‹ Les Fils de DieuChapitre 1 sur 51 · REPONSE · texte numérisé non relu

REPONSE

Il n'y a pas encore un siècle que l'illustre William Jones, juge à la haute cour de Calcutta est venu révéler le samscrit (samscroutam) à l'Europe étonnée, qui ne se doutait même pas de l'existence de cette langue merveilleuse.

Nous n'avions jusqu'alors, à l'imitation des anciens, considéré l'Inde que comme un centre immense de production, auquel le commerce occidental allait demander les riches étoffes de Cachemire et de Dacca,l'or et la soie, les perles du cap Comorin, et les diamants du Bengale.

On savait Lien, par ouï dire, que les peuples de cette contrée étaient doux et industrieux, qu'ils adoraient la Divinité dans de gigantesques pagodes ou temples, qui, pour la plupart en ruines, témoignaient d'une haute antiquité, mais il était d'une croyance convenue, que ce culte superstitieux et cruel, était peu digne des recherches de la science.

Les quelques voyageurs qui avaient pu voir à Djaggernath, à Chélambrum, à Villenoor les fakirs et les sannyassis, se jeter en foule sous les roues du char qui promenait la statue du Dieu, s'en revenaient l'imagination pleine de récits légendaires, sans se douter du passé grandiose de cette vieille terre, berceau du genre humain.

Et cependant, dès l'année 1497, après la découverte de la

nouvelle route de l'extrême Orient, par le cap de Bonne- Espérance, les Portugais avaient établi de nombreux comptoirs sur toutes les côtes de l'Indoustan. Pendant plus de deux siècles leur puissance ne fit que s'accroître. Goa était devenue avec un vice-roi la capitale d'un important empire, et de nombreux missionnaires, transportés par leurs navires, prêchaient la foi catholique sur ces rivages lointains.

Je me suis souvent demandé comment il se pouvait que ce peuple intelligent, eût passé sans les voir, devant les vestiges importants de l'ancienne civilisation de l'Inde, devant ces temples encore debout malgré les dégradations du temps, devant ces statues gigantesques taillées dans le granit, et surtout devant ces livres qui remplissent les bibliothèques des .brahmes , pensée vivante des premiers âges, trésors de science, de morale, de philosophie, devant lesquels nos civilisations modernes sont aujourd'hui forcées de s'incliner avec respect.

Me trouvant à Goa en 1865, l'idée me vint d'aller visiter la vieille ville d'Albuquerque, abandonnée sur la fin du xviii6 siècle à la suite d'une épidémie qui avait enlevé les trois quarts de ses habitants. De cette cité splendide qui avait autrefois commandé à tout l'Océan indien il ne restait que des ruines habitées par des métis Indo-Portugais, qui, abrutis par l'abus des boissons alcooliques, ne se souvenaient de leur origine que pour vous demander l'aumôme en se drapant orgueilleusement dans un lambeau d'étoffe.

Les rues étaient envahies par une végétation luxuriante, au milieu de laquelle apparaissait parfois un tronçon de colonne couvert d'arabesques, un mur à demi écroulé; ou une pierre tumulaire... œuvres d'hier!... c'était déjà le passé...

Et en face, sur la grande terre se détachait, nettement éclairé par le soleil couchant, le fronton noirâtre d'une pagode indoue, à laquelle le temps n'avait rien fait perdre de sa grandeur et de sa majesté.

Je ne pus me défendre d'une émotion profonde, en comparant les deux peuples et les deux époques; du plus jeune il ne restait presque plus rien... l'autre au contraire, témoignait de sa force par des monuments qui depuis plusieurs mille ans défiaient l'oubli.

Tout à eoup je me trouvai en face des ruines du palais du saint-office... Torquemada avait passé par là... et je compris comment les traditions christnéennes de l'Inde, et cette langue immortelle dans laquelle sont écrits les védas ne purent, jusqu'à la fin du siècle dernier, franchir les barrières que leur imposait l'inquisition.

Les Hollandais et les Français avaient bien eu leur moment de splendeur dans l'Indoustan, mais ces deux peuples s'occupèrent trop, l'un de son commerce, et l'autre de ses luttes avec l'Angleterre pour s'adonner à des études qui demandent un calme dégagé de tout souci d'affaires et les loisirs de la paix.

Il était réservé au peuple qui a soumis ce pays à ses lois, de nous initier à cette vieille civilisation brahmanique qui, en faisant rayonner ses fils dans toutes les parties du globe, a légué aux nations modernes comme un signe ineffaçable de leur origine, sa langue, sa morale, sa philosophie et ses traditions religieuses.

A William Jones, traducteur de Manou et de Kalidasa, succédèrent Golebrooke, qui poursuivit l'œuvre du maître et publia le digeste des lois indoues commencé par lui, puis Thomas Strange, Princeps, Wilson qui, à des degrés différents s'illustrèrent clans la nouvelle carrière, et continuèrent la traditicn des études samscrites en Angleterre.

Les autres nations n'assistèrent point indifférentes à cette Renaissance des littératures de l'extrême Orient, et la réputation scientifique de l'Allemagne fut soutenue par les Lassen, les Halled, Schlegel, Weber et autres, qui apportèrent aux recherches nouvelles, l'appui de leur érudition.

b KEPONSE A. QUELQUES CRITIQUES

La France eut Burnouf, ce philologue de génie, à qui l'on doit la rectification grammaticale du zend, cette langue oubliée de Zoroastre, la traduction inachevée despouranas, et les notes qui ont servi à Desgranges pour rédiger sa grammaire samscrite, la plus complète et la plus savante que possède l'Europe, et que j'ai vue appréciée par les brahmes eux-mêmes comme une œuvre de haute science.

Je ne parle pas de Loiseleur-Deslongchamps, qui n'a évidemment traduit le Manava-Dharma-Sastra, qu'en copiant la traduction de William Jones, ni d'une foule d'autres prétendus indianistes, incapables de déchiffrer un manuscrit original, et qui n'ont vécu et ne vivent qu'en rééditant les opinions et les œuvres de leurs devanciers.

Dès les premiers pas des indianistes sérieux que nous avons cités plus haut, l'histoire de l'humanité s'est enrichie d'un certain nombre de vérités générales... Il est désormais hors de doute, que l'Asie et l'Europe, et j'ajouterai, pour mon propre compte, me réservant de donner mes preuves, que certaines parties des côtes africaines, et un grand nombre d'îles océannienes ont été colonisées par divers courants d'émigrations partis de l'Indoustan, qui, d'un côté, par le nord, ont couvert la Russie, les pays slaves, Scandinaves, germaniques et gaulois (en samscritKalata, les conquérants); par l'est, se sont avancés jusqu'aux îles de la Sonde et de la Polynésie; par le sud-ouest, ont envahi la Perse, 1* Asie- Mineure, le pays de Misrah ou Arabie, l'Egypte, la Grèce et l'Italie.

L'histoire de l'Inde a gardé le souvenir et la date chronologique de ces différentes émigrations. Les langues slaves, germaniques, celtes, islandaise, le zend, le pehlvi, le parsi, le 'persan, l'hébreu, le grec, le latin et le mahori que parlent les Océaniens, ont conservé le signe indélébile de leur filiation, malgré les transformations fatales que les siècles et les civilisations nouvelles leur ont fait subir. Ces langues ne sont que des dérivés du samsciït,

Puisque nous introduisons une nouvelle langue sur la scène littéraire, le mahori océanien qui se parle de la Nouvelle-Zélande aux Sandwichs, aux îles Marquises, aux îles de la Société, à Taïti et dans l'archipel des Poumoutou. Citons quelques-uns de ces rapprochements extraordinaires entre le mahori et le samscrit, qui prouveront aux anthropologistes, que c'est par la linguistique qu'ils arriveront le plus sûrement et le plus promptement à rattacher entre eux les différents rameaux des races humaines.

Samscrit.

Mahori.

Tomara, tronc d'arbre, levier, massue.

Tomara,

cœur d'arbre.

Totara,

hérisson.

Totara,

hérisson de mer.

Ura,

braise rouge sous la cendre.

Ura,

flamme.

Upa,

se. — Upa-urtyani, danser en public.

Upa, danser .

Uta,

sable.

Uta, terre.

Gugupa, tourterelle.

Uupa,

tourterelle.

(Le G n'existe pas en mahori)

Ari,

maître de maison.

Arii,

chef de famille.

Ara,

prompt, éveillé, rapide.

Ara,

être éveillé, sur ses gardes.

Ariva, faible, débile.

Ariva, mince, délicat, faible.

Maya,

femme de magicien, de médecin, sage-femme.

Maia,

sage-femme.

Matara,

libre, affranchi.

Matara,

délié, être débarrassé.

S 'inscrit.

Mahori.

M an a,

Mana,

considération, puissance, honneur.

puissance, pouvoir, influence.

Nina,

Nina,

lin, mort.

enterrer, enfouir.

Nupa,

Nupa,

Sombre, obscur, ombragé.

obscurité, fourré impénétrable.

Urupa,

Urupa,

tempête.

vent violent.

Rata,

Rata,

réjoui.

joyeux, doux, privé.

Tan a,

Tané,

mari. ,

homme marié.

Iripa.

Iripa,

emporté, insolent.

pétulent, insolent.

Vahin,

Vahiné,

femme enceinte.

femme mariée.

Je pourrais pousser fort loin ces comparaisons, et après l'épuisement des mots qui se sont conservés purs, ramener au samscrit presque tous les radicaux de cette langue curieuse; mais ce n'est pas une étude du mahori que j'entreprends dans ces pages, et les quelques exemples que je viens de citer me suffisent pour démontrer jusqu'à l'évidence, que toutes les peuplades de l'Océanie qui parlent cette langue sont d'origines indoues.

Ces diverses émigrations ont porté aux quatre coins du globe des traditions religieuses morales et philosophiques, des traditions de législation identiques, et des mœurs, des coutumes se rattachant à la même origine; héros, demidieux, divinités, mythes, légendes cosmiques, tout est venu de l'Inde, et trouve dans ce pays seulement, son explication, sa raison d'être, son but. Et cela n'est que logique, les fils de 3a vieille terre des brahmes en apportant leur langage si

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perfectionné dans les contrées nouvelles qu'ils venaient coloniser n'abandonnèrent point les mœurs, les croyances, les traditions de leur berceau.

Ces vérités générales admises, prouvées, il restait à exhumer tout ce passé grandiose, à étudier cette colossale civilisation aux lieux mêmes où elle s'est produite, en se faisant initier par les brahmes savants, à la science sérieuse de la langue et du livre...

Depuis quelques années, il faut le constater avec regret, l'étude sérieuse du samscrit, semble subir un temps d'arrêt. Vivant sur les résultats acquis, on édifie des systèmes, on procède par induction et par hypothèse, on fait de l'orientalisme de coterie, au lieu de s'occuper à traduire ces milliers d'ouvrages en tout genre que l'Inde ancienne nous a légués. On invente des peuples qui n'ont jamais existé, les Aryens, par exemple (l'expression samscrite à'aryas, qui à causé l'erreur, n'est qu'un qualificatif honorifique appliqué aux hommes excellents de certaines fonctions). On circonscrit l'influence brahmanique à certains plateaux de la haute Asie, et cela par imagination pure, alors que toutes les preuves de l'antiquité delà race humaine sur la terre, que les premiers vestiges de civilisation se rencontrent dans le sud de l'Inde seulement, et que toutes les plus vieilles légendes de l'humanité, à commencer par celle d'Adhima et d'Hèva, ont pris naissance àCeylan, au cap Comorin, dans le Malayalam, le Carnatic et le Maïssour.

La tradition, les manuscrits vieux de quinze à vingt mille ans, les ruines imposantes, les pagodes encore debout, les brahmes savants et les pundits disent que la civilisation est partie du sud pour remonter vers le nord... mais la science officielle européenne répond, sans autres preuves que son autorité de science officielle : — La civilisation est partie du nord vers le sud.

On a beau lui dire, vous êtes en contradiction avec l'histoire de l'Inde, avec tous les monuments épigraphiques,

avec le livre... On n'ébranle pas son système, et triomphante, elle se met à vous tracer la marche à travers l'Asie centrale et le monde, des Aryens, conquérants qui n'ont jamais existé, ainsi que je le prouverai au cours de ce volume.

Il semblerait que le dernier mot soit dit sur une langue, une littérature, une civilisation que nul n'approfondit (car il ne sufiit pas de passer les ponts pour cela), et que beaucoup n'étudient qu'au point de vue de leurs préjugés.

Sans doute le samscrit se peut apprendre en Europe, mais c'est en vain que vous aurez franchi les difficultés de la lecture, en vain que la syntaxe n'aura plus de secrets pour vous, tant que vous ne serez pas allé dans l'Inde demander aux brahmes la consécration de vos études, vous ne serez pas aptes à traduire.. .

Chaque pagode a ses brahmes, ses pundits, qui après avoir pâli trente ans sur leurs livres, sont encore arrêtés par une foule d'abréviations et de textes presque indéchiffrables... Ètes-vous donc à même de refaire ce passé, de dire le dernier mot sur cette civilisation sans vous être initié aux sources?... alors que vous ne pouvez même pas vous mettre d'accord sur les origines de votre propre pays, et que pas un de vous n'est capable de faire une histoire sérieuse des rois de France de la première race.

J'ai écrit autre part sur le même sujet :

« Un reproche que je ferai à beaucoup de traducteurs et d'orientalistes, c'est, n'ayant point étudié clans l'Inde, de manquer de justesse dans l'expression, de ne connaître pas le sens symbolique des chants poétiques, des prières, des cérémonies, et d'arriver ainsi trop souvent à des erreurs matérielles, soit de traduction, soit d'appréciation... Peu d'écrivains sont aussi nuageux, aussi obscurs que les écrivains indous. On est obligé de dégager leurs pensées d'une foule de périphrases poétiques, de hors-d'œuvres et d'invocations religieuses, qui certes ne contribuent point à faire la lumière sur le sujet traité. D'un autre côté le samscrit, pour chaque

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variété d'images et d'idées, possède une quantité innombrable d'expressions diverses qui n'ont pas d'équivalent dans nos langues modernes, et ne pouvant se rendre qu'à l'aide de circonlocution, exigent une science sérieuse qu'on ne peut acquérir que sur le sol des mœurs, des coutumes, des lois et des traditions religieuses de ces peuples dont on traduit les œuvres et étudie les origines. »

Ainsi je demanderais à certains indianistes d'où peuvent leur venir les singulières opinions émises par eux, sur Siva, troisième personne de la trimourti (trinité) indoue. A les en croire, Siva serait une divinité sombre et cruelle, ne se plaisant que dans la destruction et les œuvres de mort, et que les Indous n'invoquent qu'en tremblant. Rien n'est moins sérieux et moins philosophique qu'une pareille idée.

La trimourti indoue se compose de trois personnes Brahma, Vischnou, Siva, et cette triade, dans son unité, reçoit le nom de Zeus.

Brahma est le principe créateur et reçoit, en samscrit, le nom de père, pitri. Zeus pitri, Dieu le père, dont les Grecs ont fait leur Zeus pater et Jupiter.

Vischnou est le principe protecteur et conservateur, le fils incarné dans Ghristna, dont les catholiques ont fait le Christ et adopté la légende.

Siva enfin ou Nara, c'est-à-dire l'Esprit divin, est le principe qui préside à la destruction et à la reconstitution, image de la nature qui renferme en elle les attributs de la fécondité et de la décomposition, de la vie et de la mort; c'est en un mot l'esprit qui dirige cet éternel mouvement d'existence et de dissolution, qui semble être en ce monde la loi de tous les êtres.

Voilà ce dieu sanguinaire dont quelques orientalistes ont fait un véritable épouvantait.

D'autres ont pris au sérieux les avatara (incarnations) du poisson, du sanglier, de la tortue, du lion, ainsi que les fables du nain, et de Paraeourama, et au lieu de les regar-

der comme des légendes poétiques, des fictions populaires, fruit de l'imagination vagabonde des Orientaux, s'en sont servi pour caractériser le culte brahmanique qui les rejette, et taxer ce culte de grossièreté et de superstition.

Trop longue serait, même la simple nomenclature des erreurs propagées par l'ignorance ou l'esprit de parti, sur les croyances religieuses des Indous.

Deux époques sont à considérer dans l'histoire de la civilisation de l'Inde.

La première comprend l'époque patriarcale, et le règne des védas ou Écriture sainte.

Toute cette période se distingue par une foi ardente qui ne laisse aucune place à l'examen, à la discussion ; le gouvernement est théocratique pur, sous l'autorité du père de famille et des prêtres; tout vient de Dieu, tout se fait en son nom tout est rapporté à sa sagesse, à sa bonté, à sa puissance. Les brahmes donnent aux peuples l'exemple de toutes les vertus, et grâce à leur piété, à leur vie toute d'abnégation, d'aumône et de prières, ils assoient sur l'Inde entière une domination que nul ne leur conteste, ils arrivent à représenter le pouvoir religieux et le pouvoir civil. Dieu, et le père de famille.

Dans la seconde époque, nous voyons les brahmes oubliant peu à peu leurs traditions premières dans le but de cotiser ver pour jamais le pouvoir qu'ils avaient usurpé, propager l'ignorance, étouffer toute liberté, toute initiative, et tourner tous leurs eïforts vers un abrutissement systématique des masses, qui seul pouvait assurer un long règne au despotisme sacerdotal.

A partir de ce moment, toute science est enfermée dans les temples, la civilisation s'arrête, le peuple divisé en castes est sans forces pour réagir contre ceux quil'étreignent, et le plongent dans l'immobilité et l'esclavage, et le règne des initiés commencent. On pousse la foule aux superstitions grossières, au culte des dévas et des saints pour lui faire oublier

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celui de Dieu. Aux œuvres imposantes de morale, de philosophie, et de science léguées par les premiers âges, succèdent les mythes, les fables, les légendes multipliées à plaisir par une poésie mercenaire à la solde des prêtres. Les védas, et Vridda-Manava, le Tschepanam, le Schaschvataa, sont remplacés par les Pouranas, le Manava-Dharma-Sastra, le Mahabarata, le Ramayana et autres œuvres de la décadence, que beaucoup de gens s'obstinent aujourd'hui à regarder comme l'expression exacte des anciens cultes de l'extrême Orient.

Nous le dirons sans crainte, et nous défions qui que ce soit de nous contredire, car nous avons les mains pleines de preuves pour nos adversaires de bonne foi :

Les orientalistes qui n'étudient et ne traduisent que les œuvres de cette seconde époque, font fausse route... Sans doute, c'est à cette date que partirent de l'Inde les différentes émigrations qui, fuyant le joug brahmanique, ont colonisé la Perse, l'Asie-Mineure, l'Égpyte, la Grèce, l'Italie et la plupart des autres contrées occidentales. Sans doute en étudiant les mythes et les légendes cosmiques, éclos à l'ombre de la puissance brahmanique, on arrive à rattacher à l'Inde l'origine de la plupart des peuples qui couvrent le globe. Sans doute, rapprocher Hercule de Hara-Kala, Jupiter de Brahma Zeuspitri, Indra de Thunar et de Thor des Scandinaves et des Germains, et la trinité indoue de la trinité des Égyptiens et du magisme, c'est démontrer d'une manière évidente la filiation des peuples et des mythologies, et la maternité de l'Inde; mais borner là ses études, prétendre qu'il n'y a rien au delà, et juger cet antique pays par les légendes poétiques que nous avons signalé... c'est rayer d'un seul trait de plume douze à quinze mille ans d'une civilisation plus ancienne encore. La civilisation de l'époque patriarcale et védique.

« Peu dépeuples, dit le savant Halled, ont des annalesplus authentiques et plus sérieuses que les Indous. »

« Quel passé grandiose à exhumer, et quel étonnement sera pour l'Europe, de voir la jeunesse de l'antiquité grecque en présence des âges brahmaniques, s'écrie William Jones avec enthousiasme. »

La plupart des recherches faites sur l'époque védique, n'ont en réalité porté que sur l'époque brahmanique, ou époque de la décadence.

Ces mythes, ces légendes, ces demi-dieux, ces héros, Rama, Ravana, Indra, Vacoudéva, Paraçourama et autres, les iackchas, les assouras, les nagas-rackehasas et autres, tous les anges, tous les saints mounis, ne sont que les exagérations de la poétique orientale, nées de principes purs et sublimes à l'origine, sur la divinité et ses œuvres, dénaturés plus tard à l'infini.

Ainsi, les livres saints considèrent Zeus (Dieu) dans trois situations.

Dans la première, il est non agissant, irrèvèlè et cet état se rend par l'expression samscrite de Bavahny, inaction immobilité.

Dans la seconde, il descend de l'inaction à l 'action, il se manifeste en créant, il anime la matière, et cet état se rend par l'expression sanscrite de Brahmy, création.

Dans la troisième, il conserve et protège la nature, et tous les êtres émanés de sa puissance, et cet état se rend par l'expression samscrite Latchoumy, conservation .

Les poètes indous, ne pouvaient manquer une aussi belle occasion de diviniser, aussi les voyons nous faire de ces substantifs simples, trois déesses tour à tour épouses de Brahma ou Zeus dans les trois situations que nous venons d'indiquer.

Autre exemple : Suivant les védas, Dieu renferme en lui toutes les formes, tous les organes, toutes les images, toutes les idées, tous les principes. Cette pensée philosophique n'a d'autre but que celui de faire remonter au Créateur, aussi bien dans la nature intellectuelle et morale que dans

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la nature physique le germe type de tout ce qui existe.

D'après le savant commantateur Vyasa, toutes ces idées abstraites ne sont pas des êtres substantiels, mais elles sont mieux que des mots, elles existent de tout temps dans la pensée de Dieu, à l'état de possibilités.

Sur ce, l'école philosophique de l'Inde se divise : Djerminy soutient, à propos des idées générales, que les individus seuls existent dans la pensée divine, et que les idées abstraites, ne sont que des mots, créés par la mémoire. Narada vient apporter un troisième système : suivant lui les idées abstraites existent dans l'intelligence deBrahma comme les noms propres de certaines natures, subsistantes par ellesmêmes, distinctes des esprits qui les conçoivent et des individus qui leur ressemblent... On discute encore sur cela dans les pagodes, sans parvenir à mieux s'entendre qu'Abailard et Guillaume de Ghampeaux, sur les réaux et les nominaux.

Mais alors arrive le poëte, et avec la logique ordinaire au poëte, il peuple d'êtres imaginaires le cerveau de Brahma, chaque idée générale de puissance, de bonté, d'amour, de sagesse, d'infini, d'espace, de perfection de bien ou de mal, reçoit la vie, devient une force créatrice, un demi-dieu, et s'appelle Maritchi, Angiras, Poulastya, Atri, Indra, Soma, Vazichta, Brighou, etc.... Ces demis-dieux coopèrent avec Brahma à la création, chacun suivant la nature qui lui est attribuée, puis ils finissent par se subdiviser eux-mêmes à l'infini et par donner naissance à une foule de saints personnages, les Richi, les Mouni, les Vanaprasta qui viennent jouer leur rôle sur la terre, côte à côte avec les humains. Toutes les forces intellectuelles de Zeus deviennent aussi des dieux, les forces de la nature sont représentées par des demi-dieux, les actions, les vertus, les qualités par des anges, des dévas et de saints personnages.

Et le poëte de s'écrier avec enthousiasme dans les Pouranas. « Et c'est ainsi que le cerveau divin a produit des mil-

iiers de dieux, et de dévas qui sont le lien naturel entre le créateur et la puissance céleste. »

Ainsi cette simple parole des védas que Tout est en Dieu, grâce aux exagérations philosophiques et aux rêves de la poésie, devient à l'époque du despotisme brahmanique, le prétexte des mythes les plus étranges, des croyances les plus insensées.

Et certains critiques de s'écrier : Que venez vous nous parler des grands principes de l'Inde ancienne sur l'unité de Dieu, ne savons-nous pas que votre Brahma s'épuise dès l'origine de la création à peupler les cieux et la terre de rakchasas, de pisatchap, de iakchas, de gnomes, de démons de dragons, de géants, avec lesquels il est ensuite obligé de lutter pour conserver sa puissance.

Et l'on ne veut pas avouer que l'on applique à ia primitive époque védique, que Von ne connaît pas, les divagations poétiques de l'âge brahmanique.

En peuplant leur Olympe de dieux, d'anges et de saints, les brahmes n'avaient d'autre but que celui de. régner par la peur et la superstition. La dégradation morale de l'Inde est une œuvre sacerdotale.

Toutes les religions qui suppriment le libre examen arrivent au même résultat, et le catholicisme, à l'imitation du brahmanisme dont il est descendu, n'a-t-il pas peuplé ses temples, de vierges, d'archanges et de saints dont la principale occupation est de lutter avec le diable et tous les esprits malfaisants de la mythologie romaine, comme aussi d'être les médiateurs entre Dieu et ses créatures.

Il ne suffit pas pour connaître l'Inde ancienne d'avoir traduit quelques passages des Pouranas, du Mahabarata, du Pvamayana, du Manou abrégé parles prêtres, et de quelques autres ouvrages de la même époque, rejetés avec raison comme autorité religieuse par les pundits et les brahmes de la pointe orientale de l'Indoustan, qui ont conservé au culte de Brahma sa primitive pureté. Il faut, je ne saurai

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trop le répéter, remonter aux époques patriarcale et védiques, si Ton veut trouver l'origine des traditions religieuses du monde entier.

N'étudiez pas l'Inde des védas à trois mille lieues de distance, venez vivre ici avec les pundits et les brahmes savants, dont les leçons peuvent seules vous permettre d'interroger le passé avec fruit, et d'émettre sur cette antique contrée des opinions sérieuses et puisées aux véritables sources.

Depuis William Jones, Colebrooke, Lassen, BurnoufetHalled, qu'avez vous révélé au monde savant, qu'avez-vous traduit de nouveau, qu'avez-vous produit, et parmi vos mémoires fantaisistes en est-il un seul qui n'ait été écrit sur une hypothèse ? Depuis vingt ans, la science officielle se traîne sur les traces de deux ou trois indianistes de grand talent, qui pour avoir ouvert la voie avec éclat, n'en ont pas moins pour cela accrédité de nombreuses et graves erreurs.

Gela se conçoit. Il ne pouvait pas être donné aux premiers savants qui révélèrent le samscrit à l'Europe, de dire le dernier mot sur cette vieille civilisation de l'Inde dont dix générations ne suffiront pas à traduire les œuvres.

Aussi voyez le résultat :

L'un rejette la chronologie brahmanique, sans autre motif que ceux tirés de son autorité personnelle. L'autre l'admet, mais jusqu'à telle époque seulement; plus loin tout est fabuleux. (Où sont leurs autorités, nul n'ayant encore rassemblé les matériaux de cette chronologie ?) Gelui-ci, qui est catholique, prêche l'influence de Moïse sur l'Inde ancienne, et il se drape dans cet anachronisme, d'où les meilleurs raisonnements ne le feront pas sortir. Celui-là fait vivre Bouddha au xve siècle avant notre ère; cet autre place sa naissance au vie siècle seulement.

Il n'y a pas deux orientalistes d'accord sur une date, sur un fait, sur un règne, sur un livre; suppositions, affirmations, négations, se croisent pêle-mêle, et la dernière chose

dont on tienne compte en parlant de l'Inde, c'est de l'opinion des Indous... Vous vous trompez, dit-on aux brahmes qui ont la prétention d'avoir des annales sérieuses, authentiques suivant l'expression de M. Halled ; nous savons bien mieux à quoi nous en tenir sur le passé de l'Inde, sur les bords de la Seine qu'aux rives du Godaverry.

Que dirait-on d'un brahme, qui après avoir appris péniblement le français, et traduit quelques lambeaux d'ouvrages poétiques, sans avoir vécu de longues années en Europe, prétendrait approfondir nos mœurs, nos coutumes, nos législations, et/non content de trancher de haut toutes les questions économiques, philosophiques et religieuses sur lesquelles nous ne pouvons nous accorder nous-mêmes; viendrait encore rectifier nos dates, changer la tradition de nos monuments historiques, indiquer l'origine de ceux sur lesquels l'archéologie n'est point d'accord, et donner des leçons d'épigraphie et de numismatique à messieurs de l'Institut.

Est-il un seul écrivain qui oserait faire l'histoire d'une des provinces de France, sans l'aller visiter en détail, sans interroger ses monuments, sans scruter un à un tous les manuscrits qui s'y rapportent? Gomment alors étudier à distance une civilisation vieille de vingt à vingt-cinq mille ans, la première peut-être qui se soit produite dans le monde.

Chose étrange, nous ne sommes point fixés sur nos propres origines, on discute encore pour savoir si Pharamond, le premier roi de France, est un personnage historique ou fabuleux, et quand il s'agit de l'Inde, on émet hardiment, du fond de son cabinet, des opinions qu'on prétend irréfutables .

Qu'on le sache bien, ce n'est qu'en allant demander aux brahmes savants, la consécration de ses études, ce n'est qu'en établissant dans le sud de l'Inde^ une école de samscrit, qu'on arrivera à une science sérieuse du passé, et dénué de tout soupçon de charlatanisme.

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Mais, me dira-t-on, William Jones, Colebrooke, Thomas Strange, ont vécu de longues années dans l'Inde, comment pouvons-nous errer, en nous inspirant de leurs enseignements en suivant leurs traces?

La plupart des critiques qui ont écrit sur la Bible dans l'Inde ont reproduit cet argument, qui n'a de valeur que pour les lecteurs qui ne s'occupent point spécialement des science orientales.

En effet : aucun de ces indianistes n'a connu l'époque patriarcale et védique ! aucun n'a cherché à dégager le principe primitif, des légendes brahmaniques! aucun na étudié, approfondi la questionreligieuse! William Jones et Colebrooke, ont surtout dirigé leurs efforts vers l'étude des législation indoues, et la recherche des rapports du samscrit avec les langues orientales et indo -germaniques. On conçoit qu'ils n'aient pu tout embrasser, quel qu'ait été leur talent,, sur cette vieille terre de l'Inde qui usera bien des générations encore, avant de livrer ses secrets. Il y a plus, ils n'ont pas eu en mains, les ouvrages nécessaires à l'étude du problème religieux, et ce n'est pas au Bengale, contrée qu'ils n'ont jamais quittée, que l'on peut retouver les primitives traditions.

Depuis plus de cinquante ans, la Société asiatique de Calcutta, découvre interpolations sur interpolations dans les copies des védas qu'elle a fait faire. Elle n'a pu se procurer encore un Vriddha-Manava, ou ancien Manou, et s'apercevant depuis peu seulement de l'insuccès de ses recherches dans le nord de l'Inde, cette terre classique des invasions, elle vient de s'adresser aux brahmes de la pointe orientale de l'Indoustan auprès desquels (si le mouvement de reconstitution du passé se fût produit dans cette partie de l'Inde) on eut depuis longtemps trouvé les productions les plus authentiques de l'ancienne littérature védique.

Qu'on ne nous oppose donc pas William Jones et Colebrooke, qui n'ont ni connu ni même soupçonné les nombreux ouvrages que les bibliothèques des pagodes du sud de

l'Inde possèdent, sur l'époque qui a précédé et suivi les védas. Grandes et respectables autorités, quand il s'agit des législations et de la philosophie indoues issues du brahmanisme, ces illustres indianistes Anglais ne peuvent èire invoqués contre nous, sur une question d'origines religieuses qui ne fut jamais le but de leurs études.

Pas de fétichisme inintelligent, ne faisons pas de la science autour du nom d'un homme, ne créons pas de doctrine officielle... Je ne crois pas qu'il soit bon de nier des choses uniquement parce que tel ou tel ne les ont point vues ou ne les ont point dites, cela n'est pas scientifique, et l'on sait combien de temps le moyen âge a marqué le pas sur le terrain de la véritable science, pour s'être mis à la remorque d'Aristote et de la Bible.

Il est dans l'Inde, croyez moi, beaucoup de livres et de manuscrits qui attendent qu'on veuille bien les traduire.

L'Inde ancienne, c'est-à-dire 1*1 nde patriarcale et védique» fut si peu entrevue par William Jones, Golebrooke, Thomas Strauge, Princeps, Wilson et autres, qu'à en croire les savants pundits du sud de l'Inde, ils n'auraient même pas apporté en Europe le véritable alphabet samscrit devanagueri (issu de la divinité).

A ce propos, je crois d'un haut intérêt de parler d'une querelle célèbre dont on semble fort peu se douter en Europe, et qui divise, depuis plusieurs siècles, les rares savants des provinces du nord, c'est-à-dire du Bengale, et les brahmes des provinces du sud de l'Inde, c'est-à-dire du Garnatic, du Tandjaore, du Maïssour et du Malayalam.

Les brahmes du nord disent à leurs frères du sud : « Nous ne vous reconnaissons point comme appartenant à notre caste; vous êtes plus bronzés que nous, et nous seuls, qui n'avons jamais quitté les rives sacrées du Gange, possédons la vérité. »

Les brahmes du sud, attachés par milliers au service des grandes pagodes, leur répondent :

DE LA BIBLE DANS L'iNDE. 23

€ Vous qui nous parlez ainsi, vous u'ètes plus des brahmes, il y a longtemps que l'Esprit de Dieu s'est détourné de vous. Si nous sommes bronzés, c'est que nous avons conservé le type pur et la couleur de nos encêtres nés dans ce pays. Tandis que vous, si votre peau a blanchi, c'est par une alliance impure avec les musulmans, ces stupides envahisseurs de la terre sainte, et, par ce fait, vous avez perdu les véritables traditions et la science des livres sacrés.

« Vous ne portez plus le costume consacré des prêtres, vous vous nourrissez de viandes proscrites par l'Écriture sainte, vous ne vivez plus d'aumône, vous couvrez vos femmes de longs voiles, comme les sectateurs de Mahomet, et vous les enfermez dans le lieu le plus secret de vos maisons, car vous êtes jaloux de votre frère. Où sont vos temples, vos autels, vos grandes fêtes? les superstitions de la plèbe ont réagi sur vous. Qu'importe que vous n'ayez jamais quitté les rives du Gange, toutes nos traditions religieuses sont nées dans le sud et àCeylan, et le Gange n'est devenu un fleuve sacré que par les ablutions que Ghristna y fit en compagnie de son fidèle Ardjouna. Vous adorez Kali, la déesse du meurtre et de li guerre, vous adressez vos prières aux nagas et aux sarpas; Lî génie du mal a renversé le culte de la Divinité... Vous n'êtes plus des brahmes, vous n'êtes même plus des Indous, vous n'êtes que des tchandalas (hommes de classe mêlée : paria). »

Rien n'est plus exact que ces reproches adressés parles brahmes du sud aux brahmes du nord.

L'Inde, que l'Européen visite le plus volontiers, séduit par la puissance de la domination anglaise, l'Inde, que l'on a jusqu'ici étudiée presque exclusivement, c'est-à-dire Calcutta, le haut Bengale, le royaume d'Aoude, Delhi et Agra, Benarès et Lahore, n'est plus l'Inde des anciennes traditions.

Descendez des hauteurs du Pundjab, traversez ces plaines immenses qui s'étendent au pied de l'Hymalaya, suivez

le Gange, des montagnes du Kanauwer où il prend sa source, jusqu'au Saunderbounds, où il se jette dans l'Océan. Quels vestiges avez-vous rencontrés de l'ancienne puissance brahmanique? les ruines même ont disparu... Vous ne trouvez là que des populations bâtardes, mi-indoues, mi-musulmanes, qui ont perdu tout cachet, toute originalité. Les diverses invasions: Mahmoud, Gengis-Khan,Tamerlan, les Afghans, Baber, Aureng-Zeb, et Nadir, qui tour à tour ont ravagé ce sol, n'ont rien laissé subsister de la splendeur des temps passés, temples, monuments, pagodes, inscriptions, manuscrits, tout a été détruit et brûlé; à peine çà et là apercevez-vous, en remontant le fleuve sacré, quelques tronçons de colonnes à demi enfouies dans l'herbe, quelques marches brisées de ces escaliers gigantesques que les prêtres avaient édifiés le long du Gange pour les ablutions des fidèles.

Les mosquées ont remplacé les pagodes, Mahomet a renversé Brahma, les sectateurs d'Omar ont nivelé par le sabre la terre et les peuples, les croyances et les statues des dieux. Depuis la conquête européenne, les cottages anglais sont en train de remplacer les palais des rajahs; la brumeuse Albion achève dans le nord de l'Indoustan, l'œuvre des Mogols.

C'est en vain que vous chercheriez sur cette terre envahie par les chemins de fer, le télégraphe, les usines et les comptoirs, le moindre souvenir de l'œuvre des védas. Ce n'est pas au milieu de ces populations qui n'ont plus rien d'indou, que l'on peut tenter la reconstitution du passé. Ce n'est pas dans leurs ouvrages falsifiés, que l'on peut retrouver les écrits des premiers âges...

Les provinces du sud, au contraire, ont échappé à la funeste influence des envahisseurs. Là les brahmes savants, qui méprisent les superstitions delà foule, conservent le précieux dépôt des traditions religieuses, dans l'espoir d'une prochaine régénération. Là sont les temples, les grands 1110-

DE LA BIBLE DANS L'iNDE. 25

numents, les ruines gigantesques, et les dieux taillés dans cinquante pieds de granit, qui, aux jours des fêtes solennelles, voient encore des foules de six à huit cent mille âmes s'agenouiller devant eux. Pas un village qui n'ait sa pagode, ses brahmes officiants , ses pundits commentant sous les portiques la loi ancienne. Et Ton ne se douterait pas que le seul temple de Chélambrum, dans le Carnatic, nourrit une population de plus de quinze mille brahmes parlant encore samscrit. Aussi est-ce là, au centre de toutes les antiques traditions, en face des institutions brahmaniques, puissantes encore au point de vue religieux, que la science parviendra à reconstituer l'Inde ancienne, à découvrir l'origine de tous les mythes mythologiques de l'antiquité grecque, et de l'idée chrétienne, à faire l'histoire de toutes les invasions qui ont colonisé le monde ancien, des sombres forêts de la Scandinavie aux rivages des îles océaniennes.

J'ai dit plus haut que la Société asiatique de Calcutta avait découvert, dans la plupart des manuscrits qu'elle avait recueillis, de nombreuses interpolations. Il y a longtemps que les brahmes du sud de l'Indoustan, dans leur querelle avec ceux du nord, ont émis cette opinion, que les livres sacrés du Bengale n'étaient pas des ouvrages originaux, ni même des copies fidèles, et voici les explications que j'ai entendu donner par beaucoup d'entre eux à l'appui de cette opinion.

« L'invasion musulmane, disent-ils, eut à son début un caractère essentiellement religieux; tous ses efforts tendirent à soumettre à la loi du prophète les populations qu'elle avait vaincues. Pour arriver à ce résultat, tous les moyens lui furent bons, massacre en masse de tous les sectateurs de Brahma réfractaires à la circoncision, destruction par le fer et le feu de tous les monuments historiques, de toutes les bibliothèques, de toutes les pagodes, édification de mosquées dans toutes les contrées soumises... Elle porta sa main sacrilège sur tout ce qui rappelait un souvenir, une croyance, une œuvre du passé.

Les livres, la langue sacrée, les traditions religieuses disparurent, puisqu'il n'y avait plus de temples pour prier. »

Plus tard, quand l'empire de Delhi fut solidement assis, les sectateurs d'Hayder-Ali se relâchèrent un peu de leur persécution, et sans autoriser le rétablissement des pagodes qu'ils avaient détruites, ils permirent à chaque Indou de se livrer aux exercices de son culte dans l'intérieur de sa maison; de là est venue la coutume qui existe encore dans le Bengale et les provinces supérieures, d'avoir dans chaque maison un brahme attaché aux exercices religieux.

A cette époque, quelques sannyasis (pèlerins) et autres dévots personnages vinrent chercher dans les pagodes du sud de l'Inde, qui avaient échappé à la persécution musulmane, des copies des livres sacrés qu'ils ne possédaient plus. Ces hommes de bonne volonté manquaient, pour la plupart de la science nécessaire à l'accomplissement de leur œuvre ; et ces copies mal faites servirent à leur tour de modèle à d'autres copies plus ou moins tronquées et dénaturées, suivant l'intelligence de ceux qui furent chargés de les transcrire. Pour faciliter l'étude du samscrit, que personne n'entendait plus dans le nord, l'alphabet ancien fut remplacé par un nouveau emprunté à l'écriture vulgaire du kanara, du bengali, et surtout de l'indoustani, alphabet que, d'après William Jones et Colebrooke, l'Europe a adopté pour l'étude de la vieille langue des védas.

Ainsi, d'après les brahmes du sud de l'Indoustan, l'alphabet samscrit en usage dans nos facultés serait un alphabet apocryphe, appelé mennagueri (d'origine humaine), et non l'alphabet devanagueri, que Vischnou lui-même a, d'après la légende, révélé aux hommes.

Je ne me dissimule pas la gravité scientifique de ces opinions. Sans prétendre leur apporter le bien mince appui de mon autorité, je puis direqu'elles pèseront d'un poids incontestable dans les études de l'avenir, lorsque la science voudra bien se décider à puiser aux sources primitives, et à s'oc-

DE LA BIBLE DANS L'iNDE. 27

cuper de samscritplus sérieusement qu'elle ne l'a fait jusqu'à ce jour. Elles sont en effet soutenues par des hommes d'une incontestable science qui passent leur vie dans l'étude des antiquités de leur pays, et que l'on voudra bien reconnaître comme plus experts en cette matière, que ceux qui jugent de loin une civilisation si différente de la nôtre, par ses mœurs ses coutumes, ses croyances, et sa littérature. Elles ont enfin une consécration historique dans ce fait incontestable : Que le sud de l'Inde a échappé a l'influence directe de toutes les invasions dont les provinces du nord ont été le théâtre, et qui ont détruit jusqu'aux derniers vestiges de la vielle civilisation védique.

M. Gicé, le savant orientaliste de Pondichéry, qui parle le samscrit, et huit à dix dialectes de l'Inde, et qui a consacré trente ans de son existence à l'étude du passé, est un partisan sérieux et convaincu de ces opinions que l'Europe sera tôt ou tard forcé d'adopter.

Que de fois ne m'a-t-il pas dit, lorsque nous causions ensemble de ce merveilleux pays, aima parens des principales nations du monde. — « Les croyances religieuses, de la primitive époque des védas ne peuvent être ni étudiées ni comprises ailleurs que dans l'Inde; la poésie et ses grossières légendes, les ont par trop défigurées, il y a trop de manuscrits à traduire, de monuments à interroger pour qu'une reconstitution de ce passé grandiose, soit possible de loin, quels que soient la science etle dévouement de ceux qui pourraitent la tenter. »

On nous saura gré de donner ici l'alphabet devanagueri que nul n'a encore apporté en Europe et qui est considérépar lesbrahmes du sud de l'Indoustan comme le seul alphabet authentique des védas.

Nous le faisons suivre, pour que le lecteur puisse comparer, de l'alphabet en usage dans les Facultés d'Europe.

ALPHABET SAMSCRIT DEVANAGUERI (èmanè de Dieu)

DES BRAHMES DU SUD DE 1,'lND OU ST AN,

Voyelles.

a â i i ou où re rè le

le e ai o aôu.

Consonnes. k kh g gh ng to ths

ds dhs ngs tt tth dd ddh nn t

th d dh n p pp b

bb m y v 1 11 v s

ch st h.

Signes muets.

bk hp am aa.

X Or . k (TL j . û . °o .

ALPHABET SAMSCRIT DEVANAGUERI (émané de Dieu)

DES BRAHMES DU NORD DE i/lNDOUSTAN.

Voyelles.

a â i î ou où re rô le lé

JT. M. 3. 3". 3. 3. K. K.K.K

e ô aou.

Consonnes.

k kh g gh ng ts ths cls dsh ngs

Ç.i. JT. T.. 3. ^l. ^..^.3\5[

tt tlh dd ddh un t th cl dh

n p pp b bb m y r

e v s cli st h ksh.

Signes muets. hk hp am aa.

S'il est vrai, selon l'opinion des pundits et des brahmes savants du sud de l'Inde, que nos universités ne possèdent même pas le véritable alphabet devanagueri, si jusqu'à ce jour (d'après les mêmes autorités) on n'a pu interroger en Europe, que des copies mal faites des ouvrages sacrés des brahmes; espérons que avant peu une science mieux entendue du samscrit, et puisée aux sources mêmes du brahmanisme, en rétablissant dans nos écoles les véritables textes d'ouvrages si précieux, pour l'histoire de l'humanité rendra au monde savant pour les études orientales le même service que la chute de Gonstantinople, qui nous fit connaître les ouvrages des anciens rendit aux études grecques et latines.

En démontrant de mon mieux, que nul jusqu'à ce jour, n'a étudié l'époque patriarcale et védique, que c'est à peine si l'ère brahmanique a été effleurée, que l'on s'est appuyé surtout pour juger l'Inde ancienne, sur des ouvrages de poésie que les brahmes savants ne regardent que comme des œuvres vulgaires et sans autorité, j'ai répondu aux principales critiques qui se sont produites dans les deux mondes à l'occasion de mon ouvrage, la Bible dam l'Inde, Je ne crois pas devoir répondre aux personnalités dont certains critiques catholiques, ont bien voulu m'honorer, ni prendre au sérieux, la série d'anachronismes historiques, à laquelle ils sont réduits, pour prouver que Moïse est antérieur à Manou.

Cependant M. Théodore Pavie, élève de Burnouf, ex-suppléant de la chaire de samscrit au Collège de France, me permettra de ne point laisser passer sans y répondre la plus grosse de ses erreurs, en raison même de l'énergie avec laquelle elle est affirmée.

Dans un article critique publié sur la Bible dans l'Inde, dans la Revue de l'Anjou en 1870, première livraison de janvier, M, T. Pavie s'exprime ainsi :

« Si nous avons admis les rapports qui existent entre la

DE LA BIBLE DANS LINDE. O'i

Genèse de Moïse et celle de Manou, en expliquant les causes qui nous portent à les accepter, nous nions formellement que la triade soit mentionnée dans le législateur indou, Non, ni les védas, ni Manou n'ont parlé du trimourti (trinité) que vous faites apparaître à l'aurore de la création. »

Pour rendre son affirmation plus imposante encore, M. T. Pavie, cite la phrase suivante de M. Loiseleur-Deslongchamps, le traducteur de Manou : « On ne voit aucune trace dans le code de Manou de cette triade, ou trinité (trimourti) si fameuse dans des systèmes philosophiques sans doute postérieurs. »

Sur ce point, je vais prier le législateur indou lui-même de nous dire s'il est vrai qu'il n'ait point connu la triade, c'està-dire la trinité. Et sa réponse ne se fera pas attendre.

Lois de Manou. Livre XI, sloca (verset) 265

<c La sainte syllabe primitive, composée de trois lettres (au m) dans laquelle la triade védique est comprise, doit être gardée secrète comme un autre triple véda. Celui qui connaît la valeur mystique de cette syllabe connaît le véda. »

Il serait difficile de rencontrer un texte plus formel. Et si Manou ne parle pas plus souvent de la triade védique, ou trinité mystérieuse de qui émanent les quatre védas ou sainte Écriture, c'est que cette notion de la trinité divine était réservée aux initiés, et qu'il était défendu, sous peine de mort, de la révéler au vulgaire.

Suivant l'abbé Dubois, missionnaire aux Indes, la triade védique est représentée par aum et cette syllabe primitive signifie a-Brahma, u-Vischnou, m-Siva, le même auteur constate qu'il était défendu aux anciens brahmes, de révéler le mystère de la trinité aux castes inférieures...

Ce n'est pas Manou qui n'a point connu la trinité, c'est M. Pavie qui comprend mal Manou !...

Toute la critique catholique de M. T. Pavie, est conçue dans cet esprit, pour arriver à courber l'Inde des védas, l'Inde d'il y a vingt, mille ans et plus, sous la révélation mosaïque qui n'est qu'une pâle copie des bas mystères de l'Egypte.

Je n'insiste pas, et me hâte de clore ces pages pour continuer mes études sur l'Inde ancienne, avec les nombreux manuscrits que j'ai eu en ma possession, et d'après les principes que m'ont inculqués mes maîtres, les brahmes pundits des pagodes de Villenoor et de Chélambrnm dans le Carnatic.

Ce livre est la suite logique des études orientales inaugurées par la Bible dans VInde.

Un rapide exposé de ce précédent ouvrage rendra à ceux qui ne le connaissent point, la lecture de celui-ci plus fructueuse, tout en condensant les souvenirs des lecteurs de mes 'premiers essais.

La Bible dans V Inde se divise en quatre parties. Dans la première: j'étudie l'influence de l'Inde par sa langue, sa morale, ses lois, sa philosophie sur les sociétés anciennes. Je suispasàpasla marche de la civilisation indoue, en Égyptepar Manès, en Asie-Mineure et en Grèce par Minos, législateurs qui ne furent, à mon sens, que les continuateurs de Manon, le législateur de la haute Asie. Je démontre à l'aide de la philologie, que ces noms d'hommes célèbres ont une commune origine samscrite,que tous les noms de la Fable antique appartiennent à la même langue, et que la plupart des systèmes des philosophes grecs, ont pris naissance dans l'Inde. •

Zoroastre, son livre des Nosks, la civilisation qu'il fonde en Perse , ses luttes avec les brahmes indous viennent ajouter de nouveaux arguments à la thèse que je soutiens, Rome même n'échappe pas à cette influence, à cette infiltra-

tion, et ses sages rapportent de la Grèce, de l'Egypte et de l'Asie, des lois identiques à celles de Manou.

Dans la seconde partie, après avoir soutenu l'impossibilité de la mission divine de Moïse, mission que Manou, Christna, Bouddah, Manès, Com-fu-tsé,;Zoroastre, Mahomet, le Christ, que tous les pasteurs d'hommes s'étaient déjà attribuée avant et s'attribuèrent après lui, j'assigne aux Israélites une origine purement égyptienne.

En effet, je trouve sur la terre des Pharaons, ce prétendu peuple de Dieu, dès son début et d'après Moïse lui-même, au dernier degré de l'échelle sociale, repoussé par toutes les castes, livré aux plus durs travaux, traité enfin comme le tarent les parias de l'Inde, et la conclusion de cette identité de civilisation, de situation, de mœurs, de servitude, est que les Hébreux furent les parias de l'Egypte.

Moïse élevé jusqu'à quarante ans- à la cour des rois d'Egypte, sans qu'il ait eu jusqu'à cette époque connaissance de son origine servile ; initié par les prêtres aux mystères réservés aux hautes classes, n'a fait, dans les cinq livres de la Bible dont il est reconnu l'auteur, que copier assez grossièrement, les anciennes traditions de la haute Asie, apportées en Egypte par Manès et les différentes émigrations qui vinrent successivement peupler ce pays.

Pour étayer cette thèse, je puis presque dire la prouver, je donne de nombreux textes de la Bible, qui ne sont jusqu'à l'évidence que de maladroites copies, que de pâles reflets d'autres textes extraits des védas et de Manou.

La troisième partie renferme la Genèse indoue : création du monde, révolte des dévas ou anges, naissance d'Adhima ( en samscrit, le premier homme) et d'Hèva (en samscrit, ce qui complète la vie), le déluge, les patriarches, la légende d'Adjgarta que Moïse transforma en celle d'Abraham. Les prophéties qui annoncent la naissance du rédempteur indou.

Puis, je donne, d'après les ouvrages de théologie samscrite les plus authentiques, la vie deDevanagui,la vierge mère, la naissance de Christna, les persécutions du tyran de Madura, le massacre des innocents, l'enfance du rédempteur, sa vie militante, ses maximes, ses paraboles, son enseignement

philosophique et religieux, sa mort sur les rives du Gange, qui fut un assassinat sacerdotal.

Étudiant alors le fonctionnement religieux adopté par les brahmes prêtres successeurs de Christna, après la mort de leur maître, fonctionnement qui subsiste encore dans les pagodes du sud, je démontre que l'Inde, il y a six mille ans, possédait déjà l'office du sarvameda, véritable sacrifice de la messe; la confession publique d'abord à la porte des temples et devant l'assemblée des fidèles, secrète ensuite auprès d'un brahme; le baptême par l'eau du Gange, ou par l'eau lustrale, pour ceux qui étaient trop éloignés du fleuve sacré, ainsi que les sacrements de confirmation avant l'âge de seize ans, et de mariage.

Je démontre que le brahme prêtre recevait son investiture par les huiles saintes, qu'il portait et porte encore une soutane blanche, la ceinture et la tonsure, qu'il faisait vœu de chasteté, et d'après le missionnaire Dubois lui-même, donnait à ses ouailles le plus pur exemple de toutes les vertus.

Dans la quatrième partie enfin, reprenant en sous-œuvre, à l'aide des preuves nouvelles que j'ai apportées au débat, l'opinion presque inconnue aujourd'hui des gnostiques de l'école d'Alexandrie, dont les plus célèbres, Philon le Juif, Dosithée, Cerinthe, Simon surnommé le magicien, Ménandre le Samaritain, Carpocrate, Basilide, Valentin et Tatien d'Alexandrie, Saturnin d'Antioche, Bardesane d'Edesse, Marcion et Cerdon, tous contemporains soit des apôtres, soit des premiers pères de l'Église, leur disaient : « Vos doctrines ne sont que la rénovation des anciens cultes de l'Orient. » Je dis à mon tour aux apôtres : Après la mort du pasteur juif votre maître, qui s'était contenté de consoler les faibles et les affligés, vous l'avez divinisé au profit de votre puissance, à l'imitation des disciples deManou, de Christna, Bouddah, Sakya-Mouni, Zoroastre et Com-fu-tsé.

Vous avez copié le nom, et les aventures de Christna, jusqu'à sa mort même, dont tous les livres historiques et religieux de l'Inde sont remplis, pour les attribuer à Jésus, dont pas un historien de sou époque ne parle. Il est vrai que vous

n'avez osé publier votre roman religieux que plus de deux siècles après la mort de votre héros, dans le but de rendre tout contrôle impossible.

Comme tous les antiques sorciers de l'extrême Orient, comme les sybiles, les oracles de Madura, de Delphes ou d'Isis, vous avez eu recours 'au merveilleux, au miracle et au sortilège pour fonder votre culte. Gomme cérémonies vouS avez tout emprunté à l'Inde. Baptême dans les eaux du Jourdain d'abord, puis ensuite par l'eau bénite ; confession, communion, confirmation, ordination, huiles saintes et tonsures, calices, encensoirs, soleil et triangle du saint-sacrement, et autres instruments du culte ; croyance à l'immortalité de l'âme, à l'unité de Dieu dans la Trinité que Moïse n'a pas connue, vous avez tout pris. — Oui, les gnostiques, vos contemporains, avaient raison, ils ont signalé la fraude : vous n'étiez que la rénovation des doctrines de l'Orient.

Vous êtes nés du brahmanisme, comme le bouddhisme, le magisme, les mystères de l'Egypte, les superstitions juives. De même que les panthéons informes des Grecs et des Romains, des Germains et des Scandinaves, sont eux-mêmes issus par voie d'émigration, des superstitions ridicules que les prêtres brahmes avaient abandonnées en pâture à la foule pour mieux asseoir leur domination. Vous êtes émané du brahmanisme enfin, qui fut la vieille religion de l'extrême Orient, et de la haute Asie, comme à leur tour toutes les sectes modernes sont issues de votre christianisme.

Rien ne se perd en ce monde, pas plus une idée qu'un atome de matière, et la science du passé, mieux entendue, en puisant aux sources primitives des vieilles civilisations, de même que les sciences naturelles retrouvent aujourd'hui, dans le charbon de nos mines, les arbres et les fougères gigantesques qui lui ont donné naissance, mettra à jour avant peu, toutes les superstitions antiques inventées par les prêtres et les pasteurs d'hommes, pour mieux dominer les masses ignorantes et crédules.

En recherchant dans les Fils de Dieu, l'origine de tous ces sycophantes, de tous ces messies, de tous ces rédempteurs, de tous ces prophètes, de tous ces prétendus porte-parole de

l'Être suprême, en sigalant leur origine commune, leurs moyens, leur but, nous n'avons d'autre dessein que celui de purifier cette grande image de la Divinité, de tous les parasites qui, depuis des siècles, vivent de l'exploitation de son nom. En vain MM. de Rome et de Loyola traiteront ces pages d'oeuvre d'athéisme, celui qui les écrit croit fermement en Dieu, à l'immortalité de l'âme, au mérite et au démérite, à toutes les vérités éternelles que le créateur a déposé dans la conscience de tous... Mais il ne croit ni auxbrahmes, ni aux bonzes, ni aux mages, ni aux derviches hurleurs ou tourneurs, ni aux hiérophantes, ni aux aruspices, ni aux druides, ni aux prêtres, et il refuse d'accorder à ces gens qui font Dieu à leur image, et le mêlent à leurs luttes d'ambition et de parti, le droit de parler en son nom,

Je suis persuadé, comme au temps de Gicéron, qu'ils ne peuvent toujours point se regarder sans rire...

UNE NUIT Â MADURA.

J'étais à Madura, la ville sacrée de Devanaguy et de son fils Christna.e.

Un soir que j'avais été visiter les ruines du palais de Kansa, et de la tour où ce tyran fit enfermer la vierge mère, je m'étais arrêté pour rêver à mon aise, au mi« lieu des tronçons de colonnes, des chapiteaux abattus, et des statues colossales des dieux mutilés et à demi enfouis...

Le soleil baissait rapidement à l'horizon, le chant du padial ramenant ses troupeaux se faisait entendre de toutes parts dans la plaine, les éléphants sacrés rentraient à ia pagode avec une abondante moisson d'herbes fraîches et de cannes à sucre. Et je regardai le crépuscule envahir la terre estompant au loin les montagnes , les bois, les rivières, d'ombres qui de tous côtés s'agrandissaient avec une fantastique rapidité... En face de moi, le temple dédié à Ghristna dont la masse imposante est une des merveilles du sud de l'Inde, disparut bientôt dans la nuif.

Tout à coup le timiram ou chant des morts, éclata dans les ténèbres... Les bran mes procédaient à l'office du soir, et clans le silence que la nuit avait apporté avec elle, les paroles de cette hymne lugubre, montèrent distinctement jusqu'à moi...

« Ils sont partis laissant à la terre leurs corps, qui sont devenus la proie des chacals immondes et des vautours aux pieds jaunes, et leurs âmes errent maintenant au

UNE NUIT A MADURA. 39

fond des abîmes à la merci de Varouna qui châtie les méchants.

« C'est en vain, quand les iakchas les rongent, leur déchirent les entrailles, qu'ils essayent d'invoquer Yama; la justice du dieu des enfers, après mille ans de souffrances, les fera renaître encore pendant mille générations dans le corps d'un tchandala... »

La voix grave et sonore des brahmes commençait lo premier vers de la strophe, que la foule des fidèles achevait en poussant des cris aigus et de lamentables gémissements, sur le sort des morts chassés du séjour céleste. . .

Ils continuèrent longtemps ainsi : l'être qu'ils invoquaient était le dieu du châtiment, et parmi ces trois mille hommes agenouillés qui se frappaient la poitrine pour conjurer sa colère... pas un incrédule à la voix du prêtre, pas un qui osa se lever et dire au brahme : Tu mens i l'être suprême n'est pas tel que tu nous le représente, il ne nous a pas créés pour déchirer nos entrailles, pour se faire le bourreau de nos corps et de nos âmes et mettre sa félicité dans notre souffrance...

Non ! Tout le monde priait et croyait!

Et ce n'était pas cette puissance infinie, que les védas ont si bien chantée, qui domine et règle les mondes, arbitre souverain de tout ce qui existe, matière ou intelligence... que cette foule invoquait... C'étaient les gnomes, ies iakchas, les vampires, les dévas, les rakchasas, inventés par les prêtres pour faire oublier Dieu, et terroriser les peuples à leur profit!...

Et je me mis à réfléchir à ces superstitions innombrables, à ces fables mystérieuses, à toutes ces ridicules croyances enfin, dont les pasteurs d'hommes abreuvent l'humanité, depuis des milliers d'années, se transmettant leur formule dans le silence des pagodes ou des églises. Torturant, brûlant, massacrant leurs adversaires au nom de

Dieu, qui n'est plus dans leurs mains qu'un odieux épou* vantail...

Et il me semblait entendre dans la nuit du passé, les cris de toutes les victimes que les chants des bourreaux ne parvenaient pas à étouffer. Quel effroyable concert!

« Nous sommes les bouddhistes etles mages massacrés par les brahmes; nous sommes les Birmans massacrés par les bouddhistes; nous sommes les Amalécites, les Amoréens, les Saducéens égorgés par l'ordre de Moïse; nous sommes les Hébreux décimés par les lévites... Nous sommes les victimes de l'inquisition, les martyrs des bûchers d'Espagne et de Rome... Nous sommes les Vaudois, les Albigeois, les protestants de la Saint-Barthélémy, les Camisards. Nous sommes Savonarole et Jean Huss!... »

Et je voyais à travers les âges, chaque fois que les peuples semblaient se calmer, chaque fois qu'un vent de miséricorde et de fraternité commençait à souffler au milieu d'eux, un homme se lever, se disant l'envoyé de Dieu. Et il poussait de nouveau les peuples les uns contre les autres, et au milieu des ruisseaux de sang et des milliers de cadavres qui couvraient la terre les brahmes, les bonzes et les prêtres venaient saluer cet homme, et ils disaient aux victimes : Adorez la main qui vous châtie, celui-là est l'oint du Seigneur !

Et les peuples anéantis par la superstition et la peur, se courbaient plus bas encore, jusqu'à ce que leur front fût souillé par la boue sanglante,... et ils priaient pour leurs bourreaux, et ils bénissaient celui qui les frappaient en murmurant : — C'est la justice de Dieu qui nous châtie de nos crimes. Éternelle jonglerie de ces hommes qui se prétendent les élus du ciel... ils passent toujours armes et bagages, avec tout leur arsenal de prières, de dévas, d'anges, de démons, de génies malfaisants, du côté des massacreurs de peuples!...

Et seul sur cette vieille terre de l'Inde dont toutes les sources de la vie ont été taries par le despotisme sacerdotal, je songeais, en cette nuit, qu'il serait utile et bon, de dire l'origine de toutes ces incarnations, de tous ces rédempteurs, de tous ces prophètes de la bonne nouvelle, de

UNE NUIT À MADURA. 41

tous ces fils de Dieu,, suscité par les lévites de tous les pays, pour mieux asservir le monde sous leur joug démoralisateur

Ils ont déjà couvert le passé de bûchers, de ruines et de désolations, montrons que sous chacun de leurs pas on retrouve une trace de sang, et arrachons leur l'avenir!

Je veux vous dire une légende :

« Quand la durée du pralaya (chaos) prit fin, le Seigneur existant par lui-même, qui n'est pas à la portée des sens externes, que l'esprit seul peut percevoir, qui échappe aux organes des sens, qui est sans parties visibles, éternel, l'âme de tous les êtres, que nul ne peut comprendre, parut brillant de l'éclat le plus pur, dissipa l'obscurité et déploya sa splendeur.

« Gloire à toi, Brahma, qui tira du germe immortel et les cieux et les mondes, je t'invoque, protège mes chants, je veillerai à ce qu'aucune de mes paroles ne puisse blesser tes oreilles!

« Au temps des vanaprasthas et des saints patriarches, le génie du mal était sans pouvoir sur la terre. L'homme était pur et bon, il n'avait qu'à étendre 3a main autour de lui pour jouir des dons de Dieu, les vallées ombreuses étaient pleines de troupeaux, les arbres étaient chargés de fruits, et la terre produisait le riz et les menus grains sans culture.

« De tous les coins du globe s'élevait un concert d'hymnes et de prières, chacun lisait dans le livre sacré des védas, le père de famille enseignait la divine parole à ses enfants, et sur le soir de sa vie, se retirait chargé d'ans et de vertus dans les forêts, où vivant de racines, d'eau pure et de fruits sauvages, il attendait l'heure de s'absorber dans le sein de Brahma.

« Il n'y avait pas de castes, car l'ambition n'était pas née, et le mal n'avait pas encore forcé les hommes à se parquer comme des troupeaux, à interdire les sources, la terre, et les arbres, en disant au voyageur altéré, cette source est à moi, le riz de cette terre est à moi... les fruits de ces arbres sont à moi... N'y touche pas ou je te tue.

« Chacun purifiait ses paroles par la vérité, et offrait les sacrifices, car le véda a dit : « Le soir lorsqu'on ne voit plus « la fumée de la cuisine, que le pilon est en repos, que le « charbon est éteint, que les gens sont rassasiés, que les plats « sont retirés, c'est le moment de l'invocation à Dieu, pour le « remercier de ses bienfaits.

« Il n'y avait ni prêtre, ni roi !

« Mais peu à peu, le nombre des hommes fat en s'augmentant, et la terre comme une nourrice dont les mammelles sont devenues stériles, ne put plus suffire à nourrir ses enfants. Les animaux s'étaient enfuis dans le plus profond des bois, pour échapper à la mort, les champs de riz ne produisaient plus que de l'herbe... etl'homme désespéré se retourna du côté de Brahma son suprême espoir, et il lui demanda le moyeu de finir ses souffrances.

« Et Brahma dit à ceux qui le priaient : Travaillez, déchirez le sein de cette terre qui deviendra de nouveau productive, semez les grains, arrosez les plantes, taillez les arbres, apprivoisez les animaux et parquez-les pour qu'ils vous donnent du croît, et bientôt vous aurez de tout en abondance, et vous mettrez en réserve pour les années de disette.

« Les hommes qui écoutaient à genoux se relevèrent consolés, et ils se mirent à travailler, à retourner la terre, à semer le riz, à émonder les arbres, et ils prirent aussi des animaux en grand nombre qu'ils accouplèrent mâles et femelles,... et suivant la prédiction du Seigneur, les jours heureux revinrent mais ils furent achetés par un dur labeur...

« Et l'homme reconnaissant, dit un jour : Je vais aller remercier celui à qui je dois tout, mais les prières et les invocations de la sainte écriture, ne sauraient plus suffire, ainsi que le sacrifice de l'avasathya par le feu consacré, je vais lui

Il/l

offrir les premiers de tous les fruits et de tous les animaux que j'ai obtenus en suivant la parole du divin Pouroucha (un des noms mythologiques de Brahma.)

« Et ayant dit cela, il prit une mesure du riz le plus fin et le plus beau, du safran dans sa fleur, des menus grains de toutes espèces, des fruits les plus savoureux qu'il put trouver... et il prit encore un couple de jeunes éléphants, un taureau et une génisse, une paire de chevreaux à toison rouge, et deux colombes qui sortaient à peine du nid...

« Et ayant placé le tout ensemble, il se dirigea vers les montagnes, et se mit à gravir la plus haute, et étant arrivé au sommet, il s'arrêta en disant : — Ce lieu me semble propice pour l'offrande que je veux faire à Brahma.

« Et voyant une pierre très-haute et très-large, qui se trouvait là sur la montagne, il y réunit les grains, les fruits et les animaux qu'il avait apportés, et il se mit à implorer le Seigneur et à le remercier de lui avoir sauvé la vie, en lui enseignant le travail !...

« Et comme il suppliait Brahma d'accepter le pieux don qu'il lui faisait... un homme sortit tout à coup de derrière la pierre, et s'empara des grains, des fruits et des animaux en s'éeriant : — Ceci est mon bien!,..— Part à deux, dit aussitôt un autre homme qui parut au même moment...

« Les deux voleurs se toisèrent, prêts à en venir aux mains, et à s'entre-déchirer !... — Qui es-tu, dit superbement le dernier venu au premier?

« — Je suis l'envoyé de Dieu, répondit celui-ci, et je viens prendre en son nom, l'offrande qui lui est adressée !

« — Eh bien, moi, je suis la Force, répliqua le second, et je prends ce qui me plaît!...

« — La Force vient aussi de Brahma, insinua l'envoyé céleste,... faisons alliance, je dirai aux hommes de t'obéir... et nous partagerons.

« Et pour sceller leur alliance, ils se retournèrent et battirent le pieux croyant, qui était venu pour offrir les prémices de son travail au Seigneur, et comme la victime leur disait : -— Pourquoi me frappez-vous? Ils lui répondirent : parce que tu es notre esclave, et s'étant emparé des ani-

maux, ils chargèrent sur son dos les grains et les fruits, et le maltraitèrent de nouveau pour lui faire descendre plus vite la montagne...

« Et désormais celui qui avait travaillé et cru , fut obligé de nourrir ces deux hommes et de les servir...»

(Extraits du Prâsada (Poème des poèmes). Le prêtre et le roi étaient nés.

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