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210 L£S FILLBS DU RÉGENT.
choyées à la cour. Nous la voyons en même temps montrer un constant intérêt pour ses enfants dans sa correspondance toujours aussi suivie avec la princesse Bénédicte; elle intervient également auprès d'elle pour obtenir, à force de sag^es conseils, qu'elle renonçât à des projets de procès contre son frère, au sujet de revenus qui ne pouvaient plus être payés, ce qui créait à la petite cour de Bologne les plus grands embarras (i). Mais ces difficultés n'étaient pas moins cruelles pour elle : « Je suis dans un grand pays, écrit-elle à sa belle-sœur, où l'on seroit oblig*é à faire de la dépense, et bien loin que l'on m'en promette assez et encore mal payée de ce que l'on me promet, et toujours menacée de ne le plus être; cependant je prends patience, estant le seul parti qui reste à la famille (2). » Ces paroles amères indiquent un ralentissement dans les bons rapports de la princesse avec la cour de Versailles. La question d'argent, qui joua durant toute sa vie un rôle si ficheux et si persistant, était encore la cause de cette nouvelle disgrâce. « La duchesse de Modène vit ici comme la plus simple particulière : elle est mal en cour ; elle est mal avec la nouvelle favorite : elle n'ose rien demander au roi. J'ai senti que je déplaisois, en représentant trop souvent ses besoins; elle demanda par mes conseils une pension comme princesse du sang,
(1) 24 septembre 4746. (Arth. de Modéne.)
(2) Ibid.
MADEMOISELLE DE VALOIS. 2il
elle lui fut refusée (1). » Elle ag'grava encore sa position en recherchcuit alors dans le jeu, auquel elle avait sag'ement renoncé, les ressources qui lui manquaient, et, au mois de janvier 1746, elle dut, après des pertes considérables éprouvées au lansquenet, cesser déjouer (2). Elle log*eait à cette époque à Versailles. Ayant été chang*ée d'appartement au printemps, elle s'en montra fort mécontente, « obtint une audience du roi (26 mars), et quelques jours après cependant elle fut installée dans le logement du duc d'Orléans qu'il venait de quitter, dans l'aile neuve du palais (3). La cause de sa disgrâce me semble indiquée par d'Arg^enson, qui nous dit que dans cette même année i 746, elle fit des propositions « qui furent fort mal reçues » , pour marier une de ses filles au dauphin (4). « Si ces princesses se fussent trouvées à Paris, si elles avoient été connues par leur figure et par leur caractère, dont on dit beaucoup de bien, peutrêtre en eût-il été question, dans les embarras où l'on s'est trouvé sur le choix, dans la juste impatience où l'on étoit de remarier l'héritier unique de la couronne ; mais il n'étoit plus temps de les faire venir de Venise depuis la mort de madame ladauphine; c'eût été afficher une prétention qui devoit plutôt manquer
(1) Mémoires d'Argcnson^ V, 4.
(2) Luynes.
(3) Ibid.
(4) Mém,, V, 3. Lea détails malheureusement se trouvent dans la partie de ces mémoires qui manque.
que réussir. Il en fut cependant question entre M. et M"* de Modène; j'en vis les lettres; je ne pus la désespérer ni la flatter sur ces idées^: on sema le bruit de ce mariag>e par malice pure et pour en décrier à la cour jusqu'à la pensée. J'ai peu vu de princesses, ajoute d'Arg^nson, qui montre ainsi clairement l'attachement qu'il portait à Charlotte d'Orléans, aussi malheureuse et plus patiente que madame de Modène, et sa vertu n'étoit pas encore appuyée des secours de la reli^on quand je la voyois. » On comprend dès lors l'amertume avec laquelle la princesse assista à l'arrivée de la nouvelle dauphine : «Je suis dans l'ag'itation, dit-elle à sa belle-sœur, en pensant à l'horrible fatigpue du jour de sa rencontre et de son mariagpe : vous ne me reconnoîtriez plus; je déteste présentement les fêtes et le ^and monde, et ma paresse est au moins triplée de ce que vous l'avez vue. Je crains que le chag*rin des mauvais succès en Italie n'y contribue pas peu. » Et elle ajoute : « Je vous ai fait trop enrager sur un certain départ, pour ne vous pas mander que j'espère en être peu éloig^née, car, depuis huit mois, j'ai beaucoup de dérang>ements (1). » C'était certes un bien nouveau lang*ag*e dans la bouche de Charlotte d'Orléans, que lui entendre parler de quitter volontiers Paris. Elle resta cependant encore, et Luynes mentionne sa présence à toutes les fêtes de la cour durant l'année 1747, aux comédies, aux bal-
(1) De Parié, 6 février 1747. {Arch. de Afod.)
lets, dans les petits cabinets : elle assiste le 15 mars aux Fêtes de F Hymen et de f Amour ^ où les invités étaient si nombreux, qu'elle s'était « assise presque sur les gpenoux de la reine (1) ». Elle suivit la coup à Fontainebleau à l'automne, et au mois de décembre elle rejoig^nit à Rambouillet son gendre et sa fille, pour l'anniversaire de la mort du comte de Toulouse. L'hiver suivant, nous la voyons sans cesse avec la reine à la comédie, au sermon, souvent dans son carrosse. Dans le courant de 1747, le roi accorda la riche abbaye d'Anchin à Benoist- Philippe, second fils de M. de Modène (2); mais il n'accueillit pas les propositions du duc de conclure avec lui une alliance perpétuelle, avec concession d'un subside et promesse de lui donner le Guastalla et le Mantouan jusqu'au Pô (3).
a Les conférences pour la paix vont s'ouvrir à Aix-la-Chapelle, écrit madame de Modène à sa belle-sœur, le 8 octobre; il n'y a pas jusqu'à cette heure grande apparence qu'elle réussisse prompte-
(1) Luynes. Il raconte que> le 5 noTembre i746, en revenant à Fontainebleau la nuit dans un carrosse noir^ on essieu se cassa entre Chailly et Fontainebleau^ et la Toiture versa rudement. La duchesse fut blessée à la tête et assez fortement au bras. Mademoiselle de Sens passa à côté sans s'arrêter, prétendant après n'avoir rien vu; et cependant M"^* de Modène affirma lui avoir dépéché un de ses gens pour lui demander secours : « Elle dit fort sagement que c'étoit apparemment la faute de celui qu'elle avoit envoyé, v M*"" de Bouzols et de Fitz-Jamcs passèrent peu après et recueillirent la pauvre princesse.
(2) Le 4 juin.
(3) Lettre du 25 juillet. (Aff. étrang.)
ment (1).» La princesse laissait ainsi voirie peu d'espérance qu'elle concevait à ce moment, décisif cependant pour Tavenir de sa couronne.
Sa position était cruellement ag^gravée par la conduite du nouveau roi d'Espag^ne envers son mari. Nous avons vu comment, en 1746, ce dernier dut se retirer en Provence, en quittant un commandement qu'il n'exerçait plus que nominalement. La cour de Madrid en profita pour retrancher au duc une partie notable de ses appointements : elle refusa également de continuer à payer la solde et l'entretien des deux régiments formant la brigade modénaise, lesquels, après avoir été marchandés par Louis XV, furent enfin achetés par le roi de Naples. François d'Esté observa néanmoins la conduite la plus louable : il demeura fidèle à ceux qui se conduisaient aussi froidement envers lui ; il cachait son désespoir, dit d'Argenson, et ne donnait que de bons conseils et d'utiles renseignements; il en fut cependant réduit à vendre au roi de Pologne sa magnifique galerie de tableaux, pour se procurer des ressources indispensables, quand l'impératrice l'eut dépouillé de ses derniers biens, en saisissant un riche domaine qu'il possédait dans les États ro-
(1) Cette lettre est remplie d'affectueux détails pour ses filles : il avait été question de les enleyer à leurs tantes Bénédicte et Amélie^ etM™« de Modène se félicite de ce 'que son mari a suivi ses conseils. « Je tous remercie l'une et l'autre des détails que tous me donnez et de toute l'amitié que TOUS me marquez et à mes filles^ et je tous assure que la très tendre que j'ai pour tous ainsi que pour mes filles^ que je tous prie d'en assurer^ durera autant que ma Tie. »
MADEMOISELLE DE VALOIS. 2i5
mains : a La violence a fait le droit, et le pape n'a pu empêcher que la cour impériale n'ait prétexté son souverain domaine en Italie pour saisir ces terres et s en approprier désormais la jouissance (1). )>
Les souverains fug^itifs et dépouillés ne purent se taire à ce dernier coup : « ils manquoient alors précisément du nécessaire (:2), » et quand ils formulaient leurs plaintes à Versailles, on les traitait d'alliés de l'Espagne, et à l'Ëscurial d'alliés de la France (3). La duchesse essaya de négocier, en proposant un moyen de l'indemniser, sans que cela fût onéreux à aucune de ces deux puissances : il se serait agi de lui attribuer le revenu des terres appartenant aux Flamands demeurés au service de l'Empire (4). Cette demande n'avait rien que de très-acceptable, à une époque ou il était d'usage d'accorder de semblables représailles à ceux qui subissaient chez l'ennemi la confiscation de leurs patrimoines à cause de leur attachement au service du roi. D'Argenson nous apprend qu'il « rapporta et sollicita cette demande qu'on lui parut d'abord disposé à accueillir, sinon à titre de souverain, du moins à titre de généralissime, » et qui lui paraissait
(\) D'Argenson.
(2) Ibid.
(3) Ibid. « M. et M™« de Modène manquoient précisément du nécessaire : on s'en est excusé en France en disant qu'ils ne sont que les alliés de l'Espagne, et en Espagne qu'ils sont plus François qu'Espagnols : ils n'ont été produits sur la scène que par Fleury, mais ils ont tergiversé sur leur alliance. 9
(4) Dépèche du 45 novembre 1740. (Arc/i. des Aff. ^fr.)
2i6 LES FILLES DU RÉGENT,
parfaitement justifiée; mais elle échoua par Finfluence occulte de g^ens intéressés à l'arrêter; d'Arg^enson nous le déclare clairement : «On s'est piqué de certains ménag*ements déplacés, suivant lesquels on n'a point encore procédé à ces saisies de notre côté ; enfin on a publié quelques lettres avocatoires qui n'ont pas encore eu leur effet; j'y ai senti de la résistance et une main invisible qui arrêtoit l'opération, ainsi que bien d'autres également justes. Le département de la g'uerreadministrant les provinces de la Flandre conquise, les fermiers royaux s'accommodent de tout et rendent peu au trésor royal. » La paix d'Aix-la-Chapelle survint heureusement pour trancher une situation intolérable, pénible pour le duc de Modène, et peu honorable pour la France, il faut le reconnaître. Il obtint la restitution de ses États , mais sans aucune indemnité à l'égurd de tous les dommag^es que son pays avait soufferts, et nous eûmes bientôt à nous en repentir (i). Au lieu d'avoir ménagé un prince qui avait témoig>né une constance rare en ce temps, plus rare en Italie que partout ailleurs, on le laissa dans un abandon aussi peu dig*ne que maladroit: on ne sut même, ni à Madrid, ni à Versailles, se prévaloir d'une restauration aussi juste ; on ne nég*lig*ea rien en un mot pour dég^oûter François d'Esté de notre alliance qui ne
(i) « Le soulèTement de Gènes semble avoir été son salut: on n*aura rîen à donner à la paix générale pour racheter Génes^ il ne restera que Modène à rétablir sous la domination de son souyerain. » (D'Argenson,
lui avait procuré que des ennuis, des tracas et des humiliations, à lui avide avant tout de ménagements et de considération.
Le 7 mai, le cabinet de Versailles communiqua au plénipotentiaire du duc de Modène les articles du préliminaire le concernant dans le traité, avec le conseil « d'y accéder d'urg^ence sans aucune observation » (1). Le duc vint alors à Paris, comme nous rapprend sa femme, dans cette lettre à la princesse Bénédicte, qui résume très-raisonnablement ses impressions:
c( A Paria, ce 19 may i748.
« Je profite de tous les momens que je me trouve, ma chère cog*nate, pour vous donner de mes nouvelles ; je ne me suis pas pressée de vous mander la paix, parce que jusqu'à cette heure elle n'est pas come nous la désirions : on fait espérer de réparer nos pertes; je le souhaite plus que je ne l'espère. Monsieur, qui estoit venu pour quinze jours ici , y fera, je crois, un long* séjour, quoiqu'il trouve Paris fort triste, en comparaison de ce qu'il l'avoit laissé, et ne laisse pas de s'y plaire ; pour moy, je suis trèsafHigée du grand prieur qui est à l'extrémité, et comme c'est de la poitrine, il n'y a pas d'espérance ; heureusement pour lui, il y a un an qu'il est dans la haute dévotion ; tous les François, les Ang*lois et
(I) Aff. étrang.
les HoUandois sont charmés de la paix ; il n'en est pas ainsi des princes italiens, ni, je crois, de la reine de Hongprie, mais il faut se remettre à la volonté de Dieu, et oublier toutes vues d'ambition; mille tendres complimens à madame Amélie , et soyez bien persuadée, ma chère cog^nate, que tant que je vivrai, je vous aimerai de tout mon cœur (1). »
Le prince arriva le 20 : « Il a été très-bien reçu du roi , écrit encore la duchesse à sa belle-sœur ; le siég^e de Maestricht donné de très-grandes espérances pour la paix : quelques impatiences que j'aye de la voir faite, je voudrois que nous eussions pied en Italie , afin qu'elle fût plus avantag*euse pour le roi, et par conséquent pour nous (2).» François d'Esté demeura à Paris, comme sa femmfe le prévoyait : nous le voyons remercier , au mois d'octobre, Maurepas, en reconnaissant que l'article le concernant dans le traité « étoit à peu près tel que je le pou vois attendre dans la sorte d'arrang^ement qu'on a donné aux affaires g*énérales (3) ». On y réservait en effet la réclamation relative au Guastalla, en mentionnant «qu'il seroit rendu justice » à ce sujet au duc.
Vers la fin de l'année, Charlotte d'Orléans forma pour ses filles des projets de mariag*e, sur lesquels
(i) Arch. deModéne.
(2) Du 22 mai. Ibid.
(3) Du 3 octobre. (Aff. étr.)
nous n'avons pu recueillir aucun renseig*nement précis. Elle demanda leurs portraits à sa belle-sœur, en lui recommandant « de ne pas leur laisser imaginer de motifs dans ce désir (1) », ce qui ne Fempécha pas de lui dire quelques jours après qu'elle désirerait « qu'ils fussent un peu flattés (2) » .
Le prince, cependant, peu satisfait au fond de se voir si mal récompensé de huit années de services dévoués et d'épreuves sans nombre, cherchait à se ménager d'autres appuis. Il commença par se rendre à la fin de 1 748 à Londres , où il fut reçu avec grande distinction par le roi, qui se faisait honneur d'appartenir à la maison d'Esté (3). Georges III l'admit dans son intimité la plus particulière, et témoigna un grand goût pour lui. La mort de la duchesse d'Orléans rappela son gendre à Paris, au mois de janvier 1749, mais il y conserva cette fois l'incognito comme comte de Saint-Félix. Il eut cependant à débattre vivement pour ses intérêts, à cause de la lenteur de l'Autriche à restituer tous les Etats de Modène, et à consentir à y substituer pour certaines parties des équivalents (4). Le comte de Broglie nous apprend que le duc se montra très-entiché alors de sa
(1) Du 4 noTembre. [Arch, de Mod.) Cette lettre nous prouTe qu'alors les rapports deTM™* de Modène ayec sa mère étaient redevenus trèsbons. « Ma mère est assez incommodée, mais sans danger. Dieu merci, au moins pour le moment présent. »
(2) Du 2 décembre. Ibid.
(3) Les maisons d'Esté et de Brunswick ont une origine commune. '
(4) Février 1746. (Aff. étr.)
réception à la cour de Windsor : « Il témoigna un désir très- vif d'éprouver à la cour des agréments du même genre. Soit ignorance, soit négligence ou légèreté, le ministère d'alors ne vit ou ne voulut pas voir à quoi cela pourroit être bon, et le duc partit mécontent (1). » Il passa tout le temps de son séjour à Marly, ressentant vivement l'abandon dans lequel on le laissait, quand il eût été si facile avec quelques prévenances de s'attacher un prince qui montrait assez clairement des dispositions à demeurer dévoué à la France. Le 22 mai, il demanda la permission d'aller passer une quinzaine de jours en Angleterre, annonçant son intention formelle de revenir à Paris (2). Mais il changea d'opinion à Londres, où l'on ne négligea rien pour le détacher de notre alliance, et, au lieu de regagner l'Italie par la France, il écrivit simplement que, pour abréger son voyage, il se rendait directement à Venise par Francfort. « Quant à la duchesse, ajoutait-il, elle pourra passer encore quelques mois à Paris, en attendant les arrangements nécessités chez moi par les circonstances, et ensuite elle viendra immédiatement me joindre comme il est convenu avec moi et comme il est parlé, par la permission que le roi a accordée de venir en France pendant la guerre (3). » Le roi acquiesça purement et simplement à ces ar-
{{) Correspondance secrète de Louis XV, par M. Boutaric^ II.
(2) Luynes.
(3) Lettre du 20 juin. (Aff. éir,)
HAOEHOISELLE DE VALOIS. 3ii
rang*ements(26juia) (1). Au mois d'octobre, Louis XV se souvint cependant de la position pécuniaire assez embarrassée de François d'Esté, et il fît assurer le payement de ce qui lui était dû à Vienne (2) : la duchesse s'empressa de le lui annoncer, et son mari aussitôt, de Sassuolo, où il venait de rentrer , écrivit au roi pour le remercier avec une effusion véritablement exagérée : « Je n'ai pas de termes valables pour prouver à V. M. l'étendue de ma reconnaissance (3). D
La situation de Modène aurait dû attirer l'attention de TEspag^ne aussi bien que celle de la France. Le fils de François d'Esté avait épousé, comme nous l'avons vu, Marie-Thérèse Gibo Malaspina, héritière des souverainetés de Massa et de Garrara, et l'ensemble de ces petits États présentait une importance qui n'aurait pas dû échapper aux politiques de Versailles et d'Aranjuez. Le duc de Modène, par la lenteur qu'il avait mise à rentrer dans ses Elats qui lui étaient officiellement restitués depuis le milieu de Tannée 1748, par ses voyag^es en Angleterre et sur le continent, ne dissimulait pas son désir de s'assurer une alliance qui lui permît d'envisager l'avenir avec plus de sécurité. Après un séjour à Gologne, d'autres à Francfort et à Vienne, il arriva le 31 août à Venise, où il retrouva ses enfants.
(1) Ibid.
(2) Du 1 \ octobre. làid.
(3) Du 2 novembre. Ibid.
222 LES F1LI.BS DU EÉGENT.
Le 28 septembre 1745, enfin, iUit sa rentrée dans ses États, après sept années d'absence. Quelques hommes politiques essayèrent alors de faire comprendre au cabinet de Versailles l'intérêt qu'il y aurait pour lui à s'attacher solidement la maison d'Esté. Le comte de Broglie nous fournit à ce sujet des détails assez complets pour prouver qu'il était un de ces esprits clairvoyants, sinon le promoteur même du projet. Il s'ag^issait de profiter des circonstances qu'il n'hésitait point à qualifier de « providentielles ». Le prince héréditaire de Modène eut, en 1750, une fille; en 1751, un fils naquit à l'héritier du duché de Parme et de Plaisance : on proposait donc de fiancer ces deux enfants, « pour lesquels tout sembloit annoncer que le ciel même les avoit formés Fun pour l'autre. » La réunion de ces divers petits Etats eût effectivement composé un ensemble homogène d'une réelle importance, en établissant la maison de Bourbon sur un pied relativement respectable en Italie, et, une nouvelle guerre échéant, en offrant aux gouvernements de France et d'Espagne un point d'appui sérieux. Ni l'un ni l'autre ne se soucièrent de le comprendre. L'Espagne était alors dirigée par une reine qui, Portugaise par son père, Autrichienne par sa mère et Anglaise d'inclination, détourna l'attention d'un plan qui aurait servi évidemment à grandir l'influence de la maison de Bourbon qu'elle haïssait» « Le ministère de France, d'un autre côté, remarque Broglie, parut là-dessus tout de glace* » En
Autriche, au contraire, on avait compris l'avantage que les alliés de la veille repoussaient si maladroitement. Bien renseigné, encore mieux servi par les hommes auxquels le gouvernement de la Lombardie était confié, FEmpereur fut tenu au courant des négociations, des dégoûts et des froissements de François d'Esté. Le comte Ghristiani de Ravaran , chancelier de Milan, saisit une occasion futile de se rendre à Modène pour y discuter quelques intérêts très-secondaires, mais en réalité pour flatter le duc dès les débuts de sa restauration, par une démarche d'éclat. L'habile chancelier sut traîner en longueur les pourparlers, de manière à* pouvoir revenir plusieurs fois à Modène. Au bout de peu de temps, il connut le caractère du duc jusque dans ses derniers replis : il découvrit que sa prétention était de figurer au nombre des puissances belligérantes, d'avoir des troupes relativement considérables sur pied, de fortifier ses villes, et en un mot de se rendre assez important pour qu'on fût obligé de compter avec lui. Ces prétention3 l'entraînaient à des dépenses absolument disproportionnées avec ses ressources, et le forcèrent nécessairement à augmenter d'une façon arbitraire les impôts perçus sur une popula^^ tion restreinte et d'ailleurs épuisée par une longue occupation ennemie. Ces exigences amenèrent même promptement une révolte à laquelle s'asso^ cia la milice modénaise, et qui ne fut réprimée que par l'énergique vigueur d'un régiment de troupes étrangères. Le duc recourut alors à de se-
vères exemples, ce qui acheva de lui aliéner une partie de ses sujets (!)•
François d'Esté restauré, mais inquiet sur son avenir, n*eut plus qu'une pensée : trouver une puissance voisine et assez forte pour le soutenir; c'est ce qui amena la conclusion, le 11 mai 1753, d'un premier traité avec TAutriche (2), en cas d'une nouvelle insurrection. Son ministre, aussi impopulaire que son maître, partag'eait ses désirs et ses craintes, et déjà il avait été adroitement pressenti par le comte Chris tiani. Le duc de Modène fut donc amené sans peine à n'attendre son salut que de l'Autriche. Sûp de ce côté, le chancelier de Milan partit pour Vienne, exposa la situation à sa cour, développa son plan, fut approuvé, loué, comblé de témoignages flatteurs, et repartit pour la Lombardie avec carte blanche. Il accourut à Modène et ouvrit cette fois carrément la campagne. Il demandait la main de la princesse Béatrix, héritière des duchés, pour l'archiduc Léopold, en offrant à François d'Esté, avec le titre d'archiduc, le commandement d'un régiment à son nom , un traitement considérable , et l'exercice du gouvernement général de la Lombardie (3) jusqu'à la majorité de son g-endre, auquel cette dignité était dévolue. Le duc, fort ennuyé de sa résidence à Parme, nous dit le comte
(\) Broglie.
(2) Arch. des Aff. étr.
(3} L'archiduc Léopold étant de\enu grand-duc de Toscane^ Tarchiduc Ferdinand avait pris sa place.
de Broglie, peu flatté de n'avoir à cotnmander que cinq ou six mille hommes, tant troupes rég^ulières que milices, saisit avidement Toccasion d'aller briller à Milan sur un plus grand théâtre, et d'y jouer le rôle d'un gouverneur général, car l'autorité appartint toujours en fait à rhed)ile chancelier (septembre 1755) (!)•
François d^Ëste fit cependant une dernière tentative auprès de la France. Son ministre, le comte Manzoni, fut chargé de déclarer par une note officielle au cabinet de Versailles, « que S. A. étoit absolument libre de tout engagement, et qu'elle ne s'est encore voulu prêter à aucune des insinuations qui lui ont été faites. » Il oflrait de conclure un traité pour l'exécution scrupuleuse de la paix d'Aix-la-Chapelle, et réclamait un subside capable de lui permettre d'entretenir son armée, qui comprenait alors cinq régiments* d'infanterie, trois compagnies d'artillerie, un régiment étranger, deux escadrons de gardes, un régiment de dragons; elle était forte de 4,830 hommes, avec 150 canons, et une galiote armée sur le Pô (2).
Il ne paraît même pas qu'on ait répondu à ces ouvertures : le prince s'engagea donc avec l'Autriche et d'un trait de plume l'influence allemande remplaça dans la péninsule l'influence qu'aurait pu y exercer si facilement la maison de Bourbon. Nous
(1) Arch. des Aff. étr.
(2) Septembre 1755. Ibid.
en avons vu de nos jours les déplorables conséquences, et nous savons qu'elles pèseront sur la politique européenne jusqu'au jour où la justice aura cessé d'être foulée aux pieds par la force au-delà des Alpes. C'était un grave échec pour notre politique, et le comte de Brog^lie l'a nettement précisé dans ce court résumé : « La France peut et doit regarder cette position comme son propre ouvrage. Elle l'avoit commencée par sa négligence et son indifférence sur un sujet aussi intéressant. Elle y a mis la dernière main par ses négociations avec la cour de Vienne, nommément par l'article XX du traité du 30 décembre 1758, et par sa complaisance à tenir plus encore qu'elle n'avoit promis, » c'est-à-dire en faisant ou laissant étendre l'investiture éventuelle des duchés aux héritiers collatéraux de Tarchiduc (1).
Mais il est temps 'de revenir à la duchesse de Modène, qui résista autant qu'elle put aux ordres réitérés dp son mari de venir le rejoindre quand il fut rentré à Modène (2). Et cependant sa position
(1) Villefond^ résident de France à Parme^ écrivait cependant encore le 7 février 1756 : a M. le duc de Modène^ malgré ses engagements avec les cours de Vienne et de Londres^ n*en a pas moins le cœur français^ et Ton peut se promettre de le ramener à notre alliance. (A/f. étrang,) »
(2) Voici ce qu'elle écrivait à sa belle-sœur au sujet de sa rentrée à Modène : les expressions y sont assez claires pour faire apprécier à quel point les l'elations étaient tendues entre les deux époux : « Enfin vous voilà à Modène^ je m'en réjouis^ ma chère cognate : on dit cependant que Venise vous a coûté des larmes pour le moins autant qu'à la princesse Elisabeth son couvent : je vous avoue que j*ay du regret que l'on l'en ait retirée : elle est d'un âge trop disproportionné des autres pour pouvoir vi-
à Paris n'était point des plus ag^réables ; mais il y avait longtemps qu'elle avait fait bon marché des avanies et des duretés, pourvu qu'elle pût rester en France.
Un sing^ulier incident se place ici dans sa vie : au mois d'août 1748, le bruit se répandit à la cour que son fils venait de débarquer à la Martinique pour en prendre possession au nom de son père^ auquel le roi cédait cette île comme dédommag'ement. Un jeune homme en effet, et Louis XV tout le premier le raconta lui-même à Versailles (1), était arrivé à la Martinique, et s'étant aperçu que plusieurs officiers de la g^arnison avaient paru frappés de sa ressemblance avec la duchesse de Modène, il ne lui
fallut qu'un instant pour combiner tout un plan d'aventures : il raconta que les nécessités imposées par les traités ayant contraint son père à abandonner ses États pour augmenter ceux accordés à l'infant don Philippe , il avait été convenu que la Martinique lui serait donnée en échange à titre de souveraineté, et que c'était en vertu de cet arrangement qu'il venait prendre possession de l'île au nom du duc. L'agrément de ses manières, sa politesse,
vreavec elles et l'on prétend qu'elle estoit élevée à merveille: malgré votre adversioQ pour le couTent^sy TOUstrouTiez quelques bons momenspour le faire sentir au duc, tous rendriez un grand senrice à la petite fille et par conséquent à moy : je ne luy en écris point parce que les lettres ar* rivent quand elles peuvent et quelquefois mal à propos : adieu^ ma chère cognate^ je tous embrasse et aime de tout mon cœur. » (1«^ septembre.) {Arch, de Modène.) (1) Luynes, IX» 80 et 121.
sa distinction, donnèrent pleine créance à cette déclaration, et amenèrent autour du jeune aventurier beaucoup d'amis ; dans l'île, on désira bientôt que cette nouvelle fût vraie, et l'on s'y réjouissait de former un État indépendant. Le chevalier de Gaylus, gouverneur de la Martinique, ne savait quelle contenance observer, n'ayant trouvé dans l'attitude et la parole du prétendu prince aucun embarras^ aucune contradiction. Il racontait qu'il était assez froidement avec sa mère, mais qu'il espérait que sa bonne conduite dans son voyage dissiperait ce nuage. Enfin il lui écrivit une lettre, dont il chargea gravement un officier en partance pour la France. « Cet officier, dit Luynes en arrivant, étoit pleinement convaincu de la vérité du prétendu prince, et croyoit qu'on se moquoit de lui, quand on lui disoit que ce prince étoit un imposteur. Il faut que cette affaire ait fait beaucoup de chemin , car le roi a dit que cette illusion étoit plus sérieuse qu'on ne l'avoit cru d'abord. » Aux Antilles, on n'avait aucun doute : « Il y a dix-neuf jouriï', écrivait le 2 juillet le supérieur des Dominicains de Fort-Royal, que nous avons l'honneur d'avoir ici Monseigneur le prince de Modène et toute sa suite; nous avons cru ne devoir rien épargner pour le bien traiter. » Il était en effet installé dans le couvent ; il honora ainsi les Jésuites de sa présence, toujours sans rien se refuser, jusqu'au lO^août. L'opinion la plus accréditée à Versailles était que cet aventurier devait être un agent des Anglais, chargé.
avant qu'il fût question de traité, de faire révolter la Martinique. Il y joua jusqu'au bout merveilleusement son rôle, se faisant chaque jour de nouveaux partisans, écrivant sans se troubler à la duchesse d'Orléans, à M. et à M"** de Modène, au duc de Penthièvre; il sut se faire prêter de Targ-ent de tous les côtés : le receveur même du duc de Penthièvre dans cette colonie lui avança, tant était parfaitement établie la confiance qu'il avait su inspirer, 30,000 livres de sa propre fortune ; et le pré tendu prince ayant demandé davantag^e, Thonnête receveur crut faire sa cour à son maître en entamant les fonds de celui-ci en faveur de son prétendu beau-frère; bien plus, ayant 5 à 600,000 livres à envoyer au duc de Penthièvre, qu'il n'avait pu lui adresser faute de moyen sûr, il eut l'ingénieuse pensée de les remettre à cet adroit aventurier, pensant ne pouvoir de longtemps trouver une occasion plus favorable (1). L'aventure ne pouvait cependant se prolonger, et le faux prince, après avoir fait ample provision de piastres, s'embarqua, en annonçant son prochain retour, cette fois avec son père et sa mère. Infatué de ses succès, la tête véritablement tournée, il imagina de venir débarquer en Espagne avec une suite de cent personnes et en conservant son titre. Il fut presque immédiatement arrêté à Séville, où il avait bravement exigé du
(4) Luynes.
230 LES FILLES DU r£GBNT«
gouverneur une g'arde d'honneur (1). Il parvint à s'échapper et à se sauver dans Tég'lise des Dominicains, asile inviolable; on entoura alors l'édifice de sentinelles, et il futoblig'é de se rendre (2). On sut alors enfin le mol de Ténig^me : c'était un valet ' d'un des gardes du corps du roi qui avait quitté son maître, en lui volant une somme assez importante, et était venu à Poitiers, où il avait acheté une g-arderobe de gentilhomme. Sa ressemblance avec la duchesse de Modène, qu'il avait entendu constater souvent, lui inspira le projet insensé qu'il réalisa. Il se rendit à Marseille, y fit faire un cachet et un sceau aux armes de Modène, et s'embarqua sur le premier navire en partance pour une de nos colonies ; le hasard décida pour la Martinique. Il paraît qu'en y débarquant, il donna les deux derniers louis qui lui restaient à la première personne qui le servit (3). ^ Cette générosité, ajoute M. de Luynes, établit sa réputation, et tout le monde s'empressa à lui offrir de l'argent (4). »
(1) Lettre du duc de Béthune à H"^* de Luynes^ du 8 noTembre 1741.
(2) Luynes ne donne aucun détail sur la fin de cet aventurier.
(3) Luynes indique que ces détails sont pris dans un rapport du lieutenant de police Berryer, remis par Maurepas au roi.
(4) C'est également à cette époque que se place un fait assez plaisant, recueilli par Collé dans ses mémoires : « A la grande comédie de cette année (1748) chez les Pères, Crébillon père dit que M"^* de Modène qui y étoit, voyant de petits écoliers qui avoient dansé et qui rioient beaucoup, dit au P. de La Tour ; — Les pauvres enfants me font peine, je vais leur envoyer des rafraîchissements. — Vous avez trop de bonté, Madame, nos pères sont \k qui leur en donneront par derrière le théâtre, mais il oublia ces mots. »
MADEMOISELLE DE TALOIS. 231
Quand la duchesse d'Orléans mourut, elle ne voulut point paraître avoir complètement oublié sa fille ; elle lui lég*ua quelques pierreries, un livre contenant les miniatures du roi Louis XIV et de sa famille et une pension viagfère de 20,000 livres. Cette modeste libéralité servit peut-être de prétexte à Louis XV pour ne la faire hériter d'aucune des pensions dont jouissait sa mère, lesquelles échurent, pour la plus g*rande partie, à madame Infante, la fille du roi, tout nouvellement investie de la souveraineté de Parme. « Ah ! que madame de Modène, s'écrie. d*Argenson, qui lui resta toujours fidèlement attaché , mériteroit bien mieux des pensions de madame sa mère, pauvre comme elle est par son mariage, et appauvrie encore pour avoir livré son mari à notre parti (1) ! »
Au mois de septembre 1751, elle apprit la mort de son second fils, enlevé assez rapidement par la petite vérole (2). Son mari saisit ce prétexte pour faire renouveler ses instances au sujet du retour à Modène ; mais Charlotte d'Orléans voulait de moins en moins en entendre parler ; elle se prétendit malade : « C'est une défaite, » écrivait M. de Saint- Contest, en eng'ag*eant le duc à envoyer un médecin pour constater l'état de sa femme (3).
(1) Tome V, p. 386.
(2) 25 septembre, 6 novembre 1751. (Arc/i. des Af. étr,)
(3) Du 19 juillet 1752. Ibid. M. de Barberie de Saint-Contest était, depuis le 11 septembre 1751^ secrétaire d'État des affaires étrangères: il mourut en fonctions le 24 juillet 1754.
232 LES FILLES DU JliGENT.
Madcune de Modène demeura cependant à Paris. Elle aimait mieux encore y rester, quoique peu respectée, et peu en étal de faire figure, plutôt que de revenir à Modène, où son mari la mandait de plus en plus impérativement. Nous la voyons cependant ne pas se tenir inactive, et vouloir au contraire occuper sa place à la cour. Une petite révolution d'intérieur le prouva bientôt. Au mois de juillet 1753, le roi avait accordé aux chefs des branches de Rohan et de Soubise le rang de princes étrangers. A cette nouvelle, les princes du sang éclatèrent en récriminations^ et madame de Modène s'empressa de se faire remarquer, en se mettant à la tête des mécontents. Elle partit pour Villers-Gotterets, « afin de mettre le feu sous le ventre, » dit d'Argenson, « à son frère; elle entretient Tanimosité de chacun des princes, » stimulant les uns comme le prince de Gonti qui se mêlait à regret de ces querelles; applaudissant aux plaintes des autres, se préoccupant médiocrement des plaisanteries de ceux qui expliquaient son extrême animation par le dépit qu'elle avait précédemment éprouvé à voir mademoiselle de Soubise épouser le prince de Gondé de préférence à sa fille Marie-Fortunée, pour letquelle elle avait cherché à airranger ce mariag*e(i). L'affaire, comme on sait, traîna longtemps, et le roi maintint sa décision. Mais il vit avec beaucoup de mécontentement le bruit fait par sa cousine : il ne l'aimait
(i)^Le mariage avait eu lieu le 3 mai précédent.
MADEHOISELUS DE VAIiOIS. 233
pas (1 )) la supportant seulement et ne laissant g'uère échapper roccasion de le lui prouver, D'Argenson lui-même, très-dévoué à la princesse, reg^rettait cet éclat : « Elle est femme fort active, dit-il, et qui va à ses fins par des moyens assez forts ; à ce jeu-ci, elle se fera peut-être chasser de France et renvoyer à son mari. » La duchesse de Modène ne savait plus assez observer cette prudente modération qu*elle venait cependant de garder pendant long»temps avec succès. C'est ainsi qu'après avoir été durant de long'ues années intimement liée avec mademoiselle de la Roche-sur- Yon, elle se brouilla irrévocablement avec elle pour la cause la moins motivée : l'intendant de mademoiselle de la Rochesur-Yon vola soixante-six actions d'une compagnie financière à la duchesse de Modène : la première de ces princesses offrit à la seconde de la rembourser; mais elle choisit pour faire son offre le moment où ces actions de 2,500 livres étaient tombées à 200. La duchesse, toujours à court d'argent, se récria, et demanda à être désintéressée sur les biens du voleur. Mademoiselle de ' la Roche-sur- Yon se froissa de la façon peu adroite en effet dont ces plaintes furent formulées ; on se brouilla, et la pauvre duchesse ne revit jamais un sol de cette malheureuse créance (2).
(1) « Depuis la mort de M"'* de Ghâteauroux, dit d'ArgensoD, dont elle étoit la grande amie,. il m'a paru qu'elle déplaisoit fort au Roi: je ne sais pourquoi. » (viii, 87.)
(2) Luynes.
Nous avons dit que le roi n'aimait pas madame de Modène, et nous ajouterons qu'il le lui témoignait souvent. Un soir (1), elle fit entrer à la comédie ses deux pages dans sa loge , ta reine étant dans la salle. Celle-ci le remarqua j mais ne se plaignit pas ; elle en parla le lendemain au roi, lequel chargea le duc de Richelieu, l'intermédiaire était au moins singulièrement choisi, de signifier à la princesse qu'elle eût à ne pas recommencer. Elle supportait tout cela avec une parfaite aisance, et malgré sa médiocre fortune, elle cherchait à faire toujours bonne contenance à la cour, où d'ailleurs elle figurait constamment à son rang. Pendant l'hiver et le printemps de 1753^ elle donna quelques soupers et eut plusieurs fois chez elle de grandes parties de cavagnols. Nous la voyons présider une table de ce jeu aux fêtes données à Saint- Gloud pour le roi de Pologne, au mois de septembre 1752. Le 30 avril i 754,. elle perdit sa fille la duchesse de Penthièvre, morte en couches, et elle eut à cette occasion la visite du roi et de toute la flaimille royale , qu'elle reçut, suivant l'usage, couchée dans son lit (20 mars). L'année suivante, elle parvint enfin à marier sa troisième fille, qui comptait déjà plus de vingt et un ans, au comte de la Marche, depuis prince de Gonti (25 novembre 1755). Mais déjà il semble qu'elle fût tombée dans une disgrâce complète.
|1) Luynes, (octobre 4745).
MADEKOISELLE DE VALOIS. 235
On sait à quel point la reine Marie Leckzinska était l'esclave de l'étiquette. Or il était d'usage que deux ou trois jours avant les départs pour Fontaibleau ou Compièg-ne, les dames invitées ou de Tintimité de la reine pussent venir à son jeu en robe de chambre, c'est-à-dire non décolletées. Au mois de juillet 1754, presque à la veille d'un de ces dépla* céments, bien que la duchesse de Modène fût résolue à rester à Versailles, elle voulut essayer de s'approprier le privilégie, en allèg'uant sa santé, de paraître aux cavagpnols dans ce costume. La reine répondit assez sèchement « que cela pourroit tirer à conséquence » , et que puisque la santé de la princesse ne lui permettait pas de s'habiller, elle ag*irait plus sag'ement en restant chez elle (1). Il semble que cette aig're réponse ait été le sig*nal de la disg^râce dont je parle. Depuis ce jour jusqu'au mois de mars 1757, c'est-à-dire pendant près de trois ans, Luynes,qui enregistrait les moindres actions de la princesse, ne prononce pas iine seule fois son nom , et nous savons cependant qu'elle ne quitta point Paris (2), Il faut même croire que son log'cment de Versailles lui fut retiré, car le noble chroniqueur constate qu'on donna à la duchesse l'appartement du prince de Gondé le 15 mars 1757,
(1) Luynes^ 23 juillet n5i.
(2) D'Argenson écrit à la date de janyier 1 756 : a La reine fait de mauvais tableaux, M™^' de Modène en fait de grands h l'huile, toute la cour peint et enlumine, Yollà Toccupatlon la plus à la mode aujourd'hui à la cour : M"* de Pompadour graye. » (ix, 187.)
et il mentionne sa présence au Te Deum chanté, en octobre suivant, pour célébrer la naissance du quatrième fils du dauphin (1).
Le duc de Modène, cependant, ne cessait de renouveler ses instances pour tâcher de décider sa femme à revenir auprès de lui. Le 2 octobre 1753, il en écrivit officiellement en ces termes à M. de Saint-Gontest :
« Je suis fâché, monsieur, d'être obligé de prier V. E. de renouveler de respectueuses représentations au roi au sujet du séjour de madame la du« chesse en France, ce qui devient désormais un établissement. Après toutes les demandes faites de ma part, il ne me reste qu'à attendre la décision de S. M. pour m'y soumettre, et pour fixer mon système sur un point aussi intéressant pour moi que je regttrde celui-ci (2). »
Le roi approuvait hautement cette insistance, et désirait vivement se débarrasser de la présence de sa cousine. Il le fit savoir au duc en réponse à cette lettre, mais en ajoutant que, comme Charlotte d'Orléans mettait toujours en avant le mauvais état de sa santé, il conviendrait d'envoyer un médecin pour constater la valeur de ses plaintes, et dans tous les cas pour l'accompagner (3j. Une lettre de la princesse à sa belle-sœur Bénédicte nous fournit
(1) Le comte d'Artois.
(2) Arch. des Aff. étr.
(3) Lettre de M. de Saint-Contest, 27 décembre 1753. Ibid.
MADBMOISELLE DE VALOIS. 237
de précieux renseignements sur sa situation avec son époux et ses enfants d'Italie ; on y verra qu'elles étaient plus froides que jamais, et que son fils même ne lui inspirait que des sentiments des moins tendres :
« A Vei*8ailles^ ce 7 avril i75o.
« Je pense tout come vous, ma chère cognate, sur le goût que M. le duc prend pour le séjour de Milan dont je n'ay jamais douté; mais j'avoue que je le voudrois plus occupé de ses enfans et de sa famille, même l'un ne seroit pas incompatible avec l'autre; l'on prétend que ce séjour n'a point plu à mon fils, et qu'il a été fort aise d'en revenir; il en use sy mal avec moy que j'aurois de la bonté de reste sy je m'intéressois à ce qui le regarde; mais bon sang ne peut mentir ; il n'en est pas de même de vous, ma chère cognate, et je voudrois vous sçavoir, ainsi que madame Amélie, aussi heureuse que vous méritez de Testre. Je vous embrasse l'une et l'autre et vous aime de tout mon cœur; faites milles amitiés de ma part, je vous prie, à la princesse et à mes filles; je viens d'être malade un mois entier, mais cela va mieux présentement; on commence à espérer qu'il n'y aura point de guerre cette année : Dieu le veuille. Coment gouvernezvous le prince de Darmstat (1)? »
(i) Arch» de Modem.
238 LES FILLES DU aiCUEIfT.
Charlotte d'Orléans quitta enfin la France en 1759. Nous ne possédons malheureusement aucun détail ni sur les causes qui la décidèrent à repasser les Alpes, mais qui durent tenir à sa situation financière, ni sur les circonstances qui accompagnèrent son départ de Paris et son arrivée à Modène. Nous sommes également pauvres en renseignements sur cette dernière partie de Texistence de la princesse. Il paraît qu'un ennui profond s'empara d'elle ; elle demeura le moins possible à Modène, où son mari vivait presque conjugalement avec la marquise Simonetti, veuve d'un des plus grands seigneurs du Milanais, âgée comme lui de soixante ans. La princesse voyagea presque continuellement en Italie, changeant de résidence le plus souvent possible. Dans les derniers temps de sa vie, elle revint à la pratique des devoirs religieux : longtemps ad moins indifférente ,elle s'y adonna avec l'ardeur qu'elle apportait à tout ce qu'elle faisait. D'Ârgenson, dont le témoignage n'est pas suspect , nous le certifie. Après nous avoir dit, comme nous l'avons mentionné plus haut, que la princesse était d'une grande indifférence à cet égard , il ajoute : « J'ai appris depuis qu'elle s'est jetée dans la religion (1). »
Elle tomba malade à Modène, et mourut au bout de peu de jours, le 19 janvier 1761, à huit heures et demie du matin, ayant jusqu'au dernier moment exprimé son suprême regret de ne pas terminer sa
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(i) TomeV, p. 5.
vie dans cette France qu'elle aimait tant, et où elle n'avait cependant jamais trouvé ni repos, ni considération, ni satisfaction d'aucune sorte.
L'année suivante, François d'Esté déclara son mariagpe avec la marquise Simonetti, et il acheva son règ^ne en se jetant de plus en plus dans les bras de TÂutriche, à laquelle ses descendants sont demeurés si fidèlement dévoués jusque dans ces derniers temps. Il mourut à Varèse, le 23 février 1780.