‹ Les filles du régent: la duchesse de Berry, la̕bbesse de Chelles, la princesse de Modène, la reine dE̕spagne, la princesse de Conti, Mademoiselle de BeaujolaisChapitre 38 sur 41 · T. II · texte numérisé non relu

T. II

(2) Fille de M.^^ de Duras : Toutes deux eurent pendant le voyage le fauteuil^ la soucoupe^ le cadenas^ etc.

(3) Sur la demande de M"^^ d'ATerne, alors maîtresse du Régent, le chevalier de Cretot, écuyer du roi, accompagna la princesse. (A/f. étr,, Tol. 322.)

(4) Le 20 novembre on procéda à son baptême : le roi fût son parrain. . (J6id., vol. 324 .)

geoisie en armes (30 décembre) (1 )• C'est à Bordeaux qu'elle sut la mort de Madame, dont elle prit aussitôt le deuil et elle écrivit de cette ville à son père ce billet : « 4 janvier. — Ce mot, Monsieur mon cher père, n'est que pour vous rassurer sur Testât de ma santé qui est en train de se rétablir, pour vous souhaiter une heureuse année, aussi bien qu'à Madame ma chère mère, et vous témoigner à tous deux que je vous aime et vous honore infiniment (2). » La crue des eaux retarda Mademoiselle de Beaujolais à Bordeaux. Le 15, elle alla à Bazas, où elle passa une journée chez l'évêque. A Bayonne, elle fut parfaitement reçue par la reine douairière (23 janvier). Elle arriva enfin sans nouvel accident, le 26, à Bidassoa, et le lendemain elle passa la rivière sur une chaloupe richement décorée. Sur l'autre rive, la comtesse de Lemos l'attendait avec ses dames, seize carrosses et trois régiments ; le duc de Duras la remit au duc d'Ossuna. « Il n'y eut aucune difficulté, écrit la duchesse, sur rien, et nous ne nous sommes combattues que de civilités. » La princesse poursuivit sa route sans conserver aucun Français auprès d'elle. Elle trouva son fiancé avec toute la famille royale à Buytrago, à une journée de Madrid, où son arrivée fut l'occasion de nombreuses fêtes (3).

(1) Lettre de M™« de Duras. Aff. étr.

(2) Ibid, Cette lettre est écrite au crayon et repassée à TeDcre.

(3) Saint-SimoD.

MADEMOISBLLE DE BEAUJOLAIS. 339

La dot de la princesse avait été fixée comme pour sa sœur à 400,000 écus d'or donnés par le roi, 40,000 écus par son père, et 50,000 écus en joyaux offerts par TEspag'ne. Louis XV lui fit don de cinq ag^rafes, un nœud de derrière, vingl-quatre gances, douze boutons, une paire de pendants en diamants ; le Régnent, de trois paires de pendants, une chaîne avec la croix, un « esclavag.e » en perles et diamants. Elle emportait un trousseau richement composé, dont nous avons trouvé l'inventaire dans les dépêches des Affaires étrang'ères : on y voit figurer une toilette rose et argent, une verte et or, deux feu et or, une giroflée et argent, une en satin brodé d'or , deux habits de cour en velours feu, fond d'or et d'argent, un habit de chambre, fond vert et or, avec jupon rose et argent, un notre en velours « ciselé », quatre manteaux de lit, huit robes en pièces de douze aunes chacune ; puis nous mentionnerons une douzaine de bas de soie, dont quatre brodés, une seule douzqiine de bas de coton, douze paires de souliers ou de mules, douze douzaines de paires de gants, deux douzaines de bonnets piqués, quarante-deux milliers d'épingles, deux douzaines et demie de fers à friser, quatre pièces de cordonnet, deux onces de soie, deux douzaines de lacets, vingt-six peignes d'écaillé, trois brosses à peignes, six houppes à poudre, quatre paquets de cure-dents, douze jupons de basin, deux cents aiguilles à enfiler des perles, douze paires de draps, six douzaines de toiles d'oreiller, douze dou-

360 LES FILLJSS DU RiiïEMT.

zaines de mouchoirs, six douzaines de chemises de nuit, autant de chemises en dentelles, douze éventails, quatre gparnitures de dentelles pour le g*rand habit, etc. Le trousseau pour la route se composait de six robes en brocart, or, argent, etc.; un corps, deux jupes, un manteau de lit, quatorze chemises de jour, ving^t-deux de nuit, vingft-cinq mouchoirs, des dentelles, des rubans, etc. (1).

Mademoiselle de Beaujolais arriva le 14 février à Baitragfo. Le roi alla au-devant d'elle en carrosse et la ramena chez lui, où, en entrant, il annonça g'racieusement au chevalier d'Orléans qui avait seul accompag*né sa sœur, qu'il lui conférait la grandesse. L'Infant attendait sa fiancée: «Tous deux s'embrassèrent beaucoup et soupèrent ensemble. Rien au monde n'étoit plus plaisant que de voir la princesse et l'Infant. Elle lui a dit mille jolies choses et n'a point paru du tout embarrassée (2). » Mais nous avons le récit de cette même entrevue, racontée par la reine elle-même au Régent :

« Je crois que vous ne serez pas fâché de savoir sa première entrevue avec son petit mari : ils se sont embrassés très-tendrement et se baisèrent ; il me paroît qu'il ne lui déplaît pas ; ainsi, depuis ce soir, ils n'aiment point se quitter l'un l'autre; elle dit cent jolies choses ; on ne sauroit croire les choses qu elle dit, à moins de les entendre ; elle a un esprit

(1) Plus un pot de chambre en argent. Aff. étr,^ toI. 722.

(2) Maulevrier, 15 février (vol. 327).

MADEMOISELLE DE BEAUJOLAIS. 36i

d'ange, mon fils est trop heureux de Tavoir.... Elle m'a charg^ée de vous dire qu'elle vous aime de tout son cœur et qu'elle est toute contente de son mari (l)...» Le même jour, elle écrivait encore à la duchesse d'Orléans: «Je la trouve la plus belle et la plus aimable du monde. C'est la plus pleûsante chose du monde de la voir avec son petit mari, combien de caresses ils se font et combien.ils s'aiment déjà l'un l'autre; ils ont mille petits secrets à se dire et ils ne peuvent se quitter un instant. »

Le 19 eut lieu la cérémonie des fiançailles auxquelles assista le chevalier d'Orléans, qui vit dans l'empressement affectueux du roi et de la reine une preuve de leur peu de sympathie pour leur première belle-fille, et ne tarda pas à pressentir la jalousie qui ne devait pas tarder à s'établir entre celle-ci et sa jeune sœur. « S'il m'est permis de m'ouvrir à V. A. R., écrit-il très-librement ce jouiMàau Régnent, je lui avoueray que je crains fort que cela n'excite la jalousie de la princesse des Asturies, qui n'a pas laissé que d'être fâchée que cette petite princesse vienne ici, et qui même en a souvent témoig^né son chagrin avec aigreur (2). » Quant à l'Infant, il éprouvait réellement une satisfaction profonde, et on peut prendre au pied de la lettre les termes

(1) Du i 6 février Aff, èlr. Le 20 la princesse des Asturies écrivait au Régent pour lui exprimer sa joie de posséder sa sœur^ dont en réalité elle regrettait l'amvée : elle parlait de ses succès, ce qui lui était particulièrement désagréable.

(2) IWd., vol, 327.

du billet qu'il expédiait le 20 février au duc d'Orléans :

« Monsieur mon oncle, l'arrivée de ma chèré princesse de Beaujolois m'a comblé de joye : sa présence a surpassé tout le bien qui s'en publioit, et je l'ai reçue comme un gfag*e précieux de votre amitié et comme le plus cher objet de ma tendresse : il ne tiendra pas à moi qu'elle n'ait rien à regretter icy de ce qu'elle a quitté en France, et je seray ravi que ce nouveau lien m'attache pour toujours à vous dont je suis passionnément, etc.. »

La princesse trouva en effet à Madrid le plus sympathique accueil, et elle s'y plut promptement, toute surprise d'y rencontrer des soins et une affection auxquels elle n'avait pas été habituée au Palais- Royal. Elle ne fut pas effrayée par l'existence austère de la nouvelle cour, sing*ulièrement effarouchée par les bizarreries de sa sœur. Sa beauté, sa grâce enfantine lui concilièrent réellement l'affection. Elle montra un- touchant attachement pour son fiancé, qui devait en effet plus tard justifier ce sentiment, en se faisant connaître comme un des meilleurs souverains qui aient gouverné l'Espagne. On chercha à la distraire ; on l'habitua à monter à cheval, ce qui l'amusait beaucoup; l'Infant ne la quittait pas, .et sa sœur affectait de lui faire une excellente mine (1). Elle en rendit compte avec empressement à son père, dans une lettre que, con-

(1) Du P. de Laubrussel, le 8 mars 4722.

HADEMOISBLLE DE BEAUJOLAIS. 363

trairemenl à l'usage, on peut cette fois considérer comme véridique :

« Je sçay assez, monsieur mon cher père, que vous n'attendez de moi qu'un bien tendre souvenir de vos bontés, sans tous ces regrets qui naissent de l'absence ; vous serez donc obéi d'autant mieux que j'ay trouvé dans la grâce dontme comblent Leurs Majestés tout l'agrément que je goûtois auprès de vous. Je suis d'ailleurs destinée au plus aimable prince du monde, et j'ai dans ma sœur une bonne amie. Avec cela on ne me laisse manquer d'aucun divertissement qui me convîennel Que me reste-t-il donc à souhaiter ? Que de bien remplir tous mes devoirs et de mériter par là que vous continuiez de m'aimer comme votre fille toujours très-dévouée (1). »

Ses gentillesses devaient plaire en effet, mais en même temps nuire à sa sœur, dont elle faisait involontairement ressortir davantage le fôcheux caractère : « Pour l'Infante, écrit le Père de Laubrussel le 26 avril, jamais princesse de son âge ne fut plus amusante ni plus vive. Monseigneur Tlnfant ayant eu un petit accès de fièvre, accident de rhume, cette princesse donna le plus joli spectacle du monde, tant par ses expressions tendres accompagnées de ses larmes, que de ses assiduités auprès du prince qu'elle ne perdit pas de vue un moment (2). » Il n'en était pas malheureusement de même entre les deux

(i) Du 25 mai, yol. 328.

(2) Ibid,

sœurs : le bon père de Laubrussel affirmait que leur union était parfaite, mais il lui faut cependant avouer qu'elles se voyaient rarement, « parce que la cadette s'effarouche de voir son aînée attachée à ses livres (1). » M. de Goulang^es constate la bonne situation de la jeune princesse à la cour d'Espagne, mais en déplorant de voir auprès d'elle « des personnes bien peu propres à cultiver d'aussi heureuses dispositions, et cherchant sans discernement à réloigpner des François (2). »

Les correspondances diplomatiques officielles ou secrètes de notre cour à Madrid mentionnent fréquemment ces petits et constants succès de mademoiselle de Beaujolais. Nous ne croyons pas utile de nous y arrêter davantage et de fatiguer nos lecteurs de leur monotonie. A l'âge de la princesse, les incidents sont rares, et nous constatons seulement avec regret l'absence complète de soins sérieux pour son éducation, car il n'en est jamais question dans les nombreuses lettres intimes adressées par le Père de Laubrussel au Régent. Il ne néglige cependant aucun détail : il écrit qu'au jeu, un singe souffleta la princesse en lui arrachant des cheveux (3) ; un autre jour il raconte avec empressement, qu'à une pêche à laquelle le roi et la reine assistèrent du

(1) Du iO mai. (toI. 325.)

(2) Du 15 mai. Le 3 décembre i732^ M. de Coulanges écrÎTait: « Elle a toute la gentillesse qu'elle avoit ; elle m*a parue un peu grandie, mais peu, »

(3) Du 21 juin 4723, toI. 325.

MADEMOISELLE DK BEAUJOLAIS. 363

haut d'un balcon, la princesse ayant remarqué qu'elle était seule à ne pas avoir de carreau sous les pieds, parce qu'on n'en avait pas assez apporté, « elle ne balança pas à dire qu'on mît sur ses pieds le carreau de son fauteuil, et qu'il n'y paroîtroit pas lorsqu'elle seroit assise [i).- »

Les événements marchaient cependant. La mort du roi Louis décida le retour de Philippe V sur le trône. Ce prince connut promptement les reg^rets du gouvernement français de voir Louis XV fiancé à une princesse qui, par son trop jeune âgpe, ajournait indéfiniment l'espoir de la naissance d'un héritier de la couronne. La mort du Régent avait enlevé tout appui à la maison d'Orléans, et la situation politique permettait au duc de Bourbon de satisfaire sa vieille haine, en ayant l'air de servir les intérêts de la nation. 11 embrassa donc avec ardeur l'idée de renvoyer l'Infante» ce qui lui permettrait de donner une femme d'un âge convenable au roi, et ce qui amènerait infailliblement des représailles de la part de l'Espagne^ toute au désavantage de la famille du Régent. L'ambassadeur d'Espagne eut ordre de demander au gouvernement français des explications catégoriques : le duc de Bourbon repoussa d'abord bien loin ce bruit, en chargeant Tessé de le démentir, et en le trompant lui-même pour lui faire mieux remplir sa mission. Mais le maréchal soupçonna quelque fourberie, et

j a__M^«__«__i ■-■ in in- - - -- - - ----- -. .,. . — .

(i) Du 24 mai 17-23, vol. 32o.

ayant précédemment obtenu son rappel, il en profita pour quitter Madrid au mois de février 1725, et laisser toute la charge à Fabbé de Livry. Ce départ redoubla les appréhensions de Philippe V, plus encore celles de sa femme, qui à ce sujet s'exprimait avec une excessive véhémence. L'ambassadeur revint à la charge auprès du duc de Bourbon, et, le 10 mars, le somma de fixer le jour des fiançailles. N'ayant obtenu qu'une réponse vague, il se rendit auprès de la duchesse de Ventadour, gouvernante de rinfante, laquelle lui répondit par des larmes qui ne lui laissèrent plus aucun doute. Sur ces entrefaites, le duc de Bourbon avait reçu l'approbation du Pape, qui autorisait la rupture à cause de l'âge de la princesse. Il ne dissimula plus sa décision, et le pauvre abbé de Livry dut, en pleurant et à genoux, présenter à Philippe V la lettre lui notifiant la résolution du cabinet de Versailles. Le roi et la reine demeurèrent muets et impassibles, et refusèrent d'ouvrir la dépêche. Mais, après l'audience, ils éclatèrent en récriminations, que nous devons reconnaître bien légitimes. Elisabeth Farnèse se vengea en accablant d'injurieuses invectives la marquise de Prie, et le roi déclara haute* ment que a ce ne seroit pas assez du sang de toute r Espagne pour venger une telle offense » . La nation sentit vivement cette insulte, et applaudit aux démarches immédiatement tentées par le gouvernement espagnol pour se rapprocher de FAutri-^ che.

MADEHOISBLLB DE BEAUJOLAIS. 367

Le 19 mars, Tabbé de Livry reçut Tordre de quitter Madrid sous ving't-quatre heures, et TEspagpjle dans la quinzaine. Le 30, mademoiselle de Beaur joiais et sa sœur la reine étaient mises en carrosse, avec ordre do ralentir le voyag'e, de manière à n'arriver à la frontière qu'en même temps que l'Infante, laquelle quitta Paris le 5 avril seulement, avec tous les honneurs imag^inables, et conduite par la duchesse de Tallard. Le bruit avait cependant couru à Paris que les Espag'nols, pour prouver leur fidélité à tenir leur parole, voulaient que le mariag^e de Don Carlos eût lieu (1) ; mais cette illusion dura peu. Le 19, l'Infante arriva au pied de la montag^ne de Saint-Jean-Pied-de^Port : Péchante fut effectué trois jours après. « Les Espagnols, dit Marais, avoient juré qu'ils ne prendroient rien de tous les présents, mais ils ont tout pris, jusqu'aux poupées, et n'ont rien donné aux dames qui ont reconduit l'Infante. Il y avoit entre autres une toilette d'argent de plus de cent mille écus, qui est un chefd'œuvre de l'art (2). »>

Nous avons vu comment, g'râce au mauvais vouloir du duc de Bourbon, les deux princesses françaises avaient failli ne trouver aucun prépat*atif à Bayonne pour leur voyage. Elles rencontrèrent cependant M"** de Berg^ues, de Gotiflatis , gouvernante de mademoiselle d'Orléans, leur plus jeune

(i) Mardis, III, 104.

(-1) IbitLy IV, 184;

sœur, et de Nangis, et elles purent s'acheminer sur Paris où elles arrivèrent comme nous l'avons dit, à la fin de juin. Mademoiselle de Beaujolais fut installée avec la reine d'Espag'ne à Vincennes.

Nous n'entendons plus pendant plusieurs années parlei* de mademoiselle de Beaujolais ; mais il parait qu'elle demeura fidèle au souvenir de son fiancé, et que ses impressions d'enfance demeurèrent si yives^ qu'elle ne put jamais les oublier. En quittant l'Espag^ne, elle avait laissé percer un profond chagprin : la comtesse de la Rosa, qui lui servait alors de g*ouvernante, affirmait «que rien ne pou voit consoler cette jeune princesse , qu'elle ne cessoit de pleurer jour et nuit, et qu'aussitôt qu'elle étoit arrivée en quelque endroit pendant le voyage, elle se jetoit sur son lit, sans qu'on pût lobliger à prendre la moindre nourriture (1). »

Mathieu Marais nous a conservé un mot de Tlnfante, pendant qu'elle était encore à Paris, qui constate la douce familiarité qui s'était établie entre les deux jeunes fiancés de Madrid. Elle avait reçu une lettre de don Carlos qui lui parlait de mademoiselle de Beaujolais, et de Tafiection qu'il avait pour elle. « Sur quoi elle dit à sa gouvernante, madame de Ventadour : — Maman^ ils ne sont pas mariés et ils s'aiment (2). » Elle parvint, chose vrai* ment étrange, à attirer l'intérêt de sa mère, qui

(1) Lettre du 2 avril i71o.

MADSlfOISBLLB DB BEAUJOLAIS. 369

entra dans les vues de sa fille, et soutint par ambition les espérances que celle-ci nourrissait par constance au fond de son cœur, ne voulant pas croire que l'incident fâcheux auquel elle avait assisté eût définitivement rompu le lien qui lui semblait devoir être si doux. On sait qu'en 1730, Philippe V eut à notifier la naissance d'un nouvel Infant à Louis XV ; le cardinal de Fleury saisit habilement cette occa« sion, et il fit répondre à Madrid dans des termes si habiles, qu'il obtint du roi d'Espagne une lettre vraiment affectueuse et encourageante pour la reprise de bons rapports entre les deux monarchies. Philippe V proclama bien haut cette réconciliation dans sa capitale comme un événement qui le comblait de joie, et le vieux cardinal s'empressait d'envoyer le comte de Rottembourg en ambassade auprès de lui. La duchesse d'Orléans crut l'occasion bonne pour renouer une alliance qu'elle voyait de plus en plus désirée par sa fille, et elle s'en ouvrit à Fleury vers le milieu de novembre i 730, par la lettre suivante, qui prouve que le vieux ministre approuvait ce projet :

« Ce vendredy matin(l). — L'envieque vousm'avez témoigné avoir, monsieur, du mariage de mademoiselle de Beaujolois me donne la confiance de vous dire sans aucun tour les réflexions que j'ai faites à mon réveil. Ce seroit un miracle, si ce mariage se fesoit tout seul, sans donner de commission d'en-

(1) Rottembourg partit le M décembrel

treren nég^ociation sur cela. M. de Rottembour^ est celui en qui vous auriez confiance, pourroit savoir que vous le désirez, et agir en conséquence dans les occasions qui se peuvent présenter, comme d'en traverser d'autres, s'il s'en propose ; faire sentir le besoin que le roi d'Espagne adu roi , etqu'après ce qui s'est passé, toute autre alliance qu'avec la maison de France ne peut qu'y être suspecte. Je ne répète point ce que je vous dis hier, Monsieur, du danger réel qu'il y a pour le présent ou pour l'avenir à voir établir dans ce païs toute autre qu'une princesse françoise. La façon dont le mariage de la reine ma fille se conclut, seroit trop longue à mettre par écrit ; mais elle prouve qu'avec le roi d'Espagne, un moment bien pris peut décider de tout. Je ne connois point M. de Rottembourg; mais puisque vous venez de l'envoyer, il y a apparence qu'il mérite votre confiance, aïant déjà essaie de lui dans le même emploi. Je crois que l'habitude qu'il a de cet air, le met à couvert du danger dont je vous parlois hier. Je vous assure que j'aurois une extrême satisfaction que vous lui donnassiez quelques or* dres sur cette affaire ; elle seroit plus grande, si vous m'appreniez que vous lui en avez déjàdonnés, quelque légers qu'ils fussent. Je me laisse aller d'au^ tant plus librement à toute la vivacité avec laquelle je désire cette affaire, que je la regarde comme utile et glorieuse pour la France et pour le ministère présent, auquel je puis vous assurer, Monsieur, qlleje m'intéresse bien sincèrement. Je croyois n'écrire

qu'un mot, et j'ai bien de la peine à finir après quatre pages, trouvant encore mille choses à dire sur ce sujet. Mais il ne faut pas abuser de votre temps^ n ayant pas moins de confiance dans l'étendue de vos lumières que j'en ai dans la bonté de ma cause (1). »

Mais Elisabeth Farnèse ne se souciait pas de cette alliance ; elle persistait à croire que si son gouvernement avait consenti à renouer des relations avec la France, Fleury devait reconnaître cette condescendance, en se prêtant à toutes les exigences de sa nouvelle alliée. Nous n'avons pas à insister sur les complications que ces prétentions firent surgir, et qu'une maladie de Philippe Y déjoua heureusement, au moment où Ton commençait à craindre sérieusement une déclaration de guerre. Mais on comprend qu'au milieu de ces graves incidents, le mariage de la pauvre princesse sombra. On n'y renonça cependant pas encore tout à fait au Palais- Royal : tant que l'Infant n'était pas marié, on espérait un heureux dénouement.

Ces négociations recommencèrent donc en 1734, quand don Carlos prit possession des duchés de Parme et de Plaisance. Le cabinet de Versailles accrédita auprès du nouveau souverain un académicien grand seigneur, le marquis de Bissy, qui écrivait à sa cour beaucoup de chames sur les événements. Il eut spécialement mission de tâcher de renouer le mariage de mademoiselle de Beaujolais.

(1) Lemontey.

On avait voulu, dans Tentre-temps, l'unir au comte de Charolais, espérant adoucir le caractère exceptionnellement violent de celui-ci, en lui donnant la plus sympathique princesse qu'on pût certainement imaginer. Mais il refusa; et il est permis de croire que Tattitude de la princesse ne fut pas étrangère à cette détermination .

L'Infant ne désirait pas moins que mademoiselle de Beaujolais la réalisation de ce projet, et il prêtait entièrement la main à ce charmant roman qu'on est heureux de trouver en plein dix-huitième siècle. Bissy eut à ce sujet une entrevue avec le médecin de l'Infant qui lui déclara que ce jeune prince n'avait pas été moins fidèle que sa fiancée (1) : il pensait à elle, paraît-il, jour et nuit; on le surprenait sans cesse, couvrant de baisers une bague que la princesse lui avait donnée à Madrid, et il pressait M. de Bissy aussi vivement que le pouvait faire la duchesse d'Orléans. 11 ne pouvait du reste en être autrement : la persistance de mademoiselle de Beaujolais, l'espoir conservé par sa mère ne s'expliquent que par cette réciprocité bien assurée de rinfant, tout disposé d'ailleurs à se complaire dans cette passion concentrée, au milieu de son entourage de courtisans dévots et de moines, auxquels Philippe V avait recommandé de prolonger autant que possible son enfance. Le palais de Parme présentait alors l'aspect d'un vaste couvent, et quand

(1) Lemontey.

le maréchal de Villars y vint et voulut dérider Tlnfant par quelques propos g^aillards, il provoqua tout bonnement un véritable scandale.

Bissy, soutenu des deux côtés, ému évidemment par ce double sentiment qui se manifestait vivement quoique contenu, prit l'affaire avec une chaleur qui inquiéta le cardinal de Fleury. Le vieux ministre, à quatre-vingts ans , demeurait froid devant ce roman, et il ne voyait que les aventures auxquelles ces nég'ociations pourraient exposer la France. Il savait qu'à Madrid cette combinaison serait très-mal accueillie, et que si le bruit de ce projet y parvenait seulement, de fôcheuses complications seraient à redouter. Elisabeth Farnèse Teffrayait : il avait réellement peur de cette princesse turbulente, vindicative et jalouse, qui depuis sept ans était son épouvantait, et le fantôme qui semblait toujours menacer sa politique.

Les événements coupèrent brusquement court à ce touchant roman sur lequel nous regrettons, faute de documents , de ne pouvoir fournir plus de détails. La mort du roi de Pologne amena la guerre en Italie, et don Carlos fut entraîné à la conquête de Naples. Presque en même temps, mademoiselle de Beaujolais était atteinte de la rougeole (1) ; le 5 mai elle était très-mal, et elle dut être administrée immédiatement. Elle languit cependant quelques jours, et s'éteignit douce et résignée le 21 mai.

(i) Lettre de Mnrais à Bouhier, 4 mai 1734.

(c Tout le monde est dans les larmes et moi aussi. C'est une princesse charmante. » Nous n'ajouterons rien à ces simples et expressives paroles de Mathieu Marais, peu coutumîer d'accorder des élog^es aux filles du Régnent.

LA PRINCESSE DE GONTI

LA PRINCESSE DE GONTI

Naissance de la princesse. — Mécontentement de Madame. — Sa jeunesse très-effacée. — Son mitriage. — Le prince de Conti. — La princesse habite Issy. — Elle accouche d'un fils. — Sa mort. — Incident h ses obsèques.

Nous n'aurons pas à parler longuement de Louise- Diane, septième et dernière fille du Régent. « Au moment où je terminai ma lettre à la princesse de Galles (1), écrit Madame le 7 juillet 1716, on est venu m'annoncer que Madame d'Orléans est en mal d'enfant : il étoit juste onze heures lorsque mon carrosse fut prêt ; à midi trois quarts j'entrai dans l'antichambre et on me dit à voix basse : « 11 y a « près d'une heure que S. A. R. est accouchée trèsot heureusement. » Mais cela fut dit d'un ton si triste que je ne pus douter que Madame d'Orléans n'eût mis au monde une septième fille, et c'est malheureusement ce qui est arrivé. » Il est inutile d'insister sur le peu de plaisir causé par la venue de cette pauvre enfant, et Madame semble lui avoir toujours gardé rancune. « Elle n'est pas laide, écrit-

(\) 28 juin 1716.

elle le 31 mars 1718, mais elle est hargneuse et maussade ; sitôt qu'on la regurde elle se met à crier. » Mais nous supposons que la petite princesse de deux ans avait peur surtout de la fig^ure et des gros yeux peu tendres de sa grand'mère qui était évidemment disposée à la critique en tout et toujours.

Louise-Diane reçut en naissant le nom de Mademoiselle de Chartres, à la place de Louise-Adélaïde, qui, devenue aînée non p[iariée depuis Fhymen de sa sœur avec le duc de Berry, fut titrée Mademoiselle tout court. Au mois de février 1719, elle eut la rougeole avec sa sœur Beaujolais, et Dangeau nous apprend qu'elles furent installées dans une cour du Palais-Royal « que l'on a fait murailler (1) ». Cette maladie paraît avoir adouci Thumeur revêche de la vieille Palatine à son égard, et elle nous dit qu'elle se plut à recevoir chaque jour les deux jeunes convalescentes. Sa vie s'écoula obscurément ensuite sans que son nom soit même mentionné, jusqu'à ce que nous trouvions ce passage dans Mathieu Marais : « Le mariage de M. le prince de Conti avec Mademoiselle de Chartres est déclaré. Mademoiselle de Beaujolois étoit destinée à M. le comte de Charolois, mais il a déclaré qu'il ne veut pas se marier, et cela a fait passer la cadette avant Taînée qui attend peut-être un autre sort dans les événements (2). »

(\) Tome X vil, 476.

(2) Lettre de Marais à Bouhier, H décembre 1731 . T. IV, p. 3Î5.

LA PRinCESSE DE GOMTI. 379

La célébration de ce mariag*e souleva une grave question d'étiquette, qui fit très-grand bruit à la coui', et causa de sérieux mécontentements entre les princesses du sang. Le roi avait chargé le grand maître des cérémonies de les inviter, ainsi que les princes du sang et les princes légitimés, à la cérémonie fixée au 22 janvier. La veille, la signature du contrat et les fiançailles avaient eu lieu dans le cabinet du roi. Mademoiselle de Sens portait la mante de la princesse. Mais à la messe du lendemain , Mademoiselle de Ghorolais, à laquelle on avait attribué ce service, le refusa en déclarant qu'elle ne l'avait accepté qu'à cause de l'absence annoncée de Mademoiselle de Beaujolais, que, du moment où celle-ci était présente, cela lui appartenait comme première princesse non mariée ; que c'était un honneur et une corvée, et puisqu'il y avait lieu de croire que Mademoiselle de Beaujolais prétendait s'en défaire comme d'une corvée, elle ne voulait aucunement prendre sa place. Mademoiselle de Clermont fit cause commune avec sa sœur : l'embarras fut grand et il fallut que la princesse de Gonti se montrât prête à porter la queue de la mante de sa bru pour mettre fin à cette ridicule contestation. Mademoiselle de Sens eut le bon goût de consentir à faire pour sa cousine ce qu'elle avait déjà fait la veille (!)•

Un autre incident signala encore ce mariage. La princesse de Gonti douairière écrivit à sa belle-fille

(1) Maurepas, II.

pour Teng'ag'er à prendre des mesures afin d'empêcher les jeunes mariés, vu leur âg^e, d'habiter trop librement ensemble : elle lui recommandait notamment de les séparer de bonne heure pour la première nuit. La princesse approuvant ce sag^e conseil en parla à la duchesse d'Orléans pour la prier de ramener chez elle sa fille au bout de deux heures ; mais la veuve du Régnent, fidèle à son indifférence pour ses enfants, répliqua que « dès le jour du mariage, elle avoit promis de ne plus se mêler de ce qui regarderait Mademoiselle de Chartres ; que tout concerneroit sa belle-mère. » Celle-ci n'osa point passer outre « et les nouveaux mariés restèrent au lit fort tard (1). »

Louis-François de Bourbon, plus jeune de dix mois que sa femme, était le fils aîné du prince de Conti, plus connu sous le nom de comte de la Marche, et de Louise-Elisabeth de Bourbon-Condé ; il était frère de la jeuneduchessed'Orléans.Sa jeunesse n'avait été marquée que par une précoce débauche, mais il paraît y avoir renoncé en se mariant et en voyant cesser l'oisiveté dans laquelle il végétait. 11 avait en effet de grandes qualités militaires dont il donna par la suite les preuves en se faisant connaître comme l'un des plus grands hommes de guerre de son siècle, jusqu'à ce que M^'de Pompadour l'eût

{{) La duchesse d'Orléans n'assista môme pas h la signature du contrat de sa fille « ne Toulant pas s*assujettir h se mettre en robe de cour ». On le lui apporta h signer le lendemain.

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fait écarter de tout commandement et Teût ainsi rejeté dans une opposition à laquelle il lui fallait bien recourir pour tromper Tennui que lui causait sa disgrâce. Il débuta dès Tannée qui suivit son mariag^e et se distingua à la campagne de 1733 de manière à mériter, par des services éclatants, le grade de lieutenant-général qu'il reçut au commencement de 1736.

La jeune princesse de Conti fit peu parler d'elle. Le 1" septembre 1734, elle donna le jour à un fils qui fut l'héritier de la branche et devait épouser plus tard une fille de la sœur de sa mère, la princesse de Modène. M. de Luynes nous parle d'elle au mois de février 1736, à propos d'un incident d'étiquette assez piquant. La duchesse de Rochechouart, ayant dû prendre son tabouret, fit avec sa mère, la duchesse de Mortemart, les visites d'usage, où tout se passa comme d'ordinaire ; mais chez la princesse de Conti la jeune, madame de Créquy, sa dame d'honneur, avait oublié de faire mettre des fauteuils. Il ne se trouva pour ces deux duchesses et pour madame la maréchale d'Ëstrées qui était avec madame de Rochechouart, que des chaises dos à dos. Elles s'assirent dessus ces chaises fort mal à propos. Ce grave événement fit du bruit à Versailles : le duc de Grammont l'apprenant courut sur l'heure s'en plaindre à la princesse douairière de Conti, « en lui représentant que c'étoit donner juste sujet de plaintes à MM. les ducs.» Celle-ci eut beau protester qu'il n'y avait pu avoir que mé-

prise, il fallut faire recommencer la visite le lendemain avec les fauteuils réglementaires.

La jeune princesse termina cette même année sa courte carrière. Elle habitait le plus souvent le magnifique château que les Gonti avaient agprandi et somptueusement embelli à Issy. C'est là qu'elle mourut le 26 septembre 1736. Ses obsèques furent célébrées avec pompe. Mademoiselle de Clermont fut nommée pour aller à Issy, comme représentante de la reine, jeter de Teau bénite sur le corps de la défunte. Elle s'y rendit des Tuileries en grande cérémonie, accompagnée de mesdames de Boufflers^ de Mailly et de Riberac, de MM. de Dreux-Brézé, grandmaître des cérémonies, Goulon, écuyer ordinaire, et de huit gardes à cheval, commandés par un exempt, et a vêtus en pleureurs» . Au château, les Cent-Suisses garnissaient la cour, et, sur le perron, mademoiselle de La Roche-sur- Yon attendait la princesse avec mesdames de Bussy et d'Alègre, tandis que mesdames d'Estaingl, de Maulevrier et de la Tournelle étaient demeurées auprès du corps, avec Tabbé de Saint- Aulaire. Mademoiselle de Clermont se rendit dans la chambre ardente , madame de Mailly portant la queue de sa mante, et elle jeta Teau bénite après les prières d'usage et elle fut ensuite reconduite avec les mêmes honneurs. Elle aurait dû alors rentrer aux Tuileries, y quitter la mante royale longue de sept aunes, en revêtir une plus courte^ reprendre son carrosse particulier et, comme princesse du sang, revenir avec sa dame d'honneur à

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Issy, jeter de nouveau de l'eau bénite sur la princesse défunte. Mais pour éviter Tennui d'un second voyage, à peine revenue dans la chambre où elle avait été reçue^ elle pria son cortège de Tattendre : elle revint alors s'acquitter de sa charge personnelle et repartit aussitôt. Le duc de Luynes constate avec regret cette infraction à Tétiquette, en remarquant que ce n'aurait pas même été un grand embarras, puisque Mademoiselle de Clermont revenait de là à Versailles. Il s'étend longuement sur cet incident sans dire un mot, ni de la maladie, ni de la fin de la princesse, dont la mort prématurée paraît avoir causé peu d'eflTet à la cour. Son mari ne se remaria pas : il passa la plus grande partie de sa vie dans les camps. Plus tard il entra dans l'ordre de Malte et il fut élu, en 1745, grand prieur de France.

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