II
VOUS envoyé ci-joint une lettre de M. le Prince qu'il m*a chargé de mettre dans mon paquet, et si vous vouliez bien vous charg'er de rendre notre lettre à M. le Duc, cela seroit bien mieux; mais si vous ne le jugiez pas à propos, aiez la bonté d'expédier le courrier en grande dilig'ence, parce qu'il nous est important qu'il n'apprenne pas par la voie publique notre chang*ementde route. Ledit courrier aura ordre de vous remettre la lettre, si vous luy demandez, mais je vous supplie que cela n'en retarde pas la réception par aucune considération, parce qu'il n'y en peut avoir qui nous fasse chang^er. »
Lettre de M. l'abbé Colibeaux.
2 avril.
« Monsieur,
(c Je suis persuadé que vous serés aussy surpris que jel'ay été de la résolution de Monsieur et Madame la Princesse de Modène, qu'elle me fit Fhonneurdem'apprendre hier au soir. J'ay prisla liberté de l'en détourner autant qu'il m'a été possible, et de luy en représenter les inconvénients ; mais la partie se trouve si bien liée entre LL. AA. SS., qu'il seroit inutile de tenter davantage. Le séjour de Modène leur paroît si ennuïeux qu'ils veulent en aller chercher un plus g*ratieux« Je serois fort éloigné de suivre Madame la Princesse de Modène dans une entreprise comme celle-là^ si Mi la Princesse
n'étoit pas de la partie ; mais je crois ne pouvoir Tabandonner dans une circonstance si délicate. Je m'en remets cependant à vos bons conseils que j'ay l'honneur de vous demander, et pour L. A. S. et pour moy ; elles s'assurent que vous ne les leur refuserés pas, et que vous voudrés bien porter M. le Duc de Modène à leur accorder son consentement ; elles vous demandent encore une entrevue sur le chemin de Vérone ou à Vérone même. Je crois, Monsieur, que vous puissiés le leur accorder : l'affaire est assez importante pour ne la leur pas refuser.
« L'on m'a si fort caché le secret là-dessus, que j'ay laissé toutes mes bardes à Modène, et que je n'ay avec moy qu'un misérable porte-manteau. Il faudroit bien des voyag^es comme celuy-ci pour m'enrichir. Je suis au désespoir. »
Le même jour , la princesse s'adressait également à son père :
a Je ne vous écris qu'en tremblant , dans la crainte que la première démarche que nous avons été obligées de faire ne vous déplût... M. le Prince de Modène et moi n'avons pu trouver d'autre moyen de remédier à notre situation présente, que de vous âupplier de vouloir bien nous permettre de vous en aller rendre compte, étant bien résolus l'un et l'autre, quand vous saurez au juste l'état où nous nous trouvons, de vous obéir aveuglement.
« . • .Nous avons dû nous servir du prétexte d'un Voyagpe à Lorette pour nous tirer de la situation...
Gbavigpny accourut dès que nous Teûmes prévenu : nous n'avons pu faire plus pour lui que d'attendre à Vérone et à Venise le retour de son courrier, porteur de nos prières.
« Permettez-moi en mon particulier de vous faire souvenir des bontés dont vous m'avez toujours flattée, et du respectueux et tendre attachement que j'ay toujours eu pour vous. Le bonheur ou le malheur de ma vie sont entre vos mains. ... Le malheur qui me toucheroit le plus seroit de voir que vous auriez déjà oublié la promesse que vous avez eu la bonté de me faire en partant, du plaisir que vous auriez de me revoir et de m'aimer toujours, et de voir que je serois précipitée dans des malheurs innombrables par vous, pour qui j'ay une tendresse qui ne trouve point de terme assez fort pour Texprimer. )>
Ghavig'ny écrivit en toute hâte à Dubois, et décida en efiet les fug'itifs à venir attendre à Vérone la réponse du Régent, en faisant comprendre à madame Masselot jusqu'où pourrait aller contre elle la colère de ce prince, si elle n'obtenait pas ce répit de Charlotte d'Orléans sur laquelle, par ses complaisances, elle exerçait une puissante et fâcheuse influence. Le duc d'Orléans répondit sur l'heure à sa fille, pour lui représenter le péril qu'il y avait à brouiller François d'Esté avec son père, en lui demandant presque timidement de « suspendre le voya^ jusqu'à plus ample informé (i) ». En même
(1) Du 10 avril.
temps, il s'exprimait auprès de son gendre plus vivement, le blâmant nettement de ce voyage entrepris sans ravoir consulté, et lui défendant expressément « d'aller plus avant « . Et il dépêchait en toute hâte l'abbé Philibert. Cette escapade avait vivement contrarié le Régent qui négociait alors les mariages de ses deux autres filles en Espagne, et qui craignait avec raison l'effet de ce scandale sur la cour sévère de l'Escurial. Sans attendre la réponse paternelle , la princesse reprit la plume dès le 13 avril, et, répétant à peu près sa première lettre , elle redoubla ses instances , en faisant savoir à son père que le duc de Modène venait de lui renvoyer une lettre « très-respectueuse » sans l'ouvrir, en donnant l'ordre d'arrêter les courriers qui en apporteraient d'autres. Elle se montra très-fermement résolue cette fois à ne point céder : et Nous avons des raisons si fortes de ne pas retourner présentement à Modène que, quand même nous nous y pourrions résoudre, ce qui est impossible, devant que de vous avoir parlé , qu'il est très-certain que les suites qu'il y a grande apparence que cela auroit, ne pourroient que vousdéplaire beaucoup, etferoient le malheur de notre vie pour jamais. » La lettre du Régent arriva cependant, et sa fille de lui répondre aussitôt (1) :
«« Je ne puis vous exprimer, mon cher papa, la douleur que je ressens en apprenant par M. de Gha-
(0 Du 21 nTril.
vig^ny que vous ne nous accordez pas la grâce que nous vous avions demandée, d'où dépendoit notre bonheur : elle ne peut être ég'alée que par le désespoir où je suis de penser que la première démarche que notre malheureuse situation nous obligée de faire vous a déplu : je voudrois pouvoir donner ma vie pour faire quelque chose qui vous fût ag'réable, et je suis assez malheureuse pour pouvoir craindre que vous ne soyez fôché contre moi. Si vous pouviez savoir la raison qui nous a fait ag*ir, j'espérerois que vous ne nous sauriez plus mauvais g^ré de nous estre adressés à vous comme à notre seul réfugie, w
L'abbé Philibert cependant faisait diligence ; c'était un homme d'expédients et en même temps de bon sens, et d'une g^rande fermeté ; il jouissait en outre de la confiance de mademoiselle de Valois, qui montrait en ce moment une certaine irritation contre l'abbé Golibeaux, Taccusant de l'avoir empêchée d'aller directement en France en la décidant à consulter au préalable M, de Chavig^ny. Le 15 avril, il arrivait à Strasbourg-, où il craigtiait de rencontrer les fugitifs, car il en écrit : a J'espère que nous n'aurons que la peur de l'aventure qui a été annoncée. » Il voyag-eait avec M. Masselot, muni d'un ordre pour arrêter tous les courriers qu'il rencontrerait. A Augsbourg ils se séparèrent, pour suivre chacun l'une des deux routes que Ton pouvait prendre en venant de l'Italie. De là il manda au Régent : « Je suis parti bien
HADEMOISEUiE DE VALOIS. 39
brusquement comme nos chevaliers errants qui cherchent les aventures et à redresser des torts. Je sais bien que dire à madame de Modène^ mais n'aije rien à dire au duc de Modène? Je vous avoue que l'argent fond cruellement en Allemagne, et que les grandes sommes de France y deviennent bien petites (1). )) ^
En attendant, les deux époux, qui paraissaient (( fort unis, » vivaient incognito, tout en se laissant volontiers surprendre par des honneurs. Ils passaient leurs soirées à la conversBtion et à TAcadémie, et soupaient avec cinq ou six dames de la ville : ils firent même une excursion au lac de Garde (2). Ils affichaient une grande résolution à ne pas retourner à Modène, où le duc se montrait très-irrité, empêchant les Français de sortir de sa capitale, et ayant pour plus de sûreté suspendu le service de la poste entre cette ville et Vérone (3). La princesse parlait d'entrer dans un couvent, si le Régent n'accueillait pas sa prière : son mari laissait percer une grande inquiétude de l'attitude de son père. Colibeaux déclarait qu'il était plus effrayé qu'elle, dont il cherchait à combattre l'espoir exagéré. Elle recer vait alors de nombreuses lettres de mesdames de Bacqueville et de Beauvau, qui entretenaient son illusion, et la laissaient tantôt joyeuse et confiante.
(i) Du 21 avril.
(2) Colibeaux, 19, 21 mai.
(3) I6td., 12 ayrii.
tantôt désespérée : aussi Tabbé suppliait le Régent de supprimer ces correspondances.
L'abbé Philibert arriva le H mai : il n'eut pas de peine à démêler la vérité ; moins crédule que Colibeaux, il partageait Topinion de la Palatine et croyait avec raison à une certaine mauvaise volonté de la {)rincesse, ce qui était à la décharge de la faiblesse de son timide époux. Celle-ci ne voulut d'abord rien entendre. Elle déclara à l'envoyé du Régent qu'elle était résolue à recourir au procès pour impuissance, de façon à faire rompre un mariage qui lui apparaissait « comme une prison perpétuelle (1) » . L'abbé parvint, sinon à la calmer et à la convaincre , du moins à lui faire comprendre l'inutilité de cet éclat, et elle se laissa aller alors à un désespoir qui se traduisit par une longue lettre adressée le 11 mai à son père. Elle débute par ces lignes :
« J'avoue, Monsieur, que je n'aurois jamais cru être assez malheureuse pour mériter que vous souhaitassiez ma mort. La lettre que l'abbé Philibert m'a rendue ce matin m'a autant affligée que surprise, en voyant que vous me soupçonniez d'avoir voulu faire quelque chose contre ma réputation et la dignité de M. le Prince. » Elle insistait sur l'urgence de pouvoir s'expliquer de vive voix, employant les termes les plus tendres, faisant valoir sa prudehce à ne pas être arrivée sans prévenir en
(i) Philibert^ il mai.
MADEHOISEUE DE VALOIS. 44
France et offrant d'aller à Venise et d'y attendre de nouveaux ordres, quitte enfin à retourner à Modène, si le duc se soumettait aux conditions admises par le Régent. Elle déclarait que son mari continuerait encore à voyag*er, ne se sentant nulle envie d'affronter la mauvaise humeur de son père sans garantie préalable, et elle insistait sur ses dispositions à écouter des conseils hostiles à la France : elle exprimait un vif désir d'assister au sacre du roi, tout en déplorant que les sentiments que le Régent lui témoignait ne lui permissent de garder aucun espoir à ce sujet; enfin elle terminait ainsi :
« Par tout ce qui vous est le plus cher, je vous conjure, mon cher papa, de ne me pas abandonner à ma triste situation. Je suis la plus malheureuse créature qu'il y ait dans ce monde ; de quelque côté que je me tourne, je n'envisage que douleur et désespoir ; mon unique ressource est dans vos bontés; je les mérite, par ma façon de penser sur toutes sortes de chapitres ; il en est un seul sur lequel je ne me rendrai jamais. Je ne renoncerai point à l'espérance de vous revoir; vous ne le voudriez pas vous-même, mon cher papa. Je reviendrai en Italie, non sans douleur, mais avec une douleur raisonnable. »
L'abbé Philibert écrivait par le môme courrier pour donner à Ghavigny tout le mérite de la rupture du voyage auquel» au fond, la princesse n'avait pas encore cependant renoncé : « Si on pouvoit lui ôter cet entêtement de la France , elle pourroit
pourtant être heureuse, à en juger par ce qu'elle ma dit elle-même. » A Dubois il mandait : <( Ce sont des jeunes gens qu'il faut soutenir au moins par des discussions, et il n'est pas impossible de leur faire entendre raison, pour peu que Monseigneuc le Régent leur marque d'amitié et leur laisse entrevoir des protections dans les affaires de leur maison (l).» Enfin M. Masselot adressait en même temps au Régent une lettre, dans laquelle il disait que le prince adorait de bonne foi sa femme , a et de la façon dont il m'a parlé, je ne doute plus que, Madame y mettant un peu du sien^ tout ne s'arrange. » Du côté de Modène il y avait de bien plus grandes difficultés (2). On y avait vu avec regret sans doute cette escapade, mais sans le savoir la princesse rencontrait un puissant fidlié dans le vieux duc, qui, parfaitement au courant des projets du jeune ménage, loin de les contrecarrer, avait feint de tout ignorer. La princesse en effet servait ses secrets desseins. Le duc , égoïste , défiant, étroit d'intelligence et de religion, livré à des favoris étrangers qui exploitaient le peuple en le ruinant, excité par Salvatico qui poursuivait son idée de vengeance , détestait son fils aîné. Il accueillait donc avec satisfaction le secours que lui offrait involontairement sa belle-fille, et il aurait applaudi à
(1 ) Même date.
(2) Salvatico notifie par une dépêche officielle au sénat de Venise Tétat de la princesse^ en ajoutant qu'elle avait exigé son renvoi^ soutenue en cela par Ghavigny, ce qui froissait vivement le duc. (20 mai.)
HADBMOISELLE DE VALOIS. 43
un procès scandaleux qui lui aurait donné beau jeu pour marier son cadet et lui assurer la couronne. Une autre cause bien plus g^rave de dissentiment se greffait par-dessus toutes ces intrig*ues. Déjà, dans une lettre du 31 octobre 1720, Golibeaux écrivait au Régnent ce passage sig^nificatif : « Il n'est permis au prince Frédéric de voir la princesse que dans les circonstances extraordinaires et inévitables. Toute la ville le sait. Cette précaution me paraît assez inutile et même injurieuse. » Buvat consacre un article assez long de son journal, sous la date du 3 février 1720, à un bruit déjà très-répandu à Paris, dont Madame parle sans aucun mystère : <( On assure que la princesse a déjà causé une jalousie extraordinaire entre le prince héréditaire, son époux, et le prince Jean-Frédéric-Clément, son frère, qui a deux ans de moins que l'aîné, et que Ton attribuoit à la vue du portrait de cette princesse, des beautés de laquelle les deux frères avoient été charmés, aussi bien que toutes les personnes de la cour de Modène qui eurent le plaisir de voir ce tableau qui la représentoit au naturel. On vouloit même que le cadet ne pût s'empêcher d'en témoigner ses sentiments et de publier partout que la princesse d'Orléans étoit la plus belle personne qui eût jamais paru en Italie et qui fût au monde, et qu'elle ne devoit pas manquer d'enlever tous les cœurs de ceux qui la voyoient ou la verroient, et qu'il ne pouvoit pas lui refuser le sien, quoiqu'il ne l'eût encore vue qu'en peinture, ce qui ayant été rapporté au prince
François, cela n'avoit pas manqué de lui faire naître une jalousie si grande, qu^il avoit persuadé le duc de Modène que, pour le bien de la paix, il falloit éloig^ner le prince Frédéric et l'obliger de se retirer à Rome, où il étoit depuis deux mois pour se désennuyer (1). » Nous avons vu que le duc amena cependant ses deux fils au-devant de mademoiselle de Valois ; mais l'impression qu'elle fit sur le prince Frédéric fut réelle : le passage de Colibeaux le prouve, et déjà, le 16 juillet 1720, Madame écrivait ; a Tout va bien encore à Modène, mais il n'est plus permis au joli beau-frère de faire des petits soupers avec sa belle-sœur. Son mari est trèsamoureux d'elle. Elle lui a cependant déclaré qu'il ne falloit pas qu'un mari fût amoureux de sa femme, que cela donneroitun ridicule en France. »
Mais à Versailles on ne voulait pas admettre un instant la pensée du retour de mademoiselle de Valois. Le chroniqueur Marais écrit positivement : « Madame la duchesse d'Orléans ne veut pas revoir sa fille dont elle se croyoit défaite (2) ; » et Buvat as* sure que « les fugitifs ne sortiroient pas d'Italie (3).»
(1) Madame ne parle pas cependant aussi favorablement de la beauté de sa petite-fille. « Elle est moins bien que sa sœur de Chelles. Elle est belle sans agréments; n'a pas l'air jeune non plus. Elle est brune, a de très-beaux yeux, mais le nez est un peu grand. » (6 octobre i7i 9.) « Notre duchesse de Hanovre m'écrit que le prince de Modène est extrêmement amoureux du portrait de M^'^de Valois. Je la trouve plus belle qu'agréable. Elle a de très-beaux yeux, une belle peau; elle est grande et bien faite; mais elle marche mal. d (5 décembre.)
(2) T. Il, 422.