L ÉLÉPHANT ET L ECUREUIL
« Un jour, dans le pays de Kouzou-Mapoor, il avait tant plu que les fleuves avaient quitté leur lit et que les étangs et les lacs avaient débordé. »
c Et de toutes parts les animaux fuyaient vers les montagnes pour échapper à la mort.
« Sachez, vous qui m'écoutez, que par les mers, par le soleil et par la pluie, Brahma a voulu que l'eau si nécessaire aux hommes se dépouillât constamment de ses impuretés.
« Et que l'eau qui tombe du ciel est la seule dont les saints ermites et les mounis doivent se servir pour les ablutions.
« Or un éléphant qui gagnait en toute hâte la montagne, car le péril était grand, même pour les animaux de sa race, aperçut un écureuil quise cramponnait avec des cris plaintifs à une branche d'arbre emportée par les flots.
« Touché de compassion, il arrêta la branche avec sa longue trompe, dont l'écureuil se servit immédiatement comme d'un pont pour venir s'asseoir sur sa tête, entre ses deux oreilles.
t Ils cheminèrent ainsi toute la journée et arrivèrent sur le soir dans une contrée que l'inondation n'avait pas envahie.
« C'était sur les Lords de la mer, et aussi loin que la vue pouvait s'étendre pas un brin d'herbe n'apparaissait sur le terrain sablonneux.
« Gomment allons-nous faire pour manger, dit l'éléphant à son petit compagnon, ce n'est rien d'avoir échappé à l'eau, si nous devons mourir de faim?
« Ne crains rien, répondit l'écureuil, s'il n'y a point d'herbe ici, les cocotiers ne manquent pas et nous donneront une nourriture délicieuse.
« Hélas ! continua l'éléphant, tu sais bien que c'est un arbre qui défie ma force, il plie et ne casse jamais, comment veuxtu que je fasse pour cueillir des fruits et couper des branches qui sont si loin au-dessus de moi?
« Eh bien , fais comme moi, répond l'écureuil, et en deux ou trois bonds le petit animal atteignit la touffe de verdure au sommet du cocotier.
« Voilà que tu m'abandonnes, lui dit tristement le pauvre kapin (en samscrit, éléphant), c'était bien la peine que j'arrête la branche qui t'emportait.
« Gomme il disait ces mots, une grosse noix de coco, dont l'écureuil avait rongé la tige, vint tomber à ses pieds, et après celle-ci une autre, puis une autre encore, puis des branches en telle quantité qu'après en avoir mangé à sa faim, il lui en resta encore une forte provision pour le lendemain.
« Et l'éléphant, quand il fut rassasié, dit à son ami : Ne trouves-tu point singulier, toi qui es si petit, d'avoir pu donner à manger à un animal aussi gros que moi.
« Et l'écureuil répondit : Gela prouve que l'on peut avoir besoin d'un plus petit que soi.
« 0 homme, cette fable te montre que les bonnes actions reviennent toujours à celui qui les accomplit, et qu'une bonne action ne reste jamais sans récompense. »
Ne sont-ce point là les fables que de Gasyappa à Pilpay
l'idée de dieu dans l'inde. 193
et Esope, de Phèdre à La Fontaine et Florian, les anciens et modernes, ont copié à l'envie, sans y rien changer ni comme action ni comme moralité.
La force doit être douce à la faiblesse.
On peut avoir besoin d'un plus petit que soi.
Une bonne action ne reste jamais sans récompense.
De pareils exemples peuvent se passer de commentaires, la preuve se fait d'elle-même : ce n'est pas de l'imitation éloignée, c'est de la copie servile...
11 n'est pas d'argument qui puisse démontrer avec plus de force l'influence de l'Inde sur le monde entier ancien ou moderne, car il est clair que toutes les langues descendant du samscrit, toutes les autres branches de littérature, les sciences philosophiques et religieuses, ont au même titre que la fable, suivi les émigrations qui dispersèrent sur le globe, les traditions de la mère patrie.
Nous pourrions multiplier les exemples, et à toutes les fables d'Ésope et de La Fontaine opposer la fable originale de Gasyappa et de Pilpay, mais trop de sujets exigent de nous un travail identique, pour que nous puissions nous arrêter plus longtemps sur celui-ci.
Quelle abondante moisson pour l'avenir, lorsque tous les sujets que nous ne faisons qu'effleurer seront traités avec soin, que tous les ouvrages samscrits qui s'y rapportent seront traduits, et qu'avant d'étudier l'antiquité grecque, on étudiera l'antiquité indoue dans dans ses moindres détails. On verra, nous ne saurions trop le répéter qu'Anacréon, Euclide, Sophocle, Euripide, Hipocrate, Archimède, et toute cette période de grands hommes que l'on avait cru jusqu'ici sans devanciers, sans initiateurs, ne sont, comme Ésope et Babrias, tantôt que des imitateurs, tantôt que des copistes.
Les anciens qui tous, notre histoire même nous l'indique, se rendaient en Asie pour perfectionner leurs études, et puiser au foyer original, aimèrent peu à indiquer les sources de leurs écrits, préférant garder pour eux seuls le tribut d'admiration que leur attiraient leurs œuvres. Cependant ils ne s'y trompaient pas entre eux, et ils savaient parfaite-
ment d'où venaient leurs traditions, et ou se trouvaient les ouvrages qu'ils imitaient ou copiaient. N'est-ce pas Virgile qui a dit :
Jamque doraum mirans genitricis et Indica régna, Omnia sub magna labentia flumina terra Spectabat diversa locis : Phasimque Lycumque Et caput unde pater Tiberinus et alta fluenta Errumpunt Rheni