‹ Les filles du régent: la duchesse de Berry, l'abbesse de Chelles, laChapitre 19 sur 23 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les affections jansénistes de Tabbesse. — Le Père Ledoux. — Transformation de l'abbaye. — Fêtes. — ÂTances de la princesse à son père. — Réft>rme subite. — Elle cherche à convertir le Régent. — Mort de ce prince, — Elle accentue ses goûts pour le jansénisme. — Le cardinal de Bissy. — Retraite au Trainel. — Ses dernières années. — Sa mort. — Pureté de ses mœurs. — Sa foL — Ses Réflexions sur les ËYangiles.

Dès qu'elle fut devenue abbesse, Mademoiselle d'Orléans prétendit jouer un rôle et exercer une influence. Nous avons vu que, du premier jour de son entrée au couvent, elle manifesta ses opinions jansénistes en formant avec quelques-unes de ses compagines, et en dépit des défenses de M"* de Villars, un appel contre la constitution Unig*enitus qui ag*itait si gravement alors les consciences. Le Père Ledoux, aumônier de Tabbaye, était un bénédictin savant^ mais un janséniste ardent : il succéda comme confesseur de la princesse au jésuite Trévoux, zélé moliniste au contraire. Il apprécia facilement le caractère mobile et enthousiaste de sa nouvelle pénitente, et résolut d'en profiter pour la cause à laquelle il avait voué sa vie. Mademoiselle d'Orléans embrassa l'étude

300 LES FILLES DU RÉeENT.

des questions religieuses avec l'ardeur qu'elle mettait à tout ce qu'elle entreprenait. Elle travailla résolument la théologpie, traduisit et commenta elle-même les textes; elle en constatait 'soigpneusement Torig»ine sans se fier aveug^lément aux deux secrétaires qui recueillaient des notes. On comprend qu'il fallut peu de temps à la princesse pour devenir la protectrice officielle et en quelque sorte la providence des Jansénistes. Elle prit ce nouveau rôle très au sérieux et ne nég^ligpea rien pour affirmer le patronagpe auquel désormais elle tenait à attacher son nom.

Le 15 avril 1720, soutenue par le cardinal de Noailles , elle fit exempter de toute poursuite plusieurs bénédictins exilés par leur Général pour avoir renouvelé l'appel contre la constitution Uniçenitus (1). C'est encore elle qui au mois d'août suivant obtint du Régnent l'autorisation pour l'ordre de Saint- Benoît, d'élire au çénéralat le père Sainte-Marthe, un des plus ardents appelants , mais à la condition qu'il ne serait fait aucune mention des affaires de l'Egalise dans le grand chapitre tenu à Marmoutiers pour cette élection (2).

Cette attitude inquiéta le Récent, qui avait alors intérêt à ne point mécontenter la cour de Rome où l'on contestait plusieurs nominations d'évêques. Il craigpnit l'effet d'une alliance comme celle de sa fille

(1) Journal de Mathieu Marais.

(2) l\Àd.

l'abbbsse de chbllbs. 301

et du cardinal de Noailles, et il dépêcha vers elle le Père Trévoux, en le charg'eant d'y mettre bon ordre. Mais Tœuvre du Père Ledoux était alors trop parfaite; la princesse ne voulut pas recevoir son ancien confesseur et elle lui fit même défendre de se représenter devant elle. Le duc d'Orléans répondit en exilant l'aumônier de Chelles et en chargeant les Jésuites de reconquérir la princesse par tous les moyens. On parvint à gpag'ner M"" de Fretteville, celle des religieuses en laquelle l'abbesse avait placé toute sa confiance. Elle se mit alors à poursuivre • Mademoiselle d'Orléans d'incessantes observations, à l'effrayer sur son salut, à lui montrer les maux qu'elle suscitaitaucatholicisme. Rien n'y fit. Comme, depuis la mort de la duchesse de Berry, le Régent venait tous les mardis à Chelles, l'abbesse le suppliait chaque fois, plus ou moins vivement, de lui rendre son directeur (1); le prince résistait toujours. Mademoiselle d'Orléans se vengea en renvoyant M"* de Fretteville après lui avoir fait chèrement payer ses menées « jésuitiques (2). » Elle voulut alors reconquérir l'affection de son père qui, malgré ces tiraillements, depuis la perte de sa fille bien^aimée, montrait à celle-ci une vive affection. Elle ne négligea rien . pour l'attirer et l'habituer bientôt avenir régulièrement toutes les semaines^ au moins une fois, à l'ab-

(1) SoulaTie.

(2) M"** de Fretteville fut d'abord remplacée dans sacharge de dépositaire par M™° de Lanty, puis abreuvée de tant de dégoûts qu'elle dut^ sous prétexte de maladie^ se retirer dans sa famille^ à Rouen.

baye. Elle y organisa des représentations dramatiques, où, nous i^prend Lemontey , furent jouées les pièces les plus passionnées de Racine (1). Elle fit venir des ouvriers en nombre considérable pour transformer le trop sévère monastère. Les jardins furent modifiés de façon à présenter l'aspect le plus riant; des massifs de fleurs s'épanouissaient partout. On appela des relig^ieuses plus jeunes, des novices plu3 jolies, voire même de petites ouvrières parisiennes qui confectionnaient, sous la fantaisiste direction de l'abbesse, des modes, des coiffures, des broderies, des tapisseries; elle-même s'amusait à faire de sa propre main des perruques. Des ouvriers spéciaux étaient installés encore à Ghelles pour préparer les nombreuses pièces d'artifices qui constituaient un des principaux amusements de la nouvelle al)besse : elle s'en occupait volontiers; la poudre ne lui faisait pas peur, et elle avait un tir au pistolet où elle aimait à venir souvent s'exercer (2). D'autres l'aidaient pour des travaux de chimie, de physique, de pharmacie, auxquels elle se livrait avec une ardeur toujours

(1) M'^^ de Broglie y joua souTent : devenue femme du marquis de Bomiac> ambassadeur à Constantinople, elle écrivait au Régnent : a C'est presque sur les ruines de Troie, que votre Andromaque de Ghelles prend la liberté de vous faire souvenir d'elle. Je n'ai point trouvé de Pyrrhus et personne ne me dispute les Astyanai que j'élève pour Votre Altesse. » (Lemontey. II, 322 .)

(2) « Elle s'amuse toute la journée avec de la poudre; ellp fait des fusées^ des feux d'artifice; elle a une paire de pistolets avec lesquels elle tire au blanc tant qu'elle peut» » (Lettre de Madame, 28 novembre 1720.)

l'abbbssb db cubllbs. 303

très-grande, mais plus rarement soutenue. Elle apprit même la cbirurgie, et elle maniait assez habilement les instruments. Elle passait des heures à son atelier de tour (1) : elle continuait à chanter et à faire de la musique. Les visiteurs affluaient à Chelles d'autant plus qu'ilsw étaient assurés d'être bien accueillis et de ne pas s'ennuyer. La table était somptueuse, les dortoirs étaient devenus élégants, les parloirs étaient transformés en salons et en boudoirs, les cérémonies religfieuses étaient de véritables fêtes musicales; les écuries étaient tenues d'une façon irréprochable ; on voyait des fleurs partout : les livres nouveaux, les pamphlets les plus hardis, les gazettes arrivaient à Chelles (2), Le duc d'Orléans y venait souvent à cette époque. Aussi les chansonniers du temps ne manquèrent pas de tailler leurs plumes pour donner « une description de la manière dont on vit à l'abbaye de Chelles » :

De Tabbaye, Ou réside Vénus,

Nonne jolie Disant peu é'oremus, Loin des soins superflus, Ne songeant tout au plus Qu'à bien passer la yie,

(1) Le mouTement de la bascule du tour faillit lui être fatal . Elle y travaillait avec tant d*ardeur, que la fatigue amena un abcès à la jambe droite qui donna de sérieuses inquiétudes, ce qui ne l'empécba pas, une fois guérie, de reconunencer. ( Soulayie).

(2) La Gazette de Hollande annonça, au mois de septembre i;720, que la princesse se faisait relever de ses ?œux« Elle avait eu une assez forte rougeole au mois de janvier*

Fait bons les retenus De l'abbaye.

Du monastère L'amoureux directeur

En Tart de plaire Vient instruire chaque sœur.

L'amour gag^e les cœurs Par des attraits trompeurs.

C'est la règle sévère Que maintient en ligueur

Le monastère.

Pour tout office^ On goûte tous les jours

Mille délices.

Qu'assaisonne TAmour.

Chaque instant sur le cœur Il répand ses faveurs.

A ce dieu si propice Elles livrent leurs cœurs

Pour tout ofBce.

Le badinage S'empare du parloir.

Il y ramage Du matin jusqu'au soir.

Sans lui, près de ces sœurs On n'a nulles douceurs.

On n'a nul avantage, . Et leur introducteur

Est badinage.

Dans la clôture Folâtrent les plaisirs,

La gaieté pure Y règle les désir».

Les ris, les jeux badins.

Les regards assassins Mêlés à l'aventure.

Descendent dans les coins

De la clôture.

l'abbesse de cuelles. 305

Cest le mystèi*e Qui préside au dortoir.

Le soin de plaire En fait tout le devoir.

De ce charmant réduit On écarte le bruit^ Et pour plus d'une affaire^ L'amour est introduit

Parle mystère (1).

Il faut ajouter sans plus tarder que jamais la malignité cependant n'attaqua les mœurs de Mademoiselle d'Orléans ; car il n'y a pas à s'arrêter aux bruits absolument faux qui représentaient le Régent se consolant avec sa fille, ouïe duc de Richelieu venant à Ghelles sous un déguisement, ou ceux qui attribuaient des succès imaginaires à Augeard, intendant de la princesse (2) .

Cette vie agitée, bizarre, absolument déplacée pour une abbesse, ne pouvait durer : elle scandalisait également la ville et la cour : « Tantôt austère « à l'excès, tantôt n'ayant de la religion que l'habit, « musicienne , chirurgienne , théologienne , direc- « trice, et tout cela par sauts et par bonds, mais « avec beaucoup d'esprit, toujours fatiguée et dé- « goûtée de ses diverses situations, incapable de « persévérer dans aucune », comme dit Saint-Simon, Mademoiselle d'Orléans devait bientôt aussi abandonner cette vie de plaisirs, et, par une réaction naturelle, devenir d'autant plus sérieuse. Il ne semble pas

(1) Recueil Maurepas.

(2) Duclos.

que le Père Ledoux ait déployé une grande habileté et une gprande énergie pour obtenir une réforme qui s'opéra hors de son concours. En peu de temps, en effet, Mademoiselle d'Orléans passa de la dissolution à Taustérité, sous le coup probablement de quelque refroidissement de la part de son père : ayant peutêtre constaté l'inutilité de ses efforts pour obtenir les concessions qu'elle poursuivait et conquérir rinfluence qu'elle rêvait, l'abbesse renonça à sa dissipation. Ghelles fut transformé de nouveau comme par un coup de bag^uette : l'abbesse fît briser un jour tous les instruments de musique, et brûla ellemême ses partitions et tous les morceaux de musique profane. Des relig^ieux seuls furent admis dans le réfectoire qui reprit son aspect primitif. La princesse se voua à des méditations sur la mort qui exaltèrent singulièrement son impressionnable nature. Un soir, elle quitta le souper pour aller examiner le tombeau qu'elle s'était fait prépcu'er. Chaque religieuse prit un flambeau et suivit l'abbesse dans l'église d'abord, puis dans le caveau dont on enleva la pierre et où l'on descendit très-péniblement par une échelle; la princesse voulut même se coucher dans la tombe etelle déclara tranquillementêtre trèssatisfaite des travaux (1 ) . A ce moment Mademoiselle d'Orléans était en proie à.un profond et sombre découragement ; une vague tristesse l'enveloppait entièrement, et l'on assure qu'elle eut à repousser des

( 1 ) Soulavie. — * Maurepas.

l'abbesse de quelles. 307

idées de suicide qui hantèrent à plusieurs reprises son esprit malade. Elle se rejetta avec une nouvelle ardeur vers le Jansénisme.

Le public ne devait pas, on le devine, se désintéresser de cette situation qui Tamusait et Toccupait ; les chansonniers ne la nég'lig^rent pas et ils rimèrent sur l'air de Joconde cette « chanson en l'honneur de madame Tabbesse de Ghelles » (1) :

Je suis prophète^ jeune Iris^

Un nouTeau jansénisme

Va gagner la cour à Paris ;

C'est fait du molinisme.

Les docteurs à vos agréments^

Ne peuvent pas répondre,

Et vos yeux sont des arguments

Qui sçavent tout confondre.

M*aliez pas, comme avec Quesnei

En use le Saint-Père, Me faire un procès criminel :

Je crains Totre colère Pour mes tendres réflexions.

Quelle heureuse fortune, <

Si de cent propositions Vous en acceptiez une!

Je veux en vain de Port-Hoyai

Ressusciter l'élite; Vous avez Tesprit de Pascal,

Et d'Arnaud le mérite.

On peut exalter vos attraits Sans craindre l'hyperbole, Et j'estime plus vos essais Que ceux du grand Nicole.

(1) Recueil Maurepas.

Mais l'ennui indiqué par Mathieu Marais remportait et s'accroissait. Saint-Simon le constate plus vivement ; il nous montre la princesse résolue plus que jamais à demeurer relig^ieuse, mais «aspirant à d'autres régules » et plus encore « à la liberté. » L#e séjour qu'elle fît au Val-de-Grâce ne lui plut pas beaucoup, et, au bout de quelque temps, elle demanda à son père la permission de permuter. Buvat dit positivement, à la date du 7 mai 1722 : « que ma- « dame d'Orléans fut alors transférée à l'abbaye du « Val-de-Grâce , à la place de Tancienne abbesse, « qui fut aussi transférée à Ghelles avec 20,000 li- « vres de pension. » Il ajoute encore le lendemain que « les relig^ieuses du Val-de-Grâce parurent (c mortifîées de la translation de leur ancienne ab- « besse à Ghelles. » Mais je crois que l'honnête chroniqueur n'est pas absolument exact en relatant cette nouvelle. Les auteurs du G allia christiana^ en effet, constatent que Mademoiselle d'Orléans demeura titulaire de l'abbaye de Ghelles jusqu'au mois d'octobre 1734, — Geneviève Perrault, q.bbesse du Val-de-Grâce, étant morte au mois d'août 1718 (2). Madeleine Lang^lois, qui lui succéda, ne fut élue que le 19 août 1724. Il est donc probable que Made-

moiselle d'Orléans vint habiter le Val-de-Grâce et y prit intérimairement la direction vacante de l'ab-

(1) BuTat.

(2) « Genovefa Perrault^ iterum electa die 16 februari i718^ sex, ab electione tertia, mensibus defuncta est. »

l'abbessb de ghblles. «Hi

baye. Ainsi tombe aussi la remarque de Saint-Simon qui prétend que la princesse demeura à Chelles, mais <c en se procurant la permission de se démettre et de « faire nommer à sa place une de ses meilleures a amies de la maison, dans laquelle néanmoins elle « ne put durer lon^emps. »

Il est certain, par exemple, que les religpieuses du

Val-de-Grâce virent arriver avec regpret la fille du Régnent (1). Celle-ci eut un appartement complet séparé du dortoir commun; elle reprit des habitudes de dépenses qu'elle semblait depuis long^temps avoir oubliées; sa. table était sing^ulièrement recherchée : « Même très-souvent, dit Buvat, elle envoyoit fort a tard dans la nuit commander des pièces de four « chez un pâtissier voisin qui les portoit à Tabbaye « à des heures indues.» Une autre difficulté inquiéta les bonnes bénédictines, mais cette fois elles eurent guin de cause , le Régnent s'étant engagé à venir voir sa fille sans suite et à entrer absolument seul dans le monastère (2). Ce prince venait souvent en effet visiteï* sa fille qui s'efforçait de le ramener dans une bonne voie et ne lui ménageait pas les plus sévères paroles. Il paraît cependant qu'après ce dernier retour mondain elle reprit promptement

(i) BUTttt.

(2) Ibid. — Les pamphlétaires ne respectèrent pas Tabbesse de Chelles et reprochèrent bientôt au régent ses yisites. Un chapitre des Aventures de Pompélius, publiées en 17Î4, et intitulé : « Sotermelec (le Régent) alloit en pèlerinage à l'abbaye de Télèmes, et là faisoit longue retraite^ et y consoloit abbesse etnonnains. » Je ne discute même pas ces turpitudes.

g^ûtaux choses relig^ieuses, et se jeta plus vivement

que jamais dans le Jansénisme. Elle n'avait pas

cessé de conserver d'amicales relations avec le Père

de Sainte-Marthe, et c'est par son influence encore

qu'il put être réélu général des bénédictins au grand

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