‹ Les filles du régent: la duchesse de Berry, la̕bbesse de Chelles, la princesse de Modène, la reine dE̕spagne, la princesse de Conti, Mademoiselle de BeaujolaisChapitre 39 sur 41 · LE DUC D^ORLÉANS · texte numérisé non relu

LE DUC D^ORLÉANS

Le seul fils du Régent, Jjouis d'Orléans, naquit à Versailles le 4 août 1703. Sa naissance combla de joie la vieille Palatine, qui écrivait le 27 juillet : (c Dieu veuille que ce soit un fils ! » Mais il eut une jeunesse très-frêle qui inspira de continuelles inquiétudes : on craignit môme longtemps de ne pouvoir le conserver : « Il est petit et mince pour son âge, écrivait Madame en 1718. C'est dommage, car il est bon et honnête ; il a des moyens et il n'a aucun vice. Il est bien élevé. Plût à Dieu que ses sœurs l'eussent été comme lui : mais je ne veux point parler d'elles ; elles sont comme des colosses, tant elles sont grandes et fortes. i> Le Président Hénault nous apprend cependant que le Régent s'aperçut bien vite que son fils ne serait bon à rien. Ce jugement est très-erroné. Louis d'Orléans avait l'esprit pénétrant, sérieux et appliqué : il aimait passionnément l'étude et avait un goût tout particulier pour la physique et pour l'histoire naturelle. A sept ans, son

père le confia à Tabbé de Mongault qui lui donna Féducalion la plus soig'née, tout en étant souvent oblig'é de modérer son ardeur, à cause de ses fréquentes indispositions.

Le Régnent ne s'en tint pas malheureusement à cette sag'e direction : craig^nant précisément un excès d'application, il voulut en détourner son fils en l'entraînant dans une vie déplaisirs, et chargea plusieurs femmes connues de parfaire à cet ég^ard son éducation. La Palatine combattait vainement ces efforts, et elle écrit, avec un vrai désespoir, le 5 décembre 1719 : « Ce que je crai génois au sujet de mon petitfils est arrivé justement. Il est, dans ce maudit bal de l'Opéra, tombé dans les mains des filles de l'Opéra : vous pouvez imag^iner facilement ce qu'elles lui ont apfpris ; il est maintenant comme un animal échappé. Lorsque la mère s'est plainte à son père, il rit à s'en rendre malade. La chose n'est cependant pas risible : avec ce genre de vie, ce gurçon, qui est délicat, se tuera le corps et l'âme (1). » Mademoiselle Quinault l'aînée devint sa maîtresse en titre et accoucha d'une fille au mois de janvier

(i) Elle ajoute : Le sous-gouverneur du jeune prince « en est tellement affecté que je crains qu'il n'en perde la Tie ».

Buvat écrite k la date du 10 janvier 4722: a H. le duc de Ghartrei* fut saigné du bras et du pidd, et le lendemain purgé. On disoit qu'il étoit incommodé pour avoir trop caressé la demoiselle Quinault, comédienne, à qui il envoya une somme de mille louis d'or pour frais de sa couche. D Marais confirme ce bruit en ajoutant que le Régent aurait dit à cette occasion à son fils : « Nous ne sommes pas de fer, il se faut ménager. » (11, 22.)

1722 (1). Elle avait débuté au théâtre en 1715, mais elle n'y reparut plus après ses couches, et, ayant reçu du Régnent une quantité considérable d'actions deLaw, qu'elle réalisa à temps, elle tint une maison où tout ce que Paris comptait d'hommes disting^ués s'empressait de venir, vivant dans une réserve relative et n'ayant jamais cherché à tirer avantage de lâa liaison avec le duc de Chartres, « auquel, prétend l'auteur des Mémoires de Maurepas^ elle ne put jamais parvenir à ouvrir l'esprit, et qu'elle remplaça bientôt par le duc de Nevers. »

Barbier nous assure qu'auparavant le duc de Chartres avait eu « plusieurs g'alanteries »; il ajoute: « Ce prince n'est pas aimé ; il a l'esprit petit et mauvais.» Il dit môme que le Régnent l'appréciait en ces termes : «Il a aussi peu d'esprit que M. le Duc, il est aussi brutal que M. le comte de Charolois et aussi fin que M. le prince de Conty. » Sa g'rand'mère parle rarement de lui et nous ne le voyons génère mentionner avec ses sœurs que dans les cérémonies et les fêtes officielles de la cour.

Le duc de Chartres prit séance au parlement comme pair le 12 août 1717, et il entra au conseil de Régence le 30 janvier suivant (2). Le 27 août 1718, il fut nommé g-ouverneur du Dauphiné ; le 12 septembre 1728, grand-maître des ordres de Notre-

( 1 ) Marais nous apprend que cette enfant était encore chez sa mère en MZo. Nous n'aTons recueilli aussi aucun renseignement sur elle. (2) Avec voix délibéralivc^ le 24 janvier 1719.

300 LES FILLBS BU R^GEIIT.

Dame du Mont-Garmel et de Saint-Lazare; le 11 mai 1721, colonel-général de Tinfanterie française et étrangère ; chevalier des ordres le 27 octobre 1722 (1). A la mort de son père, qu'il apprit à l'Opéra, il ne put arriver avant onze heures du soir à Versailles et il trouva le duc de Bourbon installé déjà comme premier ministre. C'est sa mère, qui, ne croyant p€tô à un malheur si subit, empêcha qu'on le prévînt sur-le-champ, ce qui causa ainsi sa ruine (2) : le roi cependant lui accorda une maison comme premier prince du sang*(3); il devint en même temps chef du Conseil d^Ëtat où il siégpea constamment jusqu'à ce qu'il quitta définitivement le monde en 1741. Mais il ne fut plus admis à travailler avec le roi comme colonel-général, et il se vit refuser la nomination aux bénéfices de son apanage (4).

Le mariage de ce prince qui, de bonne heure, renonça aux plaisirs vers lesquels son père Tavait entraîné malgré lui, fut arrangé au commencement de l'année 1724 avec la princesse Auguste-Marie-

(i) Il parait qu'il décida cette année-là son père à se réconcilier arec le duc du Maine pour se créer des alliés dans l'avenir contre le duc de Bourbon (Marais, 11^310).

(2) fi^arais, 111, 50.

(3) Sa maison^ qu'il refusa d'abord, comprenait : un premier gentilhomme, le chetalier de Gonflans; un premier écuyer. M. de Clermont d'O; un capitaine des gardés (sans gardes), M. de Giermont-Chaltes; un premier maître d'hôtel, M. de Court; un premier médecin, Chirac; quatre médecins, un chambellan, douze gentilshommes, quatre huissiers, deux pages, un chancelier, M. d'Arpenson. Il reçut le litre de Monseigneur et conserva le répiment de son père.

(4) Marais, III, od.

Jeanne de Bade, fille du prince Guillaume, gpénéralissime des troupes impériales, et de la princesse Sibylle de Saxe-I^uenbourg^. Ce mariage surprit profondément la cour, car la princesse n'était ni belle ni riche; mais, comme Allemande, dit Marais, on espéra qu'elle serait féconde ; il froissa surtout les Gondé, parce que le duc la préféra à la sœur du duc de Bourbon. La cérémonie eut lieu auprès de Ghâlons-Bur-Marne, au château de Tévêque, à Sarry, le 8 juillet (j) ; mais le jeune duc ne voulut aucune pompe et conserva à Ghâlons le plus strict incog^nito. Ge mariage fit beaucoup parler et inspira la verve des chansonniers. On fit, entre autres, un pont-neuf sur l'air du Mississipi :

D'Orléans la duchesse A dit à son eafant :

« J'envoie avec TÎtesse Au pays allemand Chercher une fillette Dont tu seras mari • D'elle fort chéri. »

« Ma mère, cette fille

Est petite^ dit^n.

Ni belle, ni gentille.

Elle n'a pas de téton.

De plus elle aime un homme (2)

Qui me feroit

S'il en étoit cru. »

(4) L*éYèque était alors Nicolas de Saulx-Tavanne, depuis cardinal, archevêque de Rouen et grand aumônier de France. — Voir notre Histoire de la ville de Chàlom, 4 vol. in-8® ; Paris, Aubry^ 1854.

(2) Le prince de Taxis, dit Mirais,

a Mon fils^ elle est ;

Au mari Tassure-t-on.

De plus bien demoiselle Et faite de façon Que nombreuse lignée Naîtra de cet enfant Très-facilement. »

On part incessamment Pour amener en France Ce bijou si charmant.

Dieu bénisse TouTrage Que fera peu souvent Monsieur d'Orléans.

Un couplet est consacré à Imbert, fils de Tapothicaîre du Régnent et nég^ocîateur de ce mariag*e :

Mon fils^ d'apothicaire^ A bien changé d'état, Car il est secrétaire Envoyé à Rastadt Pour chercher la maltresse D'un prince qui n'osit Prendre femme ici.

L'année suivante, il y revint pour épouser, au nom du roi, et cette fois en g*rande cérémonie, Marie I^ckzinska (juillet 1726) (1). Il fut tenu cependant toujours en dehors des affaires par le duc de Bourbon qui détestait chaque jour davantag^e la maison d'Orléans. L'union du duc d'Orléans fut heureuse, mais malheureusement trop courte. Sa femme mourut dès le 8 août 1726 en donnant le jour à son

(1) Voir notre Histoire de la vilk de Q^hns, p. 245.

second enfant (1). Celle perte prématurée, qui vint raviver dans l'esprit du duc les graves réflexions que lui avait déjà sug^g'érées la mort subite de son père, le décida à renoncer complètement à la vie ' mondaine et à embrasser une retraite qu'il rendit chaque année plus sévère, et dont il ne se départissait que pour remplir les devoirs que lui imposaient ses fonctions. En 1730, il se démit de sa chargée de colonel-g^énéral pour suivre un nouveau plan de vie et être plus libre de faire de fréquents séjours à l'abbaye de Sainte-Geneviève où il prit un log'ement. L'avènement du g^arde des sceaux Ghauvelin, qui devint, au mois d'août 1732, coadjuteur du cardinal de Fleury, froissa le duc d'Orléans qui se retira du Conseil, mais dut y rentrer aussitôt sur l'ordre exprès du roi. La même année, au mois de décembre, il prit la petite vérole en soig*nant son fils et il se traita lui-même sans médecins. Le jeune prince g'uéri vint chaque jour voir son père que sa sœur la reine d'Espag*ne ne quittait presque ja* mais (2).

En 1742 enfîn^ il rompit ses dernières attaches et renonça même à tout rôle politique. Il quitta le Conseil d'État, résolu à ne plus habiter que le monaslère et à partag'er uniquement sa vie entre les devoirs slrictement imposés par son rang*, l'exer-

(i) Louise-Madeleine^ née le 5 août; elle était contrefaite; morte en 4728. — Son fils était né le 12 mai 4725. (2) Lettre de Marais à Bouhier> 22 novembre 4732.

394 LES FnXBS DU lUtoENT.

cice d'une piété de plus en plus austère, Tétude des sciences naturelles et la culture des lettres. Il laissa l'administration de tous ses biens à sa mère, avec laquelle il vécut toujours dans les rapports les plus intimes, tandis que ses sentiments s'aig^rissaient sans cesse à l'égard de ses sœurs, excepté pour la reine d'Espagne, à laquelle il montrait une grande amitié • Il se réserva seulement un revenu de un million huit cent mille livres qu'il dépensait pre^ que entièrement en bonnes œuvres. Le duc d'Orléans se soumettait aux pratiques les plus rigoureuses, couchant sur une paillasse, se relevant la nuit pour lire ses offices, ne buvant que de l'eau, jeûnant rigoureusement, se privant presque constamment de feu, n'ayant conservé aucune étiquette. Ses charités étaient incalculables, et il les portait habituellement lui-même, visitant les plus pauvres galetas, suivi d'un domestique de confiance. Il donnait beaucoup d'argent pour l'œuvre des missions étrangères et faisait de larges seicrifices pour conclure des mariages, faire apprendre des métiers aux jeunes gens et pourvoir aux besoins des vieillards. Toutes les heures qui n'étaient pas absorbées par les œuvres de piété ou de charité, ce prince les donnait aux sciences, et il se plaisait à s'entourer d*un petit cercle de savants et de lettrés qui trouvaient toujours dans sa bourse les plus généreux secours pour les aider dans leurs travaux. La botanique, la physique, la géographie, l'élude des Pères, l'occupaient principalement et lui inspirèrent plusieurs

APFIHMCB. • 395

ouvrages qu'il ne voulut jamais laisser imprimer. Les principaux sont des traductions^ des paraphrases et des.commentaires des psaumes et d'une partie de l'Ancien. Testament ; une dissertation importante sur Théodore d'Héraclée et Théodore de Mopsueste, la traduction des épîtres de saint Paul, un traité contre les spectacles, une réfutation du livre des Hexaples où il témoig^ne d'une grande orthodoxie, quoiqu'il ait toujours montré une assez vive tendance en faveur du jansénisme.

La tête du duc d'Orléans cependant n'était pas assez forte pour résister impunément à une existence aussi rigoureusement sévère, et, dans les dernières années de sa vie, ces austérités développèrent outre mesure la bizarrerie de son esprit comme la sauvagerie de son caractère, et affaiblirent réellement ses facultés intellectuelles. Nous ne pouvons expliquer autrement la guerre réellement coupable qu'il fit à sa sœur de Modène, en la poursuivant avec un acharnement qui n'avait rien de chrétien.

A ses derniers moments, ce prince se vit privé de l'absolution par le curé de Saint-Étienne du Mont, comme janséniste et ayant absolument refusé de souscrire à la rétractation que lui imposait cet ecclésiastique. Il subit ce pénible affront avec une grande douceur, recommanda qu'on n'inquiétât en aucune façon le curé, et se fit donner les sacrements par son aumônier ordinaire. Il mourut le 4 février 1752, léguant sa bibliothèque aux Dominicains de Paris, ce qui fait présumer qu'il était affilié à cet

ordre, ses médailles à l'abbaye de Sainte*Geneviève, et son cabinet d'histoire naturelle à Tabbé Guettard qui lui servait de secrétaire depuis 1748(1). Jean- Jacques Rousseau a composé l'oraison funèbre de ce prince, à la demande de madame Dupin de Ghenoncéaux.

Au moment de terminer cet ouvragée, nous avons vu mentionner dans le catalogue d'une vente faite le 20 mai, par M. Etienne Charavay, de lettres autog'raphes adressées au maréchal de Richelieu par ses maîtresses, un billet ainsi mentionné :

« Madame la duchesse de Modène. Lettre autog^raphe , 2 pag'es in-4 , adresse. — Très-curieuse épître sur l'entretien qu'ils ont eu ensemble. Au bal, il lui a semblé que sa femme le lorg^nait beaucoup: <c Qu'elle est heureuse de pouvoir vous aimer « sans crime ! »

Au-dessous de l'adresse, Richelieu a ajouté de sa main : « Lettres de M°* de Modène pendant son séjour à Paris. »

Nous regrettons vivement de n'avoir pas le droit

(i) L'abbé Guettard^ l'un des plus savants naturalistes de l'époque^ refusa ce legs au profit du fils du duc d'Orléans, qui le nomma garde de son cabinet avec une pension^ et un logement au Palais-Royal, où il mourut le 7 Janvier n86.

de reproduire celle pièce qui prouve que la duchesse de Modène avail conservé loule la vivacité de son affeclion pour le maréchal. Nous Tavons lue, et nous avons pu constater que la princesse lui parle sur un ton de familiarité qui ne laisse malheureusement aucun doute sur sa nature. Elle complète les détails que nous avons donnés dans le chapitre VII du tome P' do cet ouvrage, quand nous ne voulions pas croire à un nouvel engagement coupable de la princesse. C'est évidemment à Richelieu qu'il faut attribuer désormais Thabileté prudente dont la duchesse de Modène fît preuve pendant son séjour en France.

Page 1