‹ Les filles du régent: la duchesse de Berry, l'abbesse de Chelles, laChapitre 17 sur 23 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Départ de la princesse pour Meudon. — î.c Régent s'oppose à la déclaration du mariage. — 11 vient rarement chez sa fille. — > Sa famille la délaisse également. — Rions renvoyé à son régiment. — Souper de Meudon. — Aggravation de la maladie. — f.a princesse se fait transporter à la Muette. — Gravité de son état. — Garus et Chirac. — Sa mort. — Court chagrin du Régent. — Effet dans le public. — M"* de Mouchy. — Excellente tenue de Rions. -> Dettes de la princesse. -* Jugement de sa vie.

La duchesse de Berry avait décidé qu'elle se rendrait à Meudon aussitôt que sa santé le lui permettrait, et qu'elle y passerait les six mois pendant lesquels elle s'était vouée au blanc. Le H avril, son père , qui depuis plusieurs jours n'avait plus paru au Luxembourg^, vint voir sa fille qui partit le lendemain. Le marquis de la Rochefoucauld saisit cette occasion pour quitter sa chargée de capitaine des g^ardes du corps de la princesse. Il eût voulu être dispensé du voyage de Meudon et des exigpences du vœu de la duchesse de Berry ; bref « il survint quelques piques (1) », et il rendit sa chargée

(J) Saint-Simon.

LIS FILLES DD KÉGiSNT.

sans avoir permission de la Tendre^ ce qu'il ne demanda d'ailleurs même peis, l'ayanf n^a% g^tuitement. Il eut pour successeur le comte d^Usex; fes autres officiers de la compag'nie, auxquels la princesse avait toujours promis qu'ils monteraient hiérarchiquement à mesure des vacances (1), eurent néanmoins ce bénéfice, M. de Courtaumer, le lieutenant, ayant été créé capitaine en second.

Rions, le ménagée Mouphy et les autres familiers du Luxembourg» s'établirent en même temps à Meudon dont l'air ne procura aucun soulag^ement à la princesse, tout au contraire. Ce déplacement, trop prompt après des couches très-pénibles et accompag^nées de soucis qui n'avaient pu manquer d'agiter la malade, ne pouvait que présenter de sérieux dang'ers pour sa santé. Mais il y avait en elle un sentiment bien plus fâcheux pour entraver sa g*uérison. L'opposition du Régnent à la déclaration de mariag^e exaspérait sa fille qui n'ignorait pas tout ce qui se débitait contre elle dans le public, et qui savait que son père avait été frappé de la justesse de la réponse du duc de Brog^lie, auquel il demandait son avis sur les récents événements du Luxembourg" : le vieux maréchal aurait approuvé la conduite du duc d'Orléans à l'ég^ard du cardinal de Noailles, à cause de la publicité de la scène, mais

(\) M. de Courtaume^ étAit alors lieutenant; M. de Sabran, enseigne; M. de Briquemaut^ exempt; M* de La^al remplaçait alors le dernier» devenu enseigne*

en ajoutant qu'après il aurait ordonné à la princesse de faire pour son père ce qu'elle n'avait pas voulu céder aux exig^ences de l'Égalise, Toujours est-il que nous voyons Dangpeau mentionner, du 4 au 11 avril, une seule visite du Régenta sa fille, et nous savons l'exactitude du chroniqueur officiel. Bien qu'un malaise se soit immédiatement produit et ait dég^énéré en fièvre double tierce dont Dang^au note soig^neusement tous les accès, le Régent n'alla pas à Meudon avant le 19 : « il n'y avoit point « encore été depuis qu'elle y est», et cette seule remarque indique assez combien l'abstention de ce prince était remarquée à la cour. Quant à la duchesse d'Orléans et à Madame, elles ne songeaient même pas à aller voir la malade, tout en faisant alors de fréquentes parties aux environs de Paris. Le 26, nouvelle visite du Régent chez la duchesse de Berry, « qui ne se porte pas bien encore ; il en revint de a fort bonne heure. » La fièvre cessa le lendemain^ mais en laissant subsister une telle faiblesse que la princesse ne pouvait quitter son lit. Le duc d'Orléans luttait toujours contre la déclaration de mariage réclamée avec une vivaxîité croissante par la duchesse de Berry. Rions en effet, stimulé par son oncle, redoublait d^efforts, sentant que les jours de la princesse étaient comptés, et voulant assurer son avenir. Mais le Régent, contrairement à son habitude, faisait une résistance désespérée, et, comme pour se procurer un renfort, il se décida à en parler au duc de Saint-Simon^ sachant du reste à l'avance

avec quelle ardeur ce dernier approuverait sa répugrnance. II lui conta Taffaire un jour qu'il l'avait mandé à Tabbaye de Montmartre où sa femme faisait de fréquentes retraites et avait un appartement : il lui exposa son mécontentement, celui do la duchesse d'Orléans, l'indignation de Madame « qui se vouloit porter à la dernière extrémité » , et ne parlait de rien moins que de couper court à ce scandale en faisant jeter Rions par les fenêtres du Luxembourg». Il lui annonça enfin le g^rand parti qu'il venait de prendre en faisant donner à M. de Rions l'ordre de rejoindre sans retard son rég^iment qui faisait partie de l'armée du maréchal de Berwick en Espagne (1). Dangeau nous apprend que ce départ eut lieu le 26 avril (2). Huit jours après Madame venait à Meudon, et l'on est tout surpris que Dangeau constate un mieux soutenu dans la santé de la duchesse de Berry, que cette séparation aurait dû, au contraire, profondément bouleverser. Il est probable que ces nouvelles étaient erronées, car le noble chroniqueur en reparle, le 3 igite , dans ywo^. un tout autre sens : « La santé de M°*' la duchesse « de Berry est toujours fort languissante, et quoi- « qu'elle ne soit qu'à deux lieues d'ici, les nouvelles a qui en viennent sont fort différentes. » Le Régent était venu y dîner le 1" mai, mais il y resta peu de temps. Nous ne trouvons plus ensuite la mention

{{) Son régiment était à Perpignan.

(2) BuTat mentionne cet ordre|à la date da i7.

Ti

LA DUCHESSE DE BKRRY. â4i

d'aucune visite, malgré cet état de maladie sur la gravité de laquelle on ne pouvait se faire aucune illusion. Le duc était venu faire ce jour-là une dernière tentative et il avait sans doute complètement échoué. Le père et la fille se craignaient également et, comme le dit plaisamment Saint-Simon, le départ de Rions n'avait pas mis d^onction entre eux. La princesse, répétant sans cesse qu'elle était veuve, riche, indépendante, libre de ses actions, ne voulait reconnaître aucun frein et ne comprenait pas qa'elle n'eût pfitô le droit de déclarer le mariage qui l'unis^ sait à rhomme qu'elle aimait et qu'elle prétendait élever jusqu'à elle à force de titres et d'honneurs. Devant la résistance de son père, elle se laissait emporter par ses terribles colères, le maltraitait, l'insultait, et cependait elle n'osait point passer outre, ce qui augmentait encore son irritation. Elle souffrait également de la rareté des visites du Régent, sentant qu'on le remarquait dans le public, et que cela ne pouvait qu'accroître les préventions qui existaient contre elle. C'est ce qui la détermina malgré l'état de sa santé, malgré sa faiblesse, en dépit des conseils des médecins, d'offrir à son père un souper et une fête sur la terrasse de Meudon, ce qui accrut les accès de fièvre dont elle souffrait. Cette visite futfixée au l"mai. La princesse voulut, pourdonner une plus grande publicité à la nouvelle, que le repas eût lieu en plein air, malgré les nouveaux avis des médecins qui lui représentaient un refroidissement comme mortel pour elle. La fête fut brillante, mais

^â LES FILLBS DD R^ENT.

cette imprudence ne ramena nullement son père, ni Topinion publique. Quant à sa mère et à sa grand'mère, elles ne paraissaient plus du tout chez elle, et Torg^ueil de la duchesse de Berry en était excessivement meurtri. Elle commençait à éprouver pour le Régnent les mêmes sentiments d'éloig*nement que pour ces deux princesses. On comprend que cette lutte, ces douleurs morales, ces froissements d'amour-propre, joints à Téloignement du chevalier de Rions, ne pouvaient exercer qu'une influence désastreuse sur l'état physique de la malade. EUle finit par prendre en dégoût le château de Meudon et voulut se faire transporter à la Muette, préten- -dant que Tair y était meilleur. Elle y reçut encore, 4e 12, son père, qui n'y avait pas paru depuis le 1*' mai, comme Dangeau le note soigneusement en ajoutant : a II la trouva en meilleure santé. » Elle était au contraire plus mal, car elle ne put faire le lendemain ce trajet que « couchée entre deux draps « dans un grand carrosse ». Le Régent alla, le 16, à la Muette, et etssura en revenant que sa fille éprouvait un mieux sensible. Il paraît cependant que ce court voyage n'avait été effectué qu'au prix de cruelles souffrances. Mais la duchesse de Berry espérait qu'en se rapprochant du Palais-Royçil, ses parents seraient forcés par décence de venir plus souvent auprès d'elle ; ceux-ci, au contraire, insistaient sur une amélioration sensible pour se dispenser de ces visites sans choquer l'opinion par une apparence d'incroyable indifférence. Le fait est que

LA DUCHESSE DE BERBY. Wd

ce sentiment était celui de la duchesse d'Orléans; mais le duc aimait encore vivement sa fille; seulement il souffrait de lavoir dans cet état désespéré et il lui répug'nait d'avoir à soutenir les assauts qu'elle lui infligeait chaque fois au sujet de l'absent : sa résistance lui brisait le cœur et il préférait s'abstenir. Le 14 mai, la princesse voulut essayer dé boire des eaux de Passy ; au bout de quatre jours elle dut cesser (1), et il se déclara alors une crise qui fut tellement menaçante, que bon gré mal gré tout le Palais-Royal accourut à la Muette. Le 20, il fallut recourir à la saignée au pied ; la princesse ne voulait pas se laisser faire , mais sa mère la décida à force d'instances à suivre l'avis de la faculté. Les douleurs cessèrent à la suite de cette opération, et elle put dormir toute la nuit. Elle souffrait en effet cruellement. « J'allai la voir dimanche dernier (2), « écrit Madame le 23 mai ; je la trouvai dans un « triste état ; elle avoit des douleurs affreuses aux a plantes et aux doigts des deux pieds que les lar- « mes lui en venoient aux yeux. Je vis qjue ma préa sencel'empêchoit de crier et là-dessus je partis. Je « lui trouvois une très-mauvaise mine. C'est la goutte « aux deux pieds. » Ces horribles douleurs reparurent à la fin du mois et amenèrent encore le duc d'Orléans qui vint dîner le 28 ; mais il profita de l'obligation de conduire le roi à Notre-Dame, à cause

(tj 1^21 mai, atant la saignée.

de la Pentecôte, pour ne pas prolong'er sa visite ; OL^ avait d'ailleurs eu le soin d'amener avec lui Biron, un g'entilhorarae de sa chambre et un des maîtres de sa g^arde-robe pour éviter de nouvelles scènes. Les médecins persistaient à ne voir dans ces douleurs que des accidents g-outeux, mais le public savait que la maladie était plus g'rave : « On n'est pas « sans inquiétude sur son mal, » avoue Dang-eau le 30 mai. Nouvelle visite le 8 juin : « En revenant « après dîner au Palais-Royal, M. le duc d'Orléans « entra chez M™« la duchesse d'Orléans à qui il dit : « Votre fille souffre toujours des douleurs horri- « blés (1). » Tous deux s'y rendirent le 12, et ne trouvèrent aucune amélioration, mais peu après un mieux sensible se produisit qui fit dire aux médecins que véritablement il y avait souffrance , mais pas de dang-er (2). a J'ai rendu une visite à la du- « chesse de Berry, écrit Madame le 18 juin ; elle va « mieux g-râce à Dieu, mais elle ne peut encore « marcher. Il lui est venu à la plante des pieds de « gTOSses ampoules qui lui font éprouver des brute lures comme si on lui appliquoit le fer rouge ; c< c'est une maladie bien sing^ulière (3). Il paroît « que son mal vient de l'affreuse g'ioutonnerie à la-

(1) Dangeau. — Buyat, à la date du f^% écrit : « Ou la dit méconnoissable de maigreur^ le ventre très-enflé ; elle pousse des cris qu'on entend au loin ; elle est soulagée par des remèdes innocents d'un médecin suisse. ))

(2) Ibid, 15 juin.

^3) Elle prenait aloi*» trois médecines par semaine.

«t quelle elle s*est livrée Tan dernier. » On voit que la vieille princesse ne veut pas laisser paraître à Tétrang-er qu'elle croit à la cause réelle de la maladie de sa petite-fiUe ; elle ajoute même pour expliquer, en ayant lair de plaisanter, l'état où l'inquiétude réduisait le Régent : « Je vous ai dit que mon fils avoit « eu la fièvre ; il est rétabli maintenant, mais je « crains fort une rechute, car il est, pour le moins, « tout aussi glouton que sa fille, et il n'écoute au- « cun conseil. »

La malade crut à un mieux définitif, et elle s'empressa de le célébrer, dès le 24 juin, en donnant un concert à la Muette où elle annonça son prochain ' retour au Luxembourg*. Le 30, elle essaya une promenade dans le bois de Boulogne avec la litière du roi, maiselle dut rentrer aussitôt : les forces lui manquèrent. Elle n'en pressait pas moins les travaux du Luxembourg, et pendant quelques jours elle n'eut pas d'autres soins. Le 5 juillet, elle eut la satisfaction de recevoir son père et de le promener un peu. Mais une nouvelle crise se déclara subitement le 14. « M. le duc d'Orléans revint le soir à Saint-Cloud ; « il avoit passé à la Muette où il avoit trouvé M"' la a duchesse de Berry plus mal qu'elle n'avoit encore « été ; elle a une fièvre assez violente, et il ne vou- « lut point partir de la Muette qu'elle n'eût été sai- « gnée (1). » Cette crise devait avoir une issue fatale.

(I) Dnngeau.

La nuit du 14 juillet fut tellement mauvaise qu'on crut devoir éveiller au petit jour le duc d'Orléans pour le prévenir que les médecins avaient les plus vives inquiétudes, La Duchesse vint s'itistaller à la Muette, en même temps que M"' de Saint-Simon qui avait été prévenue par M*"® de Pons. On saig*na la princesse dans la journée au bras et au pied, et on décida, pour le lendemain, l'emploi* de l'émétique : « remède bien dang^ereux dans l'état où elle est, re- « marque Dançeau, mais on croit qu'il n'y a que (c cela qui la puisse soulager (1). » Le 16, en effet, on recourut à ce moyen. Son père vint le matia et dans la journée à la Muette. Dans la matinée, le confesseur de la princesse avait été mandé avec ordre de ne plus s'éloig-ner du château. Madame parle de cette crise avec une indifférence qui saisit : « Je crois que les excès de la du- « chesse de Berry, pour le boire et pour le manger, <c la mettront en terre, écrit-elle tranquillement le a 17 juillet. Elle a des fièvres continuelles et deux « redoublements par jour. La fièvre ne la quitte a jamais. Elle ne montre ni impatience, ni colère. « Elle éprouve de g^randes douleurs par suite de '( l'émétique qu'on lui a donné hier. Elle est deve- « nue aussi maig*re et aussi sèche qu'elle étoit « grasse ; elle s'est confessée hier et elle a commu- « nié. » Elle avait rempli ce suprême devoir dans la

(\) Elle fut si mal qu'elle ne put même parler à son frère et necessoil de pousser des cris affreux. (Buvat.)

nuit du 16 au 17. Mais l'approche de la mort ne put exercer aucune influence raisonnable sur elle, encore moins la décider à résister aux excès de table qui eurent sur sa santé une si terrible influence. Jusqu'à la dernière heure elle repoussa tout régime, toute modération à cet égard, L'émétique,avait produit un grand efTet, mais la princesse ne profita du soulagement que pour céder de nouveau à sa gourmandise, et il fallut lui en rendre une dose le 17 pour lui « enlever, dit encore Buvat, les figues, '^ le melon, et la bière, le vin, le tout à la glace, qu'elle « a voit bu et mangé contre les sentiments de ses a principaux officiers et de ses médecins. » La Palatine constate le même excès qui ne peut être, en un pareil moment, attribué qu'à un véritable délire : (( La pauvre duchesse de Berry, dit-elle le lende- « main de sa mort, s'est ôté la vie à elle-même, « comme si elle s'étoit tiré un coup de pistolet dans « la tête, car elle a mangé en secret du melon, des « figues et du lait ; elle me Ta avoué elle-même, et <r mon docteur m'a raconté qu'elle lui avoit fermé a sa porte, ainsi qu'à tous autres docteurs, pendant « quatorze jours pour accomplir cette belle œuvre.» La marquise de Mouchy, qui sentait la princesse perdue, s'évertuait à satisfaire tous ses caprices pour lui plaire davantage, et, comme nous allons le voir, en tirer tout ce qu'elle pourrait (1).

(1) « Je sais bien h qui il faut sVn pi'endre de ce malheur. C'est la « maudite Mouchy qui est cause de sa mort; elle l'a tuée comme si elle

248 LES FfLUBS DU RÉGENT.

Il avait fallu Tinsistance de tous ses parents pour la décider à se mettre en régule avec TEg^lise, et encore comment s'en acquitta- t-elle, puisque nous venons de raconter qu'elle se donna une effroyable indigestion quelques heures après avoir été administrée? Elle avait pourtant reçu la communion publiquement, les portes de sa chambre ouverte, <c parlant, dit Saint-Simon, aux assistants sur sa « vie et sur son état, mais en reine de Tune et de « l'autre. Après que ce spectacle fut fini, ajoute-t-il, « et qu'elle se fut renfermée avec ses familiers, elle « s'applaudit avec eux de la fermeté qu'elle avoît « montrée et leur demanda si elle n'avoit pas bien « parlé et si ce n'étoit pas mourir avec g^randeur et « avec courage (!)•)) Elle conservait cependant toute sa tête au milieu des plus cruelles souffrances et des plus terribles appréhensions, car nous savons qu'elle craig'nait horriblement la mort.

Le 17, sa position semblait désespérée : son père et sa mère ne la quittaient plus. Le lendemain, le mal aug'mentant, l'archevêque de Tours, son pre-

<t lui eût enfoncé un couteau dans la gorge; la duchesse étoit consumée « d'une fièvre lente; sa favorite lui apportoit à manger, dans la nuit, « toutes sortes de choses, des fricassées, des petits pâtés, des melons, de « la salade, du lait, des prunes, des figues; elle lui donnoit à boire de la a bière à la glace. Pendant quatorze jours elle n*a voulu faire venir au- « cun médecin, aussi la fièvre a toujours été en redoublant. » (Lettre du 10 août 4719.)

(1) « Elle a dit, raconte Madame, qu'elle mourroit sans regret, puisqu'elle étoit réconciliée avec Dieu, et que si sa vie se prolongeoit, elle pourroit bien l'offenser de nouveau. »

LA DUCHESSB DE BERRT. â49

mier aumônier (1), lui donna le viatique et Textrême-onction-, en présence des ducs d'Orléans et de Chartres (2), puis elle perdit connaissance, ne la retrouvant que très-faiblement, à lonçs intervalles, et seulement pendant quelques instants. Dans cette extrémité, les médecins ayant déclaré ne connaître plus aucun remède à employer, le Récent se décida à écouter Tavis de quelques courtisans qui le suppliaient de faire venir Garus, l'inventeur d'un élixir dont on parlait beaucoup alors. Garus accourut, mais il trouva la princesse si mal qu'il ne voulut répondre de rien. 11 consentit cependant à essayer de son traitement, en exigeant seulement qu'on ne lui fit plus rien prendre que par son avis. L'essai réussit au-delà de toute espérance, à ce que dit Saint- Simon; Dangeau est moins positif, se bornant à constater que « Garus a donné quelques remèdes à « madame la duchesse de Berry, qui l'avoient un « peu ranimée, ce qui donnoit quelques légères a espérances. » Ce mieux parut cependant s'affirmer etssez sérieusement pour donner de l'ombrage à Chirac, premier médecin du Régent, qui sentait quel déshonneur entraînerait pour lui une pareille guérison. Saint-Simon l'accuse d'avoir causé la mort de la princesse, mais nous n'avons pas d'autre témoin que le vindicatif duc, et il est pro-

(1) L'abbé de Castries, qui prononça à celte occasion une harangue courte et très-approuvée.

(2) Ils le reconduisirent ensuite jusqu'à l'église de Passy.

bable qu'il avait à se plaindre de cet habile praticien dont TinQuence était grande au Palais-Royal. Nous lui laissons donc la responsabilité du récit : « Chirac prit son temps que Garus dormoit sur un « sofa, et, avec son impétuosité, présente un pur- « çatif à M"^" la duchesse de Berry, qu'il lui fit ava- « 1er sans en mot dire à personne et sans que deux « g^ardes-malades, qu'on avoit prises pour la servir « et qui seules étoient présentes, osassent broncher

tf devant lui. L'audace fut aussi complète que la « scélératesse, car M. le duc et M"* la duchesse « d'Orléans étoient dans le salon de la Muette. De « ce moment à celui de retomber pis que l'état d'où « 1 elixir l'avoit tirée, il n'y eut pas d'intervalle. <c Garus fut réveillé et appelé. Voyant ce désordre, « il s'écria qu'on avoit donné un purgatif qui, (( quel qu'il fût, étoit un poison dans l'état de la « princesse. Il voulut s'en aller, on le retint, on le « mena à M. le duc et à M"* la duchesse d'Orléans. « Grand vacarme devant eux, cris de Garus, impu- « dence de Chirac et hardiesse sans égale à soute- « nir ce qu'il avoit fait. Il ne pouvoit nier, parce « que les deux gardes avoient été interrogées et « Tavoient dit. M"' la duchesse de Berry, pendant <c ce débat, tendoit à sa fin sans que Chirac ni Ga- « rus eussent de ressources. Elle dura cependant le « reste de la journée et ne mourut que sur le mite nuit. Chirac, voyant l'agonie s'avancer, traversa (c la chambre et, faisant une révérence dinsulte au « pied du lit qui étoit ouvert, lui souhaita un bon

« voyag^e en termes équivalents. » Madame nous apprend que sa petite-fille mourut entre deux et trois heures, dans la nuit du 20 au 21 : « Sa fin, w ajoute-t-elle, a été très-douce ; on dit qu'elle est a morte comme si elle s'étoit endormie. Mon fils « est resté auprès d'elle jusqu'à ce qu'elle aitentiè- « rement perdu connaissance (1), » Ce n'est pas sans surprise qu'on constata que cette malheureuse princesse n'avait aucun de ses parents auprès d'elle quand elle expira ; Buvat remarque que son père et sa mère quittèrent la Muette une heure avant son dernier soupir, et que c'est entre les bras du cardinal de Noailles qu'elle le rendit. Saint-Simon nous donne à ce sujet les plus minutieux détails et se déclare l'auteur du départ du Régent, Pendant que la malade agonisait, son père s'entretenait avec lui de toutes les mesures à prendre ; Saint-Simon prolong'eait la conversation^ quelque triste qu'elle fût, pour l'absorber et l'éloigner du lit de la princesse vers lequel il revenait sans cesse ; il le promenait dans tous les salons, dans les jardins, le détournant autant que possible de la chambre de la mourante. Le soir cependant, le Régent voulut y rentrer et s'approcha du chevet ; les rideaux étaient tout ou-

(i) Madame rapporte aussi un détail dans une autre lettre : « Dès que « l'orage esti^enu^ elle a tourné à la mort. £lle me disoit hier soir: Ah ! '( Madame^ voilà un coup de tonnerre qui me fait bien du mal. — Cela « étoit bien visible. Elle nous dit encore que la princesse reçut les der-< t niers sacremenL«5 avec une telle fermeté, que chacun en avoit le cœur « navré. »

â5^ LES FILLES DU RÉGENT.

verts, mais Saint-Simon l'entraîna au bout de quelques minutes dans un cabinet dont la fenêtre donnait sur le parc a 11 s'y mit appuyé sur labalustre « de fer, et ses pleurs y redoublèrent au point que <( j'eus peur qu'il ne suffoquât. Quand ce çrand « accès se fut un peu passé, il se mit à parler des « malheurs de ce monde et du peu de durée de ce « qui est de plus a^éable. » Au bout d'une heure, M"* de Saint-Simon prévint son mari qu'il fallait absolument emmener le Régnent dont elle avait fait préparer le carrosse, d'autant plus qu'il était obligé de passer par la chambre de sa fille pour sortir de ce cabinet. Le Récent résista d'abord, puis céda et passa sans s'arrêter. Il charg*ea Saint-Simon de pourvoir à tout, et M"* de Saint-Simon de veiller à l'apposition des scellés qui furent appliqués le lendemain par MM. de Maurepas et de la Vrillière, suivant l'ordre du roi. Ils les posèrent le même jour à Meudon et au Luxembourg*.

Le coup fut cruel pour le Régent qui, à ces derniers moments, avait oublié tous les tracas suscités depuis deux ans par sa fille et ne se rappelait seulement que l'affection profonde qu'il lui avait vouée depuis le berceau. « C'était son enfant chéri, » dit Madame, qui ajoute aussitôt : « Mon fils a perdu le « sommîeil ; il est dans un état qui auroit attendri « un rocher. » Dès cinq heures du matin, la duchesse d'Orléans entra dans la chambre du Régent, 'avec le duc de Chartres et ses sœurs, « le priant « instamment de se consoler de son mieux de cette

« perte, et lui représentant que le prince et les « princesses ses enfants avoient besoin de la con- « servation de sa santé et de sa protection. » Elle le décida à recevoir les compliments de condoléance auxquels, malgré l'usag-e, il voulait se soustraire, et dès lors le Palais- Royal ne désemplit plus de toute la journée (1).

L'autopsie avait prouvé qu'aucun remède ne pouvait sauver la princesse. Madame nous apprend qu'elle avait la tête remplie d'eau, un ulcère dans l'estomac, un autre dans une hanche, le foie attaqué, « le reste était comme de la bouillie. » Saint- Simon, qui avait reçu du Régent la mission d'fitôsister à l'ouverture du corps, ajoute que la duchesse de Berry « fut trouvée grosse (2). » Il dut aussi s'occuper de tous les détails de l'enterrement, et il réduisit tout au strict nécessaire. Le samedi 22, le . cœur de la princesse fut porté, dans la soirée, au Val-de-Grâcepar l'abbé de Castries et M"' de la Roche-sur- Yon, accompagnés de mesdames de Saint- Simon, de Louvigny, de Brassac et de Chatillon. Le lendemain, à dix heures du soir, le corps fut mis sur un carrosse à huit chevaux caparaçonnés, entouré d'une quarantaine de gardes et de pages portant des torches (3); deux carrosses suivaient : dans

({) Buvat.

(2) Elle était accouchée le 30 avril précédent*

(3) Le corps avait été déposé dans la chapelle de la Muette sans être gardée mais des messes fureut dites saus interruption dans la matinée.

l'un étaient les aumôniers^ dans Tautre les dames de la duchesse de Berry. Le convoi sortit par la porte Maillot et arriva, par la plaine de Saint-Denis, à Tabbaye où la cérémonie fut des plus simples. Le g^rand service fut célébré, suivant Tusag^e, au commencement de septembre, mais il eut lieu sans aucun apparat. 11 n'y eut pas d'oraison funèbre. « On a été tellement embarrassé pour la faire, dit a tout crûment Madame, qu'on a jug*é à propos de « n'en point faire du tout(l). »

Il n'y avait en effet rien de bon à dire au siyetde la princesse qui venait de mourir aussi misérablement qu'elle avait vécu. Sa disparition ne laissait aucune trace, sinon parmi ses domestiques qui la pleuraient à cause de leurs positions perdues. Sa mère n^en éprouva aucune douleur ; tout au con- . traire peut-être, elle se sentait délivrée d'un scandale permanent qu'elle ne pouvait aucunement réprimer : elle sut conserver du moins toutes les apparences de la bienséance. Le Régnent pleura sa fille, mais sa peine dura peu : il avait appris déjà à la moins aimer depuis les luttes qu'elle lui faisait subir au sujet de Rions. Comme le dit Saint-Simon, «le joug* a auquel il s'étoit livré et qu'il trouvoit souvent pe- « sant, s'étoit rompu. Surtout -il se trouvoit affran- « chi des affaires de la déclaration du mariag-e et

(1) On porta le deuil saus manteaux en habits ordinaires : le roi le prit pour six semaines^ le régent pour trois mois. Les spectacles furent fcr^ mes pendant huit jours à Paris.

« de ses suites ; » embarras qu'aurait aug*mentés singulièrement la venue à bien de la nouvelle grossesse de la princesse. Seule, Madame se montra peut-être plus touchée : « Au fond, dit-elle, c'étoit « une bonne personne, et si sa mère en avoit pris « plus de soin et Tavoit mieux élevée, il n'y auroit « que du bien à en-dire. J'avoue que sa perte me va « au cœur. Mais^ ajoute-t-elle cependant aussitôt, ce « qui n'indique pas une douleur bien vive, par- « Ions d'autres choses, car celle-là est trop triste.» Le public se montra heureusement assez indifférent aussi à la mort de la duchesse de Berry , qui échappa de la sorte à un scandale posthume qu'on redoutait beaucoup au Palais-Royal. Quelques couplets plus ou moins orduriers coururent dans Paris ; l'une de ces compositions raconte la vie de la princesse et commence par ces vers, les seuls que je puisse citer :

Celle de qui j'écris l'histoire Est la Messaline du temps ; J'en veux éterniser la gloire Par des hommages éclatants.

On se contenta ensuite de ces deux épitaphes, l'une en français :

Babet a quitté la vie.

Quelle perte pour l'amour !

Babet de la comédie ?

Non, Babet du Luxembourg»

L'autre en latin, qui résume au mieux la vie de la princesse :

Hic jacet Toluptas (i).

Un dernier scandale avait signalé la fin de la duchesse deBerry. Nous avons dit quelleattitudeM^'de Mouchy avait conservée auprès d'elle, satisfaisant ses moindres caprices, même ceux qui pouvaient porter la plus grave atteinte à sa santé. Elle ne se trompait pas en comptant sur ce moyen pour se faire faire quelque riche présent. C'est ainsi qu'après sa communion, la duchesse de Berry remit à M°** de Mouchy la clef de sa cassette, lui disant d'apporter son baguier, contenant une collection de bag'ues évaluée à plus de deux cent mille écus, et elle le lui donna; c'est du moins le récit que fit M"' de Mouchy ; mais je croirai plutôt qu'ayant toutes les clefs et voyant la princesse perdue, elle prit bravement ces riches bijoux. Elle les porta à son mari qui, plus avisé qu'elle, trouva la chose un peu hardie et craig*nit un éclat et une fâcheuse accusation . Tous deux se mirent alors à vanter la g'énérosité de la princesse, en se récriant sur les excès de ses libéralités. Le bruit arriva aux oreilles de la duchesse de Saint- Simon qui prévint le Régnent. L'esclandre que le prudent ménage redoutait se produisit, et M"* de Mouchy se décida alors à demander conseil à M"* de

(1) Il en existe encore une autre; mais^ même en latiu^ elle ne peut être transcrite ici.

LA DUCHESSE DE BERRY. 2ol

Saint-Simon, en arfichant toujours un grand désintéressement. La duchesse, pour rendre la chose plus publique, appela les dames présentes dans le salon sous prétexte de leur faire admirer la richesse de récrin et en réalité pour donner devant elles à M"* de Mouchy le conseil d'aller consulter le duc d'Orléans. Un tel avis formulé de la sorte équivalait à un ordre. Le ménage le comprit et se rendit le lendemain de bonne heure au Palais- Royal. Le duc d'Orléans, prévenu par M"' de Saint-Simon, le reçut aussi bien que possible et accepta sans réflexion les explications qui lui furent données. Quand M"® de Mouchy eut fini de parler, il lui demanda simplement à voir le bag^uier ; il l'ouvrit, constata qu'il était au complet, puis le referma, le mit dans un tiroir de son bureau dont il retira la clef, et congédia les deux visiteurs d'un signe de tête, sans qu'un mot de plus fût prononcé. Saint- Simon ajoute que M"" de Mouchy ne reparut plus à la Muette et que le Régent y arriva très-irrité après cette scène, et s'exprima publiquement dans les termes les plus désobligeants pour la favorite de sa fille, <c au grand applaudissement de toute la « compagnie, même jusque des valets. » Mais il me paraît commettre une erreur. Dangeau, tout au contraire, et l'on sait l'exactitude minutieuse de ses renseignements, constate que M"* de Mouchy revint, car il dit à la date du 20 : « M"" de Mouchy « partit de la Muette avant minuit, voyant M"* de « Berry sans aucune espérance -, tous les gens de

<c la maison paroissoient fort animés contre elle. » Il paraît, du reste, qu'elle avait larg'emenl fait ses affaires : elle avait toutes les clefs, à ce que nous dit Madame ; « elle a fait de jolis coups ; elle avoit des « doubles clefs et ils ont laissé la pauvre duchesse « sans un sou ni un liard. » Elle ne montra, du reste, aucun reg^ret : « La Mouchy, dît Madame, « qui dominoit tout, n'a pas été afQig'ée un seul « moment, elle a joué de la flûte à sa fenêtre, et le <c jour où cette pauvre princesse a été conduite à « Saint-Denis, elle a été dîner à Paris en g'rande « compag'nie ; elle a bu du champag^ne ; elle a <c bu et mang*é aussi goulûment que si rien n'étoit; « elle a tenu aussi des discours impertinents qui a ont choqué tous les assistants (1). »

Le passif de la défunte était considérable; quoiqu'elle eût constamment joui d'une des plus g^randes fortunes de l'époque, ses dépenses étaient d'une telle exag'ération qu'elle ne pouvait absolument les soutenir. Buvat assure qu'elle avait, au moment de sa mort, huit cents domestiques, « dont les charges « se trouvoient perdues, etdont la plupart s'étoient « épuisés pour les acquérir. » Elle avait à sa charge Meudon, la Muette, le Luxembourg ; elle ne se retenait sur aucune fantaisie, ne comptait jamais, et elle avait de plus auprès d'elle deux personnes habiles à l'exploiter. M"* de Mouchy et M. de Rions. Elle avait cependant l'apanage entier de son mari,

(1) Letti'edu i*' août.

plus une pension annuelle de 660,000 livres, qui fit retour immédiatement à l'Etat. « Les dettes, écrit (c Madame, retombent sur mon fils ; depuis deux « ou trois ans elle n'avoit pas payé les g*agpes de « tous ses gens ; mon fils aura à payer plus de « 400,000 livres. » Il paraît cependant qu'elle légoia un million pour terminer les travaux d'ag'randissement de Saint -Sulpice; mcds ce détail donné seulement par Buvat est formellement démenti par ce fait, constaté par Saint-Simon, qii'on ne trouva aucun testament. Le Régent remédia à la situation que cela causait aux officiers de la maison de sa fille. M"*' de Saint-Simon eut une pension de 12,000 livres; M"" de Pons, dame d'atours, une de 9,000; M"' d'Armentière, dame pour accompagner, 4,000 ; M"' d'Artaize, femme de chambre, 6,000 ; toutes durent immédiatement quitter le Luxembourg où elles avaient leurs logements, mais elles continuèrent à recevoir leurs appointements ; seuls les titulaires des charges de chevalier d'honneur, de premier maître d'hôtel et d'écuyer conservèrent leurs appartements ; ce dernier eut de plus le droit de garder les livrées et un carrosse aux armes de la défunte (1). Mais tous les officiers de la maison reçurent une pension viagère du Régent en échange de la valeur de leurs charges, au remboursement

(1) Saint-Simon dit que tous consei*Yèrent leurs gages: sa femme eut ainsi 21^000 livres. 11 dit que M*^' d'Artaize était une ûlie du plus sérieux mérite.

desquelles il leur fallut renoncer. Pour les autre dettes, Buvat nous apprend, à la date du 10 septembre, que « M. le Régent jug'ea à propos d établir « quatre sols par livre sur les tailles de la g'énéra- « lité de Paris, pour en employer le produit à acte quitter des dettes de feu M°' la duchesse de <f Berry et pour servir à payer les pensions des a officiers de cette princesse. » Je ne sais si ce détail est exact, mais il serait profondément triste que le duc d'Orléans ait mis à la chargée des sujets du Roi de France le paiement des dépenses plus ou moins folles d'une princesse aussi peu recommandable, surtout quand on song^e aux sommes qu'on aurait facilement obtenues en vendant ses bijoux seulement. Nous avons vu la valeur du baguier si habilement repris à M"" de Mouchy. Le procèsverbal de Tapposition des scellés pratiquée par MM. de la Vrillière et de Maurepas constate qu'à la Muette ils trouvèrent, dans un cabinet attenant à la chambre à coucher de la duchesse de Berry, « une a cassette remplie de pierreries de toutes sortes, « dans des boîtes de chagprin de différentes gérance deurs..., trois autres boîtes de chag^rin qui n'ont « pu tenir dans ladite cassette où sont des pierre- « ries de diverses espèces ; un carton où sont plu- (f sieurs pièces de pierreries et un grand diamant <( oblong*, fait et taillé, enfermé dans un papier, « avec plusieurs boîtes à tabac et autres bijoux. » A Meudon, on trouva « un bahut rempli de flam- « beaux et autres pièces d'arg»ent et de vermeil. »

Tous ces objets constituaient assurément une valeur dont la réalisation aurait larg^ement fait face à la somme des dettes. Le même procès- verbal prouve que de nombreux vols avaient été commis, car il mentionne la déclaration de M"* Marg^rais, femme de chambre, constatant qu'il manquait à la Muette « trois baguiers, deux de chag^rin et un de bois de Chine (1). » L'un d'eux était évidemment celui que sauva ladresse de M°^* de Saint-Simon, et il nous ramène tout naturellement à nous occuper de la fin de M"* de Mouchy à la Muette : « La Mouchy, s'écrie a Madame (2), étoit bien la plus indigène favorite (1 qu'on ait jamais vue; elle a trahi, trompé, volé « sa princesse. Ce qu'elle a fait de drôle, c'a été de « voler son amant, le comte de Rions, auquel la a duchesse de Berry avoit donné de fortes sommes « en numéraire et en pierreries ; il avoit tout mis a dans un écrin qu'il a laissé à Meudon. Sa chère a amie a dérobé la cassette et s'en est allée avec. Je a trouve cela fort drôle. » Elle essaya cependant de payer d'audace et, ayant été seule exceptée des dames auxquelles on conserva leurs appointements, elle demanda une audience au Régnent qui la lui refusa en la renvoyant à M. de la Vrillière. Elle y fut avec son mari et ils y reçurent simplement l'ordre de quitter Paris tous les deux dans les ving't-quatre

{i) Ce document est inséré în-extenso dans le Journal de Buvat tome \, p. 415.

(2) Lettre du 8 septembre.

262 LES niLES DU RÉGENT.

heures et de n'y pas rentrer (1). « Long'lcmps après, « ajoute Saint-Simon, ils y revinrent, mais aucun <c des événements arrivés dans la suite n'a pu les « rétablir dans le monde, ni les tirer de mépris, « d'obscurité et d'oubli. »

En même temps, le Régnent rendait au fidèle du Mont le gouvernement de Meudon en lui ordonnant d'y faire rentrer tous les g'ens que la duchesse de Berry en avait renvoyés en en prenant possession. Quant à M. de Rions, sa chute fut complète, et il eut à subir de cruels affronts dans les commencements. Le prince de Conti, qui avait un commandement dans l'armée, montra une vive satisfaction en apprenant la mort de sa cousine qui avait été rig^oureuse à son ég'ard et avait commenté ses refus en lui disant : a Nous avons assez de bossus dans la famille ; » il courut au-devant de Rions et, du plus loin qu'il l'aperçut, lui cria : a Elle est « morte, la vache aux paniers; il n'en faut plus « parler (2), » Saint-Simon nous apprend que son désespoir fut si vif qu'il fallut que ses amis le gardassent plusieurs jours à vue pour l'empêcher de se tuer. Il vendit, àla fin de la campagne, son régiment de dragons et son gouvernement de Cognac. «Gom- <c me il avoit été doux et poli avec ses amis, il en « conserva et fit bonne chère avec eux pour se

U) Madame assure que si rettc « méchaute sorcirre » fût restée à Paris, les gens de la défunte l'auroient lapidée. (Lettre du iO août HIO.)

(2) Lettre de Madame, du 12 septembre 4719. Elle ajoute ; o Mon fils en a été un peu piqué, mais i! n'a pas vouki avoir l'air de le savoir. »

« consoler. Mais, conclut Saint-Simon, il demeura a obscur, et cette obscurité Tabsorba. » On assure que son oncle Lauzun lui laissa une assez forte somme par son testament et qu'il refusa à deux reprises de se marier richement. Il mourut vers Tâg'e de quarante ans, très-estimé et très-apprécié dans le monde si difficile cependant et si chang'eant de la cour. Il paraît seulement qu'il ne se montra pas cruel dans ses galanteries et qu'il avait le secret de plaire partout. «Toutes les femmes courent après lui, a écrit Madame ; je le trouve laid et repoussant. » Et elle avait dit ailleurs : « Le mariage de la du- « chesse avec la tête de crapaud n'est malheurçu- « sèment que trop vrai (1). » C'est ce qui fît, pour la famille royale, de la mort de la duchesse de Berry une véritable délivrance. Si la princesse eût g'uéri et eût eu de nouvelles couches heureuses, rien n'aurait pu l'empêcher de déclarer son mariage. Aussi Madame résume-t-elle en quelques mots la situation au vrai, quand, dès le 27 août, elle écrit : « Tous les g*ens au service de la duchesse de Berry « paroissent entièrement consolés de sa perte; moi « aussi j'en suis consolée, à cause de bien des cho- « ses que j'ai apprises depuis sa mort et qui ne peuc( vent s'écrire. » Le public eut ég^alement à se réjouir; les portes du Luxembourg» furent rouvertes, à la grande satisfaction de tous ; « cela renchérit les maisons, » ajoute Dang'eau.

(1) Lettre du 8 septembre 1719.

Telle est Toraison funèbre que Ton peut prononcer brièvement en finissant de raconter la vie de la duchesse de Berry. Et cependant on ne doit guère adresser d'équitables reproches à cette malheureuse princesse. Nous voyons que la Palatine la jugeait sévèrement. C'est donc dans ses lettres que nous pouvons chercher le plus sûrement les témoignages à évoquer pour juger cette cause ; or constamment Madame reconnaît les bonnes qualités natives de sa petite-fille et constate la déplorable.education qu'elle reçut et à laquelle elle impute exclusivement la cause des écarts de M"* la duchesse de Berry. « Elle « plaisante souvent elle-même sur sa figure et sur a sa taille, écrit-elle le 17 septembre 1717 ; elle a « de l'esprit, cela n'est pas douteux, et elle n'est '( pas difficultueuse ; si elleavoit été bien élevée, « elle auroit bien tourné, car elle a bon cœur et de •c la capacité. » Une autre fois : « Elle avoit été mal « élevée, toujours fourrée avec les femmes de « chambre (1). » Ailleurs encore : « Au fond, c'étoit •c une bonne personne, et si sa mère en avoit pris ce plus de soin et l'avoit mieux élevée, il n'y auroit a eu que du bien à en dire (2). » Elle accuse non moins la faiblesse de son fils : « 11 est affligé dans a l'âme, et d'autant plus qu'il voit bien que s'il n'a- « voit pas eu une complaisance excessive pour sa a chère fille et s'il avoit plus agi en père, sa fille

(1) Lettre du 25 octobre ni9.

(2) Ibid. 20 juillet.

« seroit encore bien portante. » Nous trouvons encore dans cette correspondance ce passage du 2 novembre 1718 : « Il est certain qu'elle vit avec c< magnificence, mais elle le peut. Si elleavoit eu près « d'elle des gens bien intentionnés qui auroient eu « souci de l'honneur de leur princesse, elle seroit « digne d'admiration, car elle a elle-même de bons a sentiments ; mais, comme on dit : les mauvaises a compagnies gâtent les bonnes mœurs* » Et à cette date , la vieille Palatine n'avait aucun motif de juger avec indulgence sa petite-fille, puisque la veille elle écrivait qu'elle lui faisait alors très-mauvaise mine, animée par sa mère qui excitait sa jalousie en lui faisant accroire que Madame n'aimait plus que sa sœur qu'elle venait en effet de prendre auprès d'elle. Et cependant ce même jour elle ajoutait : « Elle a le meilleur caractère, quoique sa « mère, à Icwjuelle elle ne ressemble pas du tout, la a traite fort durement. Elle souffre tout avec pa- « tience et ne manque jamais à aucun de ses de- « voirs. »

Le souvenir de la princesse s'effaça rapidement, et si l'histoire anecdolique écrit encore son nom à quelques années de là, ce n'est que pour raconter que M"* de Pompadour ayant voulu, pour assister à la première représentation du Catilina de Crébillon, louer toutes les places du premier rang de l'amphithéâtre, on lui rappela le scandale qu'avait provoqué la duchesse de Berry en agissant ainsi. La prudente marquise se tint pour suffisamment

renseignée et ne poussa pas plus loin sa prétention (1).

Nous ne pouvons mieux faire en terminant que de reproduire « le raccourci » de la vie de la duchesse de Berry, tel que Ta écrit Saint-Simon. « Née avec « un esprit supérieur et, quand elle le vouloit, égfa- « lement agpréable et aimable, et une fi^re qui a imposoit et qui arrêtoitles yeux avec plaisir, nnais t( que sur la fin le trop d'embonpoint gâta un peu, « elle parloit avec une grâce sing^ulière, une élo- « quence naturelle qui lui étoit particulière et qui <c couloit avec aisance et de source, enfin avec une « justesse d'expressions qui surprenoit etcharmoit. « Que n'eût-elle point fait de ces talents avec le roi « et M"°* de Maintenons qui ne vouloient que l'aimer, (c avec M"* la duchesse de Bourg^ogne, qui l'avoit « mariée et qui en faisoit sa propre chose, et de- « puis avec un père, régnent du royaume, qui n'eut « des yeux que pour elle , si les vices du cœur, de <f Tesprit et de l'âme et le plus violent tempérament « n'avoient tourné tant de belles choses en poison « le plus dangereux! L'orgueil le plus démesuré, « la fausseté la plus continuelle, elle les prit pour « des vertus dont elle se piqua toujours, et l'irrélia gion, dont elle croyoit parer son esprit, mit le a comble à tout le reste.

« On a vu en plus d'un endroit ici son étrange « conduite avec M. le duc de Berry, son horreur

(\) Mém. d'Arffenson, 49 décembre i748.

« pour une mère bâtarde , ses mépris pour un père « qu'elle avoit dompté ; ses extravagantes idées « à Tég'ard de Monseigneur ; son désespoir de rang* « et d'ingratitude pour M. le duc et M"* la duchesse « de Bourgogne, à qui elle devoit tout ; son peu a d'égard pour le roi et M°** djB Maintenon ; sa haine « déclarée pour tous ceux qui avoient contribué à « son mariage, parce que, disoit-elle, il lui étoit « insupportable d'avoir obligation à quelqu'un ; a ses grossières tromperies et ses hauteurs ; Tiné- « galité d'une conduite si peu d'accord avec elle- « même ; enfin, jusqu'à la honte de l'ivrognerie « complète et de tout ce qui accompagne la plus a basse crapule en convives, en ordures et en im- « piétés. On a vu que, dès les premiers jours du ma- « riage, la force du tempérament ne tarda pas à se a déclarer ; les indécences journalières en public, « ses courses après plusieurs jeunes gens avec peu a ou point de mesure, et jusqu'à quelles folies fut c< porté son abandon à la Haye, ensuite à Rions, en- « fin ses projets d'avoir de grands noms et des « braves dans sa maison pour se faire compter en- « tre TEspagne et son père, se tourner du côté « qui sembleroit le plus avantageux des deux, se (' figurer que cela lui seroit possible, usurper aussi « lerangde reine en plusieurs occasions, et une fois « de plus que reine avec les ambassadeurs. •

Ce qui parut de plus extraordinaire fut l'éton- « nant contraste d'un orgueil qui la portoit sur les « nues, et de la débauche qui la faisoit manger

« non-seulement avec quelques ^ns de qualité, « elle dont le rang* ne souffroit point d'autres hom- « mes à sa table que des princes du sang, même en « particulier, uniquement, et à des parties de cam- « pagne, mais d'y admettre le P. Riglet, jésuite, qui « en savoit dire des meilleures, et d'autres espèces « de canailles, qui n'auroient été admis dans aucune (c honnête maison, et souper souvent avec les roués « de M. le duc d'Orléans, avec lui et sans lui, et se « plaire à exciter leurs g^ueulées et leurs impiétés. « Ce court crayon rappelle en peu de mots ce qu'on « a vu épars ici plus au long», à mesure que les oc- « casions s'en sont présentées, quoique écrit le plus « succinctement qu'il a été possible, qui a montré ce jusqu'à quel point elle manquoit de tout jug^ « ment et de tout honnête, même naturel, senti- « ment.

« Parmi une dépravation si universelle et si pu- « blique, elle étoit indignée qu'on osât en parler. « Elle débitoit hardiment qu'il n'étoit jamais per- « mis de parler des personnes de son rang*, non pas « même de blâmer ce qui pouvoit le mériter dans a leurs actions les plus publiques et qu'on auroit « vues soi-même, combien moins de ce qui ne se « passoit qu'en particulier. C'est ce qui l'irritoit « contre tout le monde, comme d'un droit sacré « violé en sa personne, le plus criminel manquea ment de respect, le plus indigne de pardon. Sa a mort aussi fut un étrange spectacle. »

L'ABBESSE DE GHELLES.

Page 1