CROYANCES. — CEREMONIES QUOTIDIENNES. — LE SACRIFICE DU SARVAMEDÂ
Les brahmes initiés conservèrent pour eux seuls les simples et sublimes croyances de lage patriarcal. Ils continuèrent, dans les sanctuaires mystérieux de leurs pagodes et de leurs palais, à rendre leurs hommages au Zeus irrévélé, intelligence suprême, loi éternelle de tous les êtres dont l'homme, au début de la vie, avait trouvé dans sa conscience l'image exempte de superstitions et de mystères ; à ce Dieu enfin dont saint Paul rencontrait l'autel à Athènes, et qu'un signe symbolique désignait aux initiés, à Éphèse, à Thèbes, à Denderah, à Esneh, à Memphis, tantôt sous la forme d'une colonne tronquée, c'est-à-dire sans fin, tantôt sous celle du linguam générateur, d'un triangle, ou d'un œil inscrit dans un cercle lumineux.
Mais ils comprirent bien vite que ce n'était pas avec un culte si simple qu'ils tiendraient les peuples dans leur dépendance, et alors multipliant les aides célestes, ils divinisèrent à l'infini tous les attributs de dieu en les personnifiant. Du Zeus unique, ils avaient fait naître la trinité, représentant trois principes : création, — conservation, — destruction. — Brahma, — Vischnou, — Siva. Chacun de ces principes devint un dieu pour le vulgaire, et de chacune de ces personnes de la trinité, activement mêlée à la vie des hommes, ils firent procéder des milliers d'anges, de chérubins, d'archanges, de demi-dieux et de génies bienfaisants, auxquels ils opposèrent une foule aussi considérable de démons, rakchasas, pisatchas, diables, vampires, souparnas, sarpas
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et lutins de toute nature, constamment en lutte pour attirer l'homme vers le mal, lui faire perdre la récompense promise, et l'entraîner dans leur infernale demeure, séjour de tous les maux, de tous les supplices les plus épouvantables. Feu, serpents, dragons, animaux aux formes les plus effrayantes, sont constamment occupés, dans le sombre royaume de Vasouki, à torturer les âmes et les corps des malheureux damnés. De là naquit ce mythe mythologique qui a fourni tous les panthéons du monde entier.
Tromper et terroriser, tel fut le levier sacerdotal employé par les brahmes ; et leurs successeurs, quelle que fût la contrée, l'époque et la secte, ne régnèrent pas par d'autres moyens...
L'esprit général des prêtres envers les autres hommes, a été et sera toujours le même. L'évêque catholique de Ptolémaïs, Synesius, prend soin lui-même de nous l'apprendre (In calvit, page 515). « Le peuple veut ùbsohtruht qu'on le trompe; on ne peut en agir autrement avec lui... Les anciens prêtres d'Egypte eu ont toujours usé ainsi, c'est pour cela qu'ils s'enfermaient dans leurs temples, et y composaient à son insu leurs mystères ; si le peuple eût été du secret, il se serait fâché qu'on le trompa. Cependant, comment faire autrement avec le peuple, puisqu'il est peuple ! Pour moi je serai toujours philosophe avec moi mais je serai PRÊTRE avec le peuple !. . . »
Ainsi, il faut tromper le peuple, et on ne peut agir autrement puisqu'il est peuple! Le père Escobar avait bien tort d'user de ménagement et de restriction mentale, le docte évèque Synesius ne prend point tant de détour, il va droit au but, et si avec lui-même il restera philosophe, c'est-à-dire, sérieux, rationnel, logique, laissant de côté les mystères, les miracles, et tout l'arsenal de la sorcellerie, avec ce vil troupeau qu'on appelle le peuple, il sera prêtre, c'est-à-dire devin, magicien, thaumaturge, astrologue sorcier, etc.... puisque le peuple veut absolument qu'on le trompe t
Ces messieurs des premiers temps de l'Église romaine étaient parfois d'une singulière franchise.
Écoutons encore, sur la même matière, saint Grégoirô de Nazianze, écrivant à saint Jérôme (Hieron. ad Nep.).
« Il ne faut que du babil pour en imposer au peuple. Moins il comprend, plus il admire... Nos pères et docteurs ont souvent dit, non ce qu'ils pensaient, mais ce que leur faisait dire les circonstances et le besoin. »
On ne viendra pas nous taxer de calomnie, et ce n'est certes pas nous qui faisons dire à ces lévites modernes, que le peuple n'est bon qu'à être trompé parce qu'il est peuple t et que les pères de l'Église, et les docteurs, ont souvent parlé suivant les temps et les lieux, et non suivant ce qu'ils pensaient.
L'évèque Synesius avait peur que le peuple ne se fâcha, s'il eut été du secret...
Simple question ! Voyons, mes bons pères, soyez complaisants jusqu'au bout, et dites-nous pourquoi, vous tenez tant à tromper le peuple?...
Revenons aux brahmes indous.Le culte de ce dieu unique, auquel s'était adressé tous les vœux, tous les hymnes de l'époque patriarcale, fut défendu à la plèbe sous peine de mort, et ce nom de Zeus fut environné de tant d'images mystérieuses et terribles, que les vaysias et les soudras n'osaient jamais le prononcer en public.
Zeus fut le dieu des prêtres de tous ordres. Les brahmes mendiants mêmes, étaient admis à l'adorer, au milieu d'un appareil propre à frapper l'imagination, et à la fanatiser, leur initiation n'allait pas plus loin que cette adoration dans le sanctuaire, on eut craint que clans leurs fréquentations journalières avec toutes les classes, ils ne divulguassent les secrets qu'on leur eût confiés.
Brahma, le principe agissant créateur, fut le dieu des aryas ou xchatrias.
Vischnou, le principe conservateur, fut le dieu des vaisyas.
Et Siva, le dieu destructeur, le dieu terrible, fut celui imposé à l'adoration des soudras.
Et voyez, disent les brahmes même encore aujourd'hui quand ils prêchent dans les pagodes, comme ce système de division du peuple en castes est logique, il a été formé à l'image de la divinité : Zeus, souverain maître de toutes choses, mais n'agissant pas par lui-même, c'est le brahme
prêtre; Brahma, le dieu qui crée, qui agit, qui dirige, c'est l'arya ou le prince; Vischnou, le dieu qui conserve, c'est le vaisya, c'est-à-dire l'artisan, le commerçant qui produit l'impôt, conserve et assure la prospérité de l'État, par son travail et son industrie.
Quant à Siva, le dieu terrible, il contient le soudra dans l'obéissance et dans l'humilité de sa situation.
Gomme on le voit, le soudra fut le vrai peuple, la bête de somme du système!
Le culte rendu par les brahmes à Zeus, ne fut autre que le culte simple des premiers âges, des invocations, des hymnes, des prières pour le matin et le soir, pour les repas, et pour les purifications et ablutions, et c'est à peu près tout ce que nous voyons, qui fut recommandé aux prêtres initiés dans le bréviaire que nous possédons d'eux, sous le nom de Brahmana-Sastra.
Quant aux brahmes mendiants, nous nous occuperons spécialement d'eux dans le chapitre consacré aux fakirs.
Les aryas ou princes, d'où sortirent plus tard les rois, ne furent point non plus soumis aux règles capricieuses imposées aux autres castes, chacun eut dans son palais son autel dédié à Brahma, et son chapelain pour diriger les cérémonies. En quelques lignes, Manou leur trace leurs devoirs.
« Les princes n'offrent pas de sacrifices ; qu'ils choisissent un conseiller spirituel (pourohita), et un chapelain (ritwidj), chargés de célébrer pour eux les cérémonies domestiques, et celles qui s'accomplissent avec les trois feux consacrés. Et, pour remplir entièrement leurs devoirs, qu'ils fassent de nombreux présents aux prêtres, et leur procure jouissances et richesses. «
Nous n'avons point de détails particuliers des cérémonies et sacrifices accomplis par les brahmes, dans les palais des aryas et plus tard des rajahs; les quelques documents que nous avons pu consulter nous portent à croire que le culte réservé aux princes, quoi que parlant aux yeux, avec plus de pompe que celui rendu à Zeus par les brahmes, fût
exempt de la plupart des superstitions inventées pour la plèbe.
Tout cela appartient encore, dans un certain sens, à l'initiation dont les brahmes avaient fait part aux aryas dans une mesure modérée, et sans dépasser quelques vérités élémentaires sur l'unité de Dieu; mais les princes, pas plus que les brahmes, n'étaient dispensés d'assister aux grandes cérémonies, aux fêtes imposantes du culte public, et même d'y prendre une part active, pour agir avec plus d'autorité sur l'esprit de la foule.
L'Inde entière s'était peu à peu couverte de pagodes et de temples gigantesques, dédiés à Vischnou et à Siva, les seuls dieux qui reçurent un culte extérieur.
Lorsqu'on contemple aujourd'hui quelques-uns de ces monuments encore debout dans le sud de l'Inde, on reste stupéfié en face de ces blocs de granit sculptés, dont les proportions sont complètement en dehors de toutes les mesures auxquelles l'œil humain s'habitue.
Nous avons vu des éléphants sculptés dans un seul bloc de granit, s'élevant à vingt mètres du sol, et supportant comme des cariatides, le couronnement d'une porte d'entrée du temple. Que l'on calcule la hauteur que cela donne au monument?
Nous avons vu une population de plus de quinze mille brahmes parlant encore samscrit, vivre dans une seule pagode, celle de Chélambrum ou de Trichnopoli...
D'autres temples ne parlent plus qu'au souvenir, mais par des ruines tellement gigantesques, qu'au lieu de les attribuer à une pagode seule, on les prendrait pour les vestiges à demi enfouis, de grandes cités ancêtres de Babylone et de Ninive...Il serait impossible de se faire une idée de leur masse, si d'autres n'étaient restés debout pour servir de point de comparaison.
Du matin au soir, dans ces monuments grandioses, les autels laissaient échapper les parfums et la fumée des sacrifices, et les chants et les hymnes en l'honneur de la divinité se faisaient entendre, interrompus seulement aux heures nécessaires au repos.
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Chaque jour était employé de la manière suivante par les brahmes officiants.
Au lever du soleil, ablution dans l'étang sacré, prière à la divinité à laquelle le temple était consacré, Vischnou ou Siva ; sacrifice du sarvameda offert ensuite par chaque brahme prêtre sur un des autels du sanctuaire, et pour terminer les exercices du matin, bénédiction de tous les fidèles, et aspersion générale d'eau lustrale, destinée à purifier l'âme des souillures légères.
Les Indous des deux castes inférieures, ne pouvaient vaquer à leurs occupations qu'après avoir assisté à ces différentes cérémonies.
Dans le courant du jour, les prêtres étaient tenus de lire un certain nombre de prières, au Brahmana-Sastra, ou bréviaire.
Les sannyassis, mendiants, fakirs, et en général tout Indou des quatre classes, récitaient l'invocation à Siva ou à Vischnou, autant de fois dans le jour qu'il y avait de grains à leur chapelet.
Le soir au coucher du soleil, nouvelle ablution générale dans l'étang sacré, puis réunion dans le temple pour la prière en commun, terminée par le timirarn, ou chant des morts.
Après ces cérémonies, la journée religieuse était terminée pour le menu peuple, chacun rentrait dans sa demeure prendre le repas du soir, et se reposer des fatigues du jour, en écoutant sous la vérandah, les interminables récits des exploits des dieux, des géants, des bons et des mauvais génies que les rapsodes chantaient dans les villages, en s'accompagnant sur la lyre à trois cordes en bois de citronnier, que la fable grecque, écho des poésies asiatiques, nous montre entre les mains d'Orphée, que nous retrouvons gravée sur les murailles d'Esneh et dans les sarcophages de l'Egypte, et sur laquelle les prêtres Scandinaves d'Iodah et de Thor, et les druides entonnaient leurs hymnes mystérieux dans les sombres forêts du nord.
Le sacrifice du sarvameda, dont nous venons de parler, exige quelques explications spéciales :
Sacriftce du Sarvarneda.
Le sacrifice du sarvarneda que chaque prêtre ordonné, tonsuré et sacré dwiclja (régénéré), devait offrir et offre encore aujourd'hui dans l'Inde tous les matins à Dieu, est l'image de la création.
Les védas considèrent Brahma comme se sacrifiant perpétuellement pour la création. Tout ce qui naît vient de lui, est une portion de son âme; tout ce qui meurt retourne à lui et se régénère en lui; c'est de cette croyance figurée, autant que du désir de frapper l'imagination des peuples pour la consolidation de l'autorité sacerdotale, que vont naître bientôt les différentes incarnations qui viendront, à période fixe, rajeunir le vieux système brahmanique chaque fois qu'il sera près de s'écrouler.
L'office du sarvarneda représente donc le sacrifice de Dieu s'immolant pour ses créatures et venant les rappeler à la foi primitive, et les régénérer par des incarnations successives.
« J'ai trouvé cette sublime idée, dit M. de Humboldt, dans tous les livres sacrés de l'antiquité. »
Suivant les livres saints :
« Brahma, dans ce sacrifice, est tout à la fois sacrificateur et victime. »
N'est-ce pas là le symbole catholique de la messe?
Ajoutons, pour compléter la similitude et accuser mieux l'emprunt, que le prêtre brahme mange à l'autel le pain azyme et les offrandes sur lesquelles il a appelé la bénédiction de Dieu.
Cette nourriture céleste, qu'il partage avec les assistants aux jours des grandes fêtes, maintient celui qui l'a reçu dans un état de pureté parfaite pendant un certain temps, car, ainsi que le dit le verset du véda que le prêtre prononce en donnant cette communion :
« Celui qui mange la nourriture de Dieu, devient semblable à Dieu. »
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Les catholiques auront beau dire, ils ne prouveront à personne que leurs croyances, qui ne datent que de dix-huit siècles, ne sont pas des copies serviles des anciens mystères de l'Orient. A chaque pas, comme on a pu le voir, nous rencontrons les plus étranges rapprochements, et si nous ne les faisons point plus amplement ressortir, c'est que, pour ne pas entraver la marche de cette revue du passé brahmanique, nous en réservons l'examen et la comparaison plus approfondis à une étude spéciale sur Ghristna et le Christ.