‹ Les filles du régent: la duchesse de Berry, la̕bbesse de Chelles, la princesse de Modène, la reine dE̕spagne, la princesse de Conti, Mademoiselle de BeaujolaisChapitre 21 sur 41 · CHAPITRE IIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIL

(Suite.)

ArriTée de la princesse. — Portrait du prince. — L'abbé Colibeaux. — Monotonie de la cour de Modène. — SaNatico. — Timidité du prince. — Désir de la princesse de rompre le mai'iage pour retourner en France. — Détails intimes. — GhaTiçny euToyé par le Régent. — Pèlerinage h. Lorette. — Les jeunes époux ne veulent plus reyenir. — L'abbé Philibert, r— La princesse rentre seule. — Salvatico et Ghavigny. — Philibert donne raison à la princesse. — Ses lettres. —

. Crainte du Régent d'être forcé de reprendre sa fille. — Il se décide à parler. — Voyage à Lucques. — Plaintes de la princesse.

On avouera que ces débuts étaient peu faits pour consoler mademoiselle de Valois. Abandonnée désormais aux Italiens, elle vit immédiatement Salvatico modifier très-désagréablement son attitude : sa réserve disparut complètement : il formula publiquement ses plaintes et ne se contint plus aucunement (1). La caravane princière prit la route de Plaisance (2), et rencontra à Regg'io le duc et les

[\) Lettre de M. de ViUars duH Juin.

(2) La princesse fut reçue a\ec de grands honneurs dans le Milanais.

deux princes de Modène, venus ainsi à la limite de leurs États. Le duc se précipita à la portière pour empêcher sa belle-fille de descendre. « Ce vieux bonhomme lui a parlé avec des expressions fort tendres ; l'époux s'est avancé et a donné deux baisers à la princesse (1).» Il monta ensuite dans le carrosse, où ils se firent assaut de politesses pour les places à occuper. La réception fut mag*nifique dans cette ville, et pendant plusieurs jours il y eut une continuelle succession de fêtes (2), et, aux portes de leur ville, on trouva plus de cent carrosses à six chevaux et toute la noblesse du pays. On rentra ensuite à Modène. Après cela le calme se fit, et les deux époux se trouvèrent enfin librement en présence : la princesse vive, intelligente, vicieuse, dissimulée, froissée et ennuyée d'être en Italie, loin de tout ce qu'elle aimait; belle du reste, séduisante même (3). Le prince, au contraire, ne brillait point par les charmes physiques : son esprit était loin de racheter cette infériorité, et une excessive timidité achevait de paralyser ses moyens, en le rendant probablement très-ridicule aux yeux d'une femme pour

A Parme, on joua un opéra composé à sa louange «qu'on dit aTOir coAté beaucoup : les Jésuites lui offrirent « une joute d'écoliers. » (Ck)libeaux^ 22 juin 1720.) , (4) Lettre de M. de Lannoy^ de Reggio^ 20 juin.

(2) Marais^ \, 80. Il ajoute : a II y a les trois belles-sœurs de la prin^ cesse qui pourront servir à la désennuyer. Les cours de Parme et de Modène ne se ressemblent pas. »

(3) « Elle est certainement plus belle que sa sœur de Ghelles. v (Madame^ 17 décembre 47190

MÂDBHOISELLB DE VALOIS. 3

laquelle ce mot n'avait pas de sens, et qui n'avait probablement alors rien à apprendre (1).

La correspondance conservée aux archives des Affaires Étrang*ères nous initie à tous les détails de cette intimité princière. Le Régnent avait chargée l'abbé Colibeaux, confesseur de la princesse, de le tenir au courant de tout ce qui se passerait dans cet intérieur, et l'abbé s'acquitta de sa mission avec une fidélité tellement scrupuleuse, que plus d'une fois nous serons obligé de passer sous silence les détails contenus dans ses dépêches, soigneusement chiffrées du reste, sous peine de fermer ce livre à certaines personnes pour lesquelles, au contraire, nous avons trop de plaisir à l'écrire.

Les débuts furent cependant assez satisfaisants : la réception, réellement des plus flatteuses, avait plu à la princesse, et à peine arrivée, le cour repartit pour assister pendant une quinzaine à de nouvelles fêtes à Reggio. Aussi Dangeau écrit, le 24 juillet, que la princesse « est beaucoup plus contente du pays qu'elle ne croyoit l'être » ; et Madame dit le 2 août : « Ils s'aiment beau* coup, mais on prétend qu'ils se moquent en-*

semble du vieux père ». Colibeaux redoutait la sôlî-

fc ■■■fc I I I I ■ »i . — .II-» Il I ■ I . t , ' .

(1) Voici le portrait qu'en trace Tabbé Colibeaux : « Il est d'une taille au-dessus de la médiocre, très-bien fait et très-bien sur ses jambes ; il n est ni beau ni laid; il a les sourcils assez noirs, les yeux de même, ia peau un peu brune, la bouche tant soit peu relevée et le visage un peu long. Tous ces traits sont tempérés par un regard fort doux et fort gracieux eu composant un visage qui n'a rien de difforme. Ce prince parait ' fort doux, sérieux et un peu timide. » (Lettre du 22 juin.)

tude dans laquelle on allait tomber après ce mouvement tout à fait en dehors des habitudes de la cour de Modène : en arrivant d'ailleurs , le duc avait déjà pris une meisure qui déplut vivement à la princesse et aux Français demeurés auprès d'elle, en nommant grand maître de la cour M. de Salvatico, dont chacun avait pu apprécier les fâcheuses qualités. La princesse savait que ce personnage la desservait auprès de son beau-père, et qu'il ne lui avait caché aucun des pénibles détails du voyage en France. Elle en parla à Golibeauxqui chercha à la calmer, et lui conseilla de se montrer plus, dévote pour complaire à son mari et pour éviter l'animosité des jésuites qui protégpeaient Salvatico (1). Le mécontentement redoubla , quand il s'agfit de monter la maison du jeune ménagée (2). Chacun des époux reçut une dotation de 100,000 livres de France, pour pourvoir à leurs dépenses , le duc donnant le mobilier , Targ^enterie , les équipages (3) ; mais Salvatico fut chargée des acquisitions : il fournit des chevaux borg'nes et aveuçles, de la vaisselle d'étain, et ne négli^a aucune taquinerie. La princesse se mit à recevoir : elle installa un biribi, offrit à souper aux dames de la ville, et se lia intimement avec ses belles-sœurs, en dépit des avertissements de Golibeaux qui la prévenait qu'elle

(1) Lettre du 4 juillet.

(2) « Le 7 juillet on commença à manger à la françoise chez la princesse. » (Golibeaux, il juillet.)

(3) Le sieuV Piché remplit les fonctions d'intendant de sa maison.

MADEMOISELLE DE VALOIS. ti

les faisait « coucher trop tard » (!)• Chaque jour elle allait à sa maison de campagne des Quatre- Tours, dans un phaéton qu'elle conduisait^ emmenant alternativement une des princesses avec elle. «Gela plaît au public, » écrit Golibeaux ; maisSalvatico n'entendait point de cette oreille. Il avait résolu de tourmenter mademoiselle de Valois, et il s'en acquittait en conscience. 11 persuada au vieux duc que sa belle-fille rentrait trop tard •< à cause du serein (2) », et il voulait faire mettre les bel les- sœurs au couvent, pour rendre la cour plus ennuyeuse. La princesse n^écoutait rien, a Depuis quelques jours, elle a fait des promemades un peu vives dans son phaéton : en moins de trois heures elle a fait cinq à six lieues : elle crèvera tous ses équipages. Le duc est très-sévère pour la jeunesse, » ajoutait Golibeaux (3), qui écrivait quelques jours auparavant : « Il seroit à désirer qu'elle prît plus de goût pour son époux (4). » Une lettre du 27 juin renferme à ce sujet un passage significatif : a Je lui ai demandé si elle avoit quelque chose de particulier à mander à V. A. R. : elle m'a dit que non et qu'il falloit at-

(i ) Il est peu question à ces débats du prince qui était fort occupé alors d'une jeune tonitesse très-jolie qu'il avait rencontrée à la foire de Reggio. Il était déjà mal avec son père^ qui au contraire montrait une grande prévenance pour sa belle-fille. (Golibeaux^ i 1 juillet.)

(2) Elle rentrait au plus tard h cinq heures.

(3) Du i^*^ août. Il dit le même jour: « Elle vint une fois avec une dame. Mais tout cela trouble le calme mortel de lu cour. Le duc trouve cela énorme^ sans comprendre la différence entre Paris et Modènc. »

(4) Du 25 juillet.

6 LES FIUJSS BU RÉ&BNT«

tendre» ; mais elle le pria de faire savoir à son père qu'elle ne se trouvait pas convenablement traitée, et qu'on ouvrait ses lettres. Il est temps de donner l'explication du changement de la conduite de Salvatico à l'égard de la princesse, car le lecteur ne doit pets comprendre comment il avait pu devenir l'ennemi acharné de mademoiselle de Valois, après lui avoir montré tant de condescendance pendant son voyage à travers la France , en la soutenant constamment contre la duchesse de Villars. Il est temps aussi de donner le portrait de ce curieux diplomate : ce sera un intermède plaisant pour nous reposer au milieu de toutes les intrigues de la petite éour de Modène.

M. de Sal vatico avait longtemps servi d'amusement à Versailles. Son extérieur était franchement ridicule. Il avait un visage démesurément allongé sur un cou également disproportionné. Ses allures n'étaient pas moins grotesques. Il sautillait au lieu de marcher, saluait avec exagération de courbettes, et parlait un détestable français, plus gascon qu'i-* talien. Avec cela très-satisfait de sa personne et ne doutant jamais de lui. On raconte que le jour où il fut présenté à mademoiselle de Valois, elle le reçut à demi couchée sur un canapé, laissant voir une jambe admirablement modelée. Salvatico s'enflamma sur rheure et (Jevint éperdûment amoureux de la princesse. Sa correspondance diplomatique s^en ressentit, et ne contribua pas peu à communiquer par la chaleur de ses termes son ardeur à

François d'Esté. Mademoiselle de Valois s'amusa d'abord de cette comédie; puis elle songpea à en profiter, comprenant l'intérêt qu'elle avait à tenir dans sa dépendance le seul homme qui pût faire connaître à Modène sa détestable réputation (1). Il crut à un succès possible, et plus d'une fois, à Pariss, il prétendit entrer à toute heure dans la chambre de mademoiselle de Valois, dont il se montrait très-jaloux^ « Il crioit tout haut et partout dans les salons de Versailles sa passion (2) », en ajoutant des protestations que la plume de Madame peut seule transcrire : il déclarait même que son amour était tel pour la princesse, qu'il n'y avait rien qui vînt d'elle dont il ne se nourrirait avec bonheur (3).

Cette exaltation continua de plus belle en chemin, tf Cet homme a sûrement la tête dérangée, écrit encore Madame. Il a fait en route une déclaration en forme à la princesse, en la menaçant qu'il la rendroit bien malheureuse, si elle n'écoutoit pas son amour. Il commença sa déclaration par ces mots : -r- Ah! ah! ah! Madame! Àh ! ahl ahl Madame ! — La princesse lui dit : — Que voulezvous dire, avec vos Ah ! ah? — Ah ! reprit-il, que le prince de Modène m'a d'obligations, et que je vais

(1) Madame partageait cette opinion : «Je trouTe que c'est un bonheifr pour notre princesse que Salvatico ait été amoureux d'elle, car, comme il a appris ici tout ce qui s*est passé, il auroit pu en faire des rapports.; maintenant il aura beau dire, le roi ne le croira pas. Salvatico est un fou des plus grands. » (tH août 1720.)

(2) Lettre du 30 juillet 4720.

(3) Ibid.

8 LES FILLES DU RteERT.

le rendre heureux (1 ) ! » La princesse jugpea nécessaire de le tenir à l'écart et l'exclut, comme non s l'avons vu, de sa table. C'est évidemment ce traitement qui le décida à faire en secret cause commune avec madame de Villars pour se débarrasser des dames françaises, qu'il voyait toujours disposées à se moquer de lui. On comprend dès lors la mauvaise humeur de mademoiselle de Valois, quand en arrivant à Modène elle vit le duc choisir Salvatico comme majordome de la cour. Il continua en effet ses poursuites, prétendant toujours pénétrer à son ^é chez la princesse, et l'on assure qu'il passa toute une nuit à sa porte. Mademoiselle de Valois »ipplia son père de le faire renvoyer, pour la tf débarrasser de ce mauvais diable (2) » . Mais ces efforts furent vains, et Salvatico, au contraire, conquit de plus en plus la confiance du duc, qui trouvait en lui un auxiliaire commode et actif : « Cela prouve, disait à ce propos Madame, les vérités de notre proverbe allemand : qui se ressemble s^assemble (3). » Salvatico était alors, de dépit, devenu l'ennemi acharné, le persécuteur déclaré de celle qui avait repoussé ses hommag^es. Nos lecteurs comprennent maintenant la cause de ce changement et des raffinements vraiment féroces de ce vieux et malheureux Céladon.

(i) Lettre du 30 juillet \nO.

(2) Madame^ 30 juillet i720.

(3) Ibid., 16 août 1720.

La princesse dut, bon gré mal gré, renoncer à des habitudes trop agitées poui^ la cour de Modène, d'autant qu'au mois d'août on crut à une grossesse, ce qui, comme nous le verrons, était parfaitement invraisemblable. La princesse ne fit aucune observation : elle se confina dans son intérieur, lisant beaucoup et filant surtout au rouet avec M"' Marsolier, sa femme de chambre. Le départ de la duchesse de Brunswick, grand'mère du prince, acheva de rendre absolue la monotonie de la vie du palais ducal. Le marquis de Salvatico continuait son œuvre, et il supprimait les lettres du Régent pour répandre le bruit que la princesse était brouillée avec son père et exploiter cette situation dans le public contre elle (1). Les malaises qui avaient fait présumer une grossesse s'accentuèrent bientôt, et la petite vérole se déclara le 5 septembre. La princesse se trouva dans le plus grand danger; elle dut être administrée. Elle fit remettre alors à i'abbé Golibeaux une cassette, avec ordre de brûler tout ce qu'elle contenait, sans en parler, « ce que je fis chez moi avec la même bonne foi qu'on me /

l'avoit donnée, sans aucune curiosité » (2). La princesse guérit cependant, et sa première pensée fut d'écrire à son père : « Je vous écris par miracle, mon cher papa, je fais un effort pour vous prouver

(i) Golibeaux^ 22 août.

(2) Du 5 septembre. Il ajoute : qu'il y avait quatre billets de 40,000 fr. qu'elle réclama plus tard a étant très-limitée »•

le retour de ma santé, et vous assurer que la mort même n'eût pas été capable de m'empêcher de vous aimer de tout mon cœur (1). » Le duc s'empressa de lui témoigpner sa satisfaction par un billet des plus affectueux (2), et, le 22, il fit chanter un Te Deum. Pendant ce temps, le prince de Modène chassait à sa villa de Sassol, se contentant d'envoyer chaque matin prendre des nouvelles de sa femme, qui lui fit dire un matin qu'elle allait boire une médecine à sa santié (3). Dans son isolement, la princesse s'était liée avec une jeune et jolie femme de la ville, la marquise Levisani, a la seule parlant raisonnablement français. » Le duc résolut de rompre cette intimité; M"" Piché et Colibeaux refusèrent de se charger de cette mission : ce dernier s'écrie : « C'est vouloir gâter tout que de retrancher à la princesse le peu d'amusement qu'il y a ici : on aura assez de peine à l'y fixer, » et faisant pour la première fois allusion à la froideur du prince, il ajoute : « Je crois que M. le prince a un peu de part au chapitre

(i) Du 15 septembre. L'écriture est très-mal assurée. (Aff. étrang.) (2) Du i6 septembre. Le 21 il lui écrivit encore: a Je n'ai jamais senti davantage la tendresse que j'ai pour vous, que dans le temps que nous avons craint de vous perdre, v Salvatico témoigna sa joie en diminuant les gages de toutes les personnes de la maison de la princesse. n Le retranchement est des plus criants, écrit Colibeaux le 22, car la plu-part de ces marquis et de ces comtes qui remplissent les antichambres de cette cour n'ont qu'un vieux louis d'or de Parme par mois pour gages et pour tout. » La princesse avait i50 louis par mois pour la table de ses domestiques français.

(8) â6 septembre. GoUbeaux cependant aogure « que cette union paroit se cimenter assez bien par cette maladie. »

MADEMOISELLE DE YALOll^. il

du droit canon , qui parle de frigidis et maleficia^ lis (1). » '

Le pauvre abbé indique ainsi le point noir qui menaçait de brouiller ce ménage. La princesse, dont la maladie avait respecté le visag^e, se remettait promptement ; elle engraissait même beaucoup, ce qui faisait dire à Golibeaux : « Cet embonpoint et le tempérament froid et délicat de M. le prince ne donneront pas beaucoup de princes à ses Estats. Il a toutes les attentions du monde, mais il est foible et il a été élevé à ne rien dire (2). » On reconnaîtra que l'aveu est précieux et exprimé avec une prudence toute diplomatique. « Ils vivent du reste honorablement », très-convenablement installés dans les appartements de la duchesse de Brunswick (3). Mais les tracasseries ne cessaient pas : la marquise Rang'oni, grande maîtresse, ne secondait que trop bien Salvatico : on continuait à soustraire les lettres du Régnent, ce qni causait un extrême chagrin à sa fille, ig^norante des causes de ce silence, et Ton cherchait à éloigner madame Bosquetti, qui était la favorite du moment. Le 22 octobre, un bal-gala célébra l'anniversaire de la naissance de la princesse / qui venait d'atteindre sa vingtième année (4). Elle

(i) Du 3 octobre.

(2) Du 10 octobre.

(3) Du 17 octobre. « Le palais est spacieux et en bon air. Mais il faut un nombreux domestique pour le remplir et bien du bols pour le chauffer. Je veux craire que Tun et l'autre ne manqueront point. »

(4) « Il a été superbe. Les dames et les chevaliers vendroient plutôt mi

i^ LES FILLES DU RÉGENT.

parut un moment vouloir chang'er d'allures : elle cessa le biribi, « faute de bourses assez g^arhies », et se contenta de jouer, à l'ombre : elle se mit à aller plus souvent à la messe et au scdut dans la semaine, et à la Toussaint elle remplit avec dévotion ses devoirs religieux. On parut aussi la laisser plus libre : elle tenait appai^tèmeat les maï*dis et vendredis, avec ses trois belles-sœurs et la iiiarquise Levisani, qu'on avait cessé de -poursuivre ; une compag'nie nonibreusé se pressait autour des cinq tables de jeu : chaque jour la princesse montait à cheval. « Tout iroit à merveille, écrit alors Golibeaux, sans la foiblesse de tempérament de M. le prince, pour ne rien dire de plus (!)• » Charlotte d'Orléans paraît cependant avoir toujours montré la meilleure volonté, et elle assurait son confesseur que tous les torts revenaient à son mari, qui de son côté niait avec acharnement. <x Madame Piché et moi lui avons donné là-dessus les conseils les plus convenables : elle m'afBrma encore hier qu'elle les avoit mis en pratique, et que cela n'a servi qu'à lui confirmer de plus en plus sa conviction. Je l'ai prié de continuer à donner à M. le prince des marques d'amitié, sans cependant sortir des bienséances de son sexe , car il est fort timide : elle me l'a promis. Il est vray que depuis quelques jours ils paroissent assez unis. Il faut se rapporter du reste à la bonne foi de la princesse, qui m'a tou-

moulin et un morceau de terre, que do n'aToir pas de beaux habits. » (Colibeaux, 25 octobre.) (i) Du 7 novembre.

jours paru ttès-sincère (1). » L'abbé ajoutait ce passage par politesse pour son royal correspondant : il savait au contraire que la princesse détestait son mari et n'avait qu'une idée : faire rompre son mariag^e par la constatation de l'impuissance du prince, et pouvoir dès lors retourner en France,

OÙ, avec le brevet de princesse du sang* qu'elle s'était fait prudemment délivrer, elle retrouverait forcément son rang*. Golibeaux en effet ajoute immédiatement après cette phrase : « Je n'ai pas manqué de lui représenter vivement d'un côté l'impossibilité de prouver cette impuissance, et partant de faire déclarer nul un mariag'e célébré en présence de la plus aug'uste assemblée du monde; et de l'autre la grande différence qu'il y a d'être souveraine ici, aimée et respectée c^me elle l'est en effet, ou de retourner en Fvai^K où elle trouveroit tout le contraire. » On voit fflairement d'après cela que mademoiselle de Valois avait abordé la question avec son confesseur, et ce dernier a soin d'ajouter que cette conversation ne fut pas sans influence (2). Le public était au courant de cette situation d'autant plus étrangle, qu'à ce moment le prince était réellement épris de sa femme. Cette tendresse avait pour unique conséquence d'accroître la mauvaise humeur de la princesse : il y eut même une scène tellement violente, causée a par une querelle de

{{) Du 7 noTembre.

(2) a Le prince m'a dit^ ce matin, qu'il Toyoit bien que j'aTois parié à la princesse, et il m'en a remercié. » (Ibid.)

14 LES FILLEB DU RÉGBNT.

nuit, » écrit Golibeaux, en fournissant des détails que nous mentionnerons seulement pour mémoire (1), que le prince partit pour Bolog^ne, d^où au bout de quelques jours- il adressa à sa femme une lettre <Kun peu équivoque », à laquelle, par les conseils de Golibeaux, celle-ci répondit « très-tendrement ». Avant son départ, le prince avait eu avec son père, en présence du pauvre abbé, qui trouvait « son rôle bien délicat », une conversation pour lui sig*nifîer de ne revenir qu'en étant certain d'être « moins timide »«

La situation devenait g'rave. Le duc de Modène commençait à craindre de ne pas voir nattre un héritier de sa couronne, qu'il appelait de tous ses vœux, et il savait que tous les torts étaient du fait de sa belle-fille (2). De son côti. le prince avait un caractère violent et désag*réab^L« toujours prêt à faire des voyages pour bien peu de chose (3). » 11 revint cependant assez promptement sur l'assurance que sa femme lui fit donner d^une parfaite soumission ; il consentit même à suivre un traitement parti-

{{) Lettre du 2{ novembre. .

(2) Golibeaux le reconnaît formellement. (Ibid.) Le duc de Modène était en outre très-mécontent de ne pas trouver à Versailles Tappui sur lequel il comptait pour ses prétentions politiques. Le 21 novembre il écrivait encore k Dubois pour lui demander « de conserver paisiblement et librement les États que j'ai achetés^ de me rendre ceux qui sont entre les mains de T Autriche^ et de me faire justice sur les autres qui ont été usurpés avec une exti-émc violence sur mes ancêtres, p 11 ne semble même pas qu'on lui ait répondu. (Arc/uves des affaires éùrang.)

(3) Md.

culier (1). Elle craig^nait Tirritation de son beau-père, qui montrait un excessif mécontentement et le témoigênait, en resserrant de plus en plus sa belle-fille et en la privant de la société de ses belles-sœurs, qui constituaitsa seule distraction. « Tout Modène le sait, dit Colibeaux avec désespoir. Ainsi toute l'Italie le saura bientôt. On donne tort à madame la princesse. Je lui ai fait connottre combien il est important de* se disculper dans le public, et pour cela qu'il faut qu'elle parle souvent à M. le prince devant le monde, et faire les choses de bonne foi dans le particulier. » Il la menaça de lui refuser l'absolution, rejetant toute cette conduite sur le désir qu^elle avait de retourner en France, d'où elle recevait secrètement des lettres qui l'encourageaient : il déplorait l'influence des Français demeurés à son service, et demandait formellement qu'elle ne reçût plus de correspondances de sa famille (2).

La princesse suivit en partie ces conseils, et les dépêches de Colibeaux constatent que, pendant quelques jours au moins, les torts retombèrent à la chargée de son faible époux, qui cependant recourait à tous les moyens. On crut dans ces circonstances reconnaître une influence fâcheuse de la part de la marquise Levisani, qui fut accusée de servir d'intermédiaire avec les amis de la princesse en France, et le duc somma sa belle-flUe de choisir entre sa

(1) Lettre du 2i novembre;

(2) I6id.

16 LES FILLES DU R^GEfn:.

favorite et ses belles-sœurs. Elle répondit qu'elle était prête à sacrifier « trente Levisani », et celle-ci reçut Tordre de quitter la cour, ce qui n'eut pas lieu ce^ pendant sans provoquer une scène publique (1).

Le calme reparut un moment au palais ducal : on chercha à amuser la princesse pour entretenir ses bonnes dispositions ; un théâtre fut monté, sur lequel elle joua quelquefois avec ses belles-sœurs, madame Masselot et ses filles d'honneur (2). La vie ordinaire à la cour de Modène était profondément monotone, la princesse s'y ennuyait horriblement. « Elle va toute la journée, écrit Madame le 12 novembre 1720, d'une chambre à l'autre, et s'écrie sans cesse: Ah! que je nVennuie! ahl que je m'ennuie ici. Elle ne vit pas mieux cependant avec son mari qu'au commencement.» Le baron dePoellnitz nous fournit quelques détails : « A la cour de Modène, c'est une vie de communauté : on s'y lève de grand matin, on va à la messe, on dîne de bonne heure, on fait un tour de promenade, on soupe à huit heures, et à dix on est couché. »

Sur ces entrefaites, le Rég'ent, fatig'ué de ces incidents, dépêcha notre résident à Gênes, M. de Ghavigny, pour étudier la question sur place et le fixer sur la vérité des faits (3). Il passa un mois à Modène et paraît avoir jugé les choses assez favorable-

(1) Golibeaux, 12 décembre.

(2) Elle joua les Fonds perdus et les Incommodes. (2 janTier 1721.)

(3) 11 arriva le 2 janvier et eut immédiatement une audience de la princesse avant de voir personne.

IfADBHOlSELLE DE VALOIS. 17

men t pour mademoiselle de Valois. Nolis lisons en effet dans sa dépêche du 14 janvier ce passag^e important à noter : « Si madame la princesse ne s'y est pas prêtée avec un g^ût bien décidé pour son époux, elle ne lui a pas témoigné une répugnance qui puisse jamais lui attirer aucun reproche. Elle a même de sa part apporté plus de complaisance et de facilité que Ton pouvoit ne s'en promettre. » Le vieux diplomate dut cependant se montrer bien surpris, quand il entendit la jeune femme lui demander de lui ménager une trêve avec son trop amoureux, mais trop timide époux : « Elle ne m'a pas dissimulé cumbien elle désireroit que je pusse entrer dans rintérieur de ce qui se passe pour moyenner par là entre elle et M. le Prince quelque convention qui pût mettre un intervalle entre les importunités qu'elle souffre (1). » Déjà Golibeaux avait dû parler en ce sens au prince, en présence de son père (2). François d'Esté avait probablement oublié ces sages recommandations : les dépêches de M. deChavigny le constatent dans des termes trop clairs pour trouver place ici (3). Mais nous croyons devoir reproduire le texte d'une dépêche qui donnera un

{{) Le 14 janvier i721> ChaTigny ajoutait que ce qui l'effrayait le plus^ tt c étoit Topinion de M. le prince à ne vouloir pas convenir de sa foiblesse^ à rejeter tout au contraire sur la répugnance de la princesse. »

(2) Lettre du 24 novembre 1720.

(3) Il parait que la princesse môme en tomba malade au mois de mars et fut un instant dans une situation assez inquiétante.

aperçu exact de la situation des choses à ce moment à Modène :

Modèue^ le 14 janyier 1721.

« Monseîg'neur,

ot Les invitations de ihadame la Princesse de Modène à accélérer plus que je ne paroissois le faire mon voyag^e à sa Cour, les sollicitations de M. l'abbé Golibeaux, quelques avis que j'avois d'ailleurs, tout cela me préparoit à trouver icy plus d'un sujet d'aig^reur et de mésintellig*ence ; je ne désespérois pas de travailler utilement à dissiper tous les nuages qui s'y sont élevés, à raprocher les esprits, si je ne pouvois parvenir à réunir les cœurs* La confiance de madame la Princesse ne me sufQsoit pas pour un pareil ouvragée, j'avois besoin de celle de M. le Duc et du Prince son fils; il falloitméme la conduire au point d'être recherchée de l'un et de l'autre pour entrer dans l'intérieur de leur maison et devenir s'il étoît possible l'instrument d'une conciliation si désirable.

a J'ay tâché de me présenter à celte Cour et de m'y conduire d'une manière à m'attirer ces dispo* sitions ég'alement bienséantes et nécessaires ; mais, quand j'ay cru en tirer les fruits qu'elles dévoient naturellement produire, j'ay trouvé des choses plus importantes et plus délicates à traiter,

(( Madame la Princesse de Modène, impatiente de déposer son cobur entre mes mains» n'a pu se dis^

penser de faire quelque effort sur sa modestie pour me développer les mystères d'un mariag^e qui devient le plus infortuné du monde. Il seroit assez inutile d'entrer dans les détails qu'elle a crû devoir me faire^ ouplustost que j'ay crû devoir demander pour éclaircir sûrement ce dont il est question.

« Je suis convenu avec madame la Princesse que nous ne laisserions jamais rien pénétrer des confi* dences qu'elle m'a faites, que j'attendrois celles de M. le Duc, et que ce ne seroit même que par la manière dont il me les ferait que je me déterminerois à entrer dans une matière aussi délicate, que ce*pendant je travaillerois à établir dans la famille une harmonie qui , quand mesme elle ne seroit qu'extérieure, ne seroit pas moins utile au bien et à la satisfaction commune.

« Je n'ay pas travaillé infructueusement; les cho^ ses me paroissent à cet ég*ard dans une bonne disposition; j'ay acquis parla sur toute la famille une obligation qui a beaucoup aug^menté la confiance, et la defférence des uns et des autres pour moy. M. le duc de Modène a employé plus d'un détour pour me faire faire les premiers pas, mais il n'y a pas réussi. Gomme ils lui auroient trop cousté à lui-^ mesme, il s'est servi de Salvatico pour me faire la première ouverture du mystère, et pour me prier de l'éclaircir avec la Princesse. J'ay répondu que le

(i) Ce pasiage est cité plus hauti

20 LES FILLES DU R^âENT.

respect que je devois à sa naissance ne m'en inspiroit pas moins pour sa modestie, que tout ce que je pourrois faire pour la satisfaction de M. le Duc seroit d'hazarder quelque insinuation, quelque peu

d'effet qu'elle pût produire

a M. le DucdeModène s'est impatienté; il m'a confié lui^mesme toutes ses peines et tous ses scrupules, il a réclamé mon intercession pour les éclaircir par fif"* la Princesse. Il soupçonne la foiblesse de son fils ; il souhaite d'autant plus savoir au vrai ce qui en est, qu'il précipiteroit plus qu'il n'auroit voulu l'establissement de son second fils. La tendresse qu'il a pour ce dernier, le peu de g*oust qu'il a pour le premier, ou les sujets qu'il a de s'en plaindre, le consoleroient aisément de cette affliction domestique , et seroient mesme capables de le déterminer à quelque chose de plus.

« Les motifs qui ont inspiré le conseil que j'ai crû devoir donner à la Princesse ont fortifié ma persévérance avec M. le Duc de Modène, de sorte qu'il ne lui reste d'autre espoir de pouvoir s'éclaircir que par l'abbé Golibeaux.

ce Quoique ce parti soit le seul qu'il y ait à prendre et le plus convenable, il ne tiendra pas à moi qu'on n'en use très-discrètement.

« Ce qui m'effraye le plus, c'est l'opiniâtreté de

M. le Prince de Modène Pour peu que la

vérité s'éclaircisse, il est capable de prétexter du mécontentement injurieux à la Princesse pour la quitter et se retirer de cet estât.

flf Quoiqu'il n'ait pas un esprit bien estendu, il ne manque ni de dissimulation ni d'artifice. Comme il a souvent témoigné qu'un voyag^e de quelques semaines pourroit peut-estre procurer des dispositions plus heureuses, j'ai crû devoir le conseiller à la Princesse, afin de mettre par là tout le droit de son costé, et tout le tort de celui du Prince : de sorte que le voyag^e déterminé, et si M. le Duc n'y apporte aucun obstacle, ils partiront l'un et l'autre au premier jour pour le carnaval de Venise.

« Je vous laisse à juger, Monseigneur, si une situation pareille à celle que je viens de vous peindre a pu inspirer à la Princesse plus de goust qu'elle n'en a apporté pour le Prince son époux, et si elle voit sans quelque complaisance se préparer des -sujets si plausibles de s'en séparer un jour, Quoyque son bon esprit n'ait encore rien'laissé voir de ces différentes idées, elles sont si. naturelles et j'ose dire si justes dans une jeune Princesse que dans le même temps que je croy qu'il convient de les faire apercevoir à S. A. R., j'ay crû ne devoir rien négliger pour les prévenir, persuadé qu'une pareille extrémité rejailliroit sur la famille de S. A. R., je veux dire, sur Testablissement des Princesses ses filles. Enfin une multitude de réflexions que je ne puis vous rendre icy a animé mon zèle dans cette occasion : je n'ay donc pas crû faire une chose indifférente, si je pouvois me rendre le maître de la confiance de mo^dame la Princesse, l'amener au point d'agir uniquement par mes conseils, de ne

s'écarter sous aucun prétexte de ceux que je luy donne, ou que je luy laisserai. Elle a été si pénétrée de tout ce que je luy ai dit de fort et d'onctueux pour arriver jusques-là, qu'elle m'a presque témoig^né quelque reg'ret d'avoir confié à Son A. R, des mystères qu'elle voudroit présentement avoir réservés à moi seul, pour en faire l'usage qui conviendroit le mieux. Elle porte mesme sa résig^nation si loin, que pour peu qu'elle pût espérer d'estre quitte des importunités de M. le Prince de Modène, elle concourroit avec lui à cacher au public un intérieur aussi fâcheux et se résoudroit avec courage à vivre ég'alement avec lui. Mais quelle apparence de pouvoir observer un secret aussi précieux que celuy-ci dans une cour où les confidences sont si partagées, sans parler du peu de sûreté que je crois qu'il y a dans Salvatico qui en est le principal dépositaire? M. le Duc de Modène s'y abandonne à toute outrance; il ne veut pas voir que son ministre ne le sert que pour arranger sa fortune à ses dépens; que, cet objet une fois rempli, il abandonnera son service pour se retirer à Venise, où il achètera la noblesse, et où le premier serment qu'il fera sera de trahir tous les secrets qui sont entre ses mains. Il s'en faut bien que j'aye trouvé ici le mesme esprit et la mesme sagesse que j'ay remarqués chés M. le duc de Parme. M. le Duc de Modène n'a nulle consistance ni dans ses principes, ni dans ses aflections, et, quoiqu'il témoigne assés de zèle et d'attachement pour la couronne de France, et pour

UADXMOISELLE DE VALOIS. 23

S. A. R. en particulier, je ne sçay pas trop quel fonds on y peut faire. C'est ce que je traitterai plus au longpdans la relation que je dois faire commune aux voyag*es de Parme et de Modône.

« Madame la Princesse de Modène auroit désiré que j'eusse auprès de M. le Duc le crédit qu'il a donné à Salvatico ; mais il y auroit de l'imprudence à moi d'entreprendre, dans le peu de séjour que je dois faire icy, une révolution qui m'a paru presque impraticable, et de risquer par là de perdre le peu de fruit que mon voyag^e doit y produire.

« Il faut laisser cet ouvrage à l'inconstance naturelle du Duc. Gomme il lui faut toujours un favori qui le rég^ente, Salvatico seroit le premier exemple d'une faveur de quelque durée.

f< Je reprends encore une fois les dispositions de madame la Princesse de Modène. Quelque bonne opinion qu'elle mérite que nous en ayons, il peut arriver tant de choses qui pouroient lasser la persévérance que je croy qu'il conviendroit à S. A. R. de s'en assurer encore mieux, en envoyant icy quelqu'un qui pût, par le crédit qu'il auroit sur la Princesse et par la considération qu'il sçauroit se faire à cette cour , nous épargner tout accident ou tout scandale ; j'ay même fait désirer à madame la Princesse un pareil envoy : la confiance qu'elle a et qu'elle doit avoir dans M. Tabbé Philibert, le mérite que je lui connois d'ailleurs, m'ont fait jetter les yeux sur lui comme sur l'homme le plus propre à contenir tout cecy dans l'ordre que nous devons

24 LES FILLES DU lUfeSNT.

désirer. Cette pensée de ma part ne diminue point le mérite que Ton doit donner à la conduite de M. Tabbé Golibeaux. On ne peut témoigner plus de zèle, plus de sag^esse et plus de patience qu'il en fait remarquer dans toutes les occasions. Madame la Princesse est si satisfaite de luy, qu'elle ne sera pas peu flattée de le luy faire remarquer dans le fruit qu'elle espère des recommandations qu'elle vous a faites et qu'elle me chargée de réitérer encore aujourd'huy en sa faveur.

a La lettre que vous m'avés fait l'honneur de m'écrire le 24 du mois passé m'est parvenue à Modène. La voye de Turin est aussi sûre que celle de Gênes, mais elle n'est pas plus courte; il conviendra cependant de préférer la première. D'ailleurs, en adressant vos lettres à M. de Lozilière, j'auray toujours la liberté de leur faire prendre la route que j'estimerai le plus à propos. Si la bonne opinion que vous paroisses avoir de moy par votre dernière dépêche me touche infiniment, je vous avoûeray en même temps, Monseigneur, qu'elle ne laisse pas de m'embarrasser par la peine que j'auray à la soutenir et à répondre à tous les témoignages que vous me donnés de votre inclination et de votre bonté pour moy. Je compte que vous recevrés demain ma dépesche de Plaisance. Je n'ai rien à y ajouter, sinon qu'il me semble y avoir mis les choses dans un estât à recevoir à peu près la forme que vous voudrés. M. le Duc de Parme m'a remis lui-mesme avant mon départ un chiffre pour correspondre

dorénavant directement avec lui. Il n'a manqué à aucune circonstance pour me marquer sa confiance. En parlant de nouveau sur les mesures qu'il y a à prendre pour oster tout sujet de soupçon à nos négociations avec lui , nous avons jugé que je ne devrois point me trouver à Plaisance lors de l'arrivée de l'exprès qui m'y apportera les nouveaux ordres ou les nouvelles instructions que j'attends de votre part.

« Gomme je dois écrire à M. de Lozilière d'adresser au comte Rocca l'exprès qu'il chargera des lettres que vous lui adresserés pour moi, M. le comte Rocca m'en fera savoir l'arrivée dans le cours de ma route. Nous avons concerté les mesures les plus convenables pour que l'avis me vienne secrètement. Pour marquer encore moins d'afTeclation, je ne me rendrai à Plaisance que quelques jours après l'arrivée du courrier. Le nouveau séjour que j'y ferai donnera sans doute quelque ombrage ; mais nous aurons assés de prétextes pour rassurer les plus soupçonneux ou les plus inquiets

« M. de la Houssaye m'a fait l'honneur de m'écrire sur les lettres de change que j'ay fournies à M. le Duc de M odène pour achever le payement de la dot de madame la Princesse. Prévoyant bien que les mesures de M. Law n'auront pas été bien seures pour les acquitter, il me prévient là-dessus pour en prévenir M. le Duc de Modène. Quoyque je deus m'attendre à ce contre-temps, il a été assés désagréable pour moy de l'annoncer à celte cour; mais

M. de la Houssaye m'assure si fort qu'il y remédiera que M. le Duc de Modène est aussi tout à fait rassuré. Gomme leretourdes lettres de changée l'expose à un grand dérang^ement et à de plus g*rands frais, je ne croy pas qu'on puisse luy refuser la justice qui se pratique'en pareil cas, et c'est sur quoy je demande à M. de la Houssaye quelqu'instruction dans la réponse que je luy fais. M. le Duc de Modène dépesche aujourd'huy ou demain au plus tard un exprès à M. le marquis Rangt>ni, et j'en profite pour faire parvenir plutost ma lettre.

«Je sors d'une nouvelle conférence avec M. le Duc, Il ne s'y est rien passé de particulier, sinon qu'une grande démonstration de l'affliction où il doit astre sur l'intérieur de sa famille. Il m'a entretenu fort au long* sur ses intérêts au Gong'rès de Gambray et surtout sur ses prétentions à la restitution de Gomachio. Je luy ai répondu que tout ce que je pouvois faire étoit de vous renouveller la confiance qu'il a et qu'il doit effectivement avoir dans la protection du Roy et dans celle de S. A, R. dont il implore les offices, non-seulement au Gongrès de Gambray, mais partout ailleurs. Il craint les instances du Roy d'Espag'ne sur la restitution de l'Amirandolle, mais je ne croy pas qu'il doive en prendre aucune inquiétude pour le prochain Gongrès. Quoy qu'il en soit, j'ay cru devoir profiter de ses désirs ou de ses inquiétudes pour lui faire sentir que la meilleure recommandation qu'il pourroit se procurer seroit celle de madame la Princesse; nous ne pouvons

contribuer véritablement à son bonheur à cette Cour qu'en y soutenant l'opinion que l'on doit y avoir de la tendresse et de Tattention de S. A. R. pour elle.

«dette inspiration de ma part a fait plus d'un bon effet.

«Je suis, etc., etc.

Signé : Chavigny. »

Ces délicates nég'ociations n'aboutirent pas, comme cela était facile à présumer, car notre eurvoyé repartit le 4 février 1721 , « fort fatigué » des tracasseries de cette cour. «Je les crois très-sérieuses, écrit-il au duc d^Orléans, par rapport à Timpuissance du prince qui n'est que trop réelle. Comment fixer dès lors ici une princesse jeune, qu'on tourmente à tout moment et le plus souvent sans raison, sans ressources du côté du prince qui n'a pas de consistance? Ils sont à présent fort unis et très- mal avec le duc. Il faut que la Princesse opte entre le duc et le prince, car elle ne peut pas être bien avec les deux ensemble. Jugiez de ma situation (1) ! »

Le prince se montra très-froissé en appienant qu'on parlait de sa position à Paris, et il fît à ce sujet une scène <â sa femme, qui se défendit par les plus formelles dénégpations (2). Elle témoigna alors

(1) Du6féwieri72K

(2) Madame écrivait en effet dès le 14 décembre i720 : k Si ce qu'on dit de la princesse est vrai, elle ne sera pas de sitôt enceinte... Elle a

28 lES FILLES DU RÂ6ENT.

une g^rande inquiétude pour sa sûreté à Modène, et affecta de repousser les assurances que lui donnait Colibeaux sur ce qu'il ne croyait pas à une pareille « noirceur » . Le prince de son côté criait au maléfice, et tous deux demandèrent à Tabbé de les exorciser, ce qu'il refusa, en expliquant gravement qu'il ne connaissait pas de prières applicables à un pareil cas (1). Alors ils se rattachèrent à l'idée d'un pèlerinage à Notre-Dame de Lorette, dont on avait déjà parlé à la fin de l'automne précédent (2) : Colibeaux approuva ce projet, tout en écrivant au Régent que « si ce voyage opère quelque chose, ce sera un vrai miracle (3), » Le retour de Ghavigny, qui arrivait avec de nouvelles instructions, hâta le départ. « On regarda ce voyage, dit encore Colibeaux (4), comme la dernière ressource du mariage, après laquelle on n'espère plus rien, et l'on croit même que le duc éclatera et voudra savoir à quoi s'en tenir.» Les deux époux partirent, le 25 mars, emmenant Colibeaux, les femmes de chambre françaises, la marquise Rangoni et madame Rosquetti que le duc aurait voulu retenir, à cause de rattachement qu'elle témoignait à sa maîtresse. Ils firent un détour pour ne point p€tsser par Rolo-

une tête singulièrement opiniâtre. Elle ne suit aucun conseil et n'agit que d'après ses caprices. »

(1) Du 45 mars.

(2) Lettre de Colibeaux du 3i octoLra.

(3) Lettre du 45 mai^s.

(4) Le 23 mars.

gfrie, afin que la princesse ne pût y voir son amie Levisani, et on s'installa au couvent de Lorette aux frais de la communauté: le prince était résolu à faire son pèlerinag^e en conscience, mais la princesse avait un tout autre plan. Elle n'avait en effet accepté cette idée, vers laquelle aucune dévotion ne l'entraînait, que comme un moyen de réaliser le projet qu'elle nourrissait depuis le jour où elle avait quitté Paris : y revenir (1). La princesse n'avait pas oublié la courte entrevue qu'elle avait eue à Versailles avec la g^rande-duchesse de Toscane (2). Celle-ci, — l'une des filles de Gaston d'Orléans, — avait abandonné son mari et son g^rand-duché, où elle se sentait mourir d'ennui, et était venue se retirer à l'abbaye de Montmartre, qu'elle n'édifia jamais par sa conduite. Elle dit hautement, en apprenant le mariage de sa petite-nièce, qu'elle ne voulait pas la voir : « Elle sait ce que c'est que l'Italie, et combien mademoiselle de Valois peu si pourra accoutumer, et elle dit qu'elle craint, si mademoi-

(1) Marais, II, il 5.

(2) Madame assure cependant que la grande-duchesse l'exhorta a à ne pas suivre son exemple, et à tâcher de bien vivre avec sa nouvelle famille. » (Lettre du 2o mars 1720.) Une autre fois la vieille Palatine raconte ce plaisant mot : « M^^^ la grande-duchesse dit : — Du temps de la régence de la reine -mère, lorsqu'on mena M. le prince et M. le prince de Conly à la Bastille, on leur demanda quels livres ils dcsiroient pour s'amuser. Le prince de Conty demanda V Imitation de JésuS'Christ : M. le prince dit qu'il vouloit l'Imt^â^ton de M. le duc de fieaufort (qui étoit sorti de la Bastille). Je crois que la princesse de Modène demanderoit volontiei*s l'/mt^a^ton de la grande-duchesse. » (Lettre du 26 juillet 1720.)

30 LES HLLES DU luSaEIÏT.

selle venoit à s'en retourner, qu'on ne dît : — Voilà le second tome de la duchesse de Toscane. — À chaque sottise qu'elle feroit à Tég-ard de son beau-père et de son mari, on s'écrieroit : — Ah ! voilà les instructions que lui a données la grande-duchesse. — Ainsi elle ne veut ni la voir, ni lui parler (1). » Mais elle lui fit donner le conseil d'avoir un ou deux enfants, l'assurant qu'ensuite on la laisserait tranquillement revenir en France. Gomme la princesse ne se voyait pas à la veille de réaliser les vœux bien naturels de la maison d'Esté, elle prit le parti de ne se préoccuper que des siens et d'enlever son mari, pour reg'ag^ner la France avec lui. Les choses se passèrent comme elle le désirait : le prince ne fit aucune résistance ; on partit pour Ancône^ d'où elle adressa à Ghavig'ny la lettre suivante, à laquelle nous joig'nons les commentaires du pauvre abbé Golibeaux, qui ne savait plus à quel saint se vouer (2), et qui avait obtenu uniquement que la princesse consultât notre résident de Gênes, avant de pousser pluâ loin son escapade :

Âncdne^ le 2 avril 1721.

tt Vous ne serez paâ surpris, Monsieur, étant aussi informé que vous l'êtes de la façon dont tout se passe

(4) Madame, 25 janvier 1720.

(2) Il écrivait le 12 avril: « J'avoiâ toujours bien pensé que la princesse conserveroit un espoir de vivre en France, mais ne comptois pas que le prince se mit de la partie; »

à Modène, que M. le Prince et moy y voulions apporter du chang'ement ; nous avons eu beau faire des réflexions, nous n'en avons point trouvé d'autre moyen que d'aller faire un voyag^e à Paris ; mais, connoissant les difficultés que M. le Duc a à laisser sortir de ses Etats, nous sommes résolus à profiter du temps que nous sommes en voiage pour le continuer; c'est ce qui nous a fait écrire à M. le Duc de Modène pour luy en demander la permission. Ces raisons sont si importantes que, s'il veut bien consulter la raison, il ne s'y opposera pas; mais, comme vous savez que ce n'est pas toujours ce qui gouverne notre Cour, nous avons recours à vous, espérant que vous voudrez bien luy faire prendre son party sur une chose à quoi il s'opposeroit vainement, car, comme le bonheur de notre vie en dépend absolument, nous sommes trop jeunes pour vouloir le sacrifier à des raisons qui ne peuvent être bonnes; ainsy nous espérons que vous voudrés bien par votre prudence empescher que M. le Duc ne nous oblige à donner la comédie à l'univers, ou du moins à paroître absolument brouillés avec luy. La certitude où nous sommes que M. le duc d'Orléans nous approuvera quand il saura nos raisons, nous fait re* mettre à luy écrire jusques à ce que nous sachions la façon dont M., le Duc prend l'affaire pour régler de quelle façon nous luy en parlerons. Je compte assez sur votre amitié pour me flatter que vous voudrés bien luy représenter en votre particulier l'horreuF de la situation où nous étions, que nous

32 LES FILLES DU RiGBNT.

n'avons pas cru. faire quelque chose qui dûtluy déplaire de nous aller mettre auprès de luy, et nous adresser à luy comme à l'unique chose dont nous attendons toute notre satisfaction. Nous ne luy en avons pas écrit devant, parce qu'outre les raisons que je vous ay déjà dit, nous avons song*é que la g'rande résolution demande une prompte exécution, et que F extrême éloignement nous feroit perdre trop de temps pour avoir la réponse, outre que nous ne sçaurions où le passer, enfin que c'est sur la con< fiance que nous avons en l'amitié qu'il a pour moy que nous avons pris ce party-là et que j'espère qu'il ne voudra pas que M. le Prince ait à me reprocher jamais d'être en partie cause qu'il ait receu des dégoûts, et par là aug^menter le malheur de ma vie. Toutes les assurances qu'il me donna en partant du plaisir qu'il auroit de me revoir me font espérer qu'il nous recevra bien, joint aux raisons que vous luy dires. Ainsi, Monsieur, je reconnois que nous vous devrons tout l'heureux succès de cette entreprise. Nous nous en allons par Véronne pour passer par l'Allemag^ne ; nous éviterons les cours pour faire plus de diligence. Enfin, Monsieur, si vous trouvez qu'il y a un peu de vivacité là-dedans, songes que cela nous tire d'une vie misérable pour nous en faire mener une qui, j'espère, sera agréable, et que M. le prince de Modène et moy étant ensemble, ayant une suite convenable à notre dignité et allant trouver mon père, nous ne pouvions faire de fautes quand même nous n'aurions pas des raisons auBsy

importantes que celles que nous avons ; nous espérons donc que vous nous aiderés en tout ce qui vous sera possible, et moy en mon particulier que vous me ferez la justice d'être persuadé de Testime, vénération et amitié que j'ay pour vous, et que ce n'est pas manque de confiance si je ne vous en ay pas donné part plus tost, mais pour ne pas vous engager dans la connoissance d'une affaire qui auroit peut-estre pu vous attirer quelque désagrément. Si vous pouviés vous transporter à Modène pour arrêter la première fougue de M. le Duc, je crois que ce seroit ce qu'il y auroit de mieux.

a Depuis ma lettre écrite, j'ay appris que vous aviez été à Modène, et suis fort fâchée de ne m'y estre pas trouvée ; mais, comme je sçay aussy que vous n'en êtes pas éloigné, j'espère, Monsieur, que vous aurés moins de difficultés à y retourner pour faire entendre raison à Monsieur le Duc. Je serois trèsaise aussy de pouvoir vous voir en passant, si cela étoit possible, pour avoir vos conseils de la façon dont je me dois comporter pendant le voyage. Nous sommes actuellement à Pezzaro et suivrons la route la plus courte pour nous rendre à Vérone, où j'espère au moins avoir de vos nouvelles, si je ne puis vous voir en passant; mais je vous conjure de ne vous point opposer à notre résolution, car elle est inébranlable, et cela nous donneroit le chagrin de ne les pouvoir suivre, et nous reconnoissons que nous en avons cependant grand besoin pour prévenir les inconvénients qui pourroient survenir. Je

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