‹ Les Fils de DieuChapitre 2 sur 51 · ÉPOQUE DE L'UNITÉ DE DIEU ET DES PATRIARCHES. LE DIEU DES VÉDAS · texte numérisé non relu

ÉPOQUE DE L'UNITÉ DE DIEU ET DES PATRIARCHES. LE DIEU DES VÉDAS

C'est à l'Inde, à ses théologiens et à ses livres sacrés que toutes les religions du monde ont emprunté leurs mystères, leurs légendes cosmiques, leurs panthéons et leurs mythologies. Étudier comment le culte des védas a engendré le bouddhisme, le magisme, le sintoo du Japon, la religion des kamefis,knef, f ta et fré des anciens Égyptiens, la loi de Moïse, le polythéisme grec et romain, les croyances druidiques et le christianisme, c'est faire l'histoire de toutes les erreurs, de toutes les superstitions de l'humanité, et démontrer jusqu'à l'évidence, qu'en fait de morale et de philosophie religieuse, plus nous avons eu la prétention d'avancer et plus nous nous sommes éloignés du but.

Partis de l'unité de Dieu, nous sommes arrivés, en passant par la trinité, à une division de l'idée suprême qui nous a bientôt fait tomber dans le polythéisme, à mesure surtout que nous nous éloignions du foyer primitif.

Les émigrations périodiques qui se sont écoulées des plateaux de l'Hymalaya et des hauts de l'Indoustan par le dou-

ble courant de l'Asie, de l'Egypte, de la Grèce d'un coté, des pays Scandinaves, Slaves, Germains et Gaulois de l'autre, en venant peupler des contrés nouvelles, ont transformé les dieux et les traditions religieuses de la patrie commune, modifié leurs lois, leurs mœurs, leur langage, mais en laissant à ces choses un tel cachet d'origine, que nous pouvons dire aujourd'hui, que toute croyance mythologique, tout système religieux est émané des védas, comme aussi tout langage se rattache au samscrit.

Nous ne saurions commencer mieux ces études sur le dieu des premiers âges qu'en donnant ici, l'hymne la plus ancienne qui ait été faite en son nom. Deux mille ans déjà avant notre ère, les commentateurs indous les plus savants, la regardaient comme contemporaine des Livres sacrés, et l'attribuaient au poëte ermite Valmiki, dont l'œuvre, à part cette splendide invocation, ne nous est point parvenue.

Certains brahmes théologiens attribuent également à ce saint ermite, l'abrégé des lois de Manou, écrit en slocas de deux vers, tel que nous le possédons. Mais cette opinion n'a d'autre motif de se produire, que celui tiré de l'identité du mètre poétique employé par Valmiki dans cet hymne en l'honneur de Brahma, et de celui adopté par l'auteur inconnu du Manava-dharma-sastra.

HIBANYAGARBA (A celui qui est sorti de la matrice d'or.)

Hymne dupo'ète indou Valmiki, en l'honneur de Brahma.

« La nuit de Brahma s'achève, le pralaya touche à sa fin, l'œuf d'or va se briser, laissant échapper de son sein la pensée éternelle de celui qui existe par lui-même et qui se reposait dans l'obscurité.

« 0 brahmatma (âme divine), toi qui n'es pas à la portée de nos sens^ que nul ne peut comprendre, que l'esprit seul

perçoit, âme de tous les êtres, intelligence suprême, régulateur de l'espace et des mondes, développe ta splendeur, disnous les mystères de ton repos et de ton mouvement : pourquoi le néant, pourquoi la création?

« Astre aux mille rayons qui sème au loin clans les espaces infinis la vie et la lumière, cause éternelle et imperceptible, germe immortel par qui tout est fécondé, et en qui tout doit revenir. Divin Pouroucha (générateur céleste), comme le buffle errant sur les bords du fleuve après une journée d'orage, j'ai soif de te connaître, et de t'adresser mes vœux.

« 0 Narayana (esprit qui se meut sur les eaux), pure essence, esprit subtile, immuable volonté I à quelle heure de tes nuits a été conçue la nature (pracrita), par quelle force as-tu peuplé le chaos, illuminé les mondes et créé la vie ?

« Quelle joie dut s'emparer de ton cœur, quel orgueil ce fut pour ta puissance lorsqu'un matin, par le seul effet de ta pensée, ce resplendissant soleil se leva sur les mondes, éclairant l'air, les terres et le vaste Océan ?

« Puis les plantes, les arbres et les fleurs surgirent de toutes parts, les eaux se peuplèrent de poissons, l'air et la terre d'animaux différents, et l'homme naquit avec une portion de ton intelligence; divinité inférieure que tu jetais dans l'espace pour jouir de ton œuvre et se souvenir de toi.

« Tu as donné à l'homme l'ahancara (conscience), souveraine maîtresse de nos pensées, voix céleste, lumière intérieure qui nous dit voici le bien et voici le mal ; ici est la récompense et là est la punition : et tu lui as donné aussi le boud-

dhi (intelligence) d'où émane les cinq principes de perception extérieure.

« Et tu lui as donné encore la volonté, car de la volonté seule peut naître l'action indépendante et libre, et de l'action indépendante et libre, le principe de justice qui récompense ou punit.

« Et à peine l'homme était-il né qu'il sentit en lui un ardent désir de remonter jusqu'à toi, de s'abîmer dans la grande âme, de regagner, rayon céleste égaré, l'immortel foyer dont il était descendu.

« Quatorze manwantaras (époques divines) se sont écoulées, la terre a déjà nourri mille et 'mille générations d'hommes; de minutes en minutes les âmes des justes vont rejoindre le Grand Tout, comme la goutte d'eau qui va se perdre dans les fleuves, comme les fleuves qui vont mourir dans l'Océan.

• « L'homme a vieilli sans cesser d'espérer et de croire en toi. 0 Zeus! dissipe l'obscurité qui t'entoure, le silence de la vie m'effraye : voyageur perdu au milieu des sables du désert, pêcheur égaré dans la vague, j'implore une goutte d'eau, je cherche le rivage, fais- toi connaître à moi!

« J'ai excécuté fidèlement les saints préceptes, je me suis retiré dans les forêts, depuis longtemps ma peau s'est ridée, et mes cheveux ont blanchis, je suis maître de mes sens, et j'ai perdu le souvenir des fils de mes fils.

« J'ai donné tout ce que je possédais, renoncé à toutes mes affections, et emportant le feu consacré et les vases du sacri-

l'idée de dteu dans i/inde. 51

fices, je me suis enfui loin des lieux habités, pour que rien ne vint détourner ma pensée de ta contemplation.

« J'ai laissé pousser ma barbe, et mes ongles, et les poils de mon corps, mes cheveux sont rasés, je ne mange que les grains purs, les herbes et les racines qui servent de nourriture aux mounis (personnages sanctifiés), et au vanaprastha (habitant des bois), et jamais le soleil, soit qu'il se lève soit qu'il se couche, ne me trouve endormi.

« Je n'ai que mon bâton et une aiguière, mes vêtements sont faits de l'écorce des arbres, et je fais chaque jour, les trois ablutions prescrites, en prononçant les paroles consacrées de la sâvitri (invocation ordonnée par le véda), la syllabe mystérieuse aum t

« A la première heure du jour, je dispose le feu consacré suivant le mode vitana, et sur l'autel entouré de fruits de Ja terre, j'offre à Dieu et à la création le sacrifice du sarvameda, dans lequel Ghristna lui-même est la victime.

« Et le corps dégagé de Lout attachement terrestre, l'esprit dirigé vers le ciel, ne songeant qu'à la délivrance finale, je commente le véda qui est la divine parole du Seigneur de toutes choses révélée à sa créature.

« De même qu'un tronc d'arbre s'éloigne du rivage, sans souci du courant qui l'emporte, de même qu'un oiseau quitte son nid sans regretter la branche qui l'a vu naître, de même je quitterai cette enveloppe misérable qui retient mon âme loin des cieux.

« 0 Brahma! depuis qu'avec délices, je médite sur toi,

n'ayant aucuns besoins, inaccessible à tout désir, sans autre société que ma pensée, dans l'attente de la céleste béatitude., je ne suis point parvenu à mieux te connaître et t'adorer que l'enfant au berceau dont le vagissement est une

prière .

« Et cependant le véda a dit : « Vivez de l'aumône et c'est c sa main qui vous donnera, pleurez et c'est lui qui vous « consolera, demandez et il vous exaucera, abîmez-vous « dans sa contemplation, et il se révélera à vous. »

« Es-tu l'éclair qui sillonne l'espace, le tonnerre qui gronde dans la nue, le Gange aux flots sacrés, ou le mystérieux Océan? Es-tu la grande voix qui parle aux orages sur les sommets de l'Himavat (Hymalaya)?

« Es-tu ce vent surnaturel (nirgahta) qui soulève les sables du pays de Madyadèsa, comme les flots en courroux ? Es- tu la brise des nuits qui gémit sur les eaux des lacs, qui murmure dans le feuillage des grands bois, et courbe sur son passage l'herbe divine du cousa.

« Es-tu le swarga (ciel) que les dévas (anges) habitent, que les sages regardent comme le terme de l'exil? Es-tu l'éther immense ou s'agitent des milliers d'étoiles? Es-tu la terre, es-tu les eaux, es-tu le feu qui dévore, es-tu le soleil bienfaisant ?

« Es-tu la vie source de toute vie, l'âme de toutes les âmes, le principe de tous les principes ? Es-tu l'amour qui uni tous les êtres, la force qui conserve, détruit et renouvelle? Es-tu la mort, es-tu le néant?...

« Je ne teconnais pas, mais je sais que tout n'est que par

l'idée de dieu dans l'inde. 53

toi, et rien en dehors de toi; que tu existes par ta propre puissance, que l'infini, l'immensité, l'espace ne sont rien pour toi. Je ne te connais pas, ô Narayana, mais je sais que tu es, et a toujours été, et cela me suffit pour attendre la fin, qui sera ma naissance en toi. »

Nous ne pensons pas que parmi toutes les invocations religieuses et poétiques, que l'homme a adressées au créateur, on puisse en trouver une seule, qui donne sur Dieu des notions plus sublimes et plus simples; et l'ermite Valmiki parlait ainsi aux premiers âges du monde historique.

A cette époque de foi simple et ardente où les peuples pasteurs ne disputaient pas sur leurs croyances, ou les prêtres n'avaient pas encore osé paraître, avec leur arsenal de révélations, de mystères et de superstitions, l'idée de Dieu laissée dans la conscience de l'homme comme un souvenir de son origine, engendra tout d'abord, cette unité de l'Être suprême, sur laquelle s'appuient tous les cultes primitifs de l'Orient, à laquelle Bouddah voulut revenir lors de sa révolution religieuse clans l'Indoust.an, et que Moïse et Mahomet adoptèrent dans leur tentative de régénération.

L'unité voilà la vérité I La trinilé, ne fut que le commencement de la diffusion, c'est à elle que l'humanité a dû toutes les erreurs du polythéisme mythologique, elle qui donna naissance à Jupiter et à son cortège de dieux, à Isis, Osiris, Horos et leurs compagnons, à Odin ou Iodah, Friggah'Thor et tout le panthéon Scandinave, à Hesus, Belenus et Teutatès des druides, à tous les mauvais génies et au diable.

Pour bien démontrer que l'inde a été le foyer générateur de toutes les religions du monde ancien, et qu'en dernier lieu le christianisme n'a fait que copier servilement la légende et les traditions brahmaniques, il est nécessaire d'étudier cette contrée au point de vue religieux, sous trois phases qui indiquent également trois situations historiques différentes et que nous nommerons : 1<> époque de l'unité de Dieu ou des patriarches ; 2° époque de la trinitè ou des prêtres brahmes; 3° époque du polythéisme ou de l'alliance des prêtres et des

Epoque de l'unité de Dieu ou des patriarches.

Nous n'avons pour nous renseiguer sur cette époque légendaire, qui commence aux premiers pas de l'homme sur la terre, pour finir quelques siècles après l'apparition des védas ou livres sacrés, que la fable et la poésie. Mais si les traditions qu'elles nous donnent ne seraient que de faibles autorités en matière historique, il n'en est pas de même sur le terrain religieux où la légende, en dehors des événements qu'elle raconte et qu'on peut discuter, conserve toute sa force dès qu'il s'agit de croyances et de doctrines qu'elle constate. Ainsi par exemple, si je lis dans Swayambhouva la strophe suivante :

« Sache, ô saint Richi \fasichtha qu'en plongeant trois fois dans les eaux sacrées du Gange, suivant le mode prescrit, le corps de ton fils Outtami, qui vient de naître, il sera purifié de toutes ses souillures et sera sanctifié devant le Seigneur. »

On pourra discuter l'époque où vivait Vasichta, celle de la naissance de son fils, aller même jusqu'à nier leur existence : on ne m'empêchera jamais de soutenir qu'à l'époque où écrivait le poëte Swayambhouva, il était d'usage dans un but religieux de purification, d'ondoyer les enfants dans le Gange, ainsi que fit plus tard Ardjouna pour Ghristna dans le fleuve sacré des Indous, et Jean pour le Christ dans le Jourdain.

Si l'événement historique est nuageux, la coutume reste. Les traditions et la poésie, peuvent donc nous donner des renseignements à peu près certains sur les cérémonies religieuses, et indiscutables sur les notions de la divinité, de l'époque patriarcale et védique.

Qu'était Dieu pour les peuples et les livres sacrés des premiers âges de l'Indoustan?

Nous venons de voir l'Hyranyagarba témoigner de sa

l'idée de dieu dans l'inde. 55

splendeur et de sa puissance, c'est bien devant le dieu unique, le Zeus irrévélé que s'incline le plus ancien poëte dont la légende Indoue ait gardé le souvenir, et le chant sacré se termine par un acte de foi en l'immortalité de l'âme.

Le même souffle semble animer le véda quand il définit ainsi ce créateur de toute chose :

« Celui qui existe par lui-même, et qui est dans tout parce que tout est en lui. Le Gange qui roule c'est Dieu, la mer qui gronde c'est lui, les vents qui soufflent,la nue qui tourne, l'éclair qui brille c'est lui. De même que de toute éternité le monde était dans l'esprit de Brahma, de même aujourd'hui, tout ce qui existe est son image. »

La philosophie classique qui a la prétention de définir Dieu et ses attributs, trouverait certainement dans ces quelques lignes matière à reproche de panthéisme, nous pensons pour notre part, que les Indous sont beaucoup plus logiques en n'édictant point sur la divinité une science de convention, et que ce n'est pas diviser Dieu à l'infini, que de reconnaître sa main dans tous les phénomènes de la nature.

Dans le Prâsada (Poëme des poëmes),recueil.consacré aux fragments d'œuvres mutilés par le temps, et tellement anciennes, que le nom de leurs auteurs n'a pas été conservé, on trouve sous forme de maximes, récits et légendes, des pages admirables en l'honneur de Brahma, qui viennent démontrer d'une manière plus convaincante encore, à quel point les croyances primitives des Indous furent pures, simples et dénuées de superstitions.

En lisant ces poésies, qui s'appliquent aux choses les plus ordinaires de la vie, où l'homme mêle Dieu dans un langage plein de naïveté à ses actes de chaque jour, lui racontant ses peines, l'interrogeant sur l'avenir, lui demandant ses conseils, on sent que le rapsode qui s'en allait de porte en porte, à l'heure du repas du soir, redire ces récits aux pasteurs émerveillés, n'avait pas encore eu l'occasion déchanter sur sa lyre les exploits de Brahma et des dévay, défendant

leur pouvoir, contre les rakchasas les mauvais génies et le diable.

Ces inventions sacerdotales n'avaient pas encore pu se faire jour.

Il ne célébrait point non plus les luttes des conquérants qui, par la grâce de Dieu et l'appui des prêtres, font les peuples s'égorger entre eux comme des bêtes fauves, et ont l'audace de donner des fêtes à l'être suprême, chaque fois qu'ils ont massacré cent mille hommes.

Dieu n'avait pas encore songé à se baigner dans le sang de ses créatures.

Nous allons extraire du Prâsada deux légendes les plus caractéristiques de l'époque primitive que nous étudions, mieux et avec plus d'autorité, elles feront connaître l'Inde ancienne, son culte, l'esprit de ses croyances religieuses, que ne sauraient le faire nos réflexions personnelles.

En ces matières rien ne vaut le texte, et l'on peut voir que nous ne nous privons point, de citer, et de traduire. Les comparaisons avec les autres théogonies, la discussion de leurs emprunts, l'examen de l'influence subie, et de la filiation qui rattache toutes les religions du globe, à celle de l'Indoustan viendront à leur heure, facilités du reste par ces extraits des livres sacrés.

La première de ces légendes porte le titre de Soudama- Dhâraka, ou Soudama le semeur.

S 0 UD AM A - DH A. Il AK A .

« Au pays de Mithila, non loin du Godavery, vivait un homme appelé Soudama, du fleuve à la montagne, aussi loin qu'un éléphant pouvait aller dans un jour, la plaine lui appartenait, il eut compté pendant trois jours sans s'arrêter aux heures des repas et du sommeil, qu'il n'eût point su le nombre de ses troupeaux, et quand venait la récolte, le riz et les menus grains ne pouvaient point tenir dans les dwasthras (en samscrit, réserves).

« Et cet homme avait une nombreuse famille, et son fils

L'IDÉE DE DIEU DANS L'iNDE. 57

aine, celui qu'il avait eu d'une vierge, et qui devait après sa mort laver son corps, l'oindre de parfums, et accomplir sur sa tombe les cérémonies funéraires, était déjà en âge de se choisir une femme.

« Il avait encore de nombreux serviteurs pour la maison et pour les champs, qu'il conduisait doucement, selon la loi de Dieu.

« Et cet homme était aimé de sa famille et de ses serviteurs car il était pieux et bon.

« Il était aimé aussi des voyageurs, qu'il recevait dans sa maison en leur disant : — Vous ne trouverez rien ici qui ne m'ait été donné par ie Seigneur, et tout ce que le Seigneur m'a donné est à vous!

« Et il était aimé encore des lépreux, des infirmes et des indigents, car il leur donnait toujours un asile pour la nuit, et du grain pour plusieurs semaines, et il ne leur demandait jamais le nom de leur père, ce qui aurait pu les peiner.

« Il était si bon que quand ses serviteurs et ses fils avaient retourné la terre, et que le moment était venu de confier au sillon le riz et les menus grains de la récolte prochaine, il se rendait aux champs, et pendant que les ouvriers vaquaient à leurs occupations il jetait au vent, à la manière de ceux qui sèment, du grain que les petits oiseaux venaient en foule ramasser autour de lui en gazouillant, et pour ce qu'il faisait là, il avait été surnommé Dhâraka (le semeur.)

« Et jamais il n'eut approché de sa bouche la nourriture, ni permi que ses fils et ses serviteurs ne prissent leurs repas sans avoir auparavant adressé à Dieu la prière du brahmyahouta, qui est la consécration des aliments :

« Seigneur, purifiez ces graines et ces fruits, car vous avez dit à votre créature : — Toute plante que je n'ai pas plantée périra, toute pensée qui ne vient pas de moi est maudite, et tout ce qui n'est pas consacré et que la bouche reçoit agit comme un poison ou donne la lèpre.

IL ne me verra jamais face à face, il ne sera point reçu

dans le séjour céleste, celui qui ne m'offre point la nourriture qu'il va prendre, il n'est pas digne de prononcer mon nom, ni de l'enseigner à ses enfants, et les cérémonies funéraires accomplies par son fils n'auront pas le pouvoir de purifier ses fautes.

« Seigneur, purifiez ces graines et ces fruits, qu'ils soient doux à mon corps et le fortifient, comme la prière et la vertu fortifient l'âme, et qu'à l'heure de mon dernier repos, mes oreilles puissent entendre votre voix me convier à la nourriture sacrée dans la céleste demeure.

« Or un soir que les troupeaux étaient rentrés, que les femmes avaient tracé sur le seuil de la demeure les signes consacrés, qui procurent le repos des nuits et éloignant les mauvais présages, le riz du repas chantait dans les tiselles de cuivre pendant qu'on l'arrosait de beurre clarifié. Un étranger se présenta sous le poyal de la demeure de Soudam a.

« — Salut, dit-il au padial, qui après avoir remisé les éléphants gardaitlaportedelamaison,laisse-moireposerici quelques instants : puisses-tu voir ta vieillesse comblée de jours heureux, et que les cérémonies funéraires soient accomplies sur ta tombe par ton fils aine, entouré des fils de ses fils.

« Et ayant dit cela il s'assit sur une pierre, car il paraissait fatigué.

« — Salut, répondit le padial, tu confonds le serviteur avec le maître, mais tu peux te reposer, car la demeure de Soudama n'est jamais fermé à l'heure du repas, — et il allait répondre aux souhaits d'usage qu'on lui avait adressé, bien qu'il ne fût pas le chef de la maison, car celui qui ne rend pas par orgueil le vœu du voyageur, de l'infirme ou du mendiant est capable de méconnaître son père.

« Mais Soudama parut.

« Et le voyageur ayant connu que cette fois il ne se trompait pas, il dit à Soudama : — Salut ! puisses-tu voir ta vieillesse

l'idée de dieu dans l'inde. 59

comblée de jours et que les cérémonies funéraires soient accomplies sur ta tombe par ton fils aine entouré des fils de ses fils.

« Et Dhâraka lui répondit : — C'est ici la maison de Dieu, celui qui est fatigué peut s'y reposer, celui qui a faim et soif y peut manger et boire, celui qui est loin de sa famille et de la terre où il est né, et qui sent sa fin approcher peut entrer y mourir en paix, les cérémonies de la purification dernière seront accomplies sur sa tombe.

« Ayant dit, il guida l'étranger dans l'intérienr de sa demeure, et s'étant fait apporter de l'eau dans une aiguière de cuivre, il lui lava les pieds et lui versa sur la tête et sur le corps un parfum délicieux.

« Et ayant bu et mangé, le voyageur demanda à continuer sa route, malgré l'heure avancée de la nuit. Et comme on insistait pour le retenir, il reprit sa gourde, son chapelet et son bâton.

« Et alors Soudama lui dit : — Pourquoi refuses-tu de passer la nuit sous mon toit, ne saurais-tu reprendre ton chemin au lever du jour, la contrée où tu vas est donc bien éloignée d'ici que tu sois obligé de marcher, à l'heure ou tout se repose.

« — Je vais au pays de Gangea; jusqu'à mon arrivée, je ne dois pas prolonger mon repos au delà du moment où le chant des éléphants sacrés indique le milieu de la nuit.

« — Dis-moi ton nom, poursuivit Soudama, afin quejem'en souvienne, le nom d'un hôte est toujours doux à prononcer.

« Et celui-ci prenant laparoledenouveaului dit: — Écoute, Soudama, toi qu'on a surnommé le Semeur, les temps ne sont pas éloignés ou de grandes calamités vont fondre sur cette contrée, tu verras ta terre ravagée et tes récoltes perdues.

« —Louange à Dieuet à son saint nom, réponditSoudama.

« — Tes troupeaux périront, et au milieu de l'affreuse tempête qui viendra de la mer, les génisses ne reconnaîtront plus la voix plaintive de leurs petits, l'éléphant affolé se sauvera dans les réduits les plus obscurs des montagnes et des bois.

. « — Dieu est Dieu et sa volonté est la loi.

« — Tesenfants seront tous frappés jusqu'au dernier, tune reconnaîtras plus la place où l'ut ta maison, et il ne te restera pas même une aiguière pour puiser ton eau, une tiselle de terre pour faire cuire ton riz, un bâton pour te soutenir dans ta marche, une pierre pour reposer ta tête.

« — Que Brahma soit béni dans sa colère.

« Et comme l'étranger s'apprêtait à partir, Soudama lui dit: — Qui es- tu, toi, qui après avoir mangé avec moi, et t'être reposé sous mou toit, viens m'annoncer de pareils malheurs.

« — Je suis celui qui annonce à tous, depuis le pays de Madura jusqu'au pays de Gangea, la venue du grand veut de la mer, qui entraîne dans sa course rapide, ma ( la lune) et les étoiles, qui fait pâlir sourya ( le soleil ), et fait voler dans les airs comme des fétus de paille, les arbres vieux de plus de dix générations. (Les cyclones.)

« Depuis quinze jours l'eau du ciel tombe en cascades sur les hautes montagnes de Lanka (Geylan), leSamanta-Kounta est couvert de nuages noirs, l'Océan gronde sourdement dans ses profondeurs, les andharapotama (homme des eaux) m'ont dit : C'est le signe précurseur du vent terrible, va et mpporte cela â nos frères.

« Commeil achevait ces mots, un son rauque et aigu se fit entendre : —Voilà, dit-il, les éléphants sacrés qui annoncent le milieu de la nuit, je dois me mettre en route, car il y a loin encore du pays de Mithila aux rives ou les cent fleuves (le Gange) se jettent dans l'Océan, et il ne faut pas que les gens du nord disent que les andhara du sud ne les ont point prévenus.

« Il dit, et disparut en un instant sur la route poudreuse et blanchie par la lune, et Soudama rentra pensif dans sa demeure, ne sachant comment expliquer les paroles qu'il avait entendues, et ce qu'il devait faire.

« Et il ne manqua pas, avant de s'étendre sur sa natte, d'adresser à Brahma la prière du repos, et de s'en remettre à lui du soin de le protéger.

« Et il arrriva ainsi qu'il avait été prédit par l'étranger.

l'idée de dieu dans l'inde. 61

Un jour sourya ne parut pas à l'horizon, le ciel était noir, et un vent violent, tel qu'on ne l'avait point encore vu dans ces parages, se leva de l'ouest, détruisant tout sur son passage, et faisant remonter l'eau du Godavery vers sa source.

« Et de toutes parts, les animaux épouvantés fuyaient, le tigre se rencontrait avec l'agneau, la panthère avec la biche, et les serpents malfaisants qui rampent sur l'herbe, sortaient de leurs trous envahis parles eaux, et cherchaient à s'enrouler autour des jambes des taureaux et des buffles pour échapper à la mort.

« Et Soudama qui s'était prosterné entouré de sa famille, priait, en attendant la mort, vit aussi passer devant lui, ses troupeaux qui fuyaient, ne connaissant plus la voix de leurs maîtres.

« D'abord, ce furent les chevaux, les taureaux, les génisses qui ruaient pour se débarrasser de leurs petits; puis ce furent les éléphants qui, réunis en masse, semblaient charger dans un combat et faisaient trembler la terre sous leurs pas.

« Quand le troupeau d'éléphants passa près de Soudama, un d'entre les plus forts, qu'il avait l'habitude de monter, s'arrêta tout à coup devant lui, et son maître l'ayant appelé par son nom, qui était Nourmali, l'animal se précipita sur lui, l'enleva malgré sa résistance, et l'ayant placé sur son dos, il reprit sa course à travers les rizières et les plaines marécageuses, les fleuves débordés, et les bois, jusqu'aux montagnes prochaines, où étant en sûreté, il s'arrêta.

« Et Soudama qu'il avait sauvé, se mit à se lamenter en disant : — Rends-moi mes fils, qui étaient la joie et l'orgueil de ma vieillesse, et voilà maintenant que j'ai peur de mourir; qui donc lavera mon corps, entourera mes membres des bandelettes sacrées, et accomplira les cérémonies funéraires : malheur sur moi.

« 0 Brahma, seigneur de toutes les créatures, où sont les fils que tu m'avais donnés? qui perpétuera ma race dans l'avenir suivant ta loi?

« Que me font ces montagnes, que me font ces vallées, que me fait la vie: j'ai perdu ceux que j'aimais!

« Seigneur, pourquoi m'avoir sauvé, en me séparant de

mes fils, vous avez coupé les branches et les racines de l'arbre, comment l'arbre pourrait-il vivre encore ?

« Voyez ! mes cheveux sont devenus blancs, sous le poids des ans, mes membres se sont affaiblis, je ne pourrai plus demander ma nourriture à la terre, et si je vais chercher un asile, qui me le donnera parmi les hommes de ce pays?

« Et ainsi il se lamentait, et il priait Brahma de lui donner la mort par le feu du ciel, ainsi qu'il fait pour les saints ermites dont la fin approche, et qui loin de leurs fils, ne verraient pas s'accomplir les cérémonies de purification.

« Mais le bruit s'étant répandu que le riche Soudama, du pays de Mithila, ayant échappé auvent de la mer, se trouvait en Madura, aussi nu et aussi pauvre qu'un ver de terre, de toutes part, ceux qu'il avait obligé au temps de sa fortune accoururent autour de lui, et chacun lui donna une porlion de son bien.

« EL ils vinrent en si grand nombre et de Lanka, et de Jaffnat, et de Soumanta, et de Harzpoor, et de l'est, et de l'ouest, du côté des deux mers, qu'en peu de temps Dhâraka fût plus riche encore qu'auparavant.

« Et ayant remercié Dieu, le Semeur épousa une nouvelle femme, qu'il connût vierge et dans la saison favorable, et en ayant eu un fils, il le nomma Devagana (en samscrit, envoyé de Dieu).

« Il eut par la suite beaucoup d'autres fils, et des filles tellement belles, que tous les jeunes hommes les désiraient pour épouses ; et ainsi il fut récompensé, car il avait toujours été bon pour tous, et n'avait point maudit le seigneur.,. »

(Prâsada.)

La légende ne se termine pas ici dans le Prâsada, le poëte inconnu, comme tous les chantres primitifs, n'abandonne point si vite son héros; il nous fait assister à sa mort, aux cérémonies funéraires que ses fils, avec L'aîné comme sacrificateur, accomplissent sur sa tombe, puis il continue l'histoire de la famillle par Devanaga, ou Devagana, et ses descendants jusqu'à une époque qu'on ne peut fixer, les derniers

l'idée de dieu dans l'inde. 63

chants du poëme n'ayant été conservés ni par le recueil que nous citons, ni parla tradition.

L'antiquité de cet épisode patriarcal ne saurait être un instant discutée. On peut dire que la preuve peut s'en faire par le récit lui-même, car il n'y est question, d'une manière formelle, ou même par simple allusion, ni de prêtre, ni de roi, ni de temple, ni de palais, la tribu ne paraît pas encore formée, les villes n'ont point jeté leurs fondations , nous sommes au règne de la famille, tout s'incline sous la puissance paternelle.

Gomme dans l'œuvre de Valmiki, la légende de Soudama accuse nettement la croyance de cette époque primitive en un seul et unique Dieu créateur et maître de tout, et à l'immortalité de l'âme. Impossible de glisser la plus petite superstition, la créature n'a pas encore osé faire apparaître le Créateur dans les buissons ardents; si l'homme naïf et bon croit, dans son ignorance des choses de la nature, entendre la grande voix de Celui qui est dans le bruit des orages, le roulement du tonnerre, le murmure de la vague, si les éclipses, les grandes marées, les tremblements de terre lui paraissent des manifestations de sa colère, aucun brahme, derviche, hiérophante ou lévite, n'a encore osé placer derrière chacun de ces événements, des dieux inférieurs, des dévas, des anges, des mauvais génies, et le diable qu'il faut apaiser surtout par d'abondantes et riches offrandes.

Le culte est simple. On ne songe même pas à offrir à Dieu, autre chose que l'invocation et la prière, et l'obéissance aux lois si sages de la conscience est la seule morale que l'on connaisse.

Pourquoi ces hommes dont l'intelligence et la saine raison n'avaient pas encore été troublés par des contes absurdes, la peur de l'inconnu et de chimériques châtiments, eussent-ils offerts sur un autel de pierre, de bois ou d'or, des grains, des fruits et des animaux immolés?...

Est-ce que Dieu mange ? est-ce qu'il peut voir avec plaisir le sacrifice inutile d'un animal que l'on égorge en son nom, et pour le remercier d'avoir donné la vie !...

Non, l'idée de ces holocaustes ne pouvait venir aux an-

ciens patriarches, aux hommes primitifs, qui se contentant des sublimes notions sur la divinité qu'ils trouvaient en eux, ne songèrent jamais à faire jouer au Créateur, le rôle indigne que lui ont toujours attribué plus tard, sans distinction de religion, de pays et d'époque, ceux qui se sont dit ses serviteurs et ses prêtres.

Je ne sais en vérité rien qui soit plus beau dans sa simplicité, que le culte des premiers âges du monde, que nous retrouvons tout entiers dans ces fragments de l'histoire et de la poésie, et à qui les commentateurs indous assignent une antiquité de quinze à vingt mille ans au moins, c'est-àdire remontant aux premiers siècles après le dernier déluge.

Nous ne pouvons donner ici, on le conçoit, toutes les légendes, tous les hymnes, tous les récits et déclamations qui permettent de reconstituer les anciennes croyances de l'Inde avec une certitude historique, cet ouvrage n'y suffirait pas; mais nous pouvons, d'après le Prâsada, Poëme des poëmes, qui est la collection de tous les écrits de cette époque, exposer le cérémonial de ce culte, dont le père de famille était l'officiant.

L'œuvre de Valmiki et la légende de Soudama, nous ont montré le dieu unique que l'on adorait, tantôt sous le nom de Zeus, tantôt sous celui de Brahma, la foi en une autre vie, et l'idée de récompense et de châtiment. Ces sublimes croyances devaient avoir leur consécration matérielle, établissant le lien extérieur entre le Créateur et la créature, et cette manifestation fut en harmonie par sa simplicité avec la grandeur de l'idée qu'elle consacrait.

A la naissance d'un enfant, le père de famille, entouré de ses parents et de ses amis, se rendait au fleuve ou au ruisseau le plus prochain, près de l'étang des ablutions, s'il n'existait pas de cours d'eau dans les environs de sa demeure, là il plongeait dans l'eau par trois fois le nouveauné en disant :

« Je vous remercie, ô Seigneur, de cette nouvelle vie donnée à ma chair et à mon sang. Faites que cette eau bien* faisante purifie son corps et donne de la force à ses mus-

l'idée de dieu dans l'inde. 65

clés, c'est une voix de plus dans la maison pour chanter vos louanges. » (Prâsada.)

L'enfant était alors reconduit à la maison, et on attendait pour lui donner un nom, une circonstance, ou un événement favorable, qui put marquer dans ]a vie de l'enfant, et le nom qu'il recevait alors, était toujours tiré de cet événement, comme un souvenir destiné à le perpétuer.

Dans les premiers jours de sa naissance, un ouragan, après avoir causé partout de terribles ravages, venait-il, par exemple, à respecter les biens de la famille, l'enfant recevait aussitôt le nom de Parjanya : en samscrit, le maître de la tempête.

Avait-on tué àja chasse, ou dans les environs de l'habitation, un tigre qui depuis longtemps décimait les troupeaux, l'enfant était appelé Bukhâra : en samscrit, le cri du tigre.

Si sa naissance coûtait la mort de sa mère, invariablement on le désignait sous le nom de Paryasyama : en samscrit, qui a tué sa mère.

D'autrefois le hasard seul présidait à ce choix, les frères aînés, les serviteurs, en attendant le don officiel d'un nom par le père de famille qui seul avait ce droit, donnaient entre eux à l'enfant le premier nom venu pour le distinguer dans leurs conversations, et ce nom de hasard était toujours tiré des qualités ou des défauts physiques qu'on avait remarqués dans le nouveau-né.

Était-il beau, il s'appelait Maïgalaya : en samscrit, agréable, bien fait.

Se distinguait-il par la force de ses membres, on le nommait Paryaçamy, par élision de Paryamrçamy, qui signifie en samscrit, faire plier devant soi.

Avait-il, au contraire, une difformité physique, le nez d'une dimension extraordinaire, par exemple, il recevait le nom de Parkata : en samscrit, le héron, etc.

Si le père de famille, venait à mourir avant d'avoir fait choix d'un nom pour son fils, le surnom qui lui avait été attribué comme un simple signe distinctif , ainsi que nous venons de l'indiquer ci-dessus, lui restait définitivement, et

était considéré comme ayant été donné parle père, en vertu de cette fiction, que ce dernier l'ayant souvent entendu prononcer devant lui, sans le changer, il y avait consentement de sa part à ce qu'il devint le nom de son enfant.

Et cela était très-important, car si par hasard, au décès de son père, l'enfant n'avait encore reçu ni nom ni surnom, il était connu pendant le restant de sa vie sous le nom de Aparyasa : en samscrit, l'oublié.

Cette situation était d'autant plus rare qu'elle ne pouvait avoir lieu qu'en cas de mort subite du père, dans les quelques heures qui suivaient la naissance de l'enfant, et encore dans cette circonstance, recherchait-on avec soin dans la mémoire de chacun, si dans les dernières paroles du père, il n'était pas possible de trouver un nom pour le nouveau-né.

Le soin que l'on mettait à faire remonter ce choix au père, ce surnom d'Oublié sembleraient faire croire, que celui que la fatalité avait condamné à porter ce titre d'Aparyasa avait dans la famille une situation inférieure à celle de ses autres frères et soeurs. Nous ne pouvons cependant rien affirmer sur ce point; aucun des récits, hymnes, et poëtnes de l'immense recueil dans lequel nous puisons, en constatant cette coutume n'en a indiqué les conséquences.

Si l'enfant qui venait à naître était une fille, la cérémonie de l'ondoiement était accomplie par l'aïeule, et à son défaut par une sœur ou une des proches parentes de la mère.

A cette dernière seule appartenait également le choix du nom qui représentait toujours un parfum, une fleur, une qualité de beauté, de douceur, de chasteté, tels que Tamali, en samscrit, souffle embaumé ; Rasita, jasmin rose; Nimilia, fille aux beaux yeux; Koumaritallaja et par abréviation Koumarita, la plus belle entre toutes, etc....

C'est en général dans les cinq jours de la naissance que les parents et les amis se réunissaient de nouveau pour la dation du nom, et gdans cette cérémonie mi-religieuse, micivile, on voit apparaître les premières formalités destinées à donner de l'authenticité à un acte accompli, comme tous ceux de cette époque, sous la protection divine.

Si dans cet intervalle, aucun événement heureux ou mal-

l'idée de dieu dans l'inde. 67

iteureux n'était survenu indiquant le nom à donner à l'enfant, il recevait celai d'un ancêtre ou tout autre que le père choisissait, en prononçant les paroles suivantes :

« Que le nom de Brahma soit béni, celui-ci est mon fils, et il s'appellera Parjanya, écoutez bien afin qu'on s'en souvienne. »

Puis sortant delà maison suivi de tout le cortège, il plantait dans son jardin, un palmier ou un tamarinier, suivant les contrées, en disant :

« Au nom du puissant et juste Brahma, vous tous qui êtes ici présents, gardez la mémoire de ceci ! cet arbre a été planté le jour de Parjanya, en la trente-cinquième année du ye siècle lunaire de la troisième époque divine. »

A la suite de la cérémonie, un grand repas était donné, et tous ceux qui y assistaient recevaient du père de famille une coupe en bois de cèdre, ou de sandal, sur laquelle étaient incrustés certains signes, qui devenaient comme le chiffre du nouyeau-né.

Si plus tard, dans une famille nombreuse, à l'occasion d'héritage, ou pour toute autre cause, la parenté d'un des membres venait à être contestée, tous les témoins survivants de sa naissance étaient appelés, et se présentaient, leur coupe à la main, et chacun prenant Dieu à témoin, prononçait les paroles suivantes :

« Au nom du puissant et juste Brahma, ce que ma bouche va dire est conforme à la vérité. Cette coupe m'a été donné par Oupâviti, le jour de [Parjanya, en la trente-cinquième année du ve siècle lunaire, de la troisième époque divine. Parjanya est bien le fils d'Oupâviti. »

Il pouvait arriver que les témoins de la naissance contestée, fussent tous morts depuis longtemps, c'est alors que le chiffre gravé sur la coupe, intervenait comme preuve, et ce-

lui qui l'avait toujours porté sur sa ceinture, était déclaré fils de celui qui avait donné la coupe.

Rien ne saurait rendre l'effroi et le respect (dont témoignent les écrits de l'époque) qui s'emparaient de celui qui était appelé à déposer, en prenant le nom de Brahma à témoin. Le faux serment devait être d'autant plus rare, que la croyance était plus vive. Cette cérémonie était pleine de grandeur dans sa simplicité,

Plus tard lorsque l'enfant sortait des mains des femmes, et qu'on trouvait son intelligence assez développée pour l'admettre à l'invocation, c'est-à-dire à la prière du matin et du soir. Le père lui faisait prendre un bain, lui rasait la tête, en ne laissant qu'une petite touffe de cheveux sur la nuque, et l'ayant revêtu d'une tunique neuve il disait :

« Voilà, mon fils, que tu viens t'asseoir à côté des hommes, que rien d'impur ne souille ton corps, que ta pensée se tourne toujours vers le bien, car Brahma va commencer à te connaître par tes actions. »

A partir de ce moment, l'enfant âgé de douze à quatorze ans environ, abandonnait les jeux, et les différents autres amusements dont il s'était presque occupé uniquement jusqu'alors, pour se mêler dans la mesure de ses forces aux occupations et aux travaux des hommes.

11 cessait de vivre dans les appartements réservés aux femmes, et recevait une place à côté de ses frères plus âgés pour manger et dormir. Chaque matin et chaque soir il assistait à l'invocation à Brahma prononcée par son père, et s'il était l'aine le remplaçait parfois dans cet office.

Voici ces prières telles que les ont conservées le Prâsada, et le Nikâra (en samscrit, trésor, essence pure). Ce dernier ouvrage est classique dans les séminaires destinés à former les jeunes brahmes à la profession sacerdotale. Toute la première partie de ce dernier ouvrage est consacrée aux hymnes et prières en l'honneur de la divinité, composés aux époques anciennes que nous étudions.

l'idée de dieu dans i/inde, 69

Invocation du matin.

c Heureux l'homme qui vit dans la pensée de Brahma, heureux celui à qui la méditation du Seigneur, créateur de toutes choses, est un délassement à ses travaux!

« Heureux celui qui chante ses louanges, qui suit ses préceptes et reste fidèle à sa loi! c'est pour lui que Brahma a créé la lumière, pour lui que les moissons mûrissent.

« Pour lui que l'herbe verdit dans les plaines, que les animaux donnent leur croît, les arbres leurs fruits, les abeilles leur miel, et que la terre se couvre de fleurs.

« Celui qui, méditant sur sa puissance, conserve pendant toute sa vie la crainte d'offenser Brahma, s'éteindra plein de jours, au milieu de ses fils, qui lui ouvriront la céleste demeure par les purifications qu'ils accompliront sur sa tombe.

c II sera sur la terre comme l'arbre sandal qui embaume tout ce qui vient rechercher la fraîcheur de son ombrage, celui qui ne passera pas un seul jour sans invoquer Brahma. »

(Nikâra).

Invocation du soir.

« 0 Brahma, quel est ce mystère qui se renouvelle chaque nuit, après les labeurs de la journée, quand chacun est de retour des champs, que les troupeaux sont rentrés, et que le repas du soir est terminé ?

« Voici que chacun se couche sur sa natte, que les yeux

se ferment, que le corps tout entier s'anéantit, et que [l'âme s'échappe pour aller converser avec les âmes de ses ancêtres.

« Veille sur elle, ô Brahma, lorsque délaissant le corps qui se repose, elle s'en va flotter sur les eaux, errer dans l'immensité des cieux, ou qu'elle pénètre dans les sombres et mystérieux réduits des vallées et des grands bois de l'Hymavat.

« O Brahma! Dieu tout puissant, qui commande aux orages, Dieu de la lumière et des ténèbres, fais que mon âme dans cette course vagabonde, n'oublie pas sur le matin de revenir animer mon corps, et me rapporte un souvenir de toi. » (Nikâra.)

Nous n'avons pas besoin de faire remarquer, combien est pur le souffle religieux qui anime l'invocation du matin, lorsque l'homme priait ainsi, il suivait les données que la saine raison apportait à son intelligence, il n'avait pas encore faussé l'instrument admirable qu'il avait reçu de Dieu, et, la conscience en lui révélant l'idée d'un être supérieur créateur des mondes et de tout ce qui existe, ne l'avait point accompagnée de ridicules et grotesques superstitions.

Invoquer le nom de Dieu de ce Zeus irrévélé, méditer sur Brahma, c'est-à-dire la grande âme, suivre les prescriptions de sa loi, c'est-à-dire faire le bien, savoir que tout vient de lui, les moissons qui mûrissent, le parfum des fleurs, le miel des abeilles, lui offrir ses pensées et son travail, voilà en quoi consistait toute la religion des premiers habitants des plateaux de l'Himalaya; religion naturelle que les brahmes, les lévites et les prêtres de tous les pays et de tous les cultes ont depuis proscrite avec acharnement, de leurs temples et de leurs autels.

Cette religion si simple, dépourvue de ces vaines pompes extérieures qui parlent aux yeux aux dépens du recueillement et delà piété sincère : ou le miracle, les mystères, les

LIDÉE DE DIEU DA.NS i/lNDE. 71

apparitions de la divinité sous la forme mortelle, les diables et son cortège de génies malfaisants, et toutes les inventions du charlatanisme sacerdotal, n'avaient pas encore trouvé l'heure de se produire. Cette religion accessible à toutes les intelligences, se rapprochait trop de la sublime unité de l'Être suprême, pour que les hiérophantes aient pu espérer un seul instant de la faire servir de marchepied à leur ambition et à leur insatiable despotisme.

Un Dieu compréhensible quoique incompris dans son essence, pas d'autres mystères que celui de l'existence de ce créateur inconnu, admis comme un indiscutable axiome par un acte de foi, pas d'autre problème que celui de l'immortalité de l'âme, auquel on eut continué à croire en laissant à Dieu le soin de le résoudre; quelques prières, accompagnant les travaux de l'homme, et le père de famille pour prêtre!... Ce n'est pas avec cela, en vérité que l'on eût courbé les peuples dans la poussière des chemins, qu'on les eût forcé d'adorer et Siva dieu de la guerre et Kali déesse du carnage, et le pudique Jupiter, et toutes les incarnations, et toutes les vierges mères, et les chats, et les serpents, et les bœufs, et les dévas, et les anges.

Ce n'est pas avec cela, pour empêcher le réveil, proscrire la fraternité, et rajeunir leur influence, que les dominateurs d'hommes eussent pu de temps en temps lancer les peuples les uns contre les autres, et couvrir la terre de ruines et de débris sanglants.

Ce n'est pas avec cela que l'homme eût fait un esclave de son frère,... qu'on eût enchaîné des milliers d'ouvriers comme des troupeaux pour leur faire bâtir des pagodes, des temples, des églises immenses, que la peur remplissait ensuite d'innombrables et riches offrandes. Paraissez pauvres parias, ilotes, soudras et esclaves de tous les âges, vous qui portiez au front la marque au fer rouge de votre maître, vous qui avez construit à coups de fouet les pagodes d'Ellora, de Jagdgernalh.et de Ghélambrum, les temples de Delphes, d'Éphèse, de Thèbes et de Memphis, venez nous dire ce que vous avez souffert, et comment le fer, le feu et les tortures, avaient raison de vos résistances.

Et vous ouvriers du moyen âge, esclaves conquis à la guerre, serfs attachés à la glèbe, venez nous apprendre aussi ce que vous ont coûté de larmes et de gouttes de sang, ces vieilles cathédrales gothiques aux flèches perdues dans les airs, qu'on vous faisait construire sous prétexte d'y loger Dieu, et qui n'ont jamais contenu, que les richesses arrachées à la complaisance ou à la peur des princes, des empereurs et des rois.

Le dieu juste et bon, père et non bourreau de ses créatures, s'il venait sur la terre, se choisirait une autre maison.

Il ne voudrait point de ce voisinage de brahmes, de bonzes, et de derviches hurleurs, mendiants et quêteurs, qui depuis des milliers d'années, ne vivent que par l'exploitation de son nom.

« Heureux l'homme qui vit dans la pensée de Brahma! Heureux celui à qui la méditation du Seigneur créateur de toutes choses est un délassement à ses travaux !

a Heureux celui qui chante ses louanges, qui suit ses préceptes, et reste fidèle à sa loi !... »

Nous ne t'oublierons plus prière sublime, simple invocation de la créature qui a conscience de sa faiblesse, à l'éternel et puissant créateur ;rtu n'as jamais fait verser de sang, jamais fait allumer de bûcher; tu n'as point proclamé l'esclavage et le massacre loi de Dieu sur la terre. . . C'est vers toi que nous chercherons a revenir, malgré tous ceux qui ont intérêt à te proscrire encore, car tu es une vivante et puissante protestation contre leur ambition sans bornes, leur égoïsme aussi grand que le monde, qu'ils voudraient étreindre tout entier dans leurs serres; leurs haines aveugles, contre tout ce qui veut adorer Dieu en dehors du temple, et sans se courber sous la main du prêtre.

L'invocation du soir, récitée par le père devant la famille et ses serviteurs, sous une forme plus poétiquement nuageuse, place le repos des nuits sous la protection divine, etdemande à Brahma de ne point permettre que le juste soit frappé de mort subite pendant son sommeil.

l'idée de dieu dans l'inde. 73

L'idée qui fait voyager Fâme pendant le sommeil du corps, à la recherche des âmes des ancêtres, pour converser avec elles, est il vrai est, d'une teinte un peu superstitieuse, mais qui songerait à reprocher au croyant inconnu, 'auteur de cette prière, cette fiction poétique qui lui fait demander à son âme, de lui rapporter au matin, un souvenir de Dieu.

Il y a dans l'ensemble de cette invocation, comme un certain effroi mystérieux , causé par cet étrange phénomène du sommeil dont l'homme ne s'est pas encore rendu compte. La première idée qui s'est offerte à son esprit, c'est que cet anéantissement du corps était l'image de la mort, et il a cru que pendant sa durée, l'âme se séparait de son enveloppe matérielle, pour errer à la recherche d'autres âmes, ou se rapprocher de Dieu.

Les songes dont il se souvenait au réveil ne pouvaient que le confirmer dans sa pensée; c'étaient des souvenirs de choses que l'âme avait entrevues pendant ses pérégrinations...

A partir de ce moment l'adolescent assiste son père, dans les cérémonies mortuaires que ce dernier accomplit chaque année sur la tombe où les urnes des ancêtres, cérémonies dont il doit être lui-même le principal officiant, lorsqu'il sera devenu plus tard chef de famille.

Les cérémonies funéraires, le culte des ancêtres ! Tout le monde ancien est là ! Tous les peuples ont donné au culte des morts la place principale dans leurs coutumes religieuses, tous ont tenu à prouver, par la fidélité du souvenir que le berceau commun de tous les rameaux de la race blanche est bien dans les plaines du haut Bengale et les vallées de l'Hymalaya.

Cette idée est trop importante, ce culte a joué un trop grand rôle dans l'humanité, pour que dans cette revue rapide des mœurs et croyances religieuses des patriarches indous nous ne fassions que les indiquer. Ce sujet, à mon avis, mérite un chapitre spécial je lui consacrerai le prochain.

Deux autres cérémonies religieuses devaient être accomplies chaque année, aux époques des semailles et des moissons.

Elles avaient pour but : la première, de placer sous la protection divine les grains confiés à la terre; la seconde, de remercier Brahma de la récolte qu'il avait accordée.

Dans ces deux cas, le cérémonial était le même, l'invocation seule différait.

Lorsque les semailles étaient terminées, lorsque les moissons étaient rentrées, que les dwastras (en samscrit, réserves) regorgeaient de riz et de menus grains, le chef de famille réunissait tous les serviteurs qui avaient pris part aux travaux des champs, après qu'ils s'étaient baignés et rasés; il donnait à chacun un vêtement neuf de toile de coton pour les serviteurs, de lin ou de soie pour les parents, et tous s'étant agenouillés, il prononçait la prière consacrée»

Invocation des semailles. ( Niyama-Nelli. )

« Échauffée par les baisers de sourya,la terre a entr'ouvert son sein fécondé, elle a reçu les.grains qu'elle doit rendre au centuple, et tressaillant sous les rayons de son amant céleste, son sein s'est refermé.

« Ainsi la fiancée, quand elle a été conduite à la maison du biem aimé, sent sa poitrine bondir, et ses flancs qui frémissent ; c'est le mystère qui s'accomplit dans l'ivresse et la joie, c'est la vie qui se renouvelle.

« 0 Brahma! commande aux vents qui viennent de l'ouest de repecter le travail mystérieux de la terre, fais que l'eau soit toujours abondante, sans que les pluies inondent les rizières, et que les fleuves sortent de leur lit. »

Invocation des moissons. ( Niyama-Masa. )

« Reçois, ô Brahma! les vœux de tes humbles créatures; si jamais l'un de nous oublie tes bienfaits, que frappé de la

l'idée de dieu dans l'inde. 75

lèpre il soit un objet de dégoût pour sa famille, et qu'il voit s'en aller en pourriture sa chair et ses os.

« Nous t'avons imploré pour les graines et pour les fruits, et par ton ordre la terre, s'est couverte de verdure ; l'herbe des prairies et des rizières a jauni faisant éclore les grains nourrissant, les arbres se sont chargés de fleurs, et les fleurs ont produits des fruits.

« 0 Seigneur ! créateur de tout ce qui existe, toi par qui tout se transforme dans la nature pour recevoir une nouvelle existence, fais que ces fruits et ces grains que tu nous a donnés purifient notre corps, comme la prière et la méditation de ton nom purifient l'âme. »

Un festin où tous étaient conviés terminait d'ordinaire la cérémonie, et chaque serviteur recevait en cadeau un sac de riz et de menus grains.

Si parmi les parents, il s'en trouvait quelqu'un, qu'une inondation, la sécheresse ou un ouragan aient privé cette année là de sa récolte, tous ses alliés lui donnaient une portion de la leur, et lui constituaient une réserve suffisante pour attendre la moisson prochaine.

Seize ans était l'âge où'le fils recevait du père de famille la permission de se choisir une épouse, et cet événement était l'occasion de fêtes religieuses dans lesquelles, on voit poindre, ainsi que dans celles de la naissance, les premières bases d'un acte mi-religieux, mi-civil destiné à constater par la preuve testimoniale et le serment, l'union qui s'était accomplie.

Le choix de l'épouse se faisait de plusieurs manières : tantôt le père allait la chercher lui-même, dans quelque famille amie ou alliée de la sienne, et la présentait à son fils en prononçant ces paroles : — « Voilà celle de qui doivent naître ceux qui perpétueront ton nom. — » Tantôt il se con—

tentait de dire à son fils : — « Va de Madura en Malayala, visiter nos amis, tu t'assoieras à leur table et dormiras sous leur toit, et quand tu auras trouvé une belle fille que tu désireras pour femme, viens mêle dire afin que nous envoyions les présents d'usage. »

Au lieu d'extraire sèchement du Poème des po'èmes les formules et invocations religieuses qui accompagnaient la célébration du mariage, nous allons donner en entier une légende de cet ouvrage qui les contient toutes, et qui fera connaître en même temps au lecteur un des épisodes les plus poétiques de la vie patriarcale.

Nataliky (en samscrit, la vierge modeste), tel est le titre de cette légende.

Ceux de nos lecteurs qui se sont intéressés à nos premiers essais, doivent se souvenir de la thèse que nous avons soutenu, sur Moïse et les Hébreux, dans la Bible dans Vlnde. Ce prétendu peuple de Dieu, n'a été en Egypte, si les traditions historiques doivent primer les contes apocryphes, que cette quatrième classe du peuple, que l'on retrouve dans toute l'antiquité et chez toutes les nations, sous le nom de parias, d'ilotes ou d'esclaves.

Moïse en entraînant cette caste asservie dans le désert, pour lui rendre la liberté et se créer chef de nation, a été obligé de lui donner un passé, une origine divine, puisque tous les peuples s'en attribuaient une semblable, et un livre de la loi pour régler le culte, assurer la puissance à sa famille en en faisant la classe sacerdotale, et établir quelques lois civiles, sans lesquelles il ne pouvait rien fonder. Et pour cela, il ne fit que copier les livres sacrés que les Égyptiens tenaient des Indous, à l'imitation de Bouddah pour l'extrême orient, de Zoroastre pour la Perse, qui cueillirent à pleines mains dans les védas et Manou, et présentèrent aux peuples émerveillés, leur livre comme une émanation directe de la divinité.

Zoroastre avait prétendu qu'il avait reçu le Zend-avesta, des mains d'Ormuzd sur le mont Albordjeh, au milieu des éclairs et des tonnerres. Moïse ne se mit point en frais d'imagination pour trouver autre chose, et présenta ses copies

l'idée de dieu dans l'inde. 77

mal faites des livres sacrés de l'Egypte et de l'Inde, comme un don de Jéovah sur le mont Sinaï.

Nous allons trouver, dans ce récit du Prâsada, une nouvelle occasion de signaler les emprunts du législateur hébraïque.

La légende de Nataliky, n'est que la seconde partie de celle d'Adgigarta que Moïse, ainsi que nous l'avons démontré dans la Genèse indoue, a transformé en celle d'Abraham.

NATALIKY

(la vierge modeste).

« Adgigarta voyant sa peau se rider et ses cheveux blanchir, sentant que le moment n'était pas éloigné où son fils devrait accomplir les cérémonies funéraires sur sa tombe, songea que le moment était venu de lui choisir une femme pour perpétuer sa descendance.

« Et l'ayant fait venir devant lui, il lui dit : J'arrive sur le soir de ma vie, ô Viashagana, ta mère s'est endormie dans le Seigneur, et il n'y a plus de femme à la maison pour surveiller le travail du nelly. Voilà qu'il te faut choisir une épouse, pour donner une mère à tes sœurs et procréer un fils.

« Et Viashagana répondit : Qu'il soit fait, mon père, selon votre volonté.

« Adgigarta continua : Prends une couple de jeunes éléphants blancs, charge-les des riches tapis de Kanawer, des vases d'or et d'argent de Népal, des soieries de Dacca, et des parfums qui viennent de l'Iran, et rends-toi en la contrée de Mithila qui borne ce pays, chez Nimi qui en est le chef, et est fils de Pavaca, qui fut le père de ta mère Parvady. Quatre filles jeunes et belles ornent sa maison, qui sont Anoumaty, Tamary, Anniama et Parvady ainsi nommée, parce que ce fut ta mère, qui à sa naissance la plongea trois fois dans les eaux du Mahaar pour la purifier (mahaar, grande rivière, un des noms du Gange; du samscrit, maha, grand, aar, rivière).

« Et après avoir mangé et bu, dans la maison de Nimi, tu donneras les présents à celle que tu auras trouvé belle dans ton cœur, et l'ayant obtenue de son père, tu la ramèneras en cette maison, afin que j'aie la joie de vous bénir.

« Et ayant entendu cela, Viashagana dit à son père : Et si je les trouve toutes cinq également belles, et si leur père me dit qu'elles sont toutes également vertueuses et craignant le Seigneur, pourrais-je donner ces présents à l'une, sans que les autres n'en conçoivent du chagrin et ne pleurent en secret, ce qui ferait dire à Nimi : Pourquoi cet homme est-il venu dans ma maison apporter la douleur à mes filles ?

« Alors Adgigarta: Prends cinq fois autant de riches tapis, de vases d'or, de soieries et de parfums, et les leur donne à chacune en cadeau, et elles ne seront point jalouses entre elles, parce qu'il n'y en aura pas eu d'oubliées.

« Mais Viashagana dit encore : Quand je leur aurai donné à chacune des présents, ne seront-elles point fâchées quand j'en choisirai une pour la conduire en la maison de mon père.

« Remets-t'en au Seigneur du soin d'indiquer celle que sa sagesse te destine, et que la première que tu apercevras, en approchant la maison de son père soit saluée par toi comme l'épouse que tu auras choisie, et tu lui passeras au cou le tâli des fiançailles.

« Satisfait par ces dernières paroles, Viashagana prit un couple d'éléphants blancs, qui n'avaient point encore porté le haoudah, il les chargea de cinq lots de riches tapis de Kanawer, d'autant de vases d'or et d'argent de Népal, de soieries de Dacca et de parfums de l'Iran, et ayant reçu la bénédiction de son père, il se mit en marche pour se rendre en Mithila, qui était le pays ou le frère de sa mère Parvady était chef.

« Après avoir marché pendant plusieurs jours, Viasaghana aperçut un matin de vastes champs de nelly bien arrosés, et l'herbe verte de toutes parts s'étendait aussi loin que la vue.

« S'étant adressé à un vaidehà (en samscrit, cultivateur), qui faisait mouvoir en chantant le balancier d'un étang, il

l'idée de dieu dans L INDE. 79

il lui demanda à qui étaient ces rizières si bien entretenues.

« Et le vaidehâ, sans se déranger de son travail, lui répondit : Ces champs appartiennent à Nimi, fils de Pavaca.

« Et ayant rencontré plus loin d'immenses troupeaux de génisses avec de grands taureaux au cornes recourbées du pays de Birman, il s'adressa à un kélivala (qui tond la terre, faucheur), et lui demanda à qui étaient ces animaux qui paissaient en aussi grande quantité dans la prairie.

« Et le kélivala lui répondit, en continant à faucher l'herbe le long des chemins : — Ces taureaux aux longues cornes recourbées et ces génisses appartiennent à Nimi, fils de Pavaca.

« Et ayant aperçu encore un grand nombre d'éléphants qui venaient du nord, chargés de figues sèches, de pistaches, de noix et de grenades, ainsi que de fines étoffes tressées du poil des chèvres de Kaboul, il dit au padial (gardien des éléphants) qui les conduisait : — A qui sont toutes ces richesses et les animaux qui les portent?

i Et le padial lui répondit, en poursuivant son chemin : — Ces éléphants, ces fruits secs et ces riches étoffes de Kaboul sont à Nimi, fils de Pavaca.

« Et Viashagana, émerveillé, se disait en lui-même : Que vais-je faire avec mes modestes présents, chez un homme aussi riche, mais peut-être se souviendra-t-il que je suis le fils de sa sœur. Et il s'aperçut bientôt que le bruit de son arrivée s'était répandue partout, car à mesure qu'il approchait du terme de sonvoyage, de tous côtés les bergers et les serviteurs de Nimi accouraient sur les bords de la route, l'appelaient par son nom et lui souhaitaient la bienvenue.

« Ayant eu à traverser un ruisseau, il rencontra sur la la rive une dizaine de jeunes filles qui lavaient dans l'eau courante les chombous et les plats de cuivre du repas, et une d'elles, qui paraissait les diriger, se leva et dit : Salut à Viashagana, fils d'Adgigarta, qu'il soit le bienvenu dans la maison de Nimi. Je suis Nataliky et Nimi est mon père.

t Salut à Nataliky, répondit Viashagana, et la voyant jeune et belle, il s'en réjouit et pensant que le Seigneur l'avait ainsi placée sur sa route pour qu'il la choisît pour femme, il

ajouta : Reçois, ô fille de Nimi, qui fut fils de Pavaca, ce tâli, signe du mariage, que ma mère Parvadyaporté.

« Je me nomme aussi Parvady, s'écria la jeune fille, qui fut dans le ravissement d'être choisie la première., quoique la plus jeune entre toutes ses sœurs. Et quittant ses compagnes, elle se dirigea avec Viashagana vers la maison de son père.

« Et Nimi les voyant venir tous deux les admira, tellement ils étaient jeunes et beaux, et comme ils s'approchaient, il dit à ses autres filles : Voilà le fils de ma sœur Parvady qui a choisi Nataliky pour sa femme; et elles en conçurent une grande jalousie.

« Alors Viashagana s'étant incliné et portant la main sur son front dit : Salut, ô Nimi, je t'apporte les paroles d'amitié d'Adgigarta, accorde-moi d'emmener cette femme qui est ta fille dans la maison de mon père : c'est Brahma qui m'a inspiré de passer autour de son cou le tâli que mon père donna autrefois à Parvady en la maison de Pavaca.

« Que la volonté de Brahma soit faite, répondit Nimi, je reçois les paroles d'Adgigarta, et tu peux conduire ta femme auprès de lui pour qu'il accomplisse les cérémonies d'usage. Entre dans cette maison, qui est la tienne, pour y manger avec nous et t'y reposer pendant quelques jours.

« Gette manière de se choisir une épouse fut observée depuis sous le nom de mode du Seigneur, car il fut reconnu que c'était Dieu qui l'avait instituée.

« Et Viashagana ayant distribué ses présents selon l'usage, reprit le lendemain le chemin du pays de Gangea, où était la maison de son père, et Nataliky le suivit montée sur un des éléphants blancs qu'elle avait reçu en cadeau.

« Adgigarta les attendait avec tous ses parents et ses amis, car il avait su en songe le moment précis du retour de son fils; et de ses mains que l'âge avait rendues tremblantes, il les bénit tous les deux, en prononçant l'invocation consacrée, car Nataliky ne pouvait entrer comme épouse dans la maison avant d'avoir été unie devant le Seigneur.

Invocation du mariage,

« Que Brahma unisse vos âmes d'un lien indissoluble, et que la vertu soit ce lien! Que dans vos cœurs n'entrent jamais ni le dégoût ni l'oubli; un mari qui dédaigne sa femme est maudit de Dieu ! Une femme qui dédaigne son mari ne peut espérer d'entrer au séjour céleste!

« Respectez dans votre union les époques qui ne sont point favorables, car celui qui se livre en tout temps aux plaisirs de l'amour offense le Seigneur, qui pour ce fait ne lui accorde point une nombreuse postérité.

« Vo*us consacrerez à Dieu l'aîné de vos fils, car c'est lui qui accomplira sur votre tombe les cérémonies funéraires qui lavent les dernières souillures, et qui vous permettront d'entrer dans le séjour des âmes purifiées.

« Ayant ainsi parlé , Adgigarta offrit à Nataiiky , du riz grillé, un jeune chevreau à toison rouge, et deux jeunes colombes.

« Et la jeune femme les ayant reçus, mangea le riz grillé avec son mari, rendit la liberté aux deux colombes, puis ayant pris le jeune chevreau dans ses bras, elle franchit le seuil de la maison en disant :

« Je suis vierge, n'ayant point encore connu d'homme. Que mes yeux se ferment pour toujours à la lumière plutôt que de s'arrêter sur un autre visage que celui de mon époux. Que ma voix se sèche dans mon gosier plutôt que de prononcer des paroles d'amour, qui n'iraient point à ses oreilles. Que je meure plutôt que de laisser délier mon pagne par une autre main que la sienne.

« Et le jeune chevreau ayant été égorgé, chacun en mangea en mémoire de cela.

« Adgigarta fit alors cadeau à tous ceux qui avaient assisté à l'invocation et au repas, d'un anneau d'or sur lequel était

incrusté le signe consacré de sa maison, et dit à tous ses parents et amis assemblés :

« Voici l'anneau du souvenir, que tous nos amis le conservent comme un témoignage, que nos parents le gardent précieusement en l'ajoutant à la chaîne de la famille, car c'est ainsi que nos arrières-petits-enfants pourront se dire entre eux : nous sommes issus du même père.

« Et ainsi furent unis Viashagana, fils d'Adgigarta et de Parvady, et la belle Nataliky, fille de Nimi et d'Annoumaty.

« Leur premier né fut consacré au seigneur en sortant de l'eau de la purification, et reçut le nom de Pavaca, en l'honneur de son bisaïeul, car c'est à lui qu'il avait été promis que de sa race naîtrait celui qui devait illuminer le monde.

La poétique histoire de cette famille se continue, dans le Prâsada jusqu'à la naissance de Devanagny, mère de Christna, qui fût le rédempteur indou. Nous nous bornons pour le moment à cette citation, qui suffit au but que nous nous étions proposé, d'indiquer les prières, invocations et cérémonies du mariage patriarcal. Elles ne sont, ainsi qu'on peut le remarquer, ni moins simples ni moins affirmatives de l'unité de Dieu, ni moins dépourvues de superstitions que celles qui les précèdent.

En résumé, la religion primitive des patriarches de l'Indoustan ne fut basée que sur l'unité de Dieu, l'immortalité de l'âme, et la récompense ou le châtiment pour les bonnes ou mauvaises actions.

Gomme forme extérieure du culte, tout père de famille était le conservateur de l'idée religieuse, et l'officiant des cérémonies.

Les enfants étaient ondoyés à leur naissance, et une invocation à Dieu saluait leur entrée dans la vie. Le mariage et la mort étaient de nouveau consacrés par des prières. Dans l'une, on priait Dieu de bénir l'union qui s'accomplissait et la postérité qui allait naître; dans l'autre, on purifiait l'âme du

Page 1