chapitre tenu en juin 1723. A ce sujet l'archevêque
de Tours (1) écrivit la lettre suivante à la princesse :
ce Madame, j'ai différé à répondre à celle que
« Votre Altesse Royale m'a fait l'honneur de m'é*-
« crire au sujet du chapitre général des bénédic-
« tins de la congrégation de Saint-Maur. Le Révé-
tt rend Père de Sainte-Marthe, qui a été confirmé
« général, vous en rendra un fidèle compte (2). Je
a me suis renfermé, pour tout ce qui a regardé ma
(c commission , dans les termes que Sa Majesté et Son
a Altesse Royale M^ le duc d'Orléans m'ont pres-
« crit, et j 'ai eu une grande attention à ce que Votre
« Altesse Royale avait eu la bonté de me marquer.
« Je lui avouerai cependant naturellement que j'au-
u rois souhaité que le chapitre général eût donné
« à Notre Saint-Père le Pape, auxévêques de France,
« et à Sa Majesté même, la satisfaction qu'ils en at-
« tendoient, en se soumettant à la Constitution,
a étant bien persuadé que le bien spirituel et tem-
« porel de la congrégation en dépend. Je les y ai
« exhortés de mon mieux par le tendre attachement
(1) François de Ghamilly^ mort au mois d'octobre 1725.
(2) Le P. de Sainte-Marthe ayait fait sa soumission à la bulle en {1^2, mais on n'ajoutait pas grand fond, comme on ya Toir, à la sincérité de cet acte.
l'abbesse de ghblles. 313
« que j'ai pour un corps aussi savant et aussi exact « à la discipline. Cet ouvrage est réservé à Votre Al- « tesse Royale qui leur rendra par là un service a sig^nalé, ainsi qu'à TÉglise même. J'ai Thona neur, etc. »
Mademoiselle d'Orléans avait la plume vive : elle ne fut pas longue pour montrer au maladroit prélat qu'elle n'était pas dupe de ses doucereuses paroles, ni disposée à venir à son secours après l'échec qu'il venait d'essuyer et qu'il aurait voulu lui faire partager en l'associant à ses malencontreuses démarches.
« J'ai reçu votre lettre, Monsieur, qui m'a dou- « blement surprise. Vous avez été si longtemps à « me faire réponse que je n'en attendois plus. Mais a je l'ai été bien davantage de la manière dont vous a m'écrivez. Croyez-vous me tromper? J'ai su les « intentions du roi et celles de M. le duc d'Orléans, a et c'est parce que je les ai sues que j'ai été sur- « prise que vous les ayez si peu suivies. Mais ce « que je ne puis souffrir, c'est que vous vous vantiez « d'avoir fait attention à la lettre que je vous ai a écrite. Vous l'auriez dû faire, puisque je vous y « mandois les propres termes de M. le duc d'Or- « léans et ceux même de M. de Fréjus. Vous avez c< agi si différemment que j'en serois surprise si je a ne savois vos vues et votre ambition. Il n'a pas tt tenu à vous que notre congrégation n'ait été perce due. Le sacrifice auroit peut-être plu à quelques a personnes et vous auroit avancé. Vous en auriez « rougi avec plaisir. Mais Dieu, qui garde les siens.
314 LES FILLES DU r£GENT.
a les a soutenus contre les brigpues. C'est lui, sans « doute, qui les a eng^agpés souvent à refuser cons- (( tamment Tacceptation de la Constitution. Je suis a leurs sentiments n'ayant, comme eux, rien à dési- « rer que le ciel. Nous tournons le dos à la porte a qui mène aux gprandeurs ecclésiastiques , et si, a des évêques de France acceptant la bulle, on re- « tranchoit ceux qui ont eu des vues comme les (( vôtres et humaines, tant ceux qui ont été récom- « pensés, que ceux qui ont espéré de l'être, le nom- « bre en seroit bien petit. Mais nous ne voyons que a ce qui s'est toujours vu dans tous les siècles de « l'Egflise. N'attendez donc pas. Monsieur, que je a presse mon père d'accepter la bulle. Je ne les rea connoîtrois plus pour mes frères s'ils la recevoi^nt. « Si je pensois en moliniste, je vous injurierois ; au « moins vous rendrois-je de mauvais Services. « Mais tout ce que je désire, pour prouver la pureté a de ma foi, c'est de trouver l'occasion de vous rena dre service et de vous faire plaisir. Je la recher- « cherai même pour vous marquer ce que je dois à « votre caractère et les sentiments que le Christia- « nisme m'inspire pour vous. Monsieur, etc. (1). » Les chroniqueurs nous laissent malheureusement pendant assez longtemps sans nous fournir aucun détail sur l'abbesse de Chelles. Nous savons seulement qu'elle persévéra dans ses ardents errements jansénistes et qu'elle prêta à cette hérésie, encore
(\) Citée par Mathieu Marais; Journal, tome II, p. 488, 489.
l'abbesse de ghelles. 345
plus politique que religieuse, son concours et son influence. Elle fît une opposition vive au cardinal Dubois, auquel elle reprochait de gt)uverner trop facilement son père (1). Celui-ci amena une fois le prélat dans une de ses visites hebdomadaires à l'abbaye ; mais la réception qui lui fut faite ne lui donna pas envie de revenir à Chelles. Mademoiselle d'Orléans ne pouvait lui pardonner de pousser le Récent adonner les évêchés et les abbayes comme il le faisait, sans tenir le moindre compte de Tindig^nité des candidats. La distribution des bénéfices faite en 1723 lui parut dépasser toutes les limites : elle en écrivit à son père une lettre « qui l'effraya, dit Saint- « Simon, et qu'il lut et relut cependant deux fois. « Elle étoit admirable sur le choix du sujet et sur « l'abus qu'il en faisoit, et le menaçoit de la colère a de Dieu qui l'en châtieroit promptement. Il en « fut assez ému pour en parler et même pour le « laisser voir, mais je ne sais s'il en eût profité. Il a n'en eut pas le temps. » Quelques jours après, en effet, le Régnent expirait, frappé d'apoplexie foudroyante, dans les bras de la duchesse de Phalaris, La princesse ressentit vivement ce coup. Trèsoccupée des choses du ciel, elle avait entrepris dé-
fi) On raconte qu'on jour Mademoiselle d'Orléans causa une peur Téritable à l'abbé Dubois : comme il passait près d'elle, son chapeau sur la tête dans le jardin de Saint-Cloud, la princesse l'arrêta ; elle ayait un pistolet à la main et voulut absolument lui abattre son chapeau, comme la légende parle de la ponune de Guillaume Tell. Dubois, tremblant, voulut se sauTer, mais le coup partit ayant qu*il pût s'enfuir : le pistolet n'était chargé qu'à poudre.
puis assez longtemps la conversion de son père; elle lui écrivait souvent, et Ton remarquera qu'il disparut malheureusement à Theure où elle paraissait avoir enfin produit quelque effet sur ce caractère encore plus insouciant que débauché.
Nous trouvons dans un manuscrit de la bibliothèque de M.Leber,cité dans son catalog^ue, l'expression des sentiments que la princesse éprouva à ce moment^ notée par elle-même. « Mon père mourut. « Je reçus ce coup si sensible à mon cœur avec a soumission à votre volonté. Le dirai-je? J'eus un « moment de consolation que vous fussiez veng^ « d'un pécheur qui vous avoit tant offensé. Que je a revins promptement au déchirement que cette « perte faisoit à mon cœur ! L'autorité que son « amitié pour moi me donnoit fut anéantie avec lui. (c Ses ministres, jadis si soumis à mes ordres, si « assidus à me faire leur cour, reprirent leur or- « gxieil naturel. Ma famille elle-même m'abandonna « sur un léguer prétexte. J'arrivai au Vcd-de-Grâce : a quelle différence pour une âme aussi vaine que « la mienne ! Mes chambres, qui du temps de mon « père ne désemplissoient pas de monde, étoient a vides. Les milliers de placets et de mémoires que a mon amour-propre s'amusoit à recevoir se chan- « gèrent en demandes ordijiaires de pauvres. Je « m'en retournois dans mon abbaye, la rage dans a le cœur et bien déterminée à m'en consoler par « tout ce que je pourrois. Cette malheureuse aven- « ture a été la cause de toutes les fautes que j'ai
l'abbssse de ghelles. 317
« faites depuis Tâg^ de vingt-cinq ans à celui de a trente-trois. » Il ne paraît pas cependant qu'elle ait quitté son abbaye duVal-de-Grâce pour venir voir une dernière fois son père : Saint-Simon, si minutieux dans tous les détails concernant leRég^ent^ ne mentionne pas sa présence à ce moment suprême. Les mémoires du temps parlent désormais de moins en moins de mademoiselle d'Orléans. La mort du Régent lui enlevait tout le pouvoir qu'elle pouvait prétendre exercer. Sa mère lui montra une indiflTérence encore plus complète ; les ministres, comme elle le disait, s'empressèrent de ne plus tenir compte de ses recommandations : elle disparut à peu près complètement, en tant qu'influence , de la cour.
Mademoiselle d'Orléans se consola d'abord en se vouant de plus en plus au jansénisme. Elle recueillait au Val-de-Grâce les persécutés du molinisme, tout-puissant à dater de l'avènement de Fleury. Le cardinal de Bissy, l'un des plus violents défenseurs des jésuites, attira l'attention du premier ministre sur l'attitude de mademoiselle d'Orléans qui adressa au roi une réponse pleine de roideur et de fierté, lui disant qu'elle ignorait les noms de ceux qu'il citait et qu'elle ne songeait qu'à recueillir des malheureux; que si parmi eux il s'en trouvait qui eussent encouru la disgrâce du souverain, elle le regrettait sans pouvoir se repentir de l'hospitalité qu'elle accordait à tous les persécutés. Les jésuites appelèrent alors à leur aide la duchesse d'Orléans, ardente moliniste, et la décidèrent à agir
sur sa fille ; mais la tentative n'était pas adroite , Tabbesse se révolta à la pensée que sa mère prétendait exercer sur elle la moindre pression, et leur brouille s'accentua plus vivement que jamais. Ses ennemis recoururent à un autre moyen pour compromettre la princesse : ils répandirent le bruit que, convertie par de sag*es conseils, elle s'était enfin décidée à accepter la Constitution, et on eut soin de faire courir cette nouvelle si bien dans Paris que tout le monde en fut promptement persuadé (1).
Mfiulemoiselle d'Orléans ne devina pas le piégpe : forte de sa conscience, elle fut indignée de ce qu'elle appelait une insupportable calomnie, et elle lança dans le public une espèce de manifeste dont nous allons reproduire les principaux pcissag^es (2) :
(( L'acceptation qu'on m'attribue, dit-elle, ne pourroit avoir que l'une de ces trois causes : des vues politiques, ou bien un attachement au parti que j'aurois pris et quitté sans examen, ou enfin la conviction qui m'obligeroit à me rendre à un nouveau parti.
a A tout cela je réponds : 1" que je n'ai pcus eu besoin de politique, tant que M. d'Orléans a vécu, pour obtenir ce que je désirois ; elle ne m'est pas moins inutile aujourd'hui que je ne me mêle de rien.
(i) SoulaTÎe.
(2) Lettre de S. A. R. M"« d'Orléaûs, abbesse de Chelles, à une de ses amies^ m-4'* de trois pages. On la trouTe reproduite dans les Mémoires de Maurepas, mais aTec de nombreux changements dans le texte; (Tome!*', 140et8uiT.)
l'ABBESSE de GHELLESf 3i9
« 2** Si on se figure que je me suis déclarée sans connoissance de cause, on se trompe, et ceux qui me croient chang^eante me connoissent peu. Quand la bulle arriva j'étois jeune, je n'avois que quinze ans. Le bruit qu'elle excita dans tout le royaume me donna la curiosité de me mettre au fait de ce qu'elle contenoit ; elle me parut renverser tout ce qu'on m'avoit appris. La persécution que les constitutionnaires exercèrent me déplut : je fus convaincue que la violence et la vérité étoient incompatibles. Des prélats, d'illustres persécutés s'adressèrent ensuite à moi ; la pitié et la justice me firent prendre leur parti, et depuis ce temps-là je fus janséniste... Le reproche de jansénisme n'a jamais rien exprimé dont on doive roug^ir, et je l'ai mérité bien plus qu'on ne pense... Les six premières années de ma retraite ont été employées à étudier ces matières, et ce travail m'a convaincu que l'Évang^ile, saint Paul, saint Au^stin, saint Prosper, saint Fulg^ence, saint Thomas, sont condamnés par la bulle souvent dans leurs propres termes.
3** Après cela je n'ai plus rien à répondre à ceux qui se seroient imaginés que j'w enfin reconnu la vérité danâ cette bulle. Je leur déclarerai seulement (jue je ne l'ai pas reçue ni ne la recevrai.*. Je crois en un seul Dieu, le père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre ; je crois en Jésua, son fils et notre Sauveur ; je crois au Saint-EIsprit, amour du Père et du Fils^ source de lumière et de tout don parfait. En croyant en Dieu, père tout-puissant^
je ne mets point de bornes à sa puissance et je n'hésite pas à croire qu'étant créés par lui nous dépendons en tout de lui, qu il a sur nous un pouvoir suprême et qu'il n'est point de volonté créée qui puisse empêcher l'effet de sa volonté divine ; que cependant il ne nous nécessite pas ; mais que ce suprême pouvoir ou cette g*râce (c'est la même chose) par laquelle il ag*it sur nous consiste dans une inclination victorieuse qui nous fait préférer invinciblement le bien au mal, où la puissance de notre libre arbitre nous entraîne, car notre libre arbitre n'a de force que pour pécher, tandis que le bien ne nous plaît pas ; et le bien ne commence à nous plaire que quand la g'râce et la charité est répandue dans nos cœurs.
« En voyant en Jésus-Christ notre Sauveur, je reconnois qu'il n'est point de salut sans la foi de son nom, que cette foi est la source de toute g^râce ; je crois, comme TEvang'ile me l'apprend, qu'il ne périra aucun de ceux que le Père a donnés à son Fils, c'est-à-dire qu'il a choisis pour la gloire par une prédestination toute g*ratuite ; j'entends ces paroles de saint Paul, que Jésus-Christ est mort pour nous, et que Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, dans le sens de l'explication de saint Aug'ustin et dans tous les autres sens qu'on peut lui donner, pourvu qu'il ne s'ensuive pas que Dieu ait voulu quelque chose et qu'elle ne soit pas faite; car je pense avec ce Père que c'est avoir de la divinité une idée trop basse que de s'imag^iner que
l'âbbbsse de ghelles. 321
rhomme, foible comme il est, puisse empêcher ce que veut un Dieu tout-puissant. Enfin, en croyant au Saint-Esprit, amour du Père et du Fils, je crois que sans lui nous ne pourrions aimer Dieu ni observer ses commandements ; que sans cet amour nos œuvres sont sans mérite et qu'en un mot celui qui n'aime pas demeure dans la mort.
« Avec tout cela, je crois tout ce que l'Église fait profession de croire dans le reste du symbole; je crois rÉg'lise même une, sainte, batholique ; j'honore en particulier FEgplise romaine et je respecte ceux qui en remplissent le siég*e... Avec dç tels sentiments, jugiez. Madame, si je puis être constitutionnaire?... »
Ce manifeste, qui parut au mois de mars 1725, causa une véritable révolution dans le monde relig*ieux et à la cour. Les cardinaux de Fleury et de Bissy résolurent de faire un exemple et de supposer que cette pièce était apocryphe. On ne se faisait cependant aucune illusion à cet ég*ard,et l'on était parfaitement certain qu'elle émanait réellement de la princesse. «On ne sait quelle manie lui a mis cela dans la tête,» remarque seulement Mathieu Marais. L'affaire fut déférée au Conseil d'État qui supprima cet écrit par un arrêt, du 28 avril 1725, motivé en termes excessivement vifs. Il y était déclaré, dit encore Marais, « que ce ne peut être l'ouvragée de la prin- « cesse, parce que l'auteur, peu instruit des titres « qui appartiennent aux princesses de son rangr, « lui donne celui d'Altesse Royale au lieu d'Altesse
3SS2 LES FILLES DD RiGENT.
« Sérénissime, qui, seul, convient à sa naissance. <( On n'a pas été fâché de donner un petit biais en « passant à la maison d'Orléans. Il est dit encore a que cet écrit est rempli d'erreurs que l'Eglise a « condamnées depuis long^temps, et d'expressions « contraires à l'esprit de soumission que l'état mo- (( nastique qu'elle a embrassé l'oblige à garder plus « indispensablement ; et Sa Majesté voulant arrêter « la distribution d'un libelle aussi pernicieux qu'il « est injurieux S, l'honneur et à la religion d'une « princesse de son sang, ordonne que les exem- « plairea en seront rapportés pour être lacérés. »
On devine aisément que la princesse supporta avec peine un pareil affront : aussi ne put-elle résister au désir de se venger, malicieusement au moins, d'un des principaux auteurs de cette mesure sévère, le cardinal de Bissy.
Mademoiselle d'Orléans, depuis son entrée en religion, s'était liée intimement avec M"»® de Rohan, abbesse de Notre-Dame de Jouarre, dont elle partageait les goûts, les opinions et surtout les vivacités. Celle-ci voyait néanmoins assez souvent le cardinal de Bissy, qui s'était rendu si célèbre par son excessive sévérité envers ceux qu'on nommait les appelants. L'abbesse de Chelles obtînt de son amie la permission d'user d'un stratagème pour arriver incognito jusqu'au prélat et pouvoir lui dire nettement ce qu'elle pensait de lui. Un jour, le cardinal ayant donné rendez-vous à M™« de Rohan dans un couvent du fau* bourg Saint-Antoine, poui* s'entretenir avec elle de
l'abbbssb de chru.ks» 3Sâ
mademoiselle d'Orléans, celle-ci fut prévenue par son amie qui la laissa se cacher dans un cabinet attenant au parloir. Dès les premiers mots, le cardinal aborda le sujet en reprochant à l'abbesse de Jouarre d'être liée «avec une pareille folle » (1). Marais prétend qu'à ces mots la princesse fit irruption dans la salle et commença par traiter l'imprudent prélat de la belle façon. Maurepas et Soulavîe assurent qu^elle parut d'abord dég*uisée en religieuse de Jouarre, ce qui lui était facile auprès du prélat qui ne l'avait vue que rarement. La conversation fut eng^g^e par le cardinal qui parla de soumission (2). Son interlocutrice répliqua appel et réappel. Le prélat ne fut pas long» à se mettre en colère et à menacer de punitions sévères, de pénitence publique. La sœur, d'un ton très-assuré, lui fît l'histoire de sa vie, lui parlant de ses violences, de ses duretés, lui reprochant de n'agir que par ambition. Bissy, aveuglé par la fureur, perdit toute mesuré, tandis que Mademoiselle d'Orléans demeurait très-calme ; comme elle parlait facilement, elle le mit complètement à bout. Pendant cette scène qui s'était prolongée. M"** de Rohan cherchait à faire bonne contenance ; mais à la fin la tranquillité de son amie, l'exaspération du cardinal qui ne se contenait plus et bondissait sur son fauteuil « comme
(i) Mahds.
(2) Marais dit t a Sur ces mots, elle sortit de sa cAche, et eut querelle à^ec le cardinal, qui a pris le parti de nier et l'est enfui» »
3â4 LES FILLES DU RÉGENT.
sur des charbons ardents » , ne lui permirent plus de garder le silence et elle éclata de rire. Bissy, déconcerté tout à fait, s'arrêta, devina un piég'e, examina la relig'ieuse qu'il avait prétendu semoncer et finit par reconnaître à qui il avait affaire. Il se leva alors, honteux, penaud et confus, bcdbutia des excuses beaucoup trop humbles et se retira en faisant force révérences, tandis que la princesse lui tourna brusquement le dos en lui jetant ces mots : « Profitez de la leçon.» "M"* de Rohan essaya vainement de retenir le cardinal à dîner avec la princesse pour les raccommoder; il refusa obstinément et partit, ce que Ton comprend, très-mécontent (1). Marais ajoute : « Depuis il est venu un ordre d'en haut à a la princesse de se retirer dans son abbaye et de « n'en point sortir. » Le public approuva vivement cette mesure sévère, car il réprouvait cette immixtion de l'abbesse de Chelles dans les afiaires relig'ieuses. S'adressant à elle et à M"** de Bourbon, abbesse de Saint-Antoine, qui partagceait ses opinionSy un rimeur inconnu s'écriait alors :
Taisez-vous^ d'Orléans^ Bourbon :
Voulez-Tous en doctes personnes^ Parler sur la religion ?
C'est bien là l'affaire des nonnes !
Fieury, l'oracle de la foi, Saura vous apprendre à vous taire.
Doutez-vous qu'il le puisse faire, Lui qui l'apprit si bien au roi ?
(I) Soulavie* — Maurepas. — Marais.
l'âbbesse de ghelles. 325
Depuis cette nouvelle disg*râce, la princesse fit rarement parler d'elle et ne varia plus. Saint-Simon le constate, et son témoig*nage n'est pas douteux. Les chroniqueurs ne s'occupent presque plus d'elle, et c'est à grand'peine que Ton trouve quelques indications qui nous permettent de la suivre de loin à travers les dernières années de sa vie.
Les auteurs du Gallia Christiana nous apprennent que, par un exemple de rare modestie (1), elle renonça à son abbaye le 9 octobre 1734 pour l'abandonner à Anne de Clermont-Gessan, l'une de ses anciennes relig'ieuses, qui dirig^eait depuis quelques années le monastère de Beaurepaire, près de Vienne. Elle vint cdors se retirer au prieuré des Bénédictines delà Madeleine du Trainel, transféré depuis 1644 dans la rue de Charonne à Paris. On lui avait disposé un très-bel appartement dans cette maison dont la prieure était une de ses amies particulières, Lucie d'Artag'nan (2), qu'elle avait connue quand elle était religpieuse du Val-de-Grâce et à laquelle elle avait fait avoir ce riche bénéfice au préjudice de madame de Veny. Cette nomination avait vivement déplu à la duchesse d'Orléans qui , ayant quitté sa retraite de l'abbaye de Montmartre, s'était fait faire auprès du Trainel « un établissement magpnifique et délicieux » (3).
(i) « Raro modestiap specimine. »
(2) Louise^ fille de Henry de Montesquieu d'Ârtagnan et de Ruth de Fortaner : elle était nièce du maréchal de Montesquieu.
(3) Saint-Simon.
Ce fut cependant» la dernière étape de la vie relig^ieuse et, on en conviendra, passablement accidentée de mademoiselle d'Orléans, qui se décida même à se réconcilier avec sa mère, tout en lui laissant encore faire les premières démarches, ce Ma- « dame de Chelles reprit peu à peu la dévotion et a la régularité, dit Saint-Simon, et,quoiqu'en prin- « cesse, mena une vie qui édifia toujours de plus en « plus, jusqu'à sa mort qui n'arriva que plusieurs c( années après, dans la même maison, sans en être a sortie. » C'est probablement à ce moment qu'elle composa son « Examen de conscience » dont une copie ancienne appartient à monseigfneur le duc d'Aumale(l). C'est un travail extrêmement curieux qui prouve l'exactitude des remarques de Saint- Simon et la sincérité du retour à Dieu qu'il sig*nale lui-même. Il est probable, d'après les lig*nes par lesquelles ce récit commence, que la princesse l'entreprit à la veille du jour où elle résolut de rompre définitivement avec une vie trop mêlée aux impressions mondaines. « Avant que de faire mes Pâques, « dit-elle en débutant, je suis bien aise de repasser « les péchés que j'ai commis et les g'râces que Dieu a m'a faites. ii Nous en trouvons un excellent résumé dans le catalogue de la bibliothèque de M. Leber (2), auquel appartint longtemps ce manuscrit avant de passer dans les mains de son possesseur actuel.
(i ) Cotte copie est unique^ et roriginal n'existe plus probablement. (2) Tome IV du catalogue, page 127, n» 487.
l'abbisse de chhxbs. 327
a Examen de conscience de Louise-Adélaïde d'Or- « léans, abbessedeChelIes, fait par elle-même et dans « lequel cette princesse, constamment partag'ée « entre les joies du monde et les austérités du cloî- <c tre, rappelle sans ménagement les circonstance^ « les plus curieuses de sa vie intérieure et les in- « fluences secrètes qu'elle a subies. Ce manuscrit, a évidemment de la main d'une femme, est la re- « production intégrale, divisée en deux parties, a des feuilles volantes où la princesse avait déposé « ses souvenirs et ses reg*rets. Il paraît que oes a autographes furent confiés à une noble et pieuse « amie de l'auteur, pour les transcrire dans Tordre « où on les trouve ici. Une remarque placée en « tête de la deuxième partie fournit la preuve de ce a fait, et, quant à l'origine et au caractère de cet « ouvrage, on ne peut avoir aucun doute en le li- <x sant sur le rang et la sincérité de la pénitente qui « s'accuse loin du monde, n'ayant pour juge que « Dieu et sa conscience. » Cet « examen » ne renferme pas de détail historique autre que celui que nous avons eu déjà l'occasion de citer, mais il est véritablement précieux par le travail qu'il constate dans l'âme de celle qui s'y livra. Ce sont des réflexions, des prières d'un mysticisme passionné, témoignant d'une imagination émue, eflTrayée même par ses lectures et ses méditations. Exaltée et raisonnant tout à la fois, elle semble, dans ces pages, détachée des choses de la terre, planant au-dessus des événements de sa propre existence, ne s'y arrê-
tant pas volontiers, n'en parlant que le plus brièvement possible et eherchanttoujours à remonter vers le ciel. Le reg*ret des excentricités de son existence ne laisse pas à la princesse une équitable appréciation d'elle-même : elle écrit parfois comme sous la pression d'une volonté plus forte, comme exaltée par la fièvre, en se calomniant et se donnant Tamer plaisir de défig^urer son portrait moral, jusqu'à parler de ses « crimes » et de ses « crimes énormes » . C'est dans cette long'ue retraite que mculemoiselLe d'Orléans expia les hardiesses d'une vie, irréprochable cependant au point de vue des mœurs, sans laisser presque de trace de ce séjour entièrement et franchement consacré au devoir et au salut. Sa conduite lui procura l'estime d'un public qui l'avait si méchamment poursuivie, et ce revirement a été constaté par ces beaux vers de Louis Racine :
Plaisirs^ beauté^ jeunesse^ honneur^ gloire, puissance. Ambitieux espoir que permet la naissance, Tout au pied de l'Agneau fut par elle immolé. Elle s'immole encor dans sa retraite même; Assise au premier rang, son cœur en est troublé; De ce rang descendue, au seul objet qu'elle aime En silence attachée, elle embrasse la croix.
Victime par l'amour devant Dieu consumée.
Vierge, qui nuit et jour tient sa lampe allumée En attendant l'époux dont elle a\ait fait choix. Dans notre siècle impie étonnante merveille!
Les princes sont changés en humbles pénitents. Et Toilà par quels coups. Dieu puissant, tu réveilles. Même en ces derniers jours, la foi des premiers temps.
Il paraît toutefois qu'elle n'abandonna pas com-
l'âbbessb de ghelles. 329
plétement son g»oût pour les intrigues relig'ieuses et qu'elle demeura fermement janséniste. C'est d'Arg'enson qui nous fournit, dans ses mémoires, de curieux mais trop courts détails à ce sujet. Ces quelques notes pourraient cependant suppléer au silence qui se forma autour de Fabbesse de Chelles, — fa princesse conserva ce titre jusqu'à sa mort, malgré son abdication, — et nous font deviner ce que nous ne pouvons développer plus long^uement, faute de documents. Nous y trouvons du moins la preuve que mademoiselle d'Orléans persévéra jusqu'à Ma fin dans sa prétention d'exercer de l'influence sur ces graves questions* Nous y relevons aussi un croquis du caractère de la princesse, excessivement curieux à cause de sa date, car il prouve que le détachement indiqué par Saint-Simon et par Racine n'était pas si absolu.
Après avoir, si l'on nous pardonne cette expression, habillé de la bonne façon la duchesse d'Orléans qui (i la boudôit, quoique pas ouvertement », d'Argenson ajoute : « M"** de Chelles en use à peu près « de même à mon égard et je n'y vais que pour les « devoirs essentiels. Cette princesse a de l'esprit, a mais l'a tout en petit ; elle est moine des pieds à la « tête ; elle a l'intrigue des moines, le même respect « pour les puissances terrestres, la môme ambition « de teur plaire et d'y être en quelque relation : « intrigues basses, vues passionnées pour la superstition et non pour l'essentiel de la religion, a fausseté, défaut de sentiment et de généro-
330 LES FIU£S DD RJGBNT.
« site (!).» Le portrait n'est pas flatteur, mais il doit être assez exact, si Ton réfléchit au caractère de mademoiselle d'Orléans, au travail opéré en elle d'après son examen de conscience qui témoig'ne d'un heureux revirement , sans nul doute, mais aussi d'une certaine étroitesse de l'esprit.
A cette époque, la cour était partagée en divers partis luttant entre eux avec une égale ardeur. Le cardincd de Tencin commençait à y être fortement menacé, tenu en échec par madame de Vintimille qu'il ne pouvait renverser. On est surpris de trouver mademoiselle d'Orléans mêlée à ces intr^pues, mais d'Arg^enson constate positivement qu'elle y prêtait la main. « Le cardinal de Tencin a pénétré « jusque dans la Maison d'Orléans par madame de « Chelles, toute jansén^^te qu'elle est ou qu'elle se « croit ; elle a depuis travaillé pour le faire g^oûter ce comme futur premier ministre (17 juillet) (2). » Le duc d'Orléans appréciait assez le cardinal et il le consultait volontiers. On sait que ce prince était d'une piété excessivement étroite et craintive, et qu'il professait pour la théologie une véritable passion, probablement développée encore par sa sœur qui, nous le savons du reste, croyait y exceller. Le clergé orthodoxe cependant faisait au prince une guerre assez vive , lui reprochant , entre autres
(1) Journal du marquis dPArgenson, 24 juin 174I9 édit. do la Soc. d'Hist. de France, m, 32i.
(2) Ibid., p. 339.
l'abbesse de ghelles. 331
griefs, sa liaison intime avec sa sœur que d'Arg^enson constate traitée de « janséniste déclarée » (1). On l'amena de la sorte à se prononcer avec éclat contre la constitution et à entreprendre lui-même un grand ouvrage sur les premières propositions.
Le journal de d'Argenson est malheureusement muet pour le reste du temps que Tabbesse de Ghelles passa encore sur cette terre. Il est seulement permis de croire que, tout en continuant à ne pas négliger Taffaîre de son salut, elle ne s'occupa pas moins un peu trop des affaires temporelles.
or Hier matin, écrit le duc de Luynes, à la date a du 21 février 1743, on apprit la mort de madame a Tabbesse de Ghelles ; elle mourut avant-hier de a la petite vérole. » Le comte de la Marche vint, à la place du duc de Chartres, en donner connaissance au roi pendant le débotter, au retour de la chasse. Ce triste événement n'empêcha pas Mesdames de donner, le jour même où se répandit cette nouvelle à la cour, leur bal masqué (2). Le 23, les princes et les princesses du sang prirent le deuil ; le roi le permit, sans imiter d'6J)ord cet exemple , ne sachant pas si c'était l'usage dans le cas de la mort d'une religieuse, membre de la famille royale. Mais il fit faire des recherches à cet égard par le baron de Breteuil, et, le 5 mars, il se décida à porter le deuil pendant onze jours. Cette question avait vivement
(i) Journal du marquis d'Argenson, I^ 4 août, IIl^ p. 359. &) Mesdames, filles de Louis XV, avaient alors 9 et i i ans.
33S LES FILLES BU RfGBNT.
occupé la cour, le duc d'Orléans ayant pris le deuil sans même consulter le roi. La duchesse de Bourbon sollicita une permission ; la comtesse de Toulouse et le duc de Penthièvre refusèrent de faire de même. Le duc d'Orléans se plaigpnit amèrement de cette indifférence à l'égard de sa sœur, en ajoutant que ce serait pour lui un cruel devoir de reprendre en ce moment des vêtements de couleur. Louis XV alors céda par complaisance : « Il a fait écrire, dit le duc « de Luynes, à M. le duc d'Orléans, par M. de Maua repas, qu'il avoit eu tort de prendre le deuil sans ce sa permission; mais que, malgré cela, il vouloit a bien ne pets lui donner le désagprément de le quit- « ter, qu'il alloit le prendre lui-même, w
Lé récit que nous venons d'écrire ne fait encore qu'imparfaitement connaître mademoiselle d'Orléans, et le temps a heureusement épargpné un document qui nous fait pénétrer complètement dans son intérieur, au fond même de sa conscience, si je puis ainsi parler. Ce document inédit consiste en un manuscrit intitulé : Réflexions morales sur le Nouveau- Testament^ à l'usagée de madame Louise-Adélaïde d'Orléans, abbesse de Chelles(l). Une précieuse in-
(\ ) Ce manuscrit a été l'objet d'une courte mais excellente notice^ par M. le baron Emouf, insérée dans le Bulletin du Biblù^hile, volume de 4850, page 730 et suivantes : M. le baron Emouf se contente de nous dire que ce manuscrit richement relié fut recueilli, au moment de la Révolution, dans une famille habitant les environs de Chelles, et « demeura dans les mômes mains pendant plus d'un demi-siècle ». Il se compose de deux parties, l'une de 202 pages, l'autre de iOl seulement. Nous en
l'abbbsse de guelles. 333
dication tracée d'une écriture presque contemporaine de celle du manuscrit prouve que ces réflexions ont été au moins dictées par la princesse : « cujus manum et mentem multa indicant. » Soulavie , dans les prétendus Mémoires de Maurepas, nous apprend que Tabbesse de Ghelles travaillait beaucoup et faisait encore plus travailler pour elle, car elle avait deux secrétaires employés à Texplication de l'Écriture Sainte, « à laquelle elle s'occupoit a en y ajoutant des réflexions et des commentaires, « comme faisoit aussi son frère Louis à Tabbaye de « Sainte-Geneviève. » Or nous pouvons accepter ce renseig^nement de Soulavie ; quand il ne révèle aucun scandale, il n'y a aucun motif de ne pas le croire.
Enlisant ces pagres, où les ratures n'apparaissent presque jamais, il est permis d'y voir une dictée, ce qui leur donne un intérêt puissant. En y prêtant une attention plus g^rande, on n'a pas de peine, à sentir, comme le dit M., le baron Ernouf, l'allure de l'improvisation dans ces passag^es chaleureux, pressés, parfois incorrects. « Avec ses nom- « breuses incorrections, ses phrases souvent incombe plètes, ses effusions passionnées, ses reg^rets mal « étouffés des plaisirs et surtout des paissions du « monde, cette paraphrase des principaux faits du « Nouveau-Testament a du moins souvent pour
devons la communication à sou pi*opriétaire actuel^ M. Léon Techener^ auquel nous tenons à adresser nos remerciments publics.
334 LES FILLES DU RJaBNT.
a elle une originalité bien tranchée; elle porte « Tempreinte du caractère individuel et du sentia ment secret de son auteur. Ce n'est pas toutefois « qu'à l'occasion de ses méditations pieuses l'ab- « besse de Ghelles se laisse aller à raconter sa vie ; « mais on y retrouve, dans plus d'une page, l'ima pression profonde et comme involontaire de ses « affections, de ses regprets et de ses espérances» » Nous allons en jug^r.
Nous verrons d'abord la princesse g^émir clairement sur l'irrélig'ion de son père, ce qui était, comme on sait, l'une de ses grandes douleurs. Après avoir raconté la vocation des apôtres (1), elle écrit : « Dieu « accorde souvent à la fidélité d'une personne le « salut de sa famille ; c'est ce que nous voyons ici. « Faites, mon Dieu, qu'allant à vous, j'entraîne, a moi aussi, ce Nathanaël qui ne croit pas qu'il a puisse rien venir de bon de Nazareth. Vous voyez « mes désirs, c'est à vous, de les satisfaire ; quelque « tendresse que j'aye. pour lui, je ne désire que « votre plus gprande g^loire. Je ne cesse de vous « prier, et vous savez, Seig'neur, que je ne suis pas « seule* » Plus loin, à propos de la tempête miraculeusement apaisée par le Christ, elle dit encore : « Que deviendra donc ce monde ? Vous permettez, « Seig'neur, qu'étant sur ce rivage je voye ce mal- « heureux vaisseau agité par la tempête de mille « crimes détestables... Mon Dieu, ce vaisseau ren-
(1 ) Chapitre XVIL
l'aBBBSSE ]» eHILLES. 335
« ferme ce que j'ai de plus cher après vous; le lais- « serez-vous périr à mes yeux? Tendez votre main « à ce malheureux pilote et forcez-le de vous donner a la sienne.» Elle ajoute encore, dans la même évidente pensée : « Faites qu'ayant quitté ma famille « pour vous suivre, je ne me souvienne d'eux qu'en « votre présence ; que ces richesses qui n'ont que « trop servi à leur vanité servent à leur pénitence ; « soulevez-les tous les uns contre les autres si cela « est nécessaire à leur scdut (1). » Il est certain que ces passages datent des derniers temps passés par mademoiselle d'Orléans dans le monde ou des premiers mois de son entrée en religfion, et l'on ne peut se refuser à y voir la preuve touchante que le désir de travailler plus utilement à la conversion de sa famille a été pour une larg*e part dans sa pieuse résolution.
Nous trouvons ailleurs des allusions très-transparentes sur la vie privée de la princesse, antérieurement à sa profession religpieuse. Digne petite-fîUe de la Palatine, nous la voyons implorer l'aide de Dieu pour perdre l'habitude de jurer qu'elle avait adoptée en empruntant aux hommes leurs goUts pour la chasse^ l'équitation et autres exercices tout masculins. Ailleurs on sent que mademoiselle d'Orléans a
( 1 ) M. le baron Ernouf Toit dans ce saisissant passage une allusion à Id fatale influence exercée sur M^ de Valois et sur la duchesse de Berry par les dérèglements de leur père> et le désir qu'une rupture éclate entre lui et ses enfants^ plutôt que de toir se prolonger une si fâcheuse situation.
eu à se vaincre elle-même avant de chercher le calme et la paix au fond d'un cloître. A Toccasion de la femme adultère nous lisons ces lig'nes sig^nificativeç : « Personne ne m'a condamnée, Seig^neur, a mais je viens vous avouer mon crime et vous « demander miséricorde. Hélas ! je n'ai que trop « suivi les meiximes du monde, et, quoiqu'il ne « m'approuve pas, il n'a pas eu assez de force pour « me condamner. Mes amis et mes ennemis m'ont « abandonnée ; c'est alors que, me trouvant seule « avec vous dans le fond de mon cœur qui est votre a temple, je suis demeurée dans le silence, couverte « de confusion. Aujourd'hui, comblée de vos g*rà- « ces, j'ose encore vous demander celle d'oublier le « monde et de m'oublier moy-même. » Ce passage paraît assez sérieux à M. le baron Ernouf pour être considéré par lui comme une allusion directe à la passion que mademoiselle d'Orléans aurait eu, suivant Duclos, pour le chanteur Gauchereau, j'ajouterai, et pour le jeune pag^e^ héros du roman raconté par madame la baronne d'Oberkirck. Sans admettre aussi positivement ce rapprochement, je ne prétends pas le repousser absolument, mais je trouverais plus d'arg^uments encore dans le passag^e suivant : « J'ay trop vu les effets de votre puissance a pour être surprise de la g^uérison miraculeuse « des malades qu'on vous présente ; c'est ce qui me « donne la hardiesse d'approcher et de vous de- « mander miséricorde. Vous sçavez, Seig^neur, que « la fièvre me consume et me mine à un tel point
l'âbbbsse de chelles. 337
« que je ne suis pas reconnoissable ; tous les remè- « des m'ont été inutiles ; vous m'en avez déjà ap- « pliqué quelques-uns qui m'ont soulagée, mais « qui ne m'ont point entièrement gfuérie. Je suis « couchée sur le lit de mon infirmité, parce que je a brûle d'un feu que vous n'avez pas allumé. Ve- « nez donc, ô médecin de mon âme, prenez-moi la « main, commandez à la fièvre de me quitter. J'ai a été semblable à ces possédés de FÉvang^ile, en ce « que je me suis contentée de vous confesser de <f bouche, tandis que mes actions démentoient mes « discours. Ah! Seig^neur, si vous m'aviez aban*- « donnée entièrement, je vous haïrois, et je sens, <x mal^é mes infidélités passées, un amour ardent « pour vous ! Brûlez un cœur qui n'a été que trop « longtemps partagée par les créatures ; faites sen- « tir à mon corps les efiTets de votre justice, mais ne « me séparez jamais de vous (1) ! »
Ce cri part réellement du cœur et il me semble indiquer chez la princesse un sentiment plus vif que celui inspiré par un comédien.
Dans d'autres parties de ce manuscrit, on reconnaît des pagres écrites sous l'impression des sentiments jansénistes de la princesse. Elle s'y préoccupe souvent des troubles de l'Égalise, de l'attitude du clerg^é, de ses désordres, de ses divisions ; elle y parle avec une véritable douleur des ag^itations causées par la g^rande affaire de la bulle Unigenitas.
(\) Chapitre XXMU.
Elle y prie « pour que le spectacle de ces troubles a et de ces scandales ne fasse que l'affermir dans sa a foi » . EJle insiste sur les vices des évêques de cour, sur les complaisances et les faiblesses des Molinistes. A propos de la tentation du Christ dans le désert, elle s'écrie : « Voilà l'exemple des chré- « tiens et surtout des g^ens d'Égflise, mais qu'il est « rare qu'on le suive ! Si l'on ne s'abandonne à la « bonne chère, on est surpris par la vaine g^loire ; a si l'on résiste à ces premières tentations, on succe combe presque toujours à l'envie d'être riche. Si « ce sont des séculiers, appliqués à plaire à leurs « princes, non par amitié, mais par intérêt, ils ne « pensent pas à repousser ces tentations par de bon- « nés lectures, par de bonnes œuvres, et les confes- « seurs sont souvent ceux qui leur en estent le plus « les moyens. L'on voit mesmejusques aux prestres « et aux évesques adorer le diable, adorer le monde « pour en tirer quelque avantagée, oserai-je le dire? « pour de l'arguent, pour des abbayes, trahir la vé* « rite, faire un trafic honteux du corps de Jésus- « Christ (1)! »
On sent dans cette page toute l'ardeur de la princesse, stimulée par son directeur, le Père Ledoux, à l'influence duquel il faut attribuer certaines excentricités théolog-iques , certaines déclamations peu en rapport avec le ton g*énéral du travail. On
devine que mademoiselle d'Orléans, en écrivant ces
(i) Ghapiti^ XV.
L'ABBESSE ])£ GHELLES. , 339
ligpnes vigoureuses, avait en vue le cardinal Dubois qu'elle détestait. La date de ce manuscrit le démontre du reste, et il est facile de prouver qu'il fut commencé au monient de son noviciat ; car, à propos de la Purification de la Vierg*e, elle parle de sa prochaine entrée en relig^ion, et son ardente prière pour la conversion de son père prouve qu'il vivait encore. Ces réflexions ont donc été commencées au plus tôt en 1717, et terminées au plus lard en 1724 : elle n'y parle aucunement en effet de la mort du duc d'Orléans, à laquelle elle n'aurait pas certainement manqué de faire allusion. Ce traité me paraît représenter l'abbesse de Chelles sous un jour tout nouveau ; il la fait réellement connaître , en exposant à nu le travail intérieur qui s'accomplissait pour ainsi dire quotidiennement en elle. Il la montre avec son imag^ination ardente, violente même, presque brutale, mais toujours dirigée vers le bien ; il explique ces écarts jusqu'alors incompréhensibles, ces variations brusques et capricieuses, qui tantôt la jetaient dans une dévotion des plus austères, et tantôt lui faisaient rechercher des distractions peu compatibles avec sa robe, selon que le souffle de la foi la maîtrisait plus ou moins ; mais ces réflexions vien-^ nent aussi nous fournir un puissant argument pour mettre fîtl dans réplique aux odieuses accusations que quelques pamphlétaires ont répandues, dont Duclôs a eu la coupable faiblesse de se faire l'échd, et auxquelles nous n'avons pas voulu nous tlricêter sérieusement dans le cours de ce récit. Ce
traité, au contraire, prouve irréfutablement l'humilité de la princesse, sa résig'nation réelle aux régules sévères de la discipline religfieuse, ses efforts constants pour dompter une nature violente, pour briser un caractère altier et emporté. L'un des historiens les plus sérieux du dix-huitième siècle, M. de Lacretelle, réprouve complètement ces calomnies, auxquelles il ne croit en aucune façon : il se contenta de mentionner les « bizarreries » et les « inconséquences b de Tabbesse de Chelles. Mais il ne connaissait pas les réflexions que nous venons de faire passer rapidement sous les yeux du lecteur; s'il avait pu les lire, il n'aurait certainement pas écrit ces mots : il aurait admiré au contraire la princesse, car le mérite de sa vie relig'ieuse est d'autant plus g^rand, qu'elle a eu davantage à vaincre et à souffrir.
Nous croyons utile d'extraire de ce travail, important pour la connaissance du caractère de mademoiselle d'Orléans, un certain nombre de courts passag^es qui prouveront combien peu elle se faisait d'illusions sur elle-même, et aussi combien sa foi était vive et sa vocation réelle.
« Ne m'abandonnez pas, Seig^neur, éclairez-moi, luisez dans mes téftèbres : venez dans mon cœur et ne permettez pas qu'il vous rejette davantagfe(l). »
(( Conservez - moi toujours pure, Seig^neur!
(\) Chapitre !«'.
l'abbssse de ghblles, 341
Marie, il vous est glorieux de recevoir les vœux d'un cœur qui s'est si souvent révolté contre vous (1) ! »
« Que je sois, Seig^neur, de celles qui s'entretiennent le plus avec vous; que. je ne sorte plus du temple où je me suis consacrée (2)! »
« folie du monde ! ô terrible aveug^lement !
éclairez-moiy ô mon Dieu, et retirez-moi du bourbier. Je crie vers vous, mais ma voix est étouffée par mes passions. Vous voyez le fond de mon cœur : il est sec et aride, il se meurt, si vous ne venez à son secours (3). »
« C'est vous seul, ô mon Dieu, qui pouvez faire taire cette chair où je ne sens que trop que je suis née, qui pouvez me rendre tout esprit (4). »
<c mon Dieu ! nous suivons aveug*lément nos désirs dérég^lés : il semble que vous ne nous avez élevés au-dessus des autres que pour vous offenser davantage (5)... »
« douceur véritable qui naît d'une sincère charité, possédez mon cœur, étoufTez ces mouvements de colère dont l'orgueil est le père {6).,, »
« Il m'auroit peut-être esté heureux de n'avoir pas eu tant de monde sous moi ; je ne m'en glorifie
(1) Chapitre lU.
(2) Chapitre VIO.
(3) Chap. XI.
(4) Chap. XX.
(5) Chap. XXII.
(6) Chap. XL.
342 L^ HiLBS DU RÉOBIIT.
donc, Seig^neur, que par le sacrifice que je vous en ay fait; heureuse si j'eusse pu les faire marcher dans votre voye; mais comment Taurois-je pu apprendre? Je ne le faisois pas moy-mesme (1). »
Nous reproduirons en entier le chapitre LXXXVIII, écrit à propos de Févançilè de la femme courbée, g'uérie le jour du sabbat :
« Seigcneur, vous voyez ma misère : je suis possédée d*un démon qui me tient dans des chaînes si pesantes que je ne puis lever le& yeux vers vous. Je suis accablée du poids de mes péchés, qui m'attachent tellement à la terre, que j'en suis toute courbée. Dans cet état misérable, je ne peux pas moins vous adresser mes cris; appelez-moi, Seig^neur, et délivrez-moi de mon infirmité. Votre charité vous le demande pour moy : imposez-moy les mains, en me donnant l'esprit de force, d'amour et fidélité. Redressez mes voyes afin que je puisse vous rendre g'Ioire, et que rien ne m'empêche de bénir votre nom dans le temps et dans l'éternité. »
Nous citerons encore la méditation de la giiérison de l'aveug^le de Bethsaïde, à cause de la claire allusion qu'elle renferme :
« J'étois aveug'le, mais maintenant je vois les hommes comme des arbres, c'est-à-dire toijit m'effraye, et j'ai peine à résister aux moindres tentations. Ouvrez-moy les yeux, Seigneur, afin que, vous voyant et croyant en vous, j'espère en votre misé-
(i) Chap. XLVÏ.
l'abbbsse de ghelles. 343
picorde, qui m'a fait sortir du villag^e, c'est-à-dire de la maison de mon père, pour me mettre au milieu du chemin de scJut que je ne quitterai plus, voulant vous estre fidelle et Tespérant de vostre g*râce, »
Nous n'ajouterons rien à ces citations. Seulement nous sommes heureux d'avoir pu mettre en pleine lumière les qualités élevées et les vertus sérieuses d'une princesse dont on a trop longtemps travesti le caractère ; que les uns ont bien' injustement accusée d'une corruption contre laquelle sa vie entière proteste , que les autres ont voulu associer à des intrig'ues romanesques dont rien, bien au contraire, n'établit la véracité; que les plus bienveillants ont représentée sous les traits d'une personne fantasque. L'abbesse de Chelles a toujours été profondément religieuse, dévouée à son état, et si, sous le coup de déboires assez vifs, de découragements que les circonstances expliquent, elle a cherché pendant quelque temps des distractions que nous n'hésitons pas à taxer de ridicules, la plus grande partie de son existence a racheté largement ces fantaisies déplacées : le recueil auquel nous venons de faire des emprunts, bien moins étendus que nou^ n'aurions souhaité, prouve la profonde conviction de sa vocation , son horreur du vice et son ardent désir d'avancer dans la voie de la perfection. On ne peut lui refuser une véritable valeur morale, une intelligence supérieure au plus grand nombre de ses contemporaines : en un mot
Mademoiselle d'Orléans représente une fig'ure des plus orîg^inales dans cette société futile et corrompue du dix-huitième siècle : elle n'a pas eu peu de mérite quand on pense au milieu dans lequel elle est née, à l'éducation déplorable qu'elle a reçue, et aux exemples qui ne pouvaient que frapper sans cesse ses yeux.