juin.
(3) Le 28 octobre 1716.
deuils. Les marchands d'étoffes en profilèrent et s'adressèrent à elle pour obtenir du Régent la réduction de leur durée, ce qu'elle s'empressa de demander, et, naturellement, ce qu'elle obtint.
A cette époque la duchesse de Berry affectait une g^rande amitié pour sa g^rand'mère. « Si elle n'étoit « pas ma petite -fille, écrit finement Madame, j'au- « rois toutes les raisons du monde d'être contente <c d'elle, carelle vit fort poliment avec moi; je neveux « pas en dire davantag*e(l).» La vieille princesse, ayant trop clairement constaté l'inutilité de ses efforts, ne s'occupait plus alors de la morig'éner: a Elle « est entourée de g^ens qui lui en imposent, l'abu- « sent. Je ne dis plus rien ; elle a beaucoup d'esprit, « mais depuis l'âgée de huit ans son père lui a laissé « suivre toutes ses volontés, et il n'est pas étonnant « si elle est comme un cheval échappé (2). »Ses qualités réelles lui rendaient faciles ses tentatives pour plaire : « Quand elle veut séduire, il faut qu'elle « parle ; elle a une éloquence toute naturelle (3). » Elle était excellente musicienne, elle chantait avec talent; elle était solidement instruite et avait, nous l'avons dit déjà, beaucoup d'orig^inalité dans l'esprit. Elle détestait la danse qu'elle n'avait jamais voulu apprendre (4). Mais la vie qu'elle menait, vie de fatig*ues de toutes sortes, de veilles, de mouve-
(1) Du 25 septembre 1716.
(2) 10 mai.
(3) Ibid. 13 novembre.
(4) Lettre de Madame, 28 juillet 1716.
LA DUGHBSSB DE BERRT. 481
ment incessant, ne Tembellissait pas. Elle eng^raîssait considérablement; son teint était trop fortement coloré en dépit des saig*nées auxquelles elle recourait souvent pour y remédier (1 ) ; elle aug*mentait encore ce défaut physique en mettant du roug^e pour cacher les traces de petite vérole qui avaient marqué ses joues (2). Du reste, elle faisait bon marché de ses imperfections, et riait elle-même de son visage et de sa taille (3).
Au lieu de se faire saig'ner fréquemment la duchesse de Berry aurait dû surveiller son intempérance à table. Nous avons déjà parle de son g^oût pour le vin qui se traduisit par des excès vraiment honteux , auxquels, par une inqualifiable complaisance, s'abandonnaient quelques-unes des femmes de son intimité. Sa g^rand'mère, sans y aller par quatre chemins, explique la plupart de ses maladies par sa gt)urmandise : « Il est impossible de se bien « porter avec son affreuse g^loutonnerie. Chaque soir « elle se met à table à huit ou neuf heures et elle « mangue jusqu'à troisheures du matin (4). • Quelques jours après la vieille Palatine est bien plus explicite : a Sa maladie vient d'avoir trop bu d'eau-de-vie et « d'avoir énormément mangue; dès qu'elle est un peu
(\) Lettre de Madame^ 28 juillet 1716.
(2) Ibid. 24 noTembre 17 septembre 1717 Madame écrivait : a Elle a la ebair ferme, ses joues sont dures comme delà pierre. »
(3) Ibid. Le 17 novembre 1717 Madame ajoute : « Mais elle a de belles chairs et, beaucoup de fraîcheur. »
(i) J6Îd. 2 avril 1719.
« mieux, elle se remet à boire et à faire de nouveaux « excès, et elle éprouve une rechute (1). » Elle ne mang*eait presque pas au dîner à cause de l'habitude qu'elle avait de se faire apporter à son réveil, toujours très-tardif, « toute espèce de choses à « mang*er » : elle se levait à peine à midi pour se mettre à table à deux heures et y rester jusqu'à trois. Elle rentrait alors dans ses appartements pour s'étendre sur une chaise long'ue et se faisait servir, à quatre heures, des fruits, de la crème, de la salade ou autres plats de ce g»enre. Le souper venait comme nous l'avons dit vers neuf ou dix heures, et elle ne se couchait jamais avant deux heures du matin (2). Sa paresse n'avait d'ég'ale que celle de sa mère, et comme elle, elle avait horreur de tout exercice : elle était à peine habillée pour le dîner. Madame se montrait plus exig'eante et n'admettait pas qu'elle parût chez elle sans « corps «. Un jour, le « corps » ayant été ég^aré, il fallut bon g^ré mal gré le retrouver, et la duchesse de Berry ne put venir au dîner de la Palatine qu'au second service (3). Madame nous raconte qu'une autre fois sa petite-fiUe était venue le soir chez elle, du vivant de Louis XIV, en déshabillé, se disposant à se rendre aux Tuileries. Elle voulut l'en dissuader: «Non, rien ne peut vous excu- « ser, vous pouvez bien vous habiller le peu souvent
{\) Lettre de Madame, 15 avril.
(2) IMd., 18 noTembre 1717: Madame dit encore : « Elle boit de Teaude-Yie la plus forte. »
(3) nnd. 7 juillet 1718.
« que vous allez chez le roi, puisque moi qui suis « votre grand'mère je m'habille tous les jours; di- « tes naturellement que c'est la paresse qui vous « empêche de vous habiller, ce qui ne convient ni « à votre âge ni à votre rang*. Une princesse doit « être vêtue en princesse et une soubrette en sou- « brette. — Elle n'écouta pas de réplique ; piquée, « elle fit la révérence et p€uiit. »
La correspondance de la Palatine est remplie de preuves à l'appui de l'incroyable gourmandise de la duchesse de Berry. « M™« de Berry vint dîner (c, hier avec moi, écritelle le 28 juillet 4718, et resta « toute la soirée. J'ai à remercier M. Harling" pouç « deux excellents boudins qu'il m'avoit envoyés. « M™* de Berry les a trouvés si bons qu'elle en a em- « porté ce qui en restoit. » On comprend, après avoir pris connaissance de ces tristes détails, à quels excès la duchesse de Berry pouvait s'abandonner dans ces org'ies où, vaincue par le vin, emportée par la passion, elle ne connaissait plus aucun frein. La Gran^e-Chancel, dans sa fameuse ode, en parle en termes assez clairs. Ces org'ies déplorables alternaient entre le Luxembourg*, la Muette et le Palais- Royal, et autorisaient le public à croire à tout ce que les chansonniers racontaient avec une complète licence. Un incident bien plus g'rave allait d'ailleurs éveiller davantag*e Tattention et donner une nouvelle force aux accusations dont nous espérons avoir fait justice.
Voltaire détestait le Régent, et, trop jeune encore
pour être prudent, il rima, comme nous Tavons dit, deux pièces de vers dans lesquelles le duc d'Orléans et sa fille étaient odieusement maltraités (1). Ces pièces se répandirent rapidement, et, dès qu'elles eurent fait un peu de bruit, nous avons vu leur auteur, suivant la triste tactique qu'il observa toujours, se hâter de les désavouer (2). Le Régnent ne voulut pas sévir de façon à aug^menter le scandale; il se contenta de faire prévenir le poëte imprudent qu'il eût à quitter Paris pendant quelque temps (5 mai 1716). Voltaire se rendit à Sully-sur-Loire où il passa joyeusement ses mois ^'arrêts. Il rentra à Paris pendant l'hiver de l'année suivante et recommença ses méchantes plaisanteries (3). Le 16 mars les portes de la Bastille s'ouvrirent devant lui pour le punir des « J'ai vu » , qui n'étaient réellement pas de lui (4) , et du Puero re- ^/îa/itedontil répudiaitpar exemple à tort la paternité. II y resta près d'un an et n'en sortit, le 1 1 avril 1718,
{{) Après la citation que nous avons faite plus haut de trois de ces 'vers, nous en disons assez en constatant qu'elles se t)X)UTcnt dans l'édition de Beuchot.
(2) Son ami Cideyille les lui a constamment attribuées en dépit de toutes ses dénégations. Ces deux pièces ont pour titres : les Moabites et les Ammonites.
(3) Histoire de Voltaire, par Desnoireterres.
(4) Trop confiant envers un adroit espion qu'il croyaitson ami. Voltaire ]ui aTait avoué ses peccadilles, ce que celui-ci avait soigneusement consi • gné dans un rapport au mois de mai ni 7 : « Comment! lui dit-il un jour avec emportement, vous ne savez pas ce que ce b... m'a fait? il m'a exilé parce que j'avais fait voir en public que sa-Messalinede fille était une ...» (Desnoireterres, tome II).
que pour se retirer à Ghâtenay. Dès le mois de mai, il rentra dans la capitale par une permission tacite ; il y revint avec satrag'édie d' Œdipe qui obtint un ^and succès le 18 novembre , et qu'il eut l'impudence de dédier à la duchesse d'Orléans après avoir eu la prétention do la placer sous le patronag^edu Régnent (1). Soit indifférence, soit habileté, assurément bien maladroite, ce prince voulut assister à la première représentation d'une trag'édie dans laquelle le public cherchait, et où on lui faisait trouver force allusions. Il y vint en loge d'apparat avec la duchesse d'Orléans, Madame, et ses filles de Berry, d'Orléans et de Valois ; il affecta de ne laisser paraître aucun mécontentement, de ne remarquer aucun mouvement dans le parterre, de n'y voir aucun rieur, et cependant dans ce public se trouvait ceux qui avaient substitué au crayon sur les affiches à Œdipe le nom de Philippe. Il ne se froissa même pas du mauvais goût de l'acteur Dufresne, qui, jouant le rôle d'Œdipe, avait osé copier l'attitude, jusqu'à la perruque du Régent. Il affectait de causer avec ses filles et de rire aux allusions les plus durement soulignées par le public. On raconte que tous les yeux s'étant portés vers la loge qu'il occupait, quand l'acteur dit :
Quand il se Toit enfin, par un mélange affreux Inceste et parricide^ et pourtant Tertueux^
(1) Desnoiresterres. — C'est au bas de cette épître dédicaloirc qu'il signa pour la première fois : Arouet de Voltaire.
186 LBS FILLES DU RteENT.
le duc d'Orléans s'avisa d'applaudir et détourna assez adroitement cette fois l'attention. Mais il n'en fut pas de même, quand, à cette question du grand prêtre :
Savei-Youg seulement avec qui vous 'vivez ?
Un spectateur répondit à haute voix : a Plaisante question ! qui le sait mieux que lui? » Il paraît que la même voix s'était écriée après ces vers :
Corinthe ! ô Phocide ! exécrable hyménée !
Je Tois naître une race inf Ame^ infortunée.
Digne de sa naissance^ et de qui la fureur Remplira l'univers d'épouvante et d'horreur.
« Diable ! combien donc aurait-il d'enfants 7 » La duchesse de Berry faillit s'évanouir. Certains chroniqueurs assurent cependant que par bravade cette princesse assista avec toutes ses dames aux cinq premières représentations de cette trag^édie; mais ce récit est formellement démenti par ce passag'e de Dan^eau : « Les comédiens françois ont joué, le 30, Œdipe; il y avoit un monde prodig^ieux : Madame y étoit dans sa log^e avec M. le duc d'Orléans. Mj^ la duchesse de Berry n'y étoit pas parce qu'elle l'avoit vue il n'y a que deux jours. »
Nous avons devancé les temps pour ne pas avoir à revenir sur les malheureux rapports de la duchesse de Berry avec Voltaire. Nous allons maintenant retourner en arrière et reprendre la suite des événements.
Le duc d'Orléans montrait une tendresse tou-
jours croissante pour sa fille; il semblait qu'il ne pût se pMtsser d'elle en dépit de l'hôte importun qui désormais dominait au Luxembourg* ou à la Muette. Aux mois d'octobre et de novembre 1716, on le voit venir souvent souper chez la duchesse de Berry . Cette princesse voulut faire de son salon l'un des principaux centres de la cour de la Rég'ence,etnous l'avons vue s'entendre avec sa mère pour se partag'er les soirées de jeu qui avaient alors exclusivement le privilégie d'attirer la foule des courtisans. Lelansquenet se tint les jeudis, samedis et dimanches chez elle ; les lundis, mercredis et vendredis chez sa mère ; les mardis chez la princesse de Conti douairière. Ce jeu avait lieu avec une régularité parfaite, qualité rare chez la princesse, mais à Ictquelle en cette circonstance elle se soumit par le désir d'avoir du monde autour d'elle. Elle le faisait cesser seulement au 1*' avril, parce ^u'à cette époque elle recommençait ses promenades du soir et s'établissait peu de jours après à la Muette. Mais aussi elle ne manquait aucune occasion de se montrer en public beaucoup plus en souveraine qu'en fille du Régent. Le 27 février 1717, elle se rendit du Luxembourg» à Versailles pour tenir avec le jeune roi la fille de sa fidèle marquise de Mouchy sur les fonts baptismaux. Elle arriva vers trois heures, en retard bien entendu, dans un ma- ^îfique carrosse argenté du haut en bas, précédée et escortée de ses gardes, avec M"»« de Saint-Simon et de Pons, MM. de Coetenfao, d'Hautefort, etc.; elle portait une robe en brocart d'or, couverte de
<3) DoDgeau.
(4) Ibid. 26 avril.
(3) Sninl-Simon. — Il ne parle que d'une visito nu Luxembourfr. Dangeau mentionne posititemcat les deux ïisilai, el l'on snil que c'étiit un chroniqueur d'une rare exnctitude.
Muette une véritable révolution de palais. La princesse voulut aug^menter les situations de M"« de Mouchy et de M. de Rions auprès d'elle. Elle aurait souhaité leur donner à l'un la chargée de premier écuyer, exercée par M. d'Hautefort, et à l'autre celle de dame d'atours, remplie par M™« de Pons. Elle n'osa pas cependant faire une aussi radicale exécution en présence de l'affliction et surtout des réclamations des deux titulaires menacés, mais alors elle imag'ina de doubler ces offices et d'avoir deux premiers écuyers et deux dames d'atours, ce qui ne s'était jamais vu, mais ce qui ne provoqua de la part du Régent aucune observation (1). Cette création froissa « vivement M™** de Clermont et de Beauvau, qui ne purent admettre de voir une personne comme M"*« de Mouchy, sans chargée aucune, devenir tout d'un coup leur supérieure. Elles en parlèrent à M""* de Saint-Simon qui ne voulut évidemment pas intervenir dans une affaire où elle était certaine d'échouer, car la promotion de M"« de Mouchy n'avait lieu que pour masquer celle de M. de Rions. Elles allèrent trouver le duc d'Orléans a avec lequel elles ne se contrai- « çnîrent pas sur M™« de Mouchy et quittèrent leur « place avec g'rand éclat (2). » La duchesse de Berry se montra formalisée de cette leçon qui lui était publiquement inflig^ée, et à quelque tem])s de la elle en donna une preuve qui tourna fort à son désa-
(i) A ce moment^ l6duc d'Orléans allait de plus en plus souTent à la Muette> d*&près Dangeau.
(2) Saint-Simon.
vantag^. Le monde avait approuvé d'autant plus vivement la résolution de M"*«» de Beauvau et de Glermont-Gallerande que toutes deux continuèrent de recevoir le meilleur accueil au Palais-Royal. La duchesse n'avait pas malheureusement pour qualité distinctive la patience, et elle souffrait avec peine ce qu'elle appelait un affront de la part de ses parents. Un soir elle était dans sa petite log'e de l'Opéra, vers la mi-avril 1718, quand elle aperçut en face d'elle , dans la log*e du comte de Toulouse, M^^ de Glermont et d'Étampes. Cédant à un premier mouvement de vivacité, la princesse dépêcha immédiatement vers son ancienne dame, Brassac, exempt de ses g'ardes, pour lui intimer l'ordre de ne jamais se trouver en sa présence. M°*« de Glermont se retira sans résistance avec son amie, mais elle raconta l'aventure et elle en fit grand bruit. La noblesse s'émut de la prétention d'une princesse à bannir quelqu'un de sa présence dans un lieu public, droit qui n'appartenait qu'au roi seul ; on taxa avec raison cette action d'attentatoire à la liberté, sans que personne osât cependant en porter plainte rég'ulière. Le Régnent en parla à sa fille, Madame fit de tnême, tnais les choses en restèrent d'abord là* La duchesse s'aperçut cepehdatit de la faute qu'elle venait de commettre, et pour la première fois elle paf ut s'é- Inouvoir du ressentiment de l'opinion qui des hau* tes classer aVait passé datis la bourg'eoisie et dans le peuple et y soulevait de très-vives récriminations. Elle en parla à M™« de Saint-Simon, à laquelle elle
recourait volontiers dcgis les jours d'embarras, et qui jusque-là avait g'ardé un silence prudent sur cette belle équipée. M"*^ de Saint-Simon saisit Toccasion d'adresser une solide morale à la princesse et elle la décida à se réconcilier avec ses deux anciennes dames. La duchesse de Berry se montra assez récalcitrante d'abord, puis elle céda, comptant bien faire une nouvelle défense au sujet de la manière dont aurait lieu l'entrevue ; mais ses efforts échouèrent devant la ténacité et l'habileté de sa dame d'honneur. Il fut convenu qu'elle irait passer deux jours dans l'appartement qu'elle avait au couvent des Carmélites du faubourg* Saint-Germain, que M"*e de Saint-Simon préviendrait M™«« de Beauvau et de Clermont ainsi que leurs maris et qu'elle assisterait à la visite, u Cela fut exécuté le 4 juin, « six semaines après l'affaire de l'Opéra. Ils entrècc rent dans le monastère et allèrent droit à Tap- « partement de M™« la duchesse de Berry qui les y <c attendait. Chacun de son côté se posséda assez « pour que l'accueil fût ég'alement obligeant et bien « reçu. Leâ deux hommes demeurèrent peu dans le « couvent, parce qu'il est très-rare que leâ hom- « mes y entrent* M™« de Beauvau y fut retenue et « M™« la duchesse de Berry lui fit des merveilles(l). » Depuis cette réconciliation les detîx ménagées continuèrent à fréquenter le Luxembourg.
(1) Saint-Simon. — Elle avait dit à don père a qu'elle ne Touloit aToil* aucune haine dans le cœur, v (Dangeau;)
La duchesse de Berry cependant avait sans retard remplacé les deux démissionnaires. Or, chose vraiment étrangle, elle avait pu trouver deux femmes de mérite, de naissance et de conduite : Tune fut M™« de Laval, sœur de M. de Hautefort que Von calma ainsi sur le partagée de sa chargée; l'autre , M">« de Brassac , fille du maréchal de Tourville ; toutes deux étaient assez pauvres, et c'est là leur excuse. M°*« d'Aydie, sœur du chevalier de Rions, étant venue à mourir vers ce même temps, on lui donna pour remplaçante, la marquise d'Arpajon, femme d'un lieutenant g'énéral, «l'un des plus sots hom- <c mes de France et des plus avares. Elle étoit jolie, « ag'réable, peu spirituelle, mais douce et polie, «c très- vertueuse et d'une grande piété (1 ). » Filte de Lebas de Montarg'is, l'un des trésoriers de l'extraordinaire des g'uerres, et d'une fille de Mansart, elle était extrêmement riche et peu heureuse avec son mari, qui n'était pas dig*ne d'elle : mais, cachant avec grand soin son malheur, elle lui rendait des soins infinis. « M™« la duchesse de Berry, ajoute Saint- <c Simon, la choisissoit volontiers avec la marquise « de la Rochefoucauld, fille de Prondre, pour aller « aux Carmélites, et leur disoit toujours : — Je vous « amène mes deux bourg'eoises. w
Nous avons vu à quels excès la duchesse de Berry se laissait entraîner à table, avec quels convives elle consentait à souper. Mais elle oubliait ces fai-
(1) Saint-Simon.
blesses dès qu'il s'agissait d'étiquette ; les princes du sang* ne pouvaient prétendre à l'honneur de s'asseoir à sa table qu'à la campag*ne et en particulier, tandis que chaque jour elle dînait avec le chevalier de Rions et ceux que de concert avec M"»® de Mouchy il se plaisait à inviter (1). Parmi les personnes les plus fréquemment admises à ces repets intimes se trouvait un père jésuite, nommé Rig'let, que la princesse connaissait depuis son enfance par l'entremise des femmes qui l'avaient élevée; «il en savoit dire des meilleures (2),» paraît-il, et elle avait osé le nommer son confesseur, ce qui faisait répéter dans le public qu'en le conviant à assister à toutes ses fautes, elle s'en éparg'nait ainsi le difficile aveu, La faveur du chevalier de Rions grandissait chaque jour et la duchesse de Berry ne savait qu'imaginer pour lui plaire. Au mois de novembre elle décida son père à racheter à son titulaire le riche gouvernement de Cognac, pour le donner à son favori, avec exemption delà résidence, bien entendu (3). Ace moment elle avait, comme l'année précédente, repris ses soirées de jeu trois fois par semaine (4). 11 y avait avant le souper un lansquenet public et, après, un pharaon pour les dames; le jeu était assez élevé, car Dan-
(4) Saint-Simon.
(2) Ibid.
(3) On donna à M. de Saint- Vianco 50^000 livres^ plus une pension de 2,000. Le gouvernement valait 12,000 livres de revenu.
(4) Elle quitta la Muette, le 3i octobre. Le jeu recomuieni;a le i novembre.
geau nous apprend que M™« de Mouchy et M. d'Arpajon étaient chargés de la banque avec un fonds de deux mille pistoles. En même temps la princesse redoublait ses prétentions que depuis quelques mois elle avait paru Icdsser dormir. Le 3 novembre, elle donna audience aux ambassadeurs présents à Paris, et nous allons bientôt assister au scandale qu elle provoqua en recevant l'ambassadeur de Venise. Après s'être donné un maître de la g^arde-robe, qui fut ce marquis de Bonnivet, chevalier d'industrie et spadassin dont nous avons déjà parlé , elle prétendit avoir un major dans ses g'ardes et elle jeta son dévolu sur M. de Rochechouart, marquis de Jars, brave gentilhomme , mais à peu près ruiné. Le mécontentement que cette nouveauté parut causer aux officiers de la compag^nie fît craindre à la princesse des difficultés qui la décidèrent cette fois à renoncer à son projet.