‹ Les Fils de DieuChapitre 36 sur 51 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DECADENCE DE LA SOCIÉTÉ BRAHMANIQUE. — RÉVOLTE DE QUELQUES ARYAS. — PRISE d'aSGARTHA, PAR VISWAMITRA.. — ALLIANCE DU POUVOIR SACERDOTAL ET ROYAL,

Après avoir exposé beaucoup plus brièvement que je ne l'eusse désiré, le fonctionnement du pouvoir sacerdotal établi par les brahmes dans l'Inde ancienne, je vais esquisser à grands traits également, — car cette course a travers les siècles passés m'interdit le détail dans ce cadre restreint, — les causes multiples qui firent surgir une autorité nouvelle, celle des rois.

C'est à peu près vers l'an dix mille avant notre ère que s'accomplit la révolution qui, après avoir au début tenté de renverser le pouvoir des prêtres, se termina par l'alliance de ces derniers avec les chefs ou aryas, qui avaient triomphé.

Quelque soin qu'eussent pris les brahmes de supprimer

d'avance toute possibilité de révolte contre leur domination, ils ne purent se prémunir contre les luttes intestines d'ambition et d'orgueil, qui tôt ou tard devaient faire naître dans leurs rangs et parmi les aryas, des révoltes, des compétitions, qui malgré eux transformeraient leur œuvre, si même elles n'arrivaient à la ruiner.

Après plusieurs siècles d'un gouvernement paisible en apparence, car aucuns troubles sérieux ne sont enregistrés par les annales de ces époques reculées, tout à coup éclate le fait le plus considérable peut-être de l'histoire ancienne de l'Inde, la prise d'Asgartha (la ville du soleil), capitale du brahmatma, siège de la puissance brahmanique, ancêtre de Thèbes, Babylone et Ninive, la Home des temps antédiluviens, par les aryas ou xchatrias révoltés.

Lorsque cet important événement, que nous allons narrer, se produisit, la situation politique et sociale de la domination brahmanique peut se définir en quelques mots.

Complètement abrutis par les préjugés de castes, et les superstitions religieuses sous lesquels ont les avait courbés, les vaysias qui formaient la partie la plus considérable de la nation, persuadés qu'ils étaient d'une race inférieure, enrichissaient par leur travail les hautes classes ; simples usufruitiers du sol, ils vivaient sans se plaindre de ce qu'on voulait bien laisser tomber d'en haut ; les yeux fixés sur la vie future, ils y aspiraient de toutes leurs forces, se fiant à la parole des prêtres qui leur affirmaient que la récompense que Dieu leur réservait, serait d'autant plus grande qu'ils auraient plus travaillé et plus souffert. Quant aux soudras, créés esclaves, ils servaient, ne comptaient pas en ce monde, et n'avaient à espérer dans l'autre qu'une situation des plus inférieures...

Gomme on le voit, la ruse ne date pas d'hier, et dès les premiers âges du monde, les prêtres et les habiles, pour mieux faire travailler les masses à la satisfaction de leurs appétits, cachaient déjà la récompense derrière le rideau, la renvoyant aux calendes éternelles, et chargeant Dieu d'acquitter leur dette.

Elle est vieille cette race de jongleurs et de charlatans, qui

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ne prêche les souffrances et les privations, que pour s'y mieux soustraire elle-même.

Mais si les masses étaient calmes, obéissantes, serviles, il n'en était pas de même des castes brahmes et xchatrias, qui toutes deux dans une position égale de puissance, n'attendaient toutes deux qu'une occasion d'en venir aux mains. Les brahmes, pour faire rentrer les aryas sous leur domination, les aryas, pour s'émanciper complètement de la tutelle brahmanique.

Du brahmatma Yati-Richi, au brahmatrna Outtami-Richi, dernier brahme souverain spirituel et temporel d'Asgartha, pendant les trois mille ans qui s'étaient écoulés, les aryas, qui primitivement ne furent que des brahmes, détachés comme chefs administratifs et militaires, gouvernant au nom et sous l'autorité de la caste sacerdotale, avaient formé une classe particulière dans laquelle le pouvoir religieux fut obligé de continuer à choisir les chefs. Quelques commandements de provinces ayant été par la suite rendus héréditaires pour services rendus, tous le devinrent peu à peu, et bientôt il se trouva que quoique commandant et gouvernant encore, les brahmes n'eurent plus le droit de changer les chefs de province, et que ces derniers transmirent leur pouvoir à leurs fils aînés.

Quand les brahmes s'aperçurent qu'ils avaient élevé à côté d'eux, une puissance qui pourrait être un jour la cause de leur ruine, il était trop tard pour y remédier; dans les contrées éloignées, les brahmatmas ne faisaient plus respecter leurs ordres qu'avec peine, une portion majeure des impôts était conservée pour son usage par chaque arya. Les troupes appartenant toutes à la caste des chefs ne connaissaient qu'eux, n'ayant de tout temps été commandées que par eux... la moindre étincelle devait produire l'incendie, le plus petit choc amener une conflagration générale. Sans pousser ouvertement à une rupture, les prêtres se préparaient pour la lutte qui devait infailliblement naître de cette situation. Quant aux xchatrias, nul doute que les plus puissants d'entre eux ne fussent dès longtemps unis par de secrets traités.

Cependant, comprenant que plus ils donneraient aux aryas le temps de se fortifier dans leur situation, plus ils auraient de difficulté à les faire rentrer dans le devoir, et à les vaincre en cas de conflit armé; les brahmes se résolurent à mettre un frein à leurs empiétements; ils débutèrent par un coup de maître qui leur eut certainement rendu leur prépondérance politique, sans un événement peu important au début, qui fit avorter leur tentative et donna le signal de la lutte, qui se termina par la consécration momentanée de la situation usurpée par les aryas.

Profitant de ce que le principe de leur autorité, n'était pas ouvertement nié, les brahmes firent rendre une ordonnance par leur chef suprême, le brahmatma Outtami-Richi, décidant : qu'un brahme pundit serait envoyé dans chaque province, muni de tous les pouvoirs religieux, civils et militaires, pour étudier le pays et faire un rapport sur sa situation.

Surpris par la rapidité de la décision, les aryas chefs des provinces, n'eurent pas le temps de se concerter, et aucun d'eux n'osa isolément donner le signal de la révolte aux ordres du brahmatma; les envoyés furent reçus partout avec les honneurs souverains, et ils signifièrent, dès leur arrivée, aux chefs, qu'ils n'eussent à prendre aucune décision sérieuse sans leur concours.

Croyant à une mission temporaire, les xchatryas se résignèrent, et sans l'incident auquel nous avons fait allusion plus haut, la restauration du pouvoir brahmanique était un fait accompli; les brahmes pundits avaient, en effet, reçu l'ordre secret de ne plus quitter les provinces où ils avaient été envoyés.

Voici d'après le Vedamagaa (recueil sacré), le récit de cet événement :

Le brahme pundit Vasichtha, un des envoyés du brahmatma Outtami-Richi, s'était rendu dans la province de Cosala qui lui avait été assignée pour résidence, et où commandait un arya du nom de Viswamitra. Au milieu des fêtes dont son arrivée fut la cause, ayant eu occasion de voir la belle Nalika (lys blanc), fille du chef, il en devint

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éperdûment amoureux, et comme il appartenait à la classe la plus élevée des initiés (dwidja), à laquelle le mariage était interdit, et qu'il n'y avait pas à espérer d'un autre côté, que Viswamitra lui donnât sa fille pour concubine, il résolut d'arriver à ses fins par un moyen audacieux mais infaillible.

Les brahmes de la pagode, qui lui devaient une aveugle obéissance, vinrent un jour au palais de Viswamitra, annoncer que Siva venait de faire connaître au; milieu des sacrifices, sa volonté que la belle Nalika fût consacrée à son culte.

Viswamitra ayant, suivant la coutume, offert des vases précieux et de riches étoffes pour le rachat de sa fille, vit ses présents refusés par les brahmes qui exigèrent au nom du dieu, que Nalika leur fût livrée. Fort de son droit, car seules les filles de basses castes ne pouvaient.se racheter par des offrandes quand elles étaient touchées par l'oracle; Viswamitra porta la cause devant le pundit Vasichtha qui fut également saisi de la réclamation des brahmes, et, à Fétonnement général, le pundit ordonna que la belle jeune fille fût livrée aux prêtres de Siva.

Viswamitra indigné, et comprenant les motifs qui avaient dicté la sentence du brahme, refusa de sacrifier sa fille, et ayant rassemblé ses guerriers, il chassa Vasichtha de la province. Les aryas de l'Antarvedi et du Yamouna, envoyés pour le soumettre par le brahmatma, se joignirent à lui avec leurs troupes pour secouer le joug brahmanique, et tous trois marchèrent sur la ville d'Asgartha, après avoir vaincu en différentes rencontres les armées sacerdotales.

Après un long siège, la ville du soleil fut prise, et Viswamitra se fit proclamer artaxchatria, c'est-à-dire chef de l'Inde entière. Mais tel était le prestige de l'idée religieuse que le premier soin du nouveau chef, qui fondait son autorité sur les ruines du pouvoir sacerdotal, fut de gagner les prêtres en les comblant de richesses et d'honneurs, et en proclamant qu'il n'était, comme par le passé, qu'une émanation de leur puissance. Viswamitra se servit d'eux pour courber sous le joug toutes les autres provinces de l'Inde

dont les aryas,àson exemple, s'étaient proclamés indépendants.

Les brahmes acceptèrent d'autant mieux leur situation nouvelle, qu'ils n'avaient jamais gouverné directement leur vaste empire, et deux générations de rois ne s'étaient pas succédées, qu'ils avaient peu à peu reconquis toute leur puissance. Pendant plusieurs milliers d'années, les rajahs complètement mis en tutelle, ne choisirent leurs conseillers, leurs ministres, les hauts fonctionnaires de l'État que dans la caste sacerdotale. Des guerres gigantesques auront beau bouleverser l'Inde entière, la replacer sous l'autorité des prêtres, l'émanciper de nouveau, puis la diviser en une vingtaine de royaumes particuliers, partout les brahmes conserveront leur situation et maintiendront les rajahs dans l'obéissance par le mensonge, la superstition et la terreur religieuse. Il ne faudra rien moins pour anéantir leur puissance, que les invasions mogoles, musulmanes et européennes, qui, même en les renversant comme pouvoir politique, compteront encore avec leur prestige religieux.

C'est pendant cette période qui va de la prise d'Asgartha, qui eut lieu dix mille ans avant notre ère, — la date est fixée au livre des zodiaques, — à la dernière révolte sans importance pour l'autorité des brahmes et des rajahs, celle de Souryastara (Zoroastre), deux mille ans avant Jésus-Christ, que se sont produites toutes les apparitions, incarnations et autres manifestations de la divinité; les unes, comme celles de Vamana et Paraçourama, suscitées par les brahmes dans l'intérêt de leur pouvoir, et pour frapper l'imagination des rajahs et des peuples; les autres, comme celles de Iodah et de Manou- Vena, qui ne furent que des tentatives d'émancipation politique; les autres enfin, comme celles de Christna et de Bouddah, qui furent le signal de véritables révolutions religieuses dirigées contre les prêtres, mais que ces derniers surent habilement faire tourner à leur profit.

C'est également pendant cette période que les chefs militaires et religieux vaincus par les brahmes, de Manou-Vena qui s'enfuit en Egypte, à Zoroastre qui se réfugie en Perse, s'échappent de l'Inde par toutes les issues, vont coloniser

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