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CHAPITRE IX

LES INITIES ET LES FANATIQUES. — DWIDJAS ET SANNYASS1S.

Gomme hommes, les brahmes étaient tous égaux, et le brahmatma lui-même, ne passait point pour être d'une origine plus noble que le dernier des mendiants de la caste des prêtres. Mais, pour l'harmonie hiérarchique de la société sacerdotale, et dans l'intérêt de son influence, ils furent divisés en trois grandes classes, dans lesquelles chacun d'eux put être placé, selon ses aptitudes et le degré de son intelligence :

1° Les brahmes proprement dit, c'est-à-dire les prêtres;

2° Les brahmes gourou, c'est-à-dire maîtres enseignants, théologiens, grammairiens, mathématiciens, astronomes, poètes, etc. ;

3° Les brahmes sannyassis, ou mendiants cénobites.

Grâce à ces trois divisions, dont les membres les plus répandus étaient les mendiants, — les autres brahmes vivant dans la splendeur, derrière les murailles de leurs palais, et de leurs immenses pagodes, — les prêtres, ces éternels hypocrites pouvaient dire à la foule agenouillée, qui travaillait pour la plus grande gloire de leur luxe et de leur oisiveté : « Voyez si nous ne vous donnons point l'exemple de toutes les vertus. Nous passons notre vie à prier Dieu, à étudier, à enseigner, et à vivre d'aumône. »

Jamais trame ne fut ourdie avec plus d'habileté, jamais chaîne ne fut rivée au cou des peuples plus adroitement.

Les deux premières classes seules étaient admises à l'initiation, c'est-à-dire à la connaissance graduelle des vérités scientifiques et religieuses qui assuraient la prédominance de la caste sacerdotale. Quant à la classe des mendiants, elle

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était laissée dans une ignorance relative, avait pour mission de se mêler au peuple, d'écouter ses plaintes, et sous prétexte de quêter un peu de riz, d'espionner tous ses actes, et de signaler quiconque, dans la foule du troupeau, était capable de velléités indépendantes, et de complot contre l'autorité brahmanique.

Les habiles, les initiés savaient à quoi s'en tenir sur leur prétendue origine divine, ils avaient trouvé le moyen, en exploitant le nom de Dieu, de so créer une situation à part de paresse et d'abondance, qu'ils ne pouvaient soutenir qu'en frappant la foule par le mystère et les craintes superstitieuses, mais le triomphe de l'art avait été justement de créer cette classe de prêtres mendiants, ignorants et fanatiques, qui dans la conviction où ils étaient que les mortifications seules leur ouvriraient le séjour de Brahma, étonnaient le peuple par leurs austérités, et les supplices mêmes qu'ils s'imposaient.

11 serait difficile d'imaginer mieux, et toutes les sectes religieuses qui se sont succédées depuis, se sont modelées sur ce type-là.

La plus habile, la plus complète peut-être, qui se soit produite depuis celle que nous étudions, est sans contredit la société romaine; elle ne s'est pas borné à l'imitation, elle s'est calqué sur la société brahmanique...

Qu'on nous permette une parenthèse.

Les catholiques romains ont leurs initiés et leurs fanatiques, exactement comme la vieille société sacerdotale de l'Inde, et sur ce point, il faut que nous fassions connaître une des choses qui ont le plus blessé notre conscience, pendant nos voyages dans l'extrême Orient.

On se souvient de la faillite scandaleuse du père jésuite Lavalette! Eh bien, parcourez l'Inde, la Chine, le Japon, l'Océanie; chaque maison de missionnaire, est un comptoir tripotant sur les riz, l'indigo, la soie ou le coton : depuis vingt ans, vous voyez les mêmes hommes commerçant, thésaurisant au profit de quelque coffre-fort inconnu.., et menant une vie agréable et tranquille au sein de l'abondance de toutes choses: ce sont des initiés!

Au-dessous d'eux, est un certain nombre de fanatiquesarrachés à la charrue, que l'on a préparés selon la formule, et qu'on adresse par fournée, et selon les besoins, à chaque succursale... De temps en temps, lorsque les fidèles tournent l'oreille du côté de l'Orient, se demandant où en est la catéchisation du Japon, et autres lieux; à point nommé, on envoie cinq ou six de ces pauvres diables soulever au nom du Christ, quelque village de l'intérieur de la Chine ou de la côte de Corée, — on connaît les bons endroits, — le coup ne manque jamais, et au bout de quelques jours, la foi compte cinq ou six martyrs de plus... Et voilà toute la catholicité en liesse, et Rome en a pour plusieurs années à sanctifier et à béatifier. Nous engageons quiconque serait tenté de nous accuser de calomnie en lisant ces lignes, à s'adresser à quelqu'un qui ait vécu en Chine, au Japon et en Corée, et il en apprendra plus que nous n'oserions jamais en écrire.

Quant au commerce, ces messieurs le font notoirement et au grand jour, ce qui produit le plus triste effet moral qui se puisse imaginer. Quant aux sommes habilement prélevées sur la crédulité, pour le rachat de petits Chinois qui n'ont jamais été à vendre, peu de peuple ayant autant de tendresse pour leurs enfants,, nous pouvons affirmer, en fermant cette trop courte parenthèse, qu'il n'y a Jà qu'une escroquerie jésuitique

Voici comment s'opéraient les choix que les brahmes faisaient entre eux,, pour les différentes fonctions dont nous avons parlé.

Tous les enfants de la caste brahme, sans exception, étaient réunis dans l'intérieur des temples, et recevaient par les soins des brahmes enseignants, les premiers éléments d'une instruction destinée surtout, à renseigner le professeur sur la valeur intellectuelle de ses élèves.

Les moins intelligents étaient rejetés dans la classe desmendiants ou sannyassis, ceux qui venaient après dans une moyenne ordinaire, étaient affectés au service journalier de la pagode, à l'entretien des ornements sacerdotaux, des vases et instruments du sacrifice, et de tous les objets destinés au service du culte; pour ceux-ci, l'initiation ne dépas-

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sait pas la lecture et le commentaire général de l'Écriture sainte, dans le sens fixé par les prêtres de l'ordre supérieur qui entouraient le brahmatma.

Après eux, venaient les brahmes desservants et officiants, constamment occupés aux cérémonies et aux sacrements, dont nous indiquerons bientôt la forme et l'esprit. C'étaient les initiés du second degré, ceux qui étaient chargés de raconter aux peuples, les mystères, les sortilèges, les miracles, les superstitions inventées pour le terroriser, et le conserver dans une utile et respectueuse dépendance.

Lorsque le brahme prêtre était arrivé à l'âge de cinquante ans, sans avoir commis aucune faute grave, soit contre la hiérarchie, soit en matière de dogme et de croyances religieuses, il était admis parmi les initiés du troisième degré, et il n'existait plus de secrets pour lui. Il s'adonnait alors, au milieu d'un luxe asiatique qui n'a pas eu son pareil au inonde, aux études élevées que les brahmes de cette classe s'étaient réservées, et il devenait selon ses goûts, professeur, historien, philosophe, poëte, astronome, mathématicien, et capable à son tour d'être nommé brahmatma, s'il pouvait réunir les suffrages des autres initiés.

Dans l'Inde entière l'initié du troisième degré était révéré à l'égal d'un dieu; partout où il se trouvait, il représentait le brahmatma, avait le droit de parler en son nom et de se faire obéir des princes aryas, auxquels était confiée l'administration temporelle.

C'était lui également qui ordonnait et consacrait les prêtres et les initiés du second degré.

Une fois par an, il faisait partie d'un conseil secret tenu et présidé par le brahmatma, dans lequel toutes les grandes questions qui avaient pu se soulever dans l'année étaient décidées, en matière religieuse et civile; nul parmi les brahmes, les aryas, et plus tard les rois, ne pouvait se soustraire à l'autorité de ce tribunal mystérieux et inquisitorial.

Quiconque, parmi les initiés du troisième degré, révélait à un profane une seule des vérités, un seul des secrets confiés à sa garde," était mis à mort. Celui qui avait reçu la confidence subissait le même sort.

Enfin, pour couronner cet habile système, il existait un mot consacré qui, en lui seul, suivant les brahmes, renfermait toute la science divine et humaine, un mot qui rendait celui qui le possédait presque égal à Brahma, et dont le brahmatma seul avait la connaissance.

Ce mot inconnu, dont aucun pouvoir humain ne pourrait encore aujourd'hui, que l'autorité brahmanique est tombée sous l'invasion mogole et la conquête européenne, aujourd'hui que chaque pagode à son brahmatma, obtenir la révélation, était gravé dans un triangle d'or et conservé dans un sanctuaire du temple d'Asgartha dont le brahmatma seul avait les clefs. Aussi ce dernier portait-il sur sa tiare deux clefs croisées supportées par deux prêtres agenouillés, signe du précieux dépôt dont il avait la garde. Ce mot et ce triangle étaient gravés sur le chaton de la bague que portait ce chef religieux comme un des signes de sa dignité; il était également encadré dans un soleil d'or sur l'autel, où chaque matin était offert le sacrifice du sarvameda.

Voici ce signe dont, malgré toutes nos sollicitations, aucun brahme n'a jamais voulu nous indiquer le sens, se retranchant derrière cette affirmation, que le brahmatma de la pagode en possédait seul la signification.

Les lettres et combinaisons de syllabes de ce signe appartiennent bien à l'alphabet samscrit, seul reconnu comme alphabet devanaguerri, c'est-à-dire donné par Dieu, par les brahmes savants du sud de l'Inde; mais il est imposable de leur donner aucune signification, d'après la manière dont elles sont assemblées dans ce triangle.

On peut supposer cependant, avec une apparence de raison, que le triangle était une figure de la trinité, le signe

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inscrit au centre doit représenter la première syllabe mystérieuse du nom de chacun des dieux qui la composent. Mais nous n'osons rien affirmer sur ce point.

Ainsi trois classes de brahmes : mendiants, prêtres et professeurs, et hommes de science, et trois classes d'initiés concouraient à former cette redoutable armée sacerdotale admirablement disciplinée, qui, sous les ordres suprêmes du brahmatma, asservit l'Inde à tous ses caprices pendant des milliers d'années.

Le monde ancien tout entier se modela sur cette forme théocratique; il était impossible que quiconque fit profession de vivre d'habileté, de jongleries et de mensonges, ne se ralliât pas à ce moyen énergique d'attirer à soi le travail des autres, et de mettre son exploitation et son oisiveté sous le patronage et la garde de Dieu.

Le monde moderne a porté le joug pendant plus de dix- sept siècles. La liberté religieuse, l'indépendance de la raison ne sont nées que d'hier; mais que de luttes encore pour que ces vérités si simples, sans lesquelles la responsabilité humaine ne se peut concevoir, puissent devenir la règle de conduite de certaines nations, héritières plus directes de l'intolérance sacerdotale...

Nous ne voulons y mettre ni circonlocution, ni réticences, c'est de notre pays, c'est de la France que nous parlons, et notre cœur saigne quand nous voyons l'étranger signaler la patrie de Voltaire et du bon sens, comme le foyer le plus ardent de tous leségoïsmes de caste et de toutes les intolérances cléricales...

« Depuis quelque temps vous parlez beaucoup de passer l'Atlantique,... me disait un Américain, membre du Congrès, et vous permettez à un fonctionnaire ignare, uni à un marchand de goupillons, de faire rayer de la liste du jury, sous prétexte de matérialisme, un savant qui est une des gloires de votre Faculté de médecine... Allons, agenouillez-vous sous la férule de Rome, mais ne parlez plus de Washington !... D

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