‹ Les filles du régent: la duchesse de Berry, la̕bbesse de Chelles, la princesse de Modène, la reine dE̕spagne, la princesse de Conti, Mademoiselle de BeaujolaisChapitre 35 sur 41 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Enfance de la princesse. — Même éducation que pour sa sœur. — Projet de mariage avec le prince de Piémont. — - Opposition de Madame. — Le mariage est conclu avec le prince des Asturies. — Départ de la princesse. — Son Toyage. — Ambassade de Saint-Simon. — Il obtient le coucher public. — Portrait de la princesse. — Maladie. — Ajournement des fêtes. — La princesse n'en veut pas. -^ Saint-Simon décide le roi à les donner. — Caractère de la princesse. — Singulière audience de congé de Saint*Simon, — Le père de Laubrussel. •— Ar» rivée de mademoiselle de Beaujolais. — Contrariété qu'en éprauve sa sœur. — Affection de son mari. — Réunion des deux époux. — Le roi veut abdiquer. — Impopularité de la princesse. — - Le P. Daubenton. — État de la cour. •- Mort du Régent

a La quatrième de mes petites-filles est une bonne enfant, mais fort laide et désag^réable. » Tel est le portrait que Madame traçait, le 31 mars 1718, de Louise-Elisabeth d'Orléans, mademoiselle de Montpensier, qui avait alors huit ans et trois mois. Elle avait été envoyée à l'abbaye de Saint-Paul, monastère bénédictin situé aux portes de Beauvais , et dirigée par Madeleine de Glermont d'Âmboise de Renel, mais elle en fut ramenée à Paris dès le 4 novembre 17 J 6) et le soir même^ le Rég'etit la conduisait à TOpéra atec sa sœur Valois (1). Oti voit qu'il s'obstinait

^Vlit

(i) Dangeau.

dans le même plan d'éducation pour ses filles, seulement il s'y prenait plus tôt pour celle-ci, puisqu'à cinq ans il la retirait du couvent, où elle aurait pu au moins apprendre quelque chose, et il la menait au théâtre. Du reste, il semble que pour tout il y ait eu précipitation dans les événements de sa vie. Dès 1718, il fut question sinon de la marier, au moins de la fiancer , dans un intérêt exclusivement politique. Le traitant Berthelot de Plenœuf (1) avait dû prendre prudemment la route de Tétrang*er devant les menaces de la chambre de j ustice dont il ne se souciait pas d'affronter les recherches. II passa à .Turin , et par Tintrig^ue acquit une certaine influence dans une cour dès cette époque peu scrupuleuse. Désireux de rentrer riche et honoré en France, il imagina de préparer le mariag*e de Tune des filles du Régent avec le prince de Piémont. Madame de Plenœuf, qui n'avait pas suivi son mari pour pouvoir s'occuper de ses intérêts à Paris, soumit ce projet à la duchesse d'Orléans, qui Tac* cueillit avec empressement : elle sut l'animer sur cette question, n'ignorant pas avec quelle ardeur la princesse cherchait à se débarrasser le plus promptement de ses filles. Bref, elle lui monta la tête et la décida à charger le duc de Saint-Simon de conduire cette négociation. Saint-Simon nous raconte que, malgré l'antipathie que lui inspirait Plenœuf, et surtout malgré l'inopportunité de cette

(1) Pèr« de la marquise de Prie.

démarche au point de vue politique, il ne crut pas pouvoir opposer un refus à la demande que lui adressa le Rég*ent lui-même en répondant à ses observations : a Mais, après tout , c'est un coup d'é* pée dans l'eau ; et quoique sans apparence , il est des choses bizarres qui réussissent quelquefois : ce ne sont que quelques lettres perdues qu'il nous en coûtera à tout hasard. » Le duc de Saint-Simon ajoute : « Je ne pus donc m'en défendre : » et il reçut un beau matin madame de Plenœuf^ « bien parée, bien polie, bien louang'euse, bien éloquente et bien pleine de son affaire, » qui fut immédiatement eng>ag^ée. Une nombreuse correspondance fut échangpée, sans que Saint-Simon vtt de réalité une ombre. Au bout de quelques mois, Dubois étant revenu d'Ang^leterre, le duc pria le Régnent de confier à l'adroit abbé la suite de ces nég>ociations ; ayant obtenu le consentenient du Palais-Royal : « Je le lui remis, et il convint avec moi que c'étoit une vision en la situation où en étoient les choses entre les deux princes. Aussi n'eut-elle point de suite , et je n'en entendis plus parler depuis. »

Saint-Simon omet d'indiquer celle dés filles dji régnent pour laquelle cette négociation fut entamée. Dangeau nomme mademoiselle de Valois. « On dit, écrit-il au mois d'août 1718, que l'ambassadeur du roi de Sicile, Provana, venu ici pour proposer la quadruple alliance, offrit aussi pour mademoiselle de Valois la main du prince de Piémont, v

Le soig^neux chroniqueur de la cour commet une erreur que la correspondance de Madame nous permet de relever sans discussion possible. Parlant de oé projet, dont elle nie Texistencè, la Palatine écrit le 18 septembre 1718 : « Elle n'a encore que neuf ans (1); vous voyez donc bien que, lors même que le mariage avec le prince de Piémont seroit décidé, il seroit forcément retardé de quelques an* nées. » Il s'agit donc bien de mademoiselle de Montpensier.

Madame, était tout à fait opposée à ce projet d'hymen; elle le dit très-nettement, comme toujours, car on ne peut jamais lui reprocher de dégxiiser sa pensée, a Ce mariage ne me feroit nul plaisir.; il auroit lieu contre la volonté de la reine de Sicile (2), que j'aime mieux que toutes mes petites'^fiUes , car j'aime cette vertueuse reine tout commQ si elle étoit ma propre fille, et je lui ai servi de mère, car elle n'avoit que six mois lors* que la sienne est morte. Aussi me regarde-t-elle comme sa mère , et a-t-elle en moi une confiance sans bornes. Je lui souhaité donc toute sorte de bonheur et l'exemption de tout chagrin. Or, le plus grand de tous, c'est de voir un fils unique se

(1) M"« de Montpensier était née le 1 i décembre i 709 : elle aTait bien neuf ans moins trois mois.

(2) C'était la seconde des filles nées du premier mariage de son mari; en e£fet elle aimait beaucoup sa belle-fille> avec laquelle elle entretenait une active correspondance. On sait que,depuis le traité d'Utrecht^ le duc de Savoie était devenu roi de Sicile.

hk RBINE B'BSPAGNB» 947

marier contre votre volonté; toute la vie se trouve par là empoisonnée : je ne le sais que trop. » Cette idée était si désag^réable à Madame y qu'elle n'admettait même pas qu'elle pût être prise au sérieux, a II n'y a pas un mot de vrai, écrit-elle en» core^ dans ce qu'on a dit qu'un projet de mariage avoit été arrêté entre Mademoiselle de Montpensier et le prince de Valois. Il est encore très-douteux , ajoute- 1- elle par une singulière inconséquence de langage , que la chose se fasse. » La vérité est que Dubois, qui ne se souciait pas davantage de ce mariage 9 en laissa adroitement ébruiter le projet^ très-soigneusement dissimulé jusque-là par Saint-Simon et par lesPlenœuf; il es* pérait que la Palatine ne se contiendi^ait pas et lancerait quelque trait de « férocité allemande » . C'est ce qui arriva. Elle écrivit à sa belle^fiUe ce qu'elle pensait des enfants du Régent, et cette démarche suffît pour arrêter toutes les négociations. Le Régent le sut, et il se contenta de rire de l'incartade germanique de sa mère (1). Il paraît cependant qu'il avait attaché une sérieuse importance à ce projet, car au moment où le roi de Sicile était menacé et où tous ses alliés songeaient à le sacrifier à l'Espagne, le duc d'Orléans écrivait à Dubois (2) : « Il est de l'intérêt de la France que le roi de Sicile demeure assez puissant pour qu'il ne puisse pas

(1) Dubois.

être accablé tout d'un coup par Tempereur, J'ai, outre cela, un intérêt particulier, puisque, si les démarches que je ferai sont favorables , il me sera plus aisé de conclure le mariage de ma flUe avec le prince de Piémont, et vous jugiez aisément que je n'y puis être insensible. » (H août 1711.)

Les chroniqueurs de la cour parlent peu de mademoiselle de Montpensier. Ils nous apprennent qu'elle eut la petite vérole et la rougeole en même temps que sa sœur de Valois, aux mois de février 1719 et 1720 (1), et qu'au mariage de celle-ci elle porta la queue de sa mante. Le lendemain elle prit le titre de Mademoiselle tout court^ suivant la règle de l'étiquette (2). L'année suivante, les combinaisons politiques de Dubois faillirent la faire unir à rhéritier de la couronne d'Espagne.

On voulait marier promptement Louis XV pour rassurer le public^ facilement ému chaque fois que, l'apprenant malade, on avait à entrevoir la possibilité d'un changement de branche sur le trône. Profitant avec habileté de l'attachement de Philippe V pour son ancienne patrie et de l'ambition de la reine, Dubois, après avoir écarté une alliance avec la maison de Savoie, qui aurait compromis son plan, se proposa de renouer par des mariages les relations

(1) Madame, dans sa lettre du 15 ayril i7l5, dit poftîtiYement qve M"' de Montpensier n'a pas eu la petite yérole.

(2) BuYat.

beaucoup trop distendues^ sinon rompues, entre les deux grands rameaux de la maison de Bourbon. Au mois de mai 1720, des ouvertures avaient été faites par le roi d'Espagne auprès de l'empereur; il offrait, ou de marier son fils à la fille aînée de ce prince, ou de donner à celle-ci Tinfant Fernand, qui aurait été créé roi des Romains, ou enfin d'unir le prince des Asturies à l'archiduchesse^ qui serait devenue héritière des États de Flandres et d'Italie, et l'infant Fernand à la seconde archiduchesse , restée héritière des États d'Allemagne et d'Autriche. L'empereur accueillit très -froidement ces propositions, en ne laissant même paraître un peu de faveur que pour le mariage avec le prince des Asturies, tandis que la cour d'Espagne voyait dans ce double hymen « un coup de parti ». Les choses traînèrent en longueur, et, au mois d'avril 1721, l'empereur en reparla avec une assez grande indifférence pour indisposer Philippe V. C'est alors que Dubois, tenu au courant de toutes ces menées, conçut le projet de profiter de son légitime mécontentement pour le rapprocher de la France, en lui offrant à Versailles le double mariage qu'il recherchait à Vienne. Le Régent chargea M. de Maulevrier, notre ambassadeur en Espagne, de faire savoir au roi qu'il connaissait ses négociations. Philippe V n'hésita pas à les avouer, en ajoutant qu'il avait cru y trouver l'avantage de sa famille, qu'il ne repoussait pas les propositions qui lui étaient faites, qu'elles le touchaient, et que sous peu il ferait voir son attache-

250 LES FILLES DU r£GBNT.

ment pour la France (1). La tentative essayée par Dubois était bien « un coup de parti » . Il avait saisi avec une rare habileté le moment précis pour détacher TËspag^ne de TAutriche. Philippe V, en effet, avait accueilli avec une joie véritable Tidée de donner une infante à Louis XV, et la reine, tout enorgueillie en voyant la couronne de France sur la , tête de sa fille, acceptait volontiers une fille du Régnent pour son fils don Carlos, trouvant dans cette alliance une protection efficace pour le jour où s'ouvrirait la succession des États de Parme et de Plaisance; elle consentait avec non moins de satisfaction à ce que l'héritier du trône d'Espagne épousât mademoiselle de Montpensier, ce qui causait pareillement un légitime orgueil à la maison d'Orléans. Le confesseur de Philippe V, le père Daubenton , seconda habilement Dubois en cette circonstance (2). Tous ces mariages ne furent pas déclarés en même temps ; il est bon de noter que, des trois fiancées, l'infante avait treize ans et demi, mademoiselle de Montpensier douze ans, et mademoiselle de Beaujolais huit.

M. de Maulevrier écrivit au Régent, le 26 juillet 1721, que Grimaldo, premier ministre, était venu le matin le prier de la part du roi de demander la

(i] Note communiquée par le duc d'Orléans au conseil de Régence. ArcA. des aff, étr., t. 303 de l'Espagne.

(2) Lemontey insiste ayec raison sur l'habileté d'une pareille alliance qui mariait une princesse française à un prince à la Teille de régner, et qui paraissait devoir subir facilement le joug des fenmies.

LA RXINB D'ESPAGNE. 351

main de mademoiselle de Montpensier pour le prince des Asturies, « comme preuve indubitable de son amitié, de sa tendresse et de Téternelle et bonne intellig*ence que S. M. désiroit entretenir avec le roi , avec sa propre famille et avec le Régent (1). » Le prince s'empressa de communiquer par une note officielle cette nouvelle au conseil de Régence ; il l'informa en même temps du détail de la négocialion. La joie était si grande à FEscurial qu'un de nos agents pouvait écrire le 11 août à Dubois que « Leurs Majestés comptent les heures et les moments que notre courrier du 26 mettra à aller à Paris et à revenir. Elles attendent avec une extrême impatience la réponse de S. A, R. La reine désire le succès des deux mariages avec encore plus de passion que le roi , qui ne veut pas conclure l'un sans avoir assuré l'autre (2). » Ce courrier fit grande diligence, et revint à Madrid dans la nuit du 15 août. Maulevrier courut à l'Escurial porter la bonne nouvelle, et, sachant avec quelle ardeur véritable elle était attendue^ il pénétra dans la chambre des royaux époux, qu'il trouva encore couchés. « Leurs Majestés me parurent non-seulement ravies, mais encore attendries. Gomme je sais qu'elles aiment à voir et à lire les dépêches, je tirai de ma poche celle de V. E., et j'eus l'honneur d'en lire les endroits les plus marqués. Le roi me de-

(1) Arch. des aff. étr., t. 303 de l'Espagne.

(2) Lettre du sieur Robin. Ibid.

352 LES FILLES DU RteEHT.

manda si dans cette lettre il n'y avoit rien de ré* serve pour moi seul; et lui ayant répondu que depuis que j'étois à sa cour je n'avois jamais eu de dépèches ou d'instructions que je n'eusse pu montrer : a £h bien I me dit^-il, laissez-moi cette lettre ; je ferai mes réflexions sur les expédients proposés (1).»

Quelques jours plus tard, un nouveau courrier apporta une lettre du Régnent pour Philippe V, qui, au dire de Maulevrier, l'attendait avec une égale impatience ; il appela la reine et lut ce billet devant elle et devant notre ambassadeur ; « et il en fut bientôt si ému de tendresse et de joie, qu'à peine pouvoit-il prononcer. La reine changea de couleur et se sentit comme foible, et dit en propres termes : « Pour moy, je suis si transportée et si pénétrée des sentiments et des expressions de M. le Régent, que les jambes me manquent et que je crois que je vais tomber. » Je voulus prendre la liberté de lui avancer un fauteuil; elle me fit signe de ne bouger, et s'approcha d'une table sur laquelle elle s'appuya ; et revenue à elle , le roy me dit : « Je suis aussi charmé de l'amitié de M. le duc d'Orléans; nous voilà en bon chemin (2). » Le succès

(1) Arch, des aff, étr., t. 303 de TEspagne. Les cpnditioDS étaient ainsi formulées: le roi donnait à M"* de Montpensier un don de 5009(K)0 écus d'or^ le Régent 40^000 en espèces et bijoux : TEspagne devait lui offrir pour 50^000 écus de joyaux. Le tout restituable en cas de mort du prince sans enfant ou de dissolution de l'hymen par le pape.

(2) IM,, t. 304, lettre du 4 septembre. Une dépêche, écrite du 25,

de Dubois était incontestable en cette circons*tance.

Le mariage de mademoiselle de Montpensier fut déclaré au conseil le 28 septembre 1721 , en même temps que celui du roi , qui en apprit , comme ou saity la nouvelle avec la plus mauvaise humeur. Le même jour, Saint-Simon était nommé ambassadeur extraordinaire en Espag'ne à cette occasion (l). Cette déclaration produisit un grand effet à la cour et déconcerta vivement le parti opposé au duc d'Orléans. On avait compté sur une irréconciliable inimitié entre lui et Philippe V, après ce qui s'était passé de part et d'autre, et les ennemis du Régent avaient toujours cherché de Tautre côté des Pyrénées les moyens de renverser le Régent ; la conspiration de Gellamare était à peine vieille de quelques mois. « Ce fut un accablement si marqué dans toute leur contenance, écrit énergiquement Saint- Simon, qui les distinguoit aux yeux les moins per-

nous apprend quels ayaient été les deux plus actifs auxiliaires de cette négociation ; ce furent Grimaldo et sa femme. Dubois Toulut donner k celle-ci une pension^ mais elle refusa^ en ajoutant qu'elle accepterait l'équivalent en bijoux chaque année. MauleTrier savait qu'elle agissait de même avec l'Angleterre et avait appris de son collègue^ le colonel Stanbope, le prix qu'on y mettait. Il lui remit cette fois deux pendants d'oreilles en diamants^ une croix en diamants avec un collier de perles. Grimaldo reçut des paniers de vins de Bourgogne et de Champagne, « qui contribueront, j'espère^ écrit Maulevrier^ à la conservation de la santé d'un ministre aussi habile et aussi zélé pour les véritables intérêts et la gloire de S. M. » (Arch. des aff. éir.9 1. 304.)

(i) Sa nomination est insérée dans le tome 304 d'Espagne aux Aff. étrang. Elle ne renferme aucun détail particulier ou intéressant.

çants, et les tint plusieurs jours dans un morne silence (1). »

Saint-Simon trouva le meilleur accueil à Madrid ; son org^ueil n'aurait pu désirer plus d'honneurs, plus de marques de distinction. On semblait avoir à cœur à TEscurial de lui prouver à quel point cette triple alliance flattait les aspirations les plus intimes du roi. Pendant ce temps, le duc d'Ossuna, am* bassadeur extraordinaire d'Espagne, arrivait à Paris , et il n'y était pas reçu avec moins d'éclat. Saint-Simon était parti le 23 octobre 1721 ; la veille, mademoiselle de Montpensier avait été solennellement baptisée dans la chapelle du Palais-Royal , ayant son frère pour parrain et Madame pour marraine. Le 31, elle reçut au Val-de-Grâce le sacrement de Confirmation et fit sa première communion (2). Ce détail ne peut être passé sous silence, car il montre dans son plein jour la déplorable éducation de ces malheureuses princesses, élevées sans principes, sans direction, sans soins d'aucune nature. C'est à l'âge de près de treize ans, à la veille de se marier, que la fille du Régent fait sa première communion !

L'avant- veille, le duc d'Osâuna était arrivé; il fut logé et défrayé avec la plus grande magnificence ;

{{) « Si qaelque princesse detoit espérer d'épouser l'hérîtier de ià couronne d'iLspagne^ on n'auroit jamais dit que c étoit la fille du duc d'Orléans à qui TEspagne a tant fait de reproches publics et injurieux, n (Mai'ais; i6 novembre 172i.)

(2) Des mains du cardinal de Noailles.

LA REINE D'BSPAtiNE. i55

il donna des fêtes splendides, des festins, et surtout des feux d'artifice d'une richesse inconnue à Paris. Le 13 novembre, il fit au roi la demande officielle de la main de sa cousine, et se rendit dans la journée au Palais-Royal. Le contrat fut sig^né aux Toileries en g^rande cérémonie, le 15 après dîner, et le roi vint immédiatement rendre une visite à mademoiselle de Montpensier. II y eut ensuite représentation-g*ala à l'Opéra, et, au Palais- Royal, magnifique bal paré ouvert par Louis XV avec la nouvelle princesse des Âsturies. Le 17, la fiancée reçut de nouveau les compliments du roi, représenté par le maréchal de Villeroy, puis ceux de la ville de Paris (1); après quoi, sans plus de cérémonie, elle monta en carrosse avec son père, son frère, la comtesse de Gheverny, sa gouvernante, la duchesse de Ventadour et la princesse de Soubise, nommée gouvernante de l'Infante, escortée par un détachement de quatre-vingts gardes du corps (2) et force carrosses pour sa suite (3). Les

(0 11 fat à cette occasion présenté par la ville à la princesse six corbeilles couvertes de taffetas blanc^ pleines de bougies^ flambeaux et confitures sèches : six archers les portèrent^ qui ref;tu*ent 20 iouis de M"^ de Montpensier (Buvat). Pareil présent fut offert au duc d'Ossuna qui donna 12 louis aux archers.

(2) Conunandé par M. de Flahaut de la Billarderie.

(3) Le prince de Rohan-Sonbise^ nommé pour recevoir TinfantC) em« menait 150 gardes magnifiquement équipés à ses frais. Il refusa 50^000 écus que le Bégent lui offHt pour frais de voyage. On lui donna alors^ comme témoignage flatteur^ le droit de présenter les ambassadeurs étrangers à Taudiencedu roi, comme les princes de Lorraine en avaient le priyilége. (Buvat^

ducs d'Orléans et de Chartres la quittèrent à Bourg*la-Reine, et l'Infante continua sa route, dont les débuts ne furent pas heureux. A Arpajon, de hardis voleurs enlevèrent quelques malles dans les fourgons et onze plats d'argent (1). Du reste, le voyage se fit lentement ; on déjeûna à Orléans, à Amboise, où la princesse fut reçue à coups de canon et escortée par vingt gentilshommes à cheval portant ses couleurs ; elle passa trois jours à Poitiers , un à Saintes , à Bordeaux trois jours également, et, suivant les habitudes magnifiques de la municipalité, la réception fut splendide(2). On lui donna un bateau richement àécoré pour passer le bec d'Ambez, où la suivit une vraie flotte. A Bayonne, la reine douairière d'Espagne (3) offrit de riches cadeaux à mademoiselle de Montpensier (4) et la fit asseoir dans un fauteuil pareil au sien. Enfin on

(1) BuTat. Cartouche déclara que quarante de ses hommes suiment la princesse et entrèrent avec elle à Madrid. (Lemontey.) — Lemontey nous apprend encore qu'elle faillit être brûlée une nuit dans l'hôtel qu'elle occupai t^ sans citer le nom de la ville où cet accident arriva.

(2) La royale caravane coucha à Arpajon^ Êtampes^ Toury^ Orléans, Saint-Laurent^ Blois, Amboise^ Loche, la Haye, Chàtellerault^ Poitien, Lusignan, SaintrLéger de Mille, Aulnay^ Saint* Jean d'Angely, Sainte», Saint -Pons, Mirebeau, Blaye, Bordeaux, Podensac, Bossart^ Rochefort, Mont-de-Mai*san, Poulon, Acqs, Saint* Vincent^ Bayonne.

(3) Marie-Anne de Bavière-Neubourg, veuve du roi Charles IL Elle lui donna un diamant de grand prix, une montre, une tabatière enrichie de diamants, une commode pleine de porcelaine de Chine.

(4) La princesse donna une épée à chacun des gardes du corps de sa suite (Buvat). Un petit volume très-rare a raconté tout ce Toyage: Aoute de M^'* d'Orléans, priaceMe des Astmies, in-i2^ Bordeaux,

arriva en face de l'île des Faisans en même temps que le cortège de Tlnfante, amené par le marqub de SantarCruz, chargée de recevoir la fille du Régent. L'échange des deux princesses eut lieu le 9 janvier 1722, et chacun, après les compliments et les présents d'usage, continua son chemin, mademoiselle de Montpensier n'ayant plus auprès d'elle qu'une seule Française, madame de Cheverny, qui ne devait la quitter qu'à Lerma, où son fiancé ratteDdait(i).

Saint-Simon était dans cette résidence avec la famille royale, et, en attendant l'arrivée de madeselle de Montpensier, il voulut traiter une question à laquelle il attachait une grande importance, et qui était passablement délicate.

Contrairement à l'usage admis par l'ancien ce* rémonial dans toutes les cours, en Espagne il n'y avait pas de coucher solennel des mariés. Saint- Simon le savait, et l'attribuait « à la gravité et à la modestie des Espagnols » . Mais , quoiqu'il n'eût reçu aucune instruction à cet égurd, il avait des inquiétudes sur la solidité, au point de vue politique, d'un mariage « qui ne seroit pas suivi de con-

(1) BuTnt, coutrairement h Saint-Siinou qui dit qu'aucune Française^ sans excepHony ne passa la Bidassoa. Jusque-là la suite de la princesse comprenait : deux secrétaires, M"*^" de la Lande, de Villefort, de Levis, Mei^ier, Chapart, onze femmes de chambre, un aumônier, un chapelain, un clerc, un médecin, un chirurgien, un apothicaire, onxe hommes de service, un écuyer, six pages, dix valets, deux maréchaux des logis, deux maîtres d'hôtel, un contrôleur, un commis aux déniera, deux gentilshommes servant la table. {A/f» étrang.j vol. 302 d'Ksp.)

2S8 LES FILLES DtJ REGENT.

sommation au moins présumée (i) ». Il fit donc appel à toute sa finesse, et Ton sait s'il s'en reconnaissait une g*rande, il parla de la joie que ce mariage causait à la maison d'Orléans, du gage d'alliance qu'il établissait entre les deux couronnes, de la sagesse qui avait fait fixer le délai pour la consommation de cette union. « Je fis là une pause pour voir l'effet de ce discours, et comme il me parut répondre au dessein qui me l'avoit fait tenir , je m'enhardis à ajouter que plus cet honneur étoit grand et si justement cher à M. le duc d'Orléans, plus il étoit envié de toute l'Europe et des François malintentionnés pour le Régent, et plus la solidité de ce mariage lui étoit importante; que je n'ignorois pas les usages sages et modestes de l'Espagne, mais que je n'étois pas moins persuadé qu'ils se pouvoîent enfreindre en faveur d'un objet aussi grand que Tétoit le dernier degré de solidité dans un cas aussi singulier. » Bref, il demanda la cérémonie du coucher telle que Philippe V lui-même l'avait vue pratiquer pour Thymen du duc et de la duchesse de Bourgogne. Le roi et la reine laissèrent parler l'ambassadeur sans dire un mot, puis ils se regardèrent et s'interrogèrent mutuellementé Saint-Simon reprit la parole,'— on sait aussi comme il aimaità discourir, — pour leur déclarer loycdement qu'il agissait sans ordre, mais mû par ses senti-"

{{ ) Vu TAge de la princesse^ il airait été déoidé que Ton AttenditUt au moins deux and«

LA REINE D'ESPAGNE. â59

ments de dévouement aux deux monarchies et le désir de prévenir pour l'avenir toute complication fâcheuse. Les deux Majestés Catholiques se regardèrent encore, puis se consultèrent à voix basse. Le roi enfin demanda au duc, au cas où il consentirait^ comment il faudrait procéder. Saint-Simon répéta qu'il serait tout naturel de se modeler sur ce qui s'était passé au mariage du duc de Bourg*og*ne , en ajoutant quelques atermoiements, pour ne pas trop surprendre par la nouveauté les habitudes espag^noles. Ce plan fut complètement adopté.

Ce mariage était envisagée avec une grande faveur en Espagne. Le duc d'Ossuna avait tracé de la royale fiancée le plus flatteur portrait, de sorte que la cour retentissait à Tavance de son éloge. « Je suis ravi, ajoutait Maulevrier le 25 décembre, en transmettant ces détails, que Leurs Majestés ne reçoivent pas de nos mains une marchandise douteuse (1). »

Le roi et son fils (2) cependant étaient partis déguisés, sans escorte, dans un carrosse ordinaire, à la suite du duc del Ârco, qui allait complimenter la princesse à GogoUos, bourg à quati*e lieues de Lerma (29 janvier). Le duc, en arrivant, fit prévenir la suite de mademoiselle de Montpensier de la pré-

(1) Tome 309.

(2) Le jeune prince était tl*ès-«xcité par la pensée de don mariage^ à ce point qu*il fallut retirer de sa chambre le portrait de sa fiancée. La croyant très-passionnée pour la chasse^ il lui fit fabriquer en secret deux magnifiques fusils. (Lemonteyj h 432.)

sence dés deux voyageurs, pour que leur incoguito ne pût pas être trahi. Il lui adressa un compliment qu'il rendit plus long*, pour permettre au roi et au prince des Asturies de bien regarder la fille du Régent, puis il lui demanda la permission de lui présenter deux gentilshommes qui avaient le plus grand empressement à lui offrir leurs respects. Une des dames laissa échapper un mot qui <c gâta le mystère » ; la princesse, le devinant tout à fait, se «jeta aux mains des survenants pour les baiser et en fut aussitôt embrassée » . Les augustes voyageurs remontèrent ensemble en voiture et arrivèrent assez tard à Lèrma (1). La cérémonie religieuse eut immédiatement lieu après que la princesse eut présenté ses hommages à la reine. Il se produisit alors dans la chapelle un incident assez plaisant pour trouver place ici et égayer un moment ce récit un peu trop consacré forcément aux détails de l'étiquette. Le cardinal Borgia, qui devait procéder à la bénédiction nuptiale, ne connaissait pas le cérémonial, et, pris de court, il se dépêchait d'apprendre sa leçon, quand le roi, avec la reine et toute là cour, arriva à la porte de la chapelle. « 11 fut annoncé tout haut, dit Saint-Simon. — Qu'ils attendent, s'écria le cardinal en colère; je ne suis pas prêt. — Ils s'arrêtèrent en effet, et le cardinal

(1) Saint-Simon était allé de gi*and matin avec le pei*sonnel de Tam" Lassade à Cogolios salaer la princesse : à force de vitesse^ il put encore se trouver au débarquj des voyageurs à Lerma*

U REINE D'ESPAGME. 261

continua sa leçon plus roug>e que sa calotte, et toujours furibond. Enfin, il s'en Q.lla à la porte, et cela dura assez longtemps. L'office commença cependant, mais ne fut rien moins qu'imposant. Le cardinal continua sans savoir ni où il en étoit ni ce qu'il faisoit, repris et montré à tous moments par ses aumôniers, et lui bouffant contre eux, en sorte que le roi ni la reine ne purent se contenir, ni personne de ce qui en fut témoin (1). »

Le lendemain , un grand bal fut donné , comme de coutume en pareille circonstance^ et Saint-Simon y remarqua la présence de plusieurs évêques en rochet et en camail. « Ce bal fut d'ailleurs fort gai, ajoute-t-il, sans rien déroger à la majesté et à la dignité. » On y apprit qu'il y aurait coucher public : « Il n'en parut que de la surprise, mais nul mécontentement. Personne ne s'en alla; on attendit pour voir ce coucher. » A deux heures, les jeunes époux furent conduits par le roi et par la reine dans leurs appartements ; ils entrèrent avec leurs officiers et l'indispensable Saint-Simon pour surveiller le cérés monial ; celui-ci déclara avec une vive satisfaction que tout s'était passé comme il l'avait désiré, c'està-dire que la foule des courtisans avait été admise à voir les deux enfants, qu'on venait de marier, couchés dans le lit de parade, et à constater que les rideaux avaient été fermés sur eux en présence de

(i) C'est après cette bénédiction que^ dans la chapelle même. Sa'nt- Simon et son fils furent créés grands d'Espagne.

tous. <x Mais le duc de Popoli et la duchesse de Montellano avoient eu soip de se glisser sous les rideaux et de ne pas perdre un instant de vue les conjoints. » Immédiatement après le départ de la cour, le prince se leva et fut conduit à son appartement particulier (1).

Mademoiselle de Montpensier était encore à cet âg-e ingrat de Tenfance où il est difficile de se prononcer en connaissance de cause sur les avantages physiques de la personne. Nous avons cité au corn* mencement de ce chapitre le jugement sévère de Madame; elle-même nous procure des renseigne* ments moins défavorables. « Je ne peux pas dire que mademoiselle de Montpensier soit laide, écritelle le 6 décembre 1721 ; elle a de jolis yeux, la peau fine et blanche , le nez bien fait , quoique un peu mince, la bouche fort petite; avec tout cela, c'est la personne la plus désagréable que j'aie vue de ma vie; dans toutes ses façons d'agir, qu'elle parle, qu'elle mange, qu'elle boive, elle est insupportable ; elle n'a pas versé une larme en nous quittant, et c'est à peine si elle nous a dit adieu. » Duclos nous dit brièvement « qu'elle ne montrent que l'humeur maussade et sombre d'un sot et plat enfant (2). » .

(1) Il parait qu'il se mit k pleurer quand on le força de se retirer. (Lemontey, 1, 43i .) Le chevalier de Pezé^ capitaine de cayalerie au régiment de Saint-Simon^ fut expédié sur l'heure à Versailles pour annoncer la « consommation )> du mariage : il arriva le 31 janvier et reçut un don de 15^000 livres. (Buvat.)

(2) Pendant une de ses indispositions elle montra la plus mauvaise

LA RXI1I£ D'BSPAGNB. 263

Telle était la princesse que Ton expédiait à douze ans, seule, sans g*ouvernante ft*ançaise, à la cour d'Ëspag*ne. Lemontey nous raconte qu'il a lu le catalog»ue des livres qui furent mis dans ses bag^g^es pour former da bibliothèque. « Tous étoient des rapsodies de la plus plate mysticité, et tels que les auroit choisis une vieille servante imbécile. » La pauvre enfant n'avait reçu aucune instruction ; enlevée du couvent avant ses six ans révolus, nous ne trouvons dans les Mémoires du temps nulle trace d'éducation ou de direction quelconque; pas un nom de professeur, pas une mention d'études : elle ne savait rien ; on en jug>era par l'orthographe de ce premier billet qu'elle adressa à son père en arrivant à Lerma :

a Mon chère papa, avant jere le roy, la reine et le prince mevinre voire; je netoitpas encore ariver ici le lendemein gi arriveret je fut marie le même jour cependant ili a eu aujourduit encore des cérémonie a faire le roi et la reine me traite fort bien pour le prince vous en aves ace ouï dire je suis avec un très profond respec votre très heumble et très obîsante file Louise Elisabeth (1). » (21 janvier 1722.)

humeur. Le P. de Laubrussel constate qu'elle ne Toulait rien prendre de chaud h ses i*epas : a Si elle ne se corrige pas de-cette habitude qui lui est nuisible, ce n'est pas faute qu'on n'ait pris la liberté de l'en avertire. » 11 ajoute naïvement que le prince venait souvent la voir, « aujourd'hui encore, malgré un brouillard très-épais. » (Lettre du 48 janvier 4723.) (4) Lemontey, Le 22 décembre 4724 . Elle avait déjà écrit à son père;

La cour de TEscurial n'était pas propre à corriger ce qui manquait à Téducation de la nouvelle prîn* cesse des Asturies. L'ignorance y était passable^ ment en honneur, et Fennui y régnait souverainement. Il faut lire dans Saint-Simon le tableau qu'il en trace de main de maître pour comprendre quelle chute faisait l'enfant en tombant seule et sans transition du Palais-Royal à Madrid. Le roi avait un caractère assez effacé, et n'était que le reflet de la reine, pour laquelle on sait qu'il avait un sentiment d'une constante vivacité, causé autant par un attachement véritable que par une austère religion* Quant à Elisabeth Farnèse, elle était douée d'une puissante volonté, ce qui n'empêchait pas sa vie d'être contrainte et agitée au-delà de toute mesure ; quelque grand que fût son pouvoir, elle le devait tellement à son art, à sa souplesse, à ses manèges, à sa patience, qu'on ne pouvait cependant nier qu'elle ne l'eût chèrement acheté. <cElle étoit si vive, si active, si décidée, si arrêtée, si véhémente dans ses volontés, et ses intérêts lui étoient si chers et lui paraissoient si grands, que rien ne lui coûtoit

« A Basase, ce 22 décembre. Fermeté, mon cher papa> que jais Ihonnoeur en TOUS souhaitant daTence une bonne ane, de prendre encore congé de ¥ou8 et de tous assurer^ nuls terme ne poumnt esprimer ma viye reconnoissance de toust ce- que tous avez fait pour moi, que je vous la marquerez toute ma vie par ma bonne conduite et mon aplication à vous playre. Trouve bon aussi que, rendent justice à la maison du roy, je m'en loue infiniment, M« de Basoncowt m'a fait très-grande et bone chère. Le clergé, qui est très-bien composé, a eu toute Texactitude possible. M. de la'Bilarderie ma empesché de brusler. » Ibid.

LA RBINB D'bSPAGNB. 265

pour en arriver où elle tendoit(l), » Une de ses plus constantes préoccupations était de se mettre par tous les moyens possibles à Tabri en vue de la situation que lui ferait la mort du roi, et de se procurer des garanties envers le futur roi, qui n'était pas son fils. Ce n'était pas là une belle-mère qui pût offrir à la nouvelle princesse des Âsturies des chances d'afTection et de bonheur; elle était surtout incapable de lui procurer aucun des soins maternels dont elle aurait eu besoin au moral aussi bien qu'au physique.

La jeune princesse arrivait assez souffrante d'un violent engor^ment des glandes du cou causé par la fatigue de ce long voyage, entrepris dans la saison la plus rigoureuse. Il paraît cependant qu'au début elle trouva à la cour d'Espagne un accueil qui surprit grandement ; on s y ennuyait tellement que sa venue faisait augurer une amélioration, un changement propre à rompre la monotonie de la vie menée à l'Ëscurial. « Une princesse aimable, dit Lemontey, auroit paru un présent du ciel. » Sa santé en arrivant à Madrid parut plus sérieusement atteinte ; des rougeurs parurent à son cou, et un érysipèle se déclara. Le roi, qui redoutait audelà de toute idée la petite vérole, se montra trèsalarmé. Saint-Simon chercha vainement à le tranquilliser, en lui assurant que la princesse avait déjà eu cette terrible maladie, aussi bien que la

(fl) Saint-Simon.

266 LES FILLES DU BfeBNT,

roug'eole. Philippe V observa pour se préserver les mesures de la prudence la plus exagpérée. Cette indisposition retarda naturellement les fêtes annon* cées, notamment le g^rand bal pour lequel tout était disposé. Le roi et la reine, s'étant enfin rendu compte de la nature du mal, se décidèrent à aller voir leur belle-fille, et se mirent à lui prodigpuer des soins véritablement afTectueux : « Lia reine ne dé* daig^noit pas de lui présenter elle-même du bouillon et ce qu'elle avoil à prendre (1). » Tous deux y venaient plusieurs fois par jour; c'était pour eux comme une distraction au milieu de la monotonie de leur royale existence. Chaque jour ils demandaient à Saint-Simon s'il avait pu voir la malade; et comme chaque jour il répondait qu'il n'avait pas osé enfreindre l'usagée qui en Ëspag'ne n'admet pas qu'un homme pût voir, pour quelque motif que ce fût , une femme au lit, ils le pressèrent si vivement que, pour vaincre sa résistance, ils lui donnèrent l'ordre formel d'y aller. Saint- Simon obéit, et il se rendit chez la princesse, qu'il lui fallut examiner avec le plus grand soin , jusques, en dépit de sa résistance, à regfarder avec une bougpie l'intérieur de sa gorge^ fortement enflammée par suite de l'érysipèle, qui ne diminuait pas. Après cette visite, dig*ne presque d'un médecin, le duc fut mandé chez le roi, qu'il trouva, bien entendu, en compagnie de la reine, et il eut enfin

. {{) Saint-Simon.

Texplioation de leur insistance. Ils le questionnèrent à rinfini sur ses impressions , et , s'attachant avec un véritable acharnement au gonflement des g'iandes du cou, le roi lui fit comprendre qu'il ne pouvait s'en expliquer la cause. « Dans l'instant je sentis ce que cela sig*nifioit; » et Saint-Simon raconte comment il donna à Philippe V toutes les assurances sur Texcellence de la santé du Régent, basée sur celle même de la duchesse d'Orléans, et la certitude que ses filles n'avaient pu hériter d'aucun dcheux souvenir de la vie licencieuse de leur père. Rassuré de ce côté (1), le roi laissa voir les inquiétudes qu'il continuait à ressentir, en attribuant alors cette maladie à une disposition aux écrouelles, qui avaient coûté la vie à sa première femme. Saint- Simon eut beau faire , il eut beau écrire à Chirac, il ne put cette fois tranquilliser pleinement le roi et la reine. Chaque jour il allait chez eux en sortant de chez la princesse, et il avait à subir une interminable conversation sur les mêmes sujets ; ils ne se calmèrent qu'en présence d'un mieux sensible, cpii aboutit à une convalescence régulière. Mais malheureusement, à mesure que le corps g^uérissait, l'esprit semblait devenir plus malade. La princesse était rétablie complètement et avait l'imprudence de se montrer à sa fenêtre, tout en refusant obstiné-

({ ) « Tous deux me dirçnt que je les soulageois beaucoup de leur donner de si fortes assurances^ bien persuadés que je ne les Toudrois tromper. »

268 LES FILUSS DU RJGENT.

ment de sortir de sa chambre pour aller remercier la reine , qui Tavait réellement soignée au moins avec la plus afTectueuse apparence, et qui continuait, malgré sa maussaderie , à venir quotidiennement la visiter. Son appartement était cependant de plainpied avec celui de sa belle-mère, séparé seulement par une petite g^alerie vitrée. La princesse maltraitait ses dames quand elles voulaient lui parler raison, rebufiait ses médecins et répondait même fort mal aux sages et très-modérées observations de la reine. Elle ne justifiait que trop promptement Thoroscope de Madame. Elisabeth Farnèse s*en ouvrit à Saint*Simon, en Tinvitant a intervenir; celui-ci se tint prudemment sur la réserve, se déclarant impuissant à faire mieux qu'elle, et se contentant de rengager à se montrer moins bonne et plus ferme. Mais, en dépit des beaux discours qu'il adressa à cette occasion aux deux Majestés, et dont il nous a conservé soigneusement le résumé, il ne put éviter la f&cheuse commission dont il cherchait à se garer, et il lui fallut se rendre aux ordres de la reine et venir chez la princesse, où la duchesse de Mootellano et les autres dames, à bout de patience, rappelaient à grands cris. « J'allai donc chez la princesse deux ou trois fois sans en avoir eu aucune parole que oui ou non sur tout ce que je lui demandois sur sa santé, et encore pas toujours. Je pris le tour de dire à ses dames devant elle ce que je lui aurois dit à elle-même ; ses dames y applaudissoient et ajoutoient leur mot." La conversation se faisoit

LA RBINB D'BSPAGNE. 369

ainsi devant la princesse, en sorte qu'elle lui étoit une véritable leçon ; mais elle n'y entroit en aucune façon. » Il obtint cependant qu'elle allât « une ou deux fois chez la reine, mais en déshabillé et d'assez mauvaise grâce x> .

L'effet produit dans la cour était déplorable, d'autant qu'on attendait toujours le grand bal; la princesse refusait d'y paraître, et le roi et la reine le re* grettaient plus vivement, d'autant qu'ils prenaient un extrême plaisir à ce genre de divertissement. Cette attitude de Louise-Elisabeth d'Orléans, que chacun savait parfaitement guérie, mécontentait également la cour et la ville ; le commerce s'en plaignait hautement. Les choses en vinrent à ce point que Saint-Simon se décida à tenter une démarche décisive. Nous cédons ici la place au noble écrivain qui a conté ces scènes originales avec trop de verve pour priver nos lecteurs du plaisir d'en juger par eux-mêmes.

« Le grand bal demeuroit toujours préparé et tout rangé dans le salon des grands, et n'attendoit que la princesse qui n'y vouloit point aller. Le roi et la reine aimoient le bal, comme je l'ai dit ailleurs. Ils se faisoient un plaisir de celui-là, le prince des Âsturies aussi, et la cour l'attendoit avec impatience. La conduite de la princesse transpirait au dehors et faisoit le plus fâcheux effet du monde. Je fus averti du dedans que le roi et la reine en étoient trèsimpatientés; et, pressé par les dames de la princesse de lui en parler, j'allai chez elle et fis avec

2?0 LES ^lUBS DU BBGBNÏ.

ses dames la conversation sur la santé de la princesse, qui apparemment ne retarderoit plus les plaisirs qui Tattendoient. Je mis le bal sur le tapis ; j'en vantai Tordre, le spectacle, la magnificence; je dis que ce plaisir étoit particulièrement celui de Vàge dé la princesse ; que le roi et la reine l'aimoient fort, et qu'ils attendoient avec impatience qu'elle pût y aller. Tout à coup elle prit la parole que je ne lui adressois point, et s'écria comme ces enfants qui se chôment (1) : « Moi, y aller! je n'irai point. — Bon, Madame, répondis-je, vous n'irez point; vous en seriez bien fâchée, vous vous priveriez d'un plaisir où toute la cour s'attend à vous voir, et vous avez trop de raisons et de désirs de plaire au roi et à la reine pour en manquer aucune occasion, v

« Elle étoit assise et ne me regardoit pas. Mais, aussitôt après ces paroles, elle tourna la tête sur moi, et d'un ton le plus décidé que je n'en ouis jamais : « Non, Monsieur, me dit-elle; je le répète, je n'irai point au bal ; le roi et la reine y iront s'ils veulent; ils aiment le bal, je ne l'aime point; ils aiment à se lever et à se coucher tard , moi à me coucher de bonne heure. Ils feront ce qui est de leur gfoût, et je suivrai le mien. » Je me mis à rire, et lui dis qu'elle vouloit se divertir à m'înquiéter, mais que je n'étois pas si facile à prendre sérieusement ce badinage; qu'à son âge on ne se privoit pas si volontiers d'un

(1) Mot ancien et familier; il se disait des enfants qui éprouvaient un dégoût ou un mal dont la cause était inconnue.

LA REIMB D^ESPAGNK. 271

bal, et qu'elle avoit trop d'esprit pour priver toute la eour et le public de cette attente, encpre moins à montrer un g^oût si peu conforme à celui du roi et de la reine, et qui paroîtroit si étrange à son âge et à son arrivée ; mais qu'après cette plaisanterie, le mieux étoit de ne prolong^er pas plus longteitips une attente, dont le délai d'un bal, tout rangé et tout prêt depuis si longtemps, devenoit indécent, Les dames m'appuyèrent, et la conversation entre elle et moi continua de la sorte sans que la princesse fît seulement contenance de nous entendre.

« En sortant, la duchesse de Montellano me suivit avec la duchesse de Liria et madame de Biscaldalgre. Elles m'entourèrent hors de la porte de la chambre, et me témoignèrent leur effroi d'une volonté si arrêtée dans une personne de cet âge contre devoir et plaisir, et dans un pays où elle ne faisoit que d'arriver, et toute seule parmi tous gens inconnus. J'en étois plus épouvanté qu'elles; j'en voyois des conséquences capables d'apporter de grandes suites. Mais j'essayai de les rassurer sur un reste de maladie et d'humeurs en mouvement qui pouvoient causer ce méchant eflet, mais qui cesseroit avec le retour de la pleine santé. Toutefois^ j'étois bien éloigné de m'en flatter. Je me gardai bien néanmoins de faire ce récit au roi et à la reine ; mais comme ils me parlèrent du bal^ et le roi surtout avec amertume sur la fantaisie de la princesse, je pris la liberté de lui dire que je n'imaginois pas qu'il se voulût gêner pour le caprice d'une enlant

272 LES FILLES DU r£GENT.

qui venoit sûrement de sa maladie, ni priver sa cour et tout le publie d'une fête aussi agréable et aussi superbe qu'étoit le premier bal que j'avois vu au palais, et que j'avouois qu'en mon particulier j'en serois affligée, parce que je m'en étois fait un fort grand plaisir. « Oh ! cela ne se peut pas, reprit le roi, sans la princesse. — Et pourquoi donc, Sire? lui répliquai-je. C'est une fête que Votre Majesté donne à sa joie et à la joie publique. Ce n'est pas à la princesse, quoique à son occasion, à réguler les plaisirs de Votre Majesté, et ceux qu'elle veut bien donner à sa cour, qui s'y attend et les désire. Si la princesse croit que sa santé lui permette , elle y viendra, sinon la fête se passera sans elle. »

« Pendant que je parlois, la reine me faisoit signe des yeux et de la tête de presser le roi, tellement que j'ajoutai que tout ce qui se faisoit et se passoit n'étoit et ne pouvoit être que pour Leurs Majestés ; qu'elles en étoient le seul objet et la déclaration unique ; que, quelque grands princes que fussent les infants, ils n'y étoient que comme les premiers courtisans et pour illustrer l'assemblée, mais jamais l'objet; que la confiance dont Sa Majesté daignoit m'honorer sur ce qui regardoit la princesse m'engageoit par devoir de supplier Leurs Majestés de considérer qu'il ne falloit pas accoutumer la princesse à croire que tout se fît pour elle et que rien ne se pouvoit faire sans elle ; que plus la fête étolt digne de la présence de Leurs Majestés, plus cette leçon de la faire sans elle lui feroit impression ; que

je ne pouvois m'empêcher de regarder cela comme appartenant très-essentiellement à une éducation si importante, et dont le bonheur de la princesse dépendoity en lui faisant sentir dès la première occasion qu'elle n'étoit rien, et qu'on se pc^soit trèsaisément d'elle. La reine appuya fort ce discours ; mais, le roi ne répondant rien, elle tourna doucement la conversation ailleurs. En finissant Taudience, elle prit Tinstant que le roi se retournoit après ma révérence pour me faire signe de la tête et des yeux que j'avois bien parlé ; et, me montrant le roi du doigt et comme le poussant sur lui, elle me fit entendre de ne pas rebuter. Cela fit que je me hâtai de dîner pour me trouver à leur sortie pour la chasse, et je demandai tout haut à la reine pour quel jour enfin seroit le bal, dont j'avouois que je mourois d'envie. Elle m($ répondit avec action qu'il falloit demander au roi, et lui demanda s'il m'avoit entendu. Il lui répondit : « Mais, nous verrons. » Ce court dialogue les conduisit au haut du petit degré qui étoit tout proche par où ils descendoient et remontoient toujours, et je demeurai au haut, parce qu'à peine pouvoient passer deux de front.

« Le lendemain, je trouvai moyen de leur parler en particulier sur quelque bagatelle, puis je remis le bal sur le tapis. La reine me dit en riant qu'il étoit vrai que j'en avois bien envie, et elle aussi, et se mit doucement à presser le roi. Comme il sourioit sans répondre, je pris la liberté de leur dire

S74 LES FILLES DU aÉGBNT.

que je les suppliois de se souvenir que j'avois pris celle de leur représenter que Leurs Majestés gâtoient la princesse: qu'aujourd'hui j'osois ajouter qu'elles s'en repentiroient ; qu'elles y voudroient remédier quand il n'en seroit plus temps; que M. le duc d'Orléans en seroit au désespoir, et que s'il pouvoit avoir le même honneur que j'avois d'être en leur présence, il leur parleroit là-dessus en même sens que moi, mais bien plus fortement, comme il lui convenoit. Ce propos tourna par eux-mêmes la conversation sur de nouvelles bagatelles fort maussades d'opiniâtreté, de fantaisie, d'inconsidération pour ses dames, qui échappoient à la princesse, de la breveté (1) de ses visites chez Leurs Majestés, de la sécheresse de ses manières avec elles, sur quoi je les suppliai de me pardonner si je leur disois que c'étoit la faute de Leurs Majestés plus que d'une enfant qui ne savoit ce qu'elle faisoit, et qu'au lieu de l'accoutumer par leur trop de bonté à ne se refuser aucun caprice, rien n'étoit plus pressé oi plus important que de les réprimer, de lui imposer, de lui faire sentir tout ce qu'elle montroit ig*norer à leur égard, et même à l'égtird de ses dames ; enfio, l'accoutumer au respect et à la crainte qu'elle leur devoit, à lire dans leurs yeux et jusque dans leur maintien leurs volontés, pour s'y conformer à l'instant et avec un air comme si c'étoit la sienne par l'empressement à leur obéir et à leur plaire. Tout

(1) On a déjà Yu que Salni*Simon écrivait breveté pouv hrièveb^*

cela fut encore poussé de ma part et raisonné de la leur assez long^temps, après quoi je me retirai. Je n'allois plus chez la princesse, et je le dis à Leurs Majestés, parce que j'en voyois l'inutilité. Je ne reparlai plus de bal à leur retour de la chasse, au passage de leur appartement, de peur de rebuter le roi. Le surlendemain je me trouvai à leur passage pour la chasse. Au sortir de l'appartement, la reine me dit qu'il n'y auroit point de bal ; que l'ordre étoit donné d'ôter le préparatif qui étoît rangé depuis si longtemps, en me faisant des signes d'en parler encore au roi. Je lui dis donc que j'en serois désolé par le plaisir que je m'en étois fait, et que si j'osois, je lui demanderois ce bal comme une grâce.

« Ce dialogue conduisit à ce petit degré qui étoit tout contre. A l'entrée, la reine me fit. signe de suivre. Je me fourrai donc à côté de celui qui lui portoit la queue, lui parlant haut de ce bal, pour que le roiy qui marchoit devant elle, pût entendre. Un moment après, elle se tourna à moi avec un air que je dirois penaud, si on pouvoit hasarder ce terme, et me fit signe de ne plus rien dire. Apparemment que le roi lui en avoit fait quelqu'un làdessus, car cette rampe étoit obscure, et je ne pus Tapercevoir. Au repos du degré, qui étoit assez long, la reine s'approcha du roi. Je demeurai où j'étoiâ sans m'avancer. Ils se parlèrent bas, puis la reine m'appela; et quand je fus près d'elle : « Voilà qui est fait, me dit-elle ; il n'y aura point de bal ;

mais pour s'en dépiquer, ce fut son terme, le roi en aura un petit ce soir, après souper, dans notre particulier, où il n'y aura que du palais, et le roi veut que vous y veniez. » Je leur fis une profonde révérence et mon remercîment, tout cela, arrêtés sur ce repos du deg*ré. La reine me répéta : « Mais vous y viendrez donc? » Je répondis à cet honneur comme je devois. Le roi me dit : « Au moins il n'y aura que nous. » Et la reine continua : a Et nous danserons tout à notre aise et en liberté. » Et tout de suite ils achevèrent de descendre, et je les vis monter en carrosse.

<c Le bal fut dans la petite g'alerie intérieure. Il n'y eut que les seigneurs en charge, le premier écuyer, les majordomes de semaine, la camarera-mayor, lés dames du palais, les jeunes senoras de honor el caméristes. Le roi, la reine, le prince des Asturies, s'y divertirent fort; tout le monde y dansa force menuets, encore plus de contredanses, jusque sur les trois heures après-minuit, que Leurs Majestés se retirèrent, et le prince des Asturies. »

La princesse, dont l'appartement était précisément situé à l'extrémité de la galerie où l'on dansait, ne parut pas un seul instant au bal donné en son honneur. Les jours suivants, le roi fit continuer les fêtes pour le mariage^ comme si de rien n'était ; elles commencèrent le 15 février, et satisfirent enfin le peuple, qui ne dissimulait plus son mécontentement d'une si longue attente.

Avant de quitter Madrid, Saint-Simon, qui pa-

raissait peu désireux de continuer ce rôle ingrat de Mentor auprès d'une enfant de laquelle il n'y avait rien à g^agner, obtint encore, à l'occasion de ce mariag^e, une chose toute nouvelle pour TEspag^ne. Dans ce pays, il n'existait pas alors d'acte de la célébration des mariag'es, parce que les conjoints n'y sig*naient pas avec leurs parents et leurs témoins sur les reg'istres des curés. Saint-Simon, qui avait déjà voulu éloigner toute possibilité de cassation de mariage par le coucher public, voulut aussi emporter un instrument authentique de la célébration, en dépit de ce qui se pratiquait de ce côté des Pyrénées. Il l'obtint par sa persistance. « Je crus devoir cette précaution , ajoute-t-il , pour consolider de plus en plus un mariage qui ne devoit pas être consommé sitôt, quoiqu'il parût l'être. » Ayant donc complètement rempli sa mission, ayant obtenu pour lui et pour les siens tous les honneurs qu'il pouvait rêver, il obtint la permission de regagner la France, et eut le 21 mars ses audiences de congé. Tout se passa solennellement et cordialement chez le roi et chez la reine. Mais il en fut tout autrement chez la princesse des Asturies. « Elle étoit sous un dais, debout, les dames d'un côté, les grands de Tautre; je fis mes trois révérences, puis mon compliment. Je me tus ensuite, mais vainement, car elle né me répondit pas un seul mot. Après quelques moments de silence, je voulus lui fournir de quoi me répondre, et je lui demandois ses ordres pour le Roi, pour l'Infante et pour Madame, pour

M. le duc et madame la duchesse d'Orléans. Elle me regarda et lâcha un rot à faire retentir la chambre. Ma surprise fut telle que je demeurai confondu. Un second partit aussi bruyant que le premier. J'en perdis contenance et tout moyen de m'empêcher de rire ; et jetant les yeux à droite et à g^auche , je vis tous leurs mains sur la bouche et leurs épaules qui alloient. Enfin un troisième, plus fort encore que les deux premiers, mit tous les assistants en désarroi et moi en fuite avec tout ce qui m'accompag^noit, avec des éclats de rire d'autant plus g'rands qu'ils forçoient la barrière que chacun avoit tâché d'y mettre. Toute la g*ravité espag*nole fut déconcertée ; tout fut dérangée, nulle révérence; chacun pâmant de rire se sauva comme il put, sans que la princesse en perdît son sérieux, qui ne s'expliqua pas avec moi d'autre façon. On s'arrêta dans la pièce suivante pour rire tout à son aise et s'élonner après plus librement. » Tel fut le dernier acte officiel de l'ambassade extraordinaire du duc de Saint-Simon. Le roi et la reine surent cette aventure, mais la prirent en riant eux-mêmes, « pour en laisser la liberté aux autres, qui s'en servirent fort largement sans se faire prier. » Il ne paraît pas que cet esclandre ait produit mécontentement ou surprise au Palais-Royal ; Saint-Simon rendit cependant au duc d'Orléans un compte fidèlement détaillé des excentricités de sa fille, « de sa conduite, de la patience et des bontés de Leurs Majestés Catholiques pour elle; après ce sérieux, je le divertis de mon

LA RBINE d'ESPAGNE. 279

audience de cong'é chez elle, dont il rit beaucoup. »

Après l'affaire du bal, Saint-Simon ajoute : « La princesse en fit de toutes les façons les plus étrangles, excepté la g^alanterie. » On comprend à quel point une semblable attitude étonna d'abord et froissa ensuite à Madrid. La triple alliance formée si habilement par Dubois entre les deux couronnes avait été de sa part un coup d'une extrême habileté, en rendant son pouvoir véritablement inébranlable; mais il n'avait plu que très-modérément aux Espagnols (1). Les excentricités de la princesse ne furent pas de nature à changer ce sentiment peu sympathique, d'autant plus qu'après le départ de Saint-Simon elle les redoubla plutôt qu'elle ne les diminua. La reine se lassa dans ses efforts, et la royale enfant resta sans appui, sans conseils, au milieu de ses dames, qui s'impatientaient bel et bien quand elles ne riaient pas. Il faut reconnaître aussi que ses beaux-parents ne firent pas plus d'efforts que le Régent pour réformer son caractère et donner une bonne direction à son éducation. Une lettre du chevalier d'Orléans, qui vint à Madrid avec mademoiselle de Beaujolais, fournit à ce sujet des renseignements très-véridiques , et qui constituent autant de circonstances atténuantes en faveur de la princesse. Après avoir constaté la mauvaise humeur que lui causa l'arrivée de sa sœur, il ajoute : « Elle

(1) Lemontey^ ï, 433.

n a auprès d'elle, pour dire la vérité, que des bêtes et des imbéciles ; le roi, qui ne song^e pas à Téducation de son propre enfant, lui a mis la bride sur le cou entièrement ; elle n'a auprès d'elle personne qui ait la hardiesse ou l'esprit de lui parler sur les travers qu'elle peut prendre. Je ne dis pas qu'il soit facile d'y porter remède; mais, quoi qu'il en soit, je crois devoir dire à V. A. R. que cette princesse n'est pas élevée comme il convient, et qu'elle ne prend pas tant de soin de plaire autant qu'on a pu le faire entendre à V. A. R. (1). »

A dater du départ de Saint-Simon, la correspondance diplomatique recommence entre notre ambassade et le Palais-Royal, et il n'y est fait d'abord aucune allusion pouvant corroborer les sévères jugements, les piquantes anecdotes du noble duc. Tout au contraire, la princesse y est peinte sous un jour avantag^eux^ et ces dépêches devaient causer une profonde surprise au Régent. Le secrétaire Robin écrivait, le 27 août 1722 : « Madame la princesse des Asturies fait toujours l'objet de la tendresse de la famille royale, et celui de l'admiration de toute la cour. Les marques de son esprit délicat et élevé se montrent à tout moment ; celles de sa g*énérosité sont toujours mises en œuvre avec jugement. Elle g^g^ne les cœurs. Sa taille et son visage acquièrent chaque jour de nouveaux agrémens. On n'oublie rien pour lui faire aimer la musique, la

(1) Aff.étrang.

danse et les autres connoissances dignes d'une princesse de son rang (1). » Le père Daubenton est encore plus explicite; le 30 avril, il mande au Régent : « C'est avec un extrême plaisir que j'ai l'honneur de rendre compte à V. A. R. de ce qui regarde madame la princesse des Asturies. V. A. R. peut croire à quel point elle se forme chaque jour; loin que le haut rang qu'elle occupe ici ait gâté ses hautes qualités, il n'a fait que les embellir. S. A. se rend tous les jours plus aimable et plus gracieuse ; sa discrétion croît visiblement, aussi bien que sa taille. LL. MM. la goûtent iniiniment. Je sais avec certitude que le roi a pour elle une très-tendre amitié et tous les sentiments d'un père passionné. Les Espagnols admirent son esprit et ses agréments; ils en sont tellement épris qu'ils croyent que S. A. enchérira sur le mérite de sa tante la reine Marie-Louise. Gela signifie beaucoup dans ce pays (2). » Enfin, le même courrier emportait une lettre du P. de Laubrussel, spécialement chargé de renseigner tous les quinze jours le Régent au sujet de sa fille : « Sa santé se soutient à mers^eille. L'écriture, la danse, la lecture, les promenades, partagent ses journées , qui coulent très-rapidement. Elle entend déjà parler et lit l'espagnol; c'est un excellent instrument que le bon esprit en quoi elle excelle...; tout lui rit ici... LL. MM. lachoyent.»

{{) Aff. étnmg., vol. 347, d'Esp.

(2) Ibid.

282 LES FILLES DU bCGENT.

Une indisposition du prince des Âsturies permit à sa femme de toucher vivement la cour par les soins qu'elle lui prodig'uaen ne le quittant pas, et refusant même, tant qu'il garda le lit, de descendre au jardin (1). Le P. de Laubrussel ne se contient plus à ce sujet, et ses dépêches devinrent tellement élog^ieuses que Dubois lui répondit un jour ces mots, qui montrent en même temps Topinion que Saint-Simon avait formée sur la princesse au Palais-Royal : cr Je crains qiie l'héroïne ne soit une héroïne de roman, et que rattachement que votis avez pour elle et que l'envie que vous avez de faire plaisir à M' le Régent ne tirent de votre vérité quelque complaisance (2). » L'abbé s'empressa de répondre, en jurant ses grands dieux qu'il n'écrivait que la stricte vérité (15 juin) (3). Mais dans sa dépêche précé-

(4) Aff. Hr., tome 318, M mai.

(2) IMd,, 2 juin.

(3) Chavigny écrivait le 1" juillet: « Les Espagnols me paroissent tous les jours plus satisfaits des manières delà princesse: ils conyiennent qu'elle a l'esprit excellent et le naturel admirable^ qu'elle est très-libérale et très-charitable envers les pauvres : ce qui les charme, car elle est affable et caressante à leur égard et elle parle espagnol avec eux. Ils espèrent de revoir un jour leur reine Marie-Louise. Elle a encoi*e quelques puérilités que l'âge et l'expérience et son bon esprit corrigeront. » Ace moment notre ambassadeur était sacrifié aux exigences du roi d'Espagne. Voici la dépêche inédite par laquelle Philippe V charge le P. Daubenton, le 23 juin 4722, de demander le rappel de M. de Ghavigny :

tt Monseigneur, c'est avec une extrême peine que j'exécute Tordre que le roi vient de me donner, de faire savoir à V. E. qu'il ne peut plus s'accomoder de M. de Ghavigny : il lui est revenu avec certitude que ce ministre intriguoit à la cour et dans la ville de Madrid, d'une manière qui a fort irrité S. M. Le roi, qui est la droitui^ même, m'a fait l'honneur de me dire qu'il ne peut prendre confiance en un ministre qu'il sait qui

LA BBINE D'ESPAGNE. 283

dente, celle-là même qui avait excité l'incrédulité du cardinal, au milieu des compliments qui y sont accumulés, on remarque deux phrases qui peuvent donner à réfléchir sur les perfections de la princesse : cf J'ose assurer que S. A. R. ne manque pas de divertissements, et qu'elle en inventeroit plutôt de sa façon que de laisser l'entrée à l'ennui... Ce qui étonne quelquefois madame la camerera est une certaine ouverture d'esprit qu'elle croit prématurée... » La princesse allait en donner des preuves. Se sentant choyée à l'excès par sa nouvelle famille , elle ne tarda pas à croire que tout lui serait permis. L'Infant lui témoigfnait une extrême tendresse ; il allait au-devant de ses moindres désirs (1), et développait de la sorte en elle cette humeur fantasque et volontaire qui ne la signala que trop souvent. Le bon P. de Lauljrussel, après avoir dit que la princesse pendant sa maladie avait constamment travaillé à faire des draps et des chemises pour les pauvres , et qu'elle venait de lui demander à apprendre le latin, ajoute : « Elle se plaît à entendre des contes

finasse et use d'artifice, et qu'il espère que V. E. contribuera à le déliyrer d'une personne ayec qui il seroit peiné de ti*aiter. Comme tout ceci est fort secret^ S. M. sera fort aise qu'on le rappelle sous quelque honneste prétexte. Je me suis défendu autant que j'ai pu de cette désagréable

commission^ mais il a fallu obéir au roi Il s'est compromis avec le

confesseur... » Il fut immédiatement rappelé. Dubois fit adresser à l'ambassadeur une dépêche officielle conçue en termes très-roi des^ mais corrigée par une lettre particulière des plus amicales. {Aff. éU\, t. 3i8.) (i) Le 25 mai, il lui donna un phaéton et six petits chevaux noirs; elle se promenait dans cet équipage tous les jours dans les ailées d'Aranjuex.

plus propres à bercer des enfants. . . On craint qu'elle ne devienne fort maligne (1). » Elle était seule alors avec ses dames à l'Escurial, tandis que ses beauxparents habitaient Balsain^où elle leur écrivait souvent, à ce qu'assure le P. de Laubrussel, sans que nous en soyons bien convaincu : le bon jésuite faisait peut-être de fréquents brouillons pour son élève, mais nous pensons fort qu'elle les recopiait rarement. Cependant Maulevrier écrit le 10 août : « Elle se fait adorer dans ce pays : je Tai trouvée g^randie (2). » Du reste les dépêches parlent rarement alors de la fille du Régnent, et il est permis d'en inférer que c'était surtout par l'embarras de nos diplomates à en dire quelque bien. Mais il se produisit alors un événement qui influa évidemment d'une manière fâcheuse sur la princesse. Je veux parler du mariage de sa sœur de Beaujolais avec l'Infant don Carlos : nous raconterons dans un autre chapitre les négociations de cette troisième alliance entre les deux branches de la maison de Bourbon ; dès maintenant seulement nous constaterons le peu de plaisir que l'arrivée de la jeune princesse causa à sa sœur (février 1723). Mademoiselle de Beaujolais qui était encore tout à fait une enfant, fut accueillie avec faveur à l'Escurial, et cela ne pouvait' manquer de donner à sa sœur de l'humeur et de la jalousie. Il

(i) Lettre du i5 juin 1722, yoL 319. Elle commença à apprendre Téquitation au mois d'août.

(2) Ibid.

LA RBINE D'ESFAGNE. 285

semble iîependant qu'elle ait eu au moins un moment la pensée de réagir contre la mauvaise impression produite probablement depuis quelques mois, en changeant ses habitudes. Au mois d'avril, elle s'avise de dresser un plan de vie qui effraya le Père de Laubrussel ; il s'empressa d'en informer le Régent, en ajoutant qu'il craignait « plus un effet d'application à des objets trop sérieux, qu'un amusement à la bagatelle qui seroit assortie à son âge (1). » Puis il s'arme de ce beau raisonnement pour expliquer pourquoi les deux sœurs se rencontraient rarement, quoique demeurant ensemble à Aranjuez : « Toutes deux sont bien unies, se voient souveiït : les visites de la cadette seroient plus fréquentes, si elle ne s'épouvantoit de voir son aînée attachée à ses livres (2). » L'aveu est significatif au bout de la plume du bon jésuite, qui semble véritablement avoir fait vœu de ne dire que du bien de son élève. Nous trouvons cependant ses assurances confirmées par Tabbé de Coulanges, qui, le 15 mai, écrivait de son côté à Dubois : « J'ai été agréablement surpris de trouver un si grand changement en la princesse : elle m'a paru bien plus attentive a sa personne et à se composer une conduite qu'elle soutient avec beaucoup de hauteur et d'élévation. » Mais il ajoute qu'il lui en est revenu <c quelques petits traits qui n'ont pas plu à la duchesse de Mon-

(\) 26 avril 1723: vol. 328.

(2) 10 mai. Ibid.

286 LES FILLES BU r£GENT.

telano, et que la reine a ju^é à propos de dissimu* 1er. » Il paraît aussi que, malg'ré son jeune âge, la princesse était peu satisfaite de l'attitude de son mari : elle en parla à Goulanges : « Elle me fit Thonneur de me demander, mais en rougissant extrê* mement, comment le roi vivoit avec l'Infante, s'ils se voyoient souvent. Je répondis seulement qu'il n'y avoit pas lieu de douter qu'il ne résultât une parfaite intelligence de leurs fréquentes entrevues. — Je suis bien sûre, répliqua la princesse, et sans attendre ma réponse, que le roi de France n'a rien à se reprocher sur cela. » Coulanges, d'autre part, conclut en disant : « Elle a tout ce qu'il faut pour s'attacher les Espagnols et se rendre absolue sur l'esprit du prince (1). » Ce jugement est bien en désaccord avec celui que nous venons de voir formuler par Saint-Simon, et qui, grâce à lui, ne devait trouver que des incrédules au Palais -Royal. Les plaintes parvinrent probablement aux oreilles du prince, car à quelques jours de là, Goulanges raconta que dans un voyage que les deux enfants firent à Tolède, ils dînèrent (2) pour la première fois ensemble, sur les instantes prières du prince. Il aimait beaucoup à ce moment Louise-Elisabeth d'Orléans, et cherchait assidûment à la rencontrer, ce qui plaisait singulièrement à celle-ci (3). Ce sentiment devint

(<) i5mai. A/f.étr.,i. 329.

(2) 24 mai. Ibid.

(3) Lettre d'un sieur Vaicourt, 12 juillet. Vol. 330^

LA REINS d'ESPAGNB. 287

même bientôt assez fort pour que le roi décidât qu'à dater de la Saint-Louis, fête du prince, les deux époux seraient définitivement réunis (1). Voici en quels termes le secrétaire Stalpart rend compte de ce revirement à Dubois : a Le roi et la reine arrivèrent de Balsain à l'Escurial le 18, à 10 heures du soir. M. le prince des Âsturies et la princesse les attendoient avec impatience pour exécuter ce qui leur avoit été permis. D'abord que LL. MM. furent dans leurs appartements, le roi passa dans celui du prince et le fît déshabiller en sa présence ; la reine en fit de même avec la princesse et la fit coucher, après quoi S. M. alla trouver le prince qu'elle mena par la main, accompagné du roi, au lit où éloil la princesse, et les ayant laissés ensemble couchés, LL. MM. se retirèrent jusqu'au lendemain, qu'elles retournèrent voir les nouveaux mariés. Le prince avoit l'air g*uay : la princesse avoit le visage échauffé. Ils continuent à coucher et à manger ensemble, et paroissent contents (2). » Ce fut naturellement un grand événement pour la cour d'Espagne, et les sentiments que montraient le prince depuis quelques mois faisaient concevoir de grandes espérances. On s'appliqua à étudier avec plus d'attention le caractère des deux jeunes époux, sur lesquels reposait alors l'avenir de la monarchie, et vers lequel l'esprit public se laissait volontiers entraîner,

(1) Aff.étr, « La princesse devient tous les jours de plus en plus belle et le prince plus amoureux. »

r>) Ibid,, vol. 330.

288 LES FILLBS DU RÉGBNT.

par suite du mécontentement causé par la mauvaise administration dont chacun avait à se plaindre (1). Le roi avait décidé que son fils assisterait désormais au conseil du g'ouvernement et qu'il y opinerait ; il lui fournit Toccasion d'affirmer sa volonté, en lui donnant raison dans une petite intrig^ue de cour, par laquelle les chefs de la maison du roi voulaient faire servir le prince par les officiers de la bouche de la reine et non par ceux du souverain. (ïétait assurément un détail en apparence bien secondaire, mais il avait une réelle importance dans une cour où les questions d'étiquette étaient encore plus importantes qu'à Versailles, et où une défaite de la camarilla surprenait toujours infiniment le public, tant cela arrivait rarement. La princesse répondait pleinement alors aux sentiments qu'elle inspirait à son mari. Vers la fin du mois de septembre, le prince dut aller à San-Ildefonso, et tous deux versèrent d'abondantes larmes, quand il fallut se séparer, même pour si peu de temps. C'est au milieu de véritables sang*lots qu'ils se quittèrent, en se criant l'un à l'autre : «Adios, mujer! adios, marido(2)») 1 Les correspondants de Dubois sont unanimes pour constater cette réciprocité de sentiments, quoique ceux du prince fussent évidemment plus vifs (3). Mais la

(i) Lettre de Valcourt. Il fait dans cette lettre un grand éloge du P. de Laubrussel^ a un, profond^ insinuant^ influent : il y a tout à espérer de ce côté-là. » 24 aoât 1723.

(2) Lettre de Coulange du 27 septembre 1723. (AffMr,)

(3) Letti'e de Coulange du 4 octobre. I6id.

princesse avait un grave défaut : elle ig^norait absolument Fart de se tenir proprement, ou plutôt elle n'y avait aucun g*oût : elle mang*eait avec « une malpro* prêté même dégoûtante, dont LL.MM. ont témoigné leur peine et leur surprise, sans cependant lui en rien dire (1). » Souvent aussi elle montrait au prince une indifférence et une indolence qui le choquaient extrêmement Vers la fin de Tannée, elle fut atteinte d'un érysipèle, qui fut cause qu'on attendit, jusqu'au 14 décembre, pour lui apprendre la nouvelle de la mort du Régent. « La douleur fut si forte, que la reine se mit à genoux pour l'engager à pleurer et a se consoler (2). »

A ce moment la princesse était moins populaire que quelques mois auparavant. Elle n'avait pas su garder la dignité que les Espagnols ne séparaient jamais du caractère de leurs princes, et plusieurs traits de Louise-Elisabeth d'Orléanâ avaient sérieusement indisposé l'opinion. Un jour elle demanda s'il pleuvait, en voyant à la promenade les Grands demeurer couverts autour d'elle : il paraît qu'elle fit très-naïvement cette question, mais le scandale n'en fut pas moins réel, et on voulut y voir une impertinence volontaire. Le P .de Laubrussel nous a dit une foisqu'elle aurait inventé des divertissements, plutôt qu'elle n'aurait consenti à en manquer. Elle était en effet excessivement maligne et elle cédait à son pen-

{{) Aff. étr.

(2) Goulange. Ibid.

chant, de façon à révolutionner une cour esclave de l'étiquette. On raconte qu'un de ses amusements consistait à faire inonder par des jets d'eau artistement dissimulés les promeneurs dans les jardins. Un soir, ayant examiné comment s'habillait sa camerera mayor, la cérémonieuse duchesse d'Altarmira, elle coupa subitement un cordon des vêtements de celle-ci, ce qui fit tomber d'un coup toutes ses jupes, et laissa la grave dame apparaître en chemise au milieu du cercle de la cour (1). Elle-même s'affranchissait des plus simples exigences de la toilette. Sous prétexte de l'extrême chaleur de l'Espagne, elle ne mettait presque jamais ni bas ni jupes, et, quand elle se décidait à s'habiller, c'était avec une nég'lig'ence vraiment reg'rettable.

Un grand événement cependant se préparait. Le roi Philippe depuis longptemps désirait abdiquer. Sa mauvaise santé, son caractère scrupuleux surtout lui faisait trouver la couronne trop lourde à porter. 11 savait en outre que son fils rég^nant à sa place, ce prince ne ferait rien sans le consulter, et qu'il continuerait en résumé de g^ouverner sans en avoir la responsabilité directe aux yeux du public. La reine voyait ce changement avec un extrême reg'ret, mais elle conservait au fond du cœur un secrel et certain espoir de retour, car elle conneûssait l'incapacité de son beau-fils. Le peuple au contraire se montrait ravi en recueillant les bruits qui commencèrent à

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(I) Saint-Simon»

LA HEINE D'ESPAGNE. 29i

circuler vers la fin de Tautomne, et auxquels le rapprochement officiel du prince et de la princesse des Asturies avait donné créance. Il etdorait ce prince sur lequel il fondait Tespoir des réformes que tout le monde désirait: « Les Ëspag^nols aimoient son vi* sag'e étrange, son flegme silencieux, cet enfttnt né au milieu d'eux, imbu de leurs préjugés, passionné pour leurs mœurs; le roi nourri au chocolat, comme ils disoient (1). » Au Palais-Royal, ce sentiment était partagé aussi vivement, mais par d'au-» très causes : on y redoutait l'influence d'Elisabeth Farnèse, et Tavénement du roi Louis paraissait des plus satisfaisants pour la France.

Le P. Daubenton cependant combattait ce projet, tout en cachant son jeu auprès du duc d'Orléans avec lequel il entretenait des rapports secrets. Nous savons en eflfet qu'il communiqua au Régent le projet du roi, et que Philippe l'ayant appris, il fit une scène si violente à son confesseur, que celui-ci en mourut de révolution. Mais nous ne connaissions pas les détails de ce tragique incident ; nous ne connaissions pas non plus les intrigues multipliées qui se croisaient entre le Palais-Royal et FËscurial : luie dépêche secrète du maréchal de Tessé au duc de Bourbon, du 14 août 1724 (2), fournit à ce sujet les détails rétrospectifs les plus piquants et les plus complets.

(1) Lemontey, 11^ p* 142*

(2) Af. étr., ToL 335.

292 LES FaLES DU RÉ6ENT.

« Le P. Daubenton avoit un commerce intime avec feu le duc d'Orléans, dont le roi Philippe n avoit nulle connoissance. Et Philippe en avoit un avec un homme de la maison de ce prince, que je n'ai pu découvrir, et qui lui rendoit compte de tout ce que faisoit S. À. R. Le commerce du roi avec l'homme que je ne sais point, étoit totalement inconnu au P. Daubenton et à Grimaldo, avec le* quel S. A. R. avoit pareillement un commerce, de concert avec le confesseur, de la manière qu'à vrai dire le confesseur et le ministre rendoient compte à M. d'Orléans des plus intimes pensées du roi, qui pourtant leur cachoit le commerce qu'il avoit au Palais-Royal. Il arriva que l'homme du . Palais- Royal écrivit au roi quelque chose qui l'embarrassa, au poin tque ce prince indécis et scrupuleux confiason embarras au P. Daubenton, qui, voulant désabuser S. M., lui soutint que ce qu'elle disoit étoit impossible. Les discours du confesseur et son obstination à représenter que cela étoit impossible, échauffèrent le roi, au point que, pour convaincre le Père, S. M. tira de sa poche rorig*inal de la lettre de son correspondant, et la lui lut.

« M. d'Orléans fut averti par le Père qu'il devoitse méfier, que quelques-uns d'autour de sa personne rendoient compte au roi de ce qui se passoi t au Palais- Royal. Ce même homme manda au roi de ne plus lui écrire, et que son commerce étoit découvert. Alors le roi dit au Père : Il n'y a que vous à qui j'ai conlié un secret, et vous l'avez révélé. — Et toul

de suite lui fit des reproches sang'lants de son infidélité, au point que cela causa au Père la maladie dont il mourut. Le roi, qui crut avoir part à son état, lui demanda plusieurs fois pardon d'être la cause de sa maladie qui empiroit, et le pria de lui nommer un confesseur pour lui succéder, en cas qu'il mourût, et lui faire faire pénitence sa vie durant de ce qu'il étoit cause de sa mort Le Père Daubenton, déterminé par Grimaldo, qui vouloit à quelque prix que ce fût un confesseur espag*nol, détermina le roi à prendre le P. Bermudez. C'est ainsi que Daubenton partant pour l'autre monde, le P. Bermudez resta chargé de la conscience du roi, sans oublier la pénitence qu'il devoit imposer à S. M. d'être en partie cause de la mort de son prédécesseur.

«t Pendant la maladie du Père, la reine, qui ne pouvôit souffrir Grimaldo, promit au P. Bermudez de le faire cardinal, si ce bon Père pou voit réussir à faire chasser Grimaldo. Le nouveau confesseur le promit à la reine, mais la mort de Daubenton étant survenue, et ne se .sentant pas encore assez accrédité pour réussir à ce qu'il avoit promis à la reine, il se lia avec Grimaldo^ union qui dure encore et qui est aug'mentée par celle du P. Marin, confesseur du jeune roi, et celle du P. Ramos, qui gouverne la conscience de quasi tout ce qu'il y a de gens de condition espagnole, et nommément du président de Gastille. »

Acette époque, nous n'avions point d'ambassadeur

394 LES FILLES DU KitiENT.

à Madrid : le régnent n'avait pas voulu remplacer Chavigpny qu'il avait rappelé malgré lui, et M. de Coulantes était seul chargé des relations diplomatiques; c'est à ce titre qu'il adressa, le 5 décembre 1723, au duc d'Orléans, la longne dépêche suivante, entièrement chiffrée, qui donne de précieux éclaircissements sur la situation de la cour d'Espagne à cet important moment (1) :

« Tout semble porter à croire qu'il sera toujours très-difficile de vaincre par la force du raisonnement les scrupules dont le roy d'Espagne est naturellement susceptible par lui-même et surtout par le directeur de sa conscience, le P. Bermudez, èon confesseur : il est, dit-on^ haut et entier dans ses sentimens sous les apparences d'un homme humble et simple, capable de porter loin dans les maximes insociables de sa nation la confiance du roy, et de réduire par degré l'autorité souveraine au génie et aux usages d'un pays jaloux de son ancien gou* vernement. Je suis bien trompé, si en général ce qu'on appelle ici Garnache n'est pas aussi opposé à l'union que le roy d'Espagne, qui a de grands ménagemens pour eux, y est porté de tout son cœur, et si ces Garnaxîhes, ainsi que les Grands, ne regardent pas l'union comme le seul obstaole au dessein qu'ils ont de gouverner leur roy et ses Estats. Tout me confirme dans ce préjugé, au point de ne pouvoir douter qu'ils mettent en usage ce qui

(1) A/f. éfmw(/., vol. X\\.

LA RBINE D'ESPAGNB. 305

peut aig^rir et brouiller les deux couronnes. On veut par présomption que l'expulsion de tous les serviteurs étrangers de la cour d'Espagne n'est pas pour la nation Tarticle le moins ag^réable du projet du P. Bermudez. La consternation où je vois les François, qui, par leur ancienne domesticité, voyent de plus près les dispositions de ce prince, me paroft jusqu'à présent le g*arant le plus assuré des mouvemens d'un intérieur si important à éclaircir. J'y suis confirmé par la timidité de leurs réponses et par l'embarras de leur silence sur ma proposition, compatissant à leur situation actuelle par manière dé conversation de discours publics auxquels à tout événement je parois n'ajouter point de foi.. Je ne peux d'ailleurs m'empêcher de croire que ce prince soit frappé d'une défiance perpétuelle propre à le fortifier dans ses scrupuleuses dispositions, et à Tentraîner de plus en plus dans des irrésolutions si préjudiciables à ses propres intérêts et à ceux qui nous sont communs^ et comme ses regards par intervalle et la. timidité de ses actions font marque de dérangement dans l'intérieur, que la santé de l'esprit ainsi que celle du corps peuvent y être concurremment intéressées, et que dans la conduite qui m'est prescrite, ne pouvant le voir ni l'entendre qu'avec le public, puisque je suis renfermé aux audiences du ministre avec lequel on devroit peut- Atre dans bien des cas s'ouvrir moins qu'avec le roy et la reine, sur leurs véritables intérêts et ceux du roy mon maître, il m'est impossible de pouvoir

faire une application un peu sensée de mon foible discernement à cet ég*ard, ni croire par la même raison qu'un ambassadeur soit ici trop tôt, et que chaque jour de retardement ne puisse entraîner des inconvéniens d'autant plus fâcheux qu'ils pourraient être irrémédiables, soit par l'empire qu'on peut achever de prendre sur l'esprit de ce prince, au préjudice de ses bonnes intentions, soit par les tristes effets d'une maladie qui peut survenir d'un moment à l'autre, et dont ses médecins seroient moins estonnés qu'ils ne paroissentl'estre, qu'il n'en paroisse point dans l'obstination sans ég*ale de ne vouloir prendre aucun remède qu'à l'extrémité de sa vie. La reine s'occupe principalement du soin de l'égayer par un enjouement forcé, et par la même raison dont la maxime est d'elle-même assez suspecte, de l'écarter du public, qui, selon toutes les apparences, n'est pas disposé à faire des sacrifices volontaires en leur faveur. Un ambassadeur ayant donc les occasions et les moyens par ses instructions d'entreprendre de dessiller les yeux de cette princesse, qui peut-être n'estend ses vues que sur le présent, il pourroit en même temps g^agner la confiance du roy. Je me suis souvent senti pressé par ce principe d'ag^ir de mon mouvement auprès de la reine, sur ce qui me paroissoit contre ses véritables intérests, mais j'ai toujours résisté constam* ment à la tentation, non-seulement par la crainte que l'opinion qu'il m'est revenu qu'elle veut bien avoir de ma franchise et de mon dévouement pour

LA RBINE D'ESPAGNE. 297

son service, ne prévalût pas absolument sur le moindre soupçon à contre-temps de quelque trait politique, mais encore parce que j'ai le bonheur de n'avoir rien à prendre sur moi. On me dit hier que le P. Bermudez lui devient insupportable, et qu'elle s'est échappée avec emportement à regretter ce qu'elle a fait pour le mettre en place : mais peu de chose est capable d'enflammer et d'éteindre la vivacité de son humeur naturelle. »

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