CHAPITRE V
ORIGINES DE LA SOCIÉTÉ BRAHMANIQUE. — ARYAS. — RÉU- NÏON DES LIVRES ÉPARS DES VÉDAS.— ABRÉGÉ DE MANOU. — CULTE NOUVEAU, TRIMOUTI (TRINITÉ) BRAHMA, VISCHNOU, SIVA.
La société primitive que nous venons d'étudier, portait sans le savoir, dans son sein, un germe fatal qui devait la transformer et la conduire peu à peu, par la pente d'une civilisation brillante et par l'exploitation de l'idée de Dieu, à l'esclavage le plus honteux, à la démoralisation la plus complète sous le sceptre sacerdotal.
Lorsque la réunion de plusieurs familles ayant une commune origine, eut donné naissance à la tribu, à la peuplade; de même que la solution de toutes les difficultés, de tous les différends purement civils, furent confiés à une réunion de sages et de vieillards appelée conseil des aryas (en samscrit, prudents, excellents); les cérémonies du culte, les sacrifices, la garde des traditions sacrées sortirent également des attributions du père de famille; on commença à bâtir des temples pour la prière en commun, et on créa une caste spéciale, celle des brachmanaa ou serviteurs de Brahma, qui fut chargée de régler les cérémonies, d'y officier, et de prier Dieu pour tous. Le chef de chaque famille, de toutes ses fonctions sacerdotales, ne conserva que la direction du culte des ancêtres, et des cérémonies funéraires.
Combien de sombres ruines et de luttes fratricides eussent été évitées à l'humanité, si les sociétés naissantes se fussent contentées de se réunir par des liens purement civils, garan-
tissant à chacun sa somme de liberté, de droits et de devoirs, et laissant en dehors du pacte social, la liberté religieuse, la liberté de la conscience dont la réglementation ne devait aboutir qu'à créer des oligarchies théocratiques.
Si le père de famille fut resté le prêtre du Dieu unique et du culte simple que nous connaissons, que de victimes épargnées, que de guerres sans objet; et nous ne serions point réduits encore aujourd'hui, après quinze ou vingt mille ans de préjugés et de superstitions, à lutter pour l'indépendance de la pensée.
Quelles pacifiques conquêtes n'eut point fait la science, si depuis des siècles, elle eut pu, comme de nos jours, se mouvoir en dehors de l'idée religieuse.
Nous ne suivrons point pas à pas les phases différentes parcourues à son début par la première société sacerdotale qui ait été constituée dans le monde, disons seulement qu'elle parut digne, pendant les premiers siècles de son existence, des fonctions qui lui avaient été dévolues, et de la confiance qu'elle inspirait. Pendant longtemps le culte resta pur de toute superstition, et le dieu servi par les brahmes, resta le dieu d'Adgigarta et de Soudama.
C'est à cette première période qu'il faut rapporter les splendides préceptes de morale et de philosophie, dont abondent les védas et Manou, qui continuaient les doctrines de l'âge patriarcal.
Mais les hommes sont ainsi faits qu'ils ne peuvent se réunir en corporation, sans éprouver immédiatement le désir de tout attirer à eux, et l'égcïsme collectif devient d'autant plus dangereux qu'il paraît une vertu à ceux qui se rangent sous la bannière d'une idée, et sacrifient tout : sentiment de famille, patrie, individualité, au succès de la secte dont ils sont membres.
Les brahmes épars dans les villages formant autant de sociétés indépendantes qu'il y avait de pagodes à desservir, ne tardèrent pas à se réunir, à se discipliner, et grâce à l'empire qu'ils avaient acquis sur le peuple par leurs austérités et leurs vertus, à s'emparer de la direction civile de l'Inde entière, et sous les noms d'aryas brahmes, d'aryas gourou et
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pundits, ils furent de véritables souverains, dont rien ne vint, pendant plusieurs milliers d'années, contrebalancer le pouvoir.
Les aryas brahmes officiaient dans les pagodes.
Les aryas gourou instruisaient le peuple.
Les aryas pundits rendaient la justice, levaient les impôts, administraient.
Tous les brahmes passaient à tour de rôle dans chacune de ces trois catégories , afin d'être également propres au service de l'autel, des écoles ou de l'administration.
Un conseil supérieur de soixante brahmes pris dans les trois classes, réunissait dans ses mains, toutes les attributions religieuses et civiles. Il était présidé par un chef pris •dans son sein, à l'élection, qui était désigné sous le nom de brahmatma (en samsciït, la grande âme), et qui était vénéré par le peuple comme le représentant de Dieu sur la terre.
Nous aurons bientôt occasion de nous occuper de cette autorité, qui offre avec la papauté et d'autres institutions de l'Orient, de singuliers points de ressemblance.
Le qualificatif d'aryas (en samscrit, prudents, excellents, vertueux) appliqué aux brahmes, nous donne l'occasion de relever en passant, une des plus curieuses erreurs de l'orientalisme officiel qui a la prétention de substituer ses idées personnelles aux travaux des Indous sur leur propre histoire.
Suivant les théories d'écoles, les aryas seraient d'anciennes populations qui s'établirent dans l'Inde, après avoir soumis cette contrée par la force des armes. Cette opinion, nous le disons sans hésiter, a la même valeur que celle qui verrait dans les prudents (jurisconsultes romains) des conquérants de Rome. Toujours des inventions à la place de la réalité; on se répand en systèmes, en hypothèses, comme si l'on se trouvait en face d'une civilisation qui se fut éteinte sans laisser d'autre traces que des lambeaux d'inscriptions sur des tronçons de colonnes; on cherche à se signaler par d'ingénieux aperçus, on ne recule devant rien, et comme ce personnage de la fable qui prenait le nom du Pire pour celui d'un homme, on prend un adjectif, qualifiant une classe d'individus, pour le nom d'un peuple, et pour ne point s'ar-
24i LES FILS DE DIEU.
rêter en un chemin aussi facile, on va jusqu'à faire l'histoire imaginaire de ce peuple supposé.
Aryabrachmanaa, signifie en samscrit, illustre ou excellent brahme. Arya gourou, illustre maître, etc.. Le mot de arya est un simple qualificatif qui s'appliquait dans l'Inde, avant l'introduction des castes, aux hommes distingués par leur science, leur vertu ou leur position. Si on veut se faire une idée exacte de l'acception de ce mot, on n'a qu'à le prendre dans le sens que les Anglais donnent à leur mot d'honorable appliqué à un membre du parlement ou de l'aristocratie.
Il n'y a donc pas plus d'Aryas que d'Aryens au début de l'histoire de l'Inde, et nous défions les inventeurs de ce peuple fabuleux de baser leur opinion sur un seul texte sérieux, intelligemment traduit.
Nous ne sommes que juste en reconnaissant que cette première période de la puissance brahmanique a brillé dans l'Inde d'un éclat sans pareil, et a légué au monde entier d'impérissables souvenirs.
Gouvernant des peuples peu nombreux encore dans ces immenses contrées de l'Indoustan, qui donnaient presque sans travail l'aisance à tous, se souvenant de l'origine de leur élévation qui provenait du choix libre des tribus, les prêtres ne pouvaient songer de sitôt à abuser de leur puissance.
Les fragments littéraires que nous possédons sur cette époque, nous les montrent uniquement occupés de hautes sciences, d'astronomie, de mathématiques, de philosophie religieuse et de poésie; et l'on peut dire que dans ces deux dernières branches, ils arrivèrent en quelques siècles à une hauteur que ni les Grecs ni les modernes n'ont pu dépasser.
Voici un passage d'un discours adressé par le brahmatma Yati-Richi aux brahmatchari ou élèves en théologie. Qu'on nous dise s'il serait possible aujourd'hui de formuler une morale plus pure dans un langage plus élevé.
« Un homme n'est pas vieux parce que sa tête grisonne, ce ne sont point les années, ni les cheveux blancs, ni les richesses
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qui constituent une vie bien remplie devant le Seigneur : la connaissance de la sainte Écriture, la pratique des vertus enseignées par la conscience, qui est la voix de Brahma parlant à sa créature, doivent être le seul souci de l'homme sur la terre. 0 vous, qui prétendez enseigner la sainte loi de Dieu à vos semblables, conformez votre vie aux règles suivantes, si vous voulez être respectés et entendre dire autour de vous :
— Celui-là est véritablement un serviteur de Brahma.
« Ayez toujours l'esprit pur, et le langage aussi pur que l'esprit !
« Fuyez, quand vous vous adressez aux femmes, toute façon déparier qui pourrait blesser leur pudeur. Le prêtre qui fait naître des images voluptueuses dans l'imagination des femmes auxquelles il s'adresse, doit être chassé du temple, comme un empoisonneur de l'âme! 1! » (Il paraît que cela arrivait déjà!)
« Le cœur de la femme est aussi délicat que les corolles du lys ou de la fleur du lotus, une fois souillé par d'indécents propos il ne retrouve plus sa fraîcheur. » — Lire à titre de comparaison dans le Gompendium théologique du révérend père Moullet, en usage dans tous les séminaires, les conseils donnés aux prêtres pour confesser les jeunes filles et les femmes mariées. Nous n'oserions pas citer, même en latin.
— Continuons notre citation.
« Fuyez tout honneur mondain comme du poison, soyez humbles de cœur; vous ne pouvez être dignes d'enseigner aux autres que si vous les dépassez en sagesse et en austérité de mœurs..
« Maîtrisez tous vos penchants, de façon à les pouvoir diriger vers le bien ; il ne vous est point loisible de ne pratiquer la vertu que comme le commun de vos frères , et sachez que le brahme prêtre qui n'est pas un exemple, est un scandale. »
Le brahmatma Yati-Richi, qui s'exprimait ainsi, est celuilà même dont nous avons déjà parlé, et dont la nomination fut consacrée par une observation astronomique, l'an 13300 avant notre ère.
Plus la vie des brahmes se rapprocha de ces sublimes
principes et plus, on le conçoit, leur influence dut grandir et s'imposer facilement. C'est dans l'austérité des exemples qu'ils donnaient à la foule, qu'il faut aller chercher, n'en doutons point, le secret du respect qu'ils inspirèrent aux. Indous, qui supportèrent pendant tant de siècles leur domination.
Il serait impossible de nombrer les monuments, les temples, les pagodes, que cette époque de foi ardente éleva à la divinité, comme aussi d'indiquer tous les livres, tous les poëmes qui furent écrits en son honneur.
Dieu fut étudié, chanté, célébré par toutes les forces vives de l'intelligence brahmanique : philosophie, sciences, poésie, tout débutait et se terminait par une invocation à son saint nom, ainsi que nous l'avons déjà dit, l'hymne patriarcal se continuait...
Sans doute, au milieu de cette société nouvelle, il devait se développer des ferments de discorde ; heureux du pouvoir qu'on leur avait donné, les chefs, parmi les brahmes, devaient s'inquiéter de le conserver, de l'assurer contre tout espèce de retour de la part du peuple; mais il nous est impossible de caractériser, à cette distance, le travail souterrain qui se fit dans les esprits pendant une période de près de deux mille années, c'est-à-dire du jour où les prêtres se réunirent peu à peu en corporation, jusqu'au moment où, jouissant d'une incontestable autorité, ils publièrent les védas, recueil de toutes les prières et cérémonies anciennes, en y intercalant les textes nécessaires à leur domination, édictèrent, sous le nom de Manou (en samscrit, le sage législateur), un code de lois nouvelles, rejetant toutes les coutumes anciennes d'égalité, divisant le peuple en castes, instituant les brahmes maîtres du monde; et établirent ce dogme de la trimourti ou trinité de Dieu, duquel devait naître le polythéisme et les superstitions les plus monstrueuses.
Ce fut sous le brahmatma Vasichta-Richi, environ douze mille ans avant notre ère, que s'accomplit cette révolution religieuse.
Les védas et Manou, recueillis et codifiés dans l'esprit
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brahmanique, furent donnés comme révélés par Brahma lui-même, et la peine de mort fut édictée contre quiconque oserait douter de cette vérité.
Le culte au dieu unique ou Zeus irrévélé , réservé aux prêtres, fui défendu aux basses classes, et trois temples dédiés aux trois personnes de la trimourti Brahma, Vischnou, Siva, ouvrirent leurs portes à l'adoration du peuple, et il fut permis de choisir celle des trois personnes de la trinité à laquelle chacun préférait rendre ses hommages.
Ajoutons, pour terminer l'ensemble de ces réformes, que chaque Indou dut porter, tatouée sur le front, la marque de sa caste et celle du dieu auquel il s'était voué. Voici ces ces marques, dont nous allons donner le sens symbolique :
Signes indiquant la caste.
Caste brahme ou des prêtres J^
Caste des aryas ou xchatrias, c'est-à-dire des chefs. . /\ Caste des vaysias, c'est-à-dire des marchands et cultivateurs \
Caste des soudras, c'est-à-dire des bas artisans et -*-
des serviteurs X
Signes indiquant la divinité adorée par Vlndou.
Adorateurs de Zeus, le Dieu irrévélé ; les brahmes
seuls, même signe que celui de leur caste
Sectateurs de Brahma %$/
Sectateurs de Vischnou \/
Sectateurs de Siva 8
Le soleil inscrit dans un triangle est la figure de Zeus, ou Dieu irrévélé, et les trois côtés du triangle, les trois personnes de la trimourti ou trinité; ce signe indique que les brahmes sont issus de Dieu; les deux côtés du triangle des aryas indiquent qu'ils se rapprochent des brahmes et tiennent d'eux leur autorité.
La barre transversale des vaysias indique qu'ils sont
soumis aux brahmes et aux aryas, et la perpendiculaire trois fois barrée des soudras témoigne de leur soumission aux trois autres castes supérieures.
Les signes religieux, à part celui des brahmes, qui est le même que celui de la caste, et qui indique l'unité de Dieu dans la trinité, n'ont pas de sens figuré, ils font simplement connaître quelle est la personne de la trimourti qu'adore l'Indou porteur d'un de ses signes.
Chaque Indou était obligé de porter les deux marques de la caste et du culte, afin qu'à première vue on pût savoir quel était son rang dans la société.
Ainsi le double signe /fo* se lisait : aryas ou xchatrias,
adorateurs de Brahrna, et de même pour les autres...
De nos jours le signe de caste a disparu, mais telle a été la force de ce lien religieux que tous les Indous, à quelque classe qu'ils appartiennent, portent encore au front la marque du dieu qu'ils adorent.
Ainsi, ordre, sous peine de mort, de regarder les védas et Manou, tels qu'ils venaient d'être codifiés et abrégés dans l'intérêt des brahmes, comme la parole de Dieu révélée.
Le prêtre issu de Dieu!
Le peuple divisé en castes, et chaque homme marqué comme un animal, aiïu qu'il ne pût prendre, dans le troupeau, une autre place que celle qui lui avait été assignée!
Tout cela fut promulgué sous le pontificat du chef religieux Vasichta-Richi.
C'est avec raison que nous disions, il n'y a qu'un instant, que nous ne pouvions apprécier la marche des esprits pendant les deux mille années environ qui précédèrent cette révolution brahmanique, mais que nous constations en même temps que les brahmes avaient dû mettre ce temps à profit pour consolider leur influence. Il est évident, par ce fait, qu'aucun soulèvement n'eut lieu sous Vasichta contre l'autorité des prêtres , que les nouvelles mesures décrétées avaient déjà été habilement imposées par les brahmes au peuple, et qu'elles avaient passé depuis longtemps dans les
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mœurs lorsqu'elles reçurent la consécration de la loi et une sanction pénale.
11 est également rationel, au point de vue historique, de croire que de pareils bouleversements sociaux ne se peuvent accomplir qu'avec l'appui des siècles.
Sous la haute et suprême direction du brahmatma, les brahmes furent divisés : en prêtres uniquement consacrés au culte, théologiens, en philosophes, historiens, mathématiciens, grammairiens, astronomes, naturalistes et poètes. La science fut renfermée dans les pagodes, et il fut défendu, sous peine du rejet de la caste, et dans certains cas de la mort, d'initier aux sciences réservées aux brahmes les membres des autres castes.
Le prêtre commençait à jouer son véritable rôle sur la terre, qui est de régner par l'ignorance, la compression et le mystère.
Les aryas ou xchatrias, sous la suprême direction des brahmes, fournirent des guerriers pour la défense du nouvel ordre de choses et des fonctionnaires pour l'administration et la perception des impôts.
Un des premiers actes civils des brahmes fut de changer en un droit fixe et de prélèvement forcé, les cadeaux et offrandes que le peuple leur faisait primitivement de plein gré. Ils établirent la taxe suivante :
« Sur les bestiaux, l'or et l'argent, la cinquantième partie est prélevée.
« Sur le riz, la huitième partie; sur tous les autres grains la sixième.
« Sur la viande, le miel, le beurre, l'huile, la cinquième partie.
« Sur les arbres, les parfums, les plantes médicinales, les sucs végétaux, les fleurs, les racines, les fruits, le sel, les épices, les feuilles, les plantes potagères, l'herbe, le sirop de canne, les peaux, les toisons, les étoffes tissées, les vases de terre et de pierre, les métaux, la sixième partie.
« Les membres de la caste des soudras doivent deux jours de travail sur sept.
« Aucun impôt ne peut, en aucun cas, être prélevé sur ce qui appartient à un brahme. » (Manava.)
On ne dira pas que les gouvernements sacerdotaux ne s'entendent point aux lois de finance sans se donner la peine de faire de longues énumérations, en quatre ou cinq articles au plus, ils attirent à eux la sixième et la cinquième partie de toutes les richesses de la nation. Et pour assurer à tout jamais leur domination sur les bases solides de la propriété, les brahmes se l'attribuent par cet article unique, connu sous le nom de loi de Vasichta.
« Les membres des basses castes ne sont qu'usufruitiers du sol, qui appartient aux brahmes seuls, et les xchatrias ne sont propriétaires que de la portion qu'ils détiennent et que les brahmes leur ont concédée. »
Cette loi, qui a peut-être contribué le plus à étouffer l'Inde, fut un véritable coup de maître des brahmes et eut, sans aucun doute, éternisé leur despotisme sans les invasions étrangères qui se sont emparées de cette contrée, puisqu'elle existe encore au profit du gouvernement dans la plus grande partie du territoire soumis aux Anglais, et qu'elle n'a été rapportée, dans les possessions françaises, que par un décret de 1856.
Les Indous ne sont donc propriétaires du sol qu'ils cultivent, dans nos possessions de l'Inde, que depuis quinze ou seize ans! !
Ainsi, dans la constitution de la société nouvelle, tout appartint au prêtre, tout releva de son autorité, ce n'est que par licence que les autres hommes usent de la terre et vivent autour d'eux.
Écoutons le complaisant abrégé de Manou, rédigé par les brahmes, et indiquant sommairement la situation et les devoirs des quatre castes.
« Pour la propagation de la race humaine, Dieu produisit de sa bouche le brahme, de son bras l'aryas, de sa cuisse le vaysia, et de son pied le soudra...
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« Instruit ou ignorant, un brahme est une divinité puissante, de même que le feu, qu'il soit consacré ou non, est un puissant élément.
« Doué d'un éclat pur, le feu n'est pas souillé même quand il brûle les morts, et cela ne l'empêche point de briller ensuite dans les sacrifices, quand on répand sur lui l'huile sainte ou le beurre clarifié.
« Ainsi, lors même que les brahmes se livreraient aux actes les plus vils, ils doivent constamment être respectés,. car ils ont en eux quelque chose de divin. »
(N'est-ce pas la théorie romaine dans toute sa pureté.)
« Si un arya se porte à des excès d'insolence envers les brahmes, qu'un brahme le châtie immédiatement, car le xchatria tire tout son pouvoir du brahme.
« Des eaux procède le feu ; de la classe sacerdotale procède la classe militaire, et de même que le fer s'émousse sur la pierre, le xchatria ne peut prévaloir contre le brahme.
« Le brahme peut prospérer sans l'arya, mais le xchatria ne peut s'élever sans le brahme. En s'unissant toutes deux, la classe sacerdotale et la classe militaire s'élèvent dans ce monde et dans l'autre.
« Les xchatrias doivent remettre fidèlement aux brahmes toutes les richesses qui sont le produit des impôts et des amendes légales. »
(Au moyen âge, nos brahmes n'entendaient pas plaisanterie non plus sur la rentrée de la dîme.)
« Se soumettre en tout aux volontés des brahmes, telle est la règle de conduite que les xchatrias doivent s'imposer. »
Voici maintenant les recommandations qui regardent les commerçants et les hommes de la classe servile.
« Le vaysia, après avoir reçu les sacrements prescrits, —
baptême, —purification par la nourriture divine, — confirmation, — doit se marier et s'occuper avec soin de sa profession de marchand, et de l'entretien des bestiaux.
« En effet, le seigneur des créatures, après avoir produit les animaux utiles, en confia le soin au vaysia et plaça toute la race humaine sous la tutelle des prêtres, qui transmettent, quand bon leur semble, une partie de leur pouvoir aux xchatrias.
« Qu'il ne prenne jamais à un vaisya la fantaisie de dire : « — Je ne veux plus avoir soin des bestiaux. » — Il doit toujours être disposé à s'en occuper, et aucun autre homme d'une autre caste ne doit en prendre soin.
« Qu'il soit bien informé de la hausse et de la baisse du prix des pierres précieuses, des perles, du corail, du fer, des tissus, des parfums et des assaisonnements.
« Qu'il soit bien instruit de la manière dont il faut semer les graines, et des bonnes ou mauvaises qualités des terrains; qu'il connaisse aussi parfaitement le système complet des mesures et des poids.
« La bonté ou les défauts des marchandises, les avantages et les désavantages des différentes contrées, le bénéfice ou la perte probable sur la vente des objets, et les moyens d'augmenter le nombre des bestiaux.
« Il doit connaître les gages qu'il faut donner aux domestiques et les idiomes vulgaires des basses classes, les meilleures précautions à prendre pour conserver les marchandises et tout ce qui concerne l'achat et la vente.
« Qu'il fasse les plus grands efforts pour augmenter sa fortune d'une manière loyale, et qu'il ait bien soin de donner de la nourriture à toutes les créatures animées.
« Une obéissance aveugle aux ordres des brahmes versés dans la connaissance de la sainteÉcriture révélée et de toutes les sciences, et qui sont renommés entre toutes les créatures pour leur vertu, est le principal devoir de la caste des soudras, et procurera à ses membres la récompense en l'autre vie.
« Un soudra pur de corps et d'esprit, humble, soumis aux volontés des classes supérieures, doux en son langage,
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exempt d'arrogance, et s'attachant principalement aux branmes, obtient une naissance plus relevée.
« Telles sont les règles prescrites concernant la conduite des quatre classes... »
Il était impossible d'établir un gouvernement sacerdotal plus admirable. Au sommet, les prêtres, maîtres de tout, puisque tout appartient à Dieu; puis les chefs ou aryas gouvernant d'après leurs ordres, recevant d'eux l'onction et la puissance; puis les vaysks, marchands, négociants, cultivateurs, travaillant à enrichir l'État, à engraisser leurs saintetés brahmaniques; et enfin le soudra, esclave ou domestique de tout le monde.
Voilà quels furent les débuts de la société sacerdotale, les premiers pas du prêtre dans cette voie audacieuse d'absorption et de domination qu'il n'a plus quitté depuis.
Combien nous sommes loin de la société patriarcale que nous avons étudiée; deux mille ans ont suffit pour amener à leur apogée les plus mauvaises passions humaines, et créer une terrible plaie qui n'abandonnera plus les sociétés qui vont naître, qui les rongera malgré leur apparente splendeur et que nous nommerons :
La plaie des parasites.
Nous allons voir se développer, dans toute son infernale habileté, l'art de réduire l'homme par la superstition et le préjugé religieux à l'état de machine à travail et à production !