LE JUGEMENT DE DIEU
Le législateur Manou a été l'inspirateur de toutes les législations civiles du monde; tout ce qui touche à l'organisation de la famille, de la propriété, des contrats, lui a été emprunté par le droit de Justinien, et a passé tel quel dans nos codes, qui, à quinze ou vingt mille ans de date, n'ont trouvé rien de mieux à nous offrir.
J'ai donné, dans mon précédent ouvrage, des rapprochements entre les trois législations indoue, romaine et française, à ce point singuliers, qu'on dirait des traductions d'un même texte ; je ne veux pas revenir sur ce sujet, mais on me saura gré de ne point quitter l'époque brahmanique, sans donner un aperçu du droit criminel qu'elle avait adopté.
Autant le droit civil qui ne réglait que les rapports des hautes castes qui seules pouvaient posséder, hériter et transmettre, fut élevé et philosophique, autant le droit criminel, qui n'atteignait que les basses castes, les vaysias et les soudras, fut grossier, superstitieux et cruel.
La mort, les supplices, les tortures, les privations, formèrent la base de ce droit, adopté par toute l'antiquité, et que le monde moderne n'a pas encore exclu de ses codes.
Je laisse de côté la nomenclature des crimes et des délits, ainsi que celle des divers supplices que les coupables avaient à subir, suivant le cas, me bornant à constater les principes anti-humanitaires sur lesquels reposa, dans l'Inde brahmanique, la répression pénale. Mais il est un point que je veux retenir, c'est celui de la preuve, car il domine, en
matière de culpabilité ou d'innocence, le droit du moyen âge tout entier.
C'est au jugement de Dieu qu'était confié, dans l'Inde, le soin d'indiquer le coupable ou l'innocent, lorsque le flagrant délit n'avait pu être constaté, ou que les témoignages étaient insuffisants. Ce mode de procéder se nommait ordalyha ou jugement par épreuves.
Tout accusé avait le droit d'en appeler à ce jugement par épreuves, et même d'y défier ses accusateurs.
Les principales épreuves étaient celles: 1<> du combat, 2° de la balance, 3° du feu, 4° de l'eau, 5° du poison, 6<> celle de l'huile bouillante, 7° celle du serpent.
Dès qu'un accusé avait déclaré en appeler au jugement de Dieu, les choses se passaient de la manière suivante :
Au jour convenu, il était amené devant l'assemblée des brahmes ou tribunal de l'ordalyha, et là, s'inclinant devant les saints personnages, il leur adressait les paroles suivantes :
« Sages pundits, issus du cerveau des brahmes, dites « que ce jour sera pour moi un jour heureux, un jour de « vertu, un jour où je serai reconnu innocent du crime « dont on m'accuse, un jour où je serai comblé de biens. »
Les brahmes répondaient :
« Que ce jour soit pour toi un jour heureux, un jour de vertu, un jour où ton innocence sera reconnue, un jour où tu seras comblé de biens. »
Ceci dit: un prêtre brahme était donné à l'accusé pour l'assister.
Avant qu'on ne commença l'épreuve, le prêtre prenait un vase plein d'eau avec du riz et des fleurs, et faisait le sacrifice de l'oblation, en prononçant les paroles suivantes.
« Adoration aux trois mondes :
« Déesse Vertu, venez dans ce lieu, venez-y accompagnée « des huit dieux gardiens des huit coins du monde, des dieux « des richesses et des vents. »
l'inde brahmanique. 305
Puis se tournant vers les huits points principaux de la sphère, il disait :
A l'orient. — « Adoration à Indra, gardien des sphères célestes .
Au sud. — « Adoration à Yama-Ahaka le juge des enfers.
A l'ouest. — « Adoration à Varouna, le dieu des eaux.
Au nord. — « Adoration à Couvera, le dieu des richesses.
Au sud-est. — « Adoration à Agny, le feu.
Au sud-ouest. — « Adoration à Neihirita, le dieu des mauvais génies.
Au nord-ouest. — « Adoration à Vahiavou, le vent.
Au nord-est. •— « Adoration à Isannia, le dieu des combats. »
Toutes les divinités ayant été ainsi rendues propices à l'accusé par le sacrifice de l'adoration, le brahme prêtre dépouillait son client de ses vêtements, lui mettait dans la main une feuille de palmier, sur laquelle étaient écrites la qualification de son crime, et l'invocation suivante.
« Soleil, lune, vent, feu, ciel, terre, eau, vertu, Yama- Ahaka, jour, nuit, crépuscule du soir et du matin, vous connaissez les actions de cet homme, et si le fait dont on l'accuse est vrai ou faux. »
Le brahme qui présidait au jugement de Dieu, livrait alors l'accusé à l'épreuve à laquelle il s'était soumis, en prononçant les paroles suivantes , selon le genre d'épreuve.
Pour le combat entre l'accusateur et l'accusé :
« Que la victoire soit au juste! »
Pour l'épreuve de la balance :
« Balance, les dieux vous ont établie pour rendre justice aux hommes, et leur dévoiler la vérité. Manifestez la donc dans cette circonstance, et si l'homme que vous allez éprou-
ver est réellement coupable, faites qu'il ne conserve pas l'équilibre, et que le poids de son crime vous fasse penchera son à son désavantage. »
Pour l'épreuve du feu :
« Feu, vous êtes les quatre vedams, et je vous offre en cette qualité le sacrifice. Vous êtes le visage de tous les dieux, vous êtes l'inspiration des savants, vous effacez toutes les souillures ; faites que cet homme qui va vous porter dans ses mains ne soit pas atteint s'il est innocent, dépouillez-vous pour lui de la propriété de brûler. »
Pour l'épreuve de l'eau :
« Eau, vous êtes la vie, vous créez et détruisez à votre gré,, vous purifiez tout, et l'on est toujours sûr de connaître la vérité quand on vous prend pour juge ; délivrez-nous donc du doute où nous sommes, et faites-nous connaître si cet homme est coupable ou non. »
Pour l'épreuve du poison:
«Poison, vous êtes une subtance malfaisante, créée pour détruire les créatures coupables ou impures; vous fûtes vomi par le grand serpent Bachouky pour faire périr les géants coupables : voici une personne accusée d'un délit dont elle se prétend innocente; si ellen'estpas coupable, dépouillez -vous de vos qualités malfaisantes et devenez pour elle de l'amrita (ambroisie). »
Pour l'épreuve de l'huile bouillante :
«x Huile, soyez au corps de cet homme, s'il est innocent, comme les parfums que la jeune vierge répand sur son corps, après l'ablution. »
Pour l'épreuve du serpent :
« Sarpa, si vous pensez que cet homme n'est point coupa-
l'inde brahmanique. 307
ble, enroulez-vous autour de son bras, comme un bracelet inoffensif. »
Quandon songe que ces épreuves barbares, qui se transformaient en tortures légales lorsque l'accusé ne voulait pas s'y soumettre de bonne grâce, et qui n'avaient été inventées par les brahmes que pour les classes inférieures qu'ils maintenaient dans un abrutissement systématique, apportées en Europe par les émigrations indoues, sont restées comme les bases fondamentales du droit pénal en Europe jusque sur la fin du xvme siècle, on se prendrait à désespérer de l'avenir de l'humanité, si l'on se savait que l'alliance des prêtres et des rois qui maintint si longtemps de pareilles monstruosités, ne pourra prévaloir désormais contre la volonté des peuples.
La Révolution de 89 a aboli la question, les supplices, les tortures. Il nous reste à rayer de nos codes la peine de mort, et à remplacer la prison, ainsi que le firent plus tard dans l'Inde même, les sectateurs de Christna, par un travail moralisateur.
On ne se douterait pas de tout ce qui nous reste à liquider de ce passé sacerdotal des brahmes, réédité par les prêtres de Rome au profit de leur domination.