Les fils de famille
— Méconnu. .,— dit Jeane avec amerlume, — non... non, nous ne vous connaissons que trop... et trop bien!
— Tenez, monsieur notre cousin... croyezmoi, ne lassez pas ma patience... elle a été jusqu'ici excessive... et je ne jurerais plus, maintenant, de rester maître de moi, — ajouta Maurice sentant son indignfdion réveillée par l'audacieuse persistance du jeune
6 [FS nrç nr. r\Mîr.î.E.
diplomate. Cpppii(lant,se f^ontennnt,fl reprit avec ironie : — Je devine votre honnête intention ; noiis sommes, Jeane el moi, heureux, condanls l'un dans l'autre; ce bonijcur, celle conHance vous enragent; c'osl tout sim|iie : vous erirouvpz notnrollemrnt le besoin de jeler dans noire cœur la défiance et le chagrin, comptant, pour ce bel exploit, sur !e lie! de vos paroles. Avouez que nous serions dignes d être les slupides jouets de votre mechancele, si nous consentions à vous écouter... Donc, bonsoir, monsieur notre cousin.
Et Maurice offrant son bras à sa fiancée:
— Viens, Jeane...
Tous deux hàlèrent le pas, devançant pendant quelques inslanls San-Privato. Celui-ci restai! t ainsi en arrière avec Charles Delmai-e, lui dit:
— Mon cher monsieur... vous avez sur ces deux enfants une influence extrême et méritée... faites doii(;, s'il vous plaît, qu'ils daignent m'écouler en place... car, d'honneur, je ne saurais, sans m'essouffltr, entre-
LT'S FTf.S DF FntîME. 7
prpndj'e une conversation qui ressemf>le fort à lune de ces courses au clocher dont vous eliez le héros souvent vainqueur, c<u temps de votre belle jeunesse...
— Monsieur, — reprit Charles Delmare, — je ne puis... forcer Maurice e( sa cousirie de vous écouter... ils vous on! dit pourquoi ils redoutaient cet entretien.
— Parbleu ! c est justement pour cela que je veux qu ils menlendent et qu'il faut à cela les engager.
— Encore une foi-, monsieur, je ne puis les forcer de vous écouler.
— Allons, mon cher, vous êtes trop modeste... ces tourtereaux ne céderaient pas à voire desir, à vous... kur ami... ieui- cher luaiîre? Ne prenez donc pas, de grâce, ces airs pen^'hés d'humble et timide violette cachée sous la mousse... on sait ce ((ue vous valez... ce que vous pouvez... Aussi sorezvous, sur l'heure et désormais, un instrument entie mes mains...
— Misère de moi! quand je songe à l'avenir... cet humnic me ferait, je croiS; corn-
prendre le meui'lre..., — pensait Charles Delmare épouvanté des conséquences incalculables que pouvait avoir sur son avenir et sui' celui de sa fille Tespèce de domination que devait exercer désormais sur lui San- Privalo, et il renrit tout haut:
— Vous vous trompez, monsieur, si vous espérez faire de moi un instrument aveugle de vos V jlontes... je...
— Ali! que de paroles ! que de lenteurs !
— reprit San-Privato haussant les épaules;
— le temps presse, je veux entretenir à l'instant ces bons jeunes gens... leurs impressions sont encore toutes chaudes, ils n'en seront que plus malléables... donc! dépêchons... Élevez la voix... appclez-ies... obéissez...
— Mort et furie! — s'écria Charles Delmare serrant les poings et attachant sur San-Privato un regard flamboyant, — je te...
— Hein..., — lit le jeune diplomate, toisant son interlocuteur,— piail-il... on se rebelle, ce me semble î
— Mon Dieu... mon Dieu! — murmura
Charles Delmaie, — ah! c'est trop souffrir...
— Pour mettre un terme à ces souffrances-là, mon cher, je me permettrai de vous recommander votre fameuse ordonnance contre la migraine... vous savez? Vous étiez, d honneur, fort spirituel, fort en gaieté ce matin... A chacun son heure! Moi, je suis, ce soir, fort joyeux... et Je vous trouve réjouissant... Ah çà ! hàlons-nous... Appelez ces jeunes gens.
— Non...
— Non?...
— Non! et mille fois non! Je devine le piège que tu vas leur tendre, misérable!
— M. Charles Delmare, — reprit San- Privato d'une voix tranchante, — avant une heure, mon oncle Dumirail saura par moi (jue...
— Malheur à moi! murmura Charles Delmare en cachant son visage entre ses mains. — Oh! ma fille... ma fille!
— Voilà qui est fort paternel assurément, mais ceci n'avance point du tout mes petites
affaires, — reprit en ricanaiU San- Priva lo.— Au lieu de soupirer tout bas en égoïste et pour votre satisfaction personnelle ; *. Ma fille, ma fille... » criez donc, mon cher, d'une bonne voix pleine et sonore: — « Jeanel Maurice ! arrêtez-vous ! » — "S'oyons... dépêchons, ou sinon...
— Jeane... Maurice !... — cria faiblement Charles Delmare suffoqué par la douleur, vaincu par une inexorable fatalité, — attendez-moi, mes enfants!
— Ah çà! mon cher, vous vous moquez décidément du monde... qu'est-ce que ce timbre rouillé, fêlé, brisé? Est-ce que ces jeunes gens déjà loin de nous peuvent vous entendre? Plus haut donc... morbleu!.. . plus haut...
— Jeane ! — cria le malheureux père avec effort, — Maurice... attendez-moi...
— C'est déjà mieux... mais encore insuffisant... recommençons cela, mon cher...
Allons... ferme...
— Maurice... Jeane... attendez-moi, mes enfants!
— A merveille... Stentor, cette fois, eût été jaloux de vous, mon cher, — reprit San-Privato; — nos heureux fiancés s'arrêtent, se retournent vers nous... Rejoignonsles... vous allez voir quelque chose de curieux, à quoi , malgré vos vilaines et injustes préventions contre moi, vous ne vous attendez point, mon cher!
Maurice et Jeane, à l'uppel de leur ami, s'arrêtèrent; ils furent bientôt rejoints par San-Privato et par Charles Delmare. Celui-ci n'avait plus qu'un espoir : détruire plus tard, grâce à son influence sur les deux tiancés, Toeuvre perverse qu'allait entreprendre le jeune diplomate.
— Cher maître, — dit Maurice, — vous nous avez appelés?
LES FKiS nE FAMILLE. 15
— Oui, mon ami.
— Pourquoi?
— Il m'a semblé que, contrairement à votre opinion et à la vôtre , chère mademoiselle JeanC; vous devriez peut-être... écouler les explications... que désire vous donner M. San-Privalo, — répondit avec effort Charles Delmare. — Quels que soient vos justes griefs conti'e votre cousin .. vous pourriez du moins entendre la juslificalion qu'il veut tenter.
Les deux fiancés regardèrent Charles Delmare avec une extrême surprise, et Jeane dit vivement :
— Comment... cher maître, vous nous conseillez de renouer un entretien... si pénible pour nous à tant de litres?
— Oui, mes enfants... je vous le conseille...
— Mais, cher maître, — ajouta Maurice, non moins étonné que Jeane, — vous le savez aussi bien que nous... il est impossible à notre cousin de justifier sa perfidie, sa méchanceté à nolie égard...
— Sans doute..., — répondit Charles Delmare, de qui la torture allait croissant;
— mais les plus grands coupables ont le droit d'essayer de prouver leur innocence.
— L'innocence de M. San-Privalo? — reprit amèrement Maurice. -- Est-ce bien sérieusement que vous nous parlez, cher maître? Vous savez la cause de notre invincible l'épugnanc^ à reprendre un entretien qui peut...
— Maurice, — dit Jeane interrompant son fiancé,— n'oublions pas que nous avons toujours tiré profit des excellents avis de notre ami; il doit en cette circonstance agir encore dans nos intérêts... écoutons-le donc.
—Soit! — dit tristement Maurice. —Puisse notre cher maître nepaj se tromper celte fols dans le conseil qu'il nous donne!
— Soyez assurée, mademoiselle, que je n'abuserai pas longtemps de votre attention,
— dit d'un ton contenu San-Privato,s'adressant à la jeune fille, — J'ose seulement réclamer de vous la grâce de n'être pas
interrompu , et j'espère que votre ami , M. Delmare, — ajouta San-Privato jetant un coup d'œil significatif au père de Jeane,
— voudra bien se joindre à moi, afin d'obtenir de vous la faveur que je sollicite ?
— En effet, — reprit Charles Delmare obéissant à l'injonction du jeune diplomate,
— par cela même que cet entretien est pénible pour vous , chère mademoiselle Jeane, le seul moyen de l'abréger est de lui laisser son libre cours.
— Ni moi ni Maurice n'avons, à Dieu ne plaise, le désir de changer en discussion ce que M. San-Privato a la singulière outrecuidance d'appeler sa justification, — dit Jeane;
— nous nous résignons à l'entendre, uniquement par déférence pour vos avis, cher inaitre... Il peut être certain de ne pas être inlerrompu.
— Ceci convenu, mademoiselle, j'aurai en peu de mots terminé ce que je persiste à appeler ma justification, — reprit San-Privato.—Et d'abord... vous me reprochez l'es
{(j LES FILS DE FAMILLE.
pèce d'allrait iuvoionlaire que je vous ai inspiré... attrait dont vous rougissiez, contre lequel vous luttiez, et dont entin vous avez trionaphé, puisque à cette heure j'ai le malheur de vous inspirer autant de mépris que d'horreur... Ce sont vos propres paroles.
— Oui, monsieur, ce sont mes paroles; elles sont parfaitement conformes à ma pensée.
— Je vous crois, mademoiselle... et cette croyance me navre... car de ce mépris, de cette horreur, je me demande, hélas ! quelle est la cause.
— Ah ! — dit vivement Jeane, — c'est trop d'audace... vous osez...
— Chère mademoiselle Jeane, — dit Charles Delmare obéiss^int à un coup d'œil impératif de San-Privalo, — de grâce...
permettez que monsieur achève...
— Pardon, cher maître, Tindignation me faisait oublier ma promesse.
La jeune fille baissa la tète, garda le silence. San-Privalo poursuivit :
LES FILS l)E FAMULE. 17
— Oui, de celle aversion dont je suis l'objet, quelle est la cause, mademoiselle? Mo feriez-vous un crime de cet attrait que je vous ai aussi involonlaircmenl inspiré que vous l'avez involonlairemeut éprouvé? — reprit avec insistance San-Privato observant d'un regard oblique les traits de Maurice de plus en plus assombris et où se lisait le réveil de sa jalousie à peine assoupie. — Mou Dieu ! est-ce donc ma faute si la comparaison établie par vous entre mon cousin et moi nVa été momentanément trop favorable? Est-ce ma faute, si au récit de mes voyages et de ces fêles brillantes où j'assistais, vous avez pour la première fois senti le vide, l'ennui de la morne existence à laquelle vous êtes à jamais condamnée? Je suis encore en ceci l'écho de vos paroles... au besoin j'en appellerais à la mémoire de mon cousin.
— Oui, — dit Maurice d'une voix sourde sans cacher l'expression de ses regrets. — Jeane a dit cela...
— Il est vrai, — reprit vivement Charles
i8 LbS FILS UE FAMILLE.
Delmare , devinant la pénible pensée de Maurice, — mais mademoiselle Jeane s'est empressée d'ajouler que...
— Ah! monsieur Delmare... monsieur Delmare, — reprit d'une voix doucereuse San-Privato coupant la parole au père de Jeane,— vous oubliez nos conventions...
vous m'interrompez, cela n'est pas bien...
Charles Delmare, accablé, se lut, et Albert continua, prévenant une objection qu'il vit Jeane prêle à lui faire :
— Oh! sans doute, mademoiselle, votre regret poignant de vivre ici ensevelie comme dans un sépulcre, afin de vous conformer aux goûts rustiques de votre fiancé... ce regret a été éphémère, vous l'avez du moins affirmé... Je suis trop poli pour douter de vos paroles, pour croire que par excès de délicatesse et par un courageux renoncement à vos vœux les plus chers, vous vous résigniez à vivre dans l'isolement, dans l'obscurité... vous..., — ajouU San-Privato donnant à sa voix l'accent le plus ilatteur et le plus insinuant, — vous... appelée plus
LES fiLS UE FAMILLE. i9
que personne à briller clans le monde choisi... dans vous seriez le charme divin... Tornemenl enchanteur... la reine idolâtrée...
— Cher maître, — dit soudain Jeane avec anxiété, presque avec remords, car Taccent séduisant de son tentateur l'impressionnait plus qu'elle ne devait l'être, et elle remar- <iuait la tristesse croissante de Maurice, — cher mailre, je l'avoue... cet entrelien m'est odieux... me fait niai... Mon Dieu! le jugezvous donc si nécessaire, qu'il nous faille le subir?
— M. Delmare sera certainement conséquent avec lui-même,— dit San-Privato remarquant l'embarras mortel du père de Jeane,— ne reconnaissait-il pas tout à l'heure la légitimité de ma justification?... Il ne saurait avoir changé d'avis...
— Je n'en ai pas changé..., — balbutia Charles Delmare écrasé de confusion et ne sachant, aux yeux des fiancés, quel prétexte donner à sa condescendance aux volontés de l'homme qui le dominait. — Encore un
20 LES FILS Ut FAMILLE.
peu de patience , chère mademoiselle Jeane...
— Ce n'est pas de la patience.. . c'est du courage... dont j'ai besoin, cher maître, pour suivre votre avis, si inconcevable qu'il me semble, — répondit Jeane chagrine et troublée. — Je me résigne donc... et, je l'avoue... la foi (ju'en ce moment j'ai en vous est aveugle... c'est le mot...
— Ah! jamais plus qu'en ce moment nous ne vous aurons donné preuve plus grande d'affection, de gratitude et de déférence, — ajouta Maurice avec un léger accent de récrimination contre Charles Delmare, l'accusant de l'exposer à une souffrance morale, dont lui, Maurice, ne comprenait ni le but ni la nécessité.
— De quoi suis-je don-; encore accusé par • mademoiselle Jeane? — poursuivit San-Pri-
vato. — D'avoir tantôt donné le change à mon cousin sur la nature de l'impression que j'avais causée à sa fiancée : Peut-on m'adresser un tel reproche? Quel était mon but? Respecter le repos de Maurice en lui
LES FILS l)K FAMILLE. 21
cachant la préférence dont j'étais l'objet, préférence aussi flntleiise que fugitive, je ne le sais (jue trop, mais dont cependant Maurice a été plus blessé qu'il ne le veut paraître... ou plutôt qu'il ne croit rélre... Ah! de ceci je m'afflige et m'effraye ! Hélas ! il en sera de cette préférence éphémère, insignifiante... je le répèle, il en sera, dis-je, ce qu'il advient souvetit d'une écorchure légère... certes, rien n'est d'aboî'd plus insignifiant, à la condition qu'on l'oublie, que Von n'y touche point... oh! alors, elle est bientôt cicatrisée... Mais si chaque jour, à toute heure, on porte la main à cette écorchure, si on lïrnte, si on l'envenime par un prurit incessant, elle grandit, se creuse, s'aggrave, s'enflamme, devient une véritable plaie, cuisante, ulcérée, hideuse, et le fer ou le feu peuvent seuls arrêter les progrès mortels de la gangrène !
A ces mois d'une âpre énergie et d'une réalité terrible, les deux tiancés frissoniièr(^nt et n'eurent pas lu force d'interrompre San Privato. Il poursuivit :
— Hélas! niijsi doit s'ulcérer peu à peu, et incurablemenl peut-être, le cœur de mon cousin Maurice, au souvenir incessant et corrosif de l'insignifiante préférence que m'a accordée sa fiancée... Cette chère petite préférence d'un jour, d'une heure, loin de l'oublier, Maurice se la rappellera constamment... cela est fatal. Oui, malgré lui, lors même qu'il sera l'heureux époux de son adorable fiancée, par cela même qu'il sera son trop heureux époux. . il se dira : « Jeane )) m'aimait tendrement: elle n'avait jamais » vu Albert... cependant, durant un mo- » ment, elle me l'a préféré... et de cotte in- » fidélité vénielle, Jeane m'a fait l'aveu y> loyal... Mais qui me prouve que le sou- » venir d'Albert esta jamais éteint dans son » âme? qui pourrait jamais prétendre jeter > un regard clairvoyant dans cet abîme » impénétrable... le cœur d'une femme!... » abîme que parfois elles-mêmes n'osent » sonder, de peur de reculer épouvan- » tées... »
— Misérable ! — s'écria Maurice dominant
enfin Tespèce d'objurgation qu'exerçait sur lui la parole de San-Privato, parole acérée, brûlante, sous laquelle venaient de se tordre les fibres les plus douloureusement sensibles du cœur de noire candide adolescent,
— misérable! — répéta-t-il d'une voix haletante, — tu mens! par ta gorge, tu mens! je te méprise trop pour jamais l'honorer de ma jalousie! l'on ne jalouse que ceux que l'on craint ou que l'on envie... tu es trop lâche pour être à craindre' trop méchant pour être envié! non, non, Jeane s'abuse elle-même en croyant l'avoir, pendant un instant... préféré à moi... et...
— Viens, Maurice, — s'écria Jeane, — fuyons cet homme, non parce qu'il est redoutable, mais parce qu'il inspire le dégoût que provoque l'aspect d'un reptile. — Et s'adressanl à Charles Delmare d'un ton navré :
— Ah ! pour la première fois, votre amitié, toujours sage et éclairée, nous a donné un conseil funeste... cet exécrable entretien n'a que trop duré !
— Non ! — s'écria Charles Delmare, trom-
i)lanl de voir son secret révélé parSan-Privalo, et, cédant soudain à une inspiration secrète, — non, reprit-il avec un accent d'affectueuse autorité dont Jeane fut profondément frappée, — non, mes enfants, non, cela n'a pas assez duré... je vous conjure d'entendi'e votre cousin jusqu'à la lin... il le faut... il le faut... c'est pour vous un devoir... et son accomplissement, si pénible (ju'il soit, sera fécond pour vous... croyezmoi.
— L'accent de ce Delmare n'est plus em- Itarrassé ainsi qu'il l'était tout à l'heure, il parle sincèrement en adjurant Jeane et Maurice de m'écouter jusqu'à la fin : Quel est son projet?... il ne peut songer à me servir... Enfin... nous verrons bien..., — pensait San-Privalo, tandis que Maurice, irrité contre Charles Delmare, lui disait d'un ton brusque et résolu :
— Monsieur, vous trouverez bon que cette fois... je diffère d'opinion avec vous... il nous en a déjà trop coûté d'avoir suivi vos avis... Allons, Jeane...,— ajouta le jeune
LES FILS DE FAMILLS, 2o
homme avec angoisse, — et s'il le faut, nous fuirons à toutos jambes ce démon... qui s'acharne à nous torturer... Viens...
— M. Delmare, —dit San-Privato d'un ton significatif, — rappelez-vous votre promesse... sinon...
— Maurice, mon enfant, mon cher enfant, — dit Charles Delmare, saisissant la main de Maurice qui s'éloignait avec .leane, — si étrange, si cruelle que doive vous paraître mon insistance en ce moment... je vous en supplie... croyez à mes conseils... vous étesvous jamais repenti de les avoir suivis? ne suis je pas votre ami? ne vous ai-je pas, de cette amitié, donné bien des preuves depuis trois ans? pouvez-vous, mes amis, me supposez-vous capable de vouloir vous égarer? La continuation de cet entretien vous semble pénible... odieuse... je le sais... il en doit être ainsi... mais... voyez-vous, Maurice... certains breuvages sont d'autant plus salutaires que leur amertume est plus grande...
— Ce roué de Delmare m'embarrasse... il
est définitivement par trop de mon avis... Encore une fois, qu'espère-t-il? Je ne puis le deviner. Enfin, il n'importe... aclievons Tenlretien... semons, afin de récoller... Jeane, Jeane, combien tu es belle! quels regards tu me jettes!... Ah! il en est d'eux ainsi que de tes yeux bleus ! il y a de tout dans ces regards-là! Serions-nous séparés demain... vivrais- tu cent ans... Jeane, je te défie maintenant de m'oublier! — pensait San-Privato.
Maurice, silongtempsaffeclionné à Charles Delmare, de qui tant de fois déjà il avait pu apprécier l'excellent jugement , réfléchit (ju'en la circonstance actuelle, circonstance si grave sous tant de rapports, son cher maître ne pouvait s'égarer dans les conseils qu'il lui donnait; aussi, sa fugitive irritation s'apaisa-t-elle, et non moins par conviction (iue par habitude de déférence, Maurice se
résigna, de même que Jeane, à vider jusqu'à la lie celle coupe d'angoisse, breuvage salutaire peut-être , mais dont les deux fiancés ne ressentaient jusqu'alors que Tâcre amertume.
— En deux mots je termine, — reprit San- Privato. — Une dernière accusation, la plus grave de toutes... pèse sur moi... Quel est mon crime?... Je me croyais perdu... et au bord de la tombe... j'ai osé, je Tavoue... Jeane... pardonnez Tautlace... non... la sincérité d'un sentiment irrésistible que ni ma raison, ni mon respect pour vous, ni vos dédains ne sauraient vaincre... j'ai osé... vous dire: Je t'aime!
En prononçant ces mots d'une voix douce, vibrante, passionnée, San-Privato se Iranstigura; sa pliysionomie, jusqu'alors glaciale, sardonique ou hautaine, redevint ravissante et exprima l'émotion la plus tendre, la plus vive. — Mais, hélas! ajoula-t-il, et une larme touchante doubla le charme de son regard, — lorsque l'aveu de cet amour qui allait finir avec ma vie... que je ne comptais plus
que par secondes... amour... qui maintenant durera autant que ma vie, si longue qu'elle puisse être!... lorsque cet aveu a malgré moi, monté démon cœur à mes lèvres, je me croyais sauvé... dites-vous, Jeanc! je jouais alors, n'est-ce pas? une lâche, une infâme comédie ! Qu'en savez-vous pourtant... dites ., vous, si loyale... qu'en savezvous... dites, Jeane... vous, si généreuse? D'une telle indignité m'accuser, moi, mon Dieu! Mais la preuve... la preuve? comment avez-vous pénétré le fond de ma pensée,à cette heure ou, éperdue, bouleversée, vos forces trahissant votre courage qui, seul, m'avait jusqu'alors soutenu au-dessus de Tabime, à celle heure où je sentais que votre faible soutien allait me manquer! oh! alors...
oui... en ce moment suprême... cela, je ne le nie pas... et cela est affreux à dire... oui, quand je me suis vu perdu... perdu sans retour... j'ai voulu vous entraîner avec moi et mourir avec vous!.. Ce baiser ravi à votre bouche m'avait enivré., ce que je ressentais, voyez vous, Jeane, aucun langage humain
rO I.F.S FUS DK FAMILLE.
ne pourra jamais rexprimcr ! L'exaKalion «le ramour... une voluplé céleste... la jalousie, la haine me rendaient fou... j'avais entrevu le ciel !... Un moment vous m'aviez préféré!... je vous avais dit: Je Taime! nos lèvres s'étaient rencontrées... que me reslait-il? A mourir avec vous!... mort chérie î mort ineffable ! tous deux enlacés, emportés dans l'espace! Ah! je l'aurais payé au prix d'une longue vie, ce divin bonheur de vous tenir embrasséecœur contrecœur... pendant l'insaisissable durée de notre chute plus rapide que réclair... Puis de nos corps brisés, nos âmes s'exhalaient ensemble... et ensemble remontaient vers Dieu, désormais unies pour l'éternité!
Nous renonçons à rendre l'accent entraînant des paroles de Snn-Privato; nous renonçons à peindre l'ardeur de son regard, lenivrante volupté de son sourire, en parlant de ce baiser surpris aux chastes lèvres de Jeane et de cetembrassement suprême... cœur contre cœur, à travers l'espace!! Que dirons-nous, enfin?... Telle fut la séduction.
!a magie de la voix, de la physionomie, du regard de ce fourbe; que Charles Delmare^ Maurice et Jeane, subissant une sorte de fascination, n'eurent ni le vo'iloir ni le courage de la secouer en inlerrompaut San- Privato.
Charles Delmare domina le premier celle funeste obsession. N'ayant pas quitté sa fille des yeux, il l'avait vue d'abord dédaigneuse, puis, irritée de l'audace des aveux réitérés <le San-Privato... pâlir... trembler... rougir, et, le sein palpitant, lô regard troublé, subir peu à peu et plus dangereusement que jamais le charme pernicieux de cet homme... Aussi, Charles Delmare, sans réfléchir aux cruelles conséquences que pouvait avoir pour lui sa résolution, allait s'efforcer de combattre la détestable influence de San-Privato, lorsqu'il vit de loin un courrier, vêtu d'une livrée rouge galonnée d'or, s'avancer rapidement, au galop de son cheval, à travers les prairies du chalet, et à quelque distance de ce <:avalier, madame San-Privato, précédant
d'uD pas précipité M. el madame Diimipail.
L'arrivée du courrier rompil le charme qui tenait immobiles, sous le coup de laiii d'émolions diverses, Jeane et Maurice.
Celui-ci, furieux de l'audacieuse persistance de San-Privato, et songeant que pas un mot de Jeane n'avait repoussé cet insolent amour, doutait pour la première fois de l'affection de sa fiancée. Éperdu de chagrin ou de ra^e, l'esprit troublé par l'effervescence du sang qui affluait violemment à son cerveau, incapabl^de raisonner, ne sachant que résoudre, anéanti, presque hébété par des souffrances morales si nouvelles pour lui, le malheureux poussa un cri déchirant, chancela comme un homme ivre, et, redevenant presque enfant, se jeta sur le gazon^ accès de douleur puérile dans son exprès sion, mais atroce dans ses ressentiments; cl, les poings crispés, la face contre terre, Maurice poussa des gémissements étouffés.
Jeane, non moins bouleversée que son fiancé, obéit de nouveau à lappel mystérieux de la nature qui l'attirail invincible-
nient vers Charles Delmare, se jeta dans ses bras, fondit en larmes et balbutia :
— Secourez-moi, secourez-moi... je me sens perdue... et pourtant je le liais, cet homme infernal, et j'aime Maurice...
Tandis que Charles Delmare, afin de pouvoir, sans témoins, consoler, réconforter sa fille , Tentraînait presque défaillante à quelques pas de San-Privato, celui-ci, redevenu parfaitement calme, recevait du courrier, descendu de cheval, une dépêche quil lut avec une surprise et une joie évidentes.
Madame San-Privato, toujours courant, s'approchait de plus en plus, criant d'une voix essoufflée, mais triomphante d'orgueil :
— Albert... mon Albert... tu es nommé... chargé... d'affaires... à Paris... On vient te chercher... en voiture... à quatre chevaux, avec... un courrier... Nous allons partir... Mon Albert!! chargé d'affaires... tu es... chargé d'affaires...
A ces mots de madame San-Privato :
Zi LES FILS DE FAMILLE.
Albert, ta es nommé chargé d'affaires... >'0us ALLONS PARTIR, Chai'les Delmare (l'abord, si cela se peut dire, ébloui par le rayonnement soudain d'une espérance aussi imprévue que radieuse, se recueille un moment ; puis, dans un élan de reconnaissance indicible, il élève son âme vers celle volonté mystérieuse qui semble régir les destinées humaines, et les yeux noyés de larmes, serrant passionnément contre sa jtoitrine Jeane éploree, il baisse la voix, de crainte d'être entendu de San-Privato, et tout bas... bien bas, avec un accent ravi, mais contenu, et où vibrait encore l'écho de ses terribles angoisses, il murmure à Toreillede sa fille :
— Il part... Nous sommes sauves... tous sauvés!...
— Que dites-vous?... il part! .. — baliiutie Jeane. —Oh! oui, sauvés, tous sauvés, délivrés... 0 Maurice... mon Maurice... je...
Mais ce violent contraste entre la renaissance d'un bonheur qu'elle croyait perdu
et son désespoir récent brise les ressorts de rame de la jeune fille; sa voix expire sur ses lèvres ; son père la voit pâlir et s'affaisser entre ses bras... elle perd connaissance.
— Maurice! ! — s'écria Charles Delmare, soutenant sa fille dans ses bras ; — Jeane s'évanouit .. venez à mon aide, Iransportons-Ia au chalet.
Maurice, aussi, malgré l'égarement de son esprit, avait entendu ces mois de madame San-Privato : Albert, tu es nommé chargé d'affaires, >'ous allons partir... —Et Maurice, ainsi que Charles Delmare, ainsi «lue .leane, avait vu dans le dépari de San-Privato un gage de salut certain, et levant brusquement ses yeux, secs et rouges de larmes, il court à Charles Delmare, et, d'un air sombre :
— Enfin il part !... Ah î que ce démon retourne à l'enfer qui l'a vomi... puissionsnous retrouver notre bonheur perdu!
— Non, non, ce bonheur n'est pas perdu, pauvre enfanl; un funeste mirai^'c Ta un
moment voilé, obscurci à vos yeux... à ceux (le Jeane, — dit à demi-voix Cliaiies Delmare. — Courage! courage! Lorsque tout à l'heure elle reprendra ses esprits, son premier regard vous cherchera... et dans ce loyal et tendre regard vous lirez, croyezmoi, le plus sincère amour. Courage! mon enfant ! transportons .Jeane au chalet... Votre père et votre mère s'approchent, ne les attristez pas du récit de vos alarmes, dont vous reconnaîtrez bientôt le néant... Nous attribuerons votre émotion et la défaillance de Jeane aux suites du danger qu'elle a couru en allant à la grotte de Tréserve.
Au moment où Charles Delmare et Maurice, transportant Jeane évanouie, s'éloignaient de San-Privato qui, en apparence absorbé par la lecture de la dépèche, avait, d'un œil oblique, attentivement suivi les diverses péripéties de la scène précédente , madame San-Pi'ivalo, sans même s'informer de la cause de l'évanouissement de la jeune fille qu'elle voyait emporter, se
jela essoufflée au cou d'Albert en répp.lant :
— Cliargé d'affaires! mon Albert... Nous allons partir en voiture à quatre chevaux... le courrier est venu te chercher au chalet et nous a appris que tu étais nommé chargé d'affaires, en l'absence du prince de Serra- Nova, rappelé subitement à Naples... de sorte que tu vas représenter ton souverain à la cour de France... te voilà quasi ambassadeur! Mon pingre de frère et mon odieuse belle-sœur sont capables de crever de dépit et d'envie!
— Eux mourir!... non, non, ma mère, ils feront mieux que cela pour votre haine... ils vivront! — répondit San-Privato avec un sourire affreux ; et après avoir froidement répondu à l'expansion de l'orgueil maternel, il réfléchit et se dit :
— Ce brusque départ contrarie fort mes projets... et risquerait de les compromettre... de les ruiner peuf-étre... si heureusement je ne laissais ici ce Charles Delmare... pour mon c/iargé d'affaires... à moi...
Charles Delmare et Maurice, selon leur convention, cachèrent à M. et à madanie Dumirail qu'ils rencontrèrent bientôt, la véritable cause de l'évanouissement de Jeane, l'attribuant à la réaction de Teffroi où l'avait jetée le péril couru par elle et par Albert en voulant se rendre à la grotte de Tréserve.
Le chalet était voisin ; Jeane y fut trans-
portée, puis couchée sur le lit des métayers. Madame Dumirail resta près d'elle afin de lui donner ses soins : et son mari, instruit déjà par sa sœur de son départ subit, se chargea de la reconduire, ainsi que son lils, au Morillon. Jeane, encore trop faible et trop souffrante pour descendre du chalet, y passerait la nuit avec madame Dumirail.
Maurice déclara ne vouloir pas quitter la montagne sans être rassuré sur les suites de l'indisposition de sa fiancée; puis,alin de s'épargner les adieux et surtout la vue de San-Privalo, il gagna un bois de sapins d'où il épia le départ de son cousin et de sa tante, qui vinrent s'informer des nouvelles de Jeane et prendre congé de madame Dumirail.
Bientôt les San-Privalo montèrent dans le char avec M. Dumirail. Le courrier les devançant au galop fut chargé d'aller prévenir le valel de chambre d'Albert de tout préparer pour son départ immédiat.
Charles Deinjare, sentant l'urgence de sa présence auprès de Jeane el de Maurice, se
10 LES riLS DE FAMILLE.
hàtail de retourner au chalet, après avoir accompagné M. Dumirail jusqu'au char, lorsque San-Privato lui dit avec courtoisie :
— Est-ce que nous n'aurions pas le plaisir de redescendre au Morillon avec M. Delniare?
— En effet, mon ami , — ajouta M. Dumirail, s'adressant au père de Jeane, — voici bi':*nlôt le soleil couché... la lune se lève très-tard, et si vous attendez ici la fin du jour, vous serez obligé de redescendre au Morillon en pleine nuit, car il n'y a pas de lit pour vous au chalet.
— Vous le voyez, M. Delmare, — ajouta San-Privato en souriant, — il faut vous résigner à la nécessité... Nous aurons donc, ainsi que je l'espérais, l'agrément de faire la route avec vous, et, je vous Tavoue, il m'en eût trop coûté de renoncer à l'honneur de votre compagnie.
Charles Delmare comprit la menace cachée sous la politesse de San-Privato et n)onta près de lui dans le chariot, tournant ainsi le dos à M. Dumirail et à sa sœur, assis
de l'autre côlé de la voiture qui commença de descendre, au pas mesuré des bœufs, les pentes sinueuses de la route du Morillon.
Madame San-Privato ne tarissait pas de triomphantes exclamations au sujet de la nomination de son tlls au poste éminent auquel il venait d'être appelé. Elle cédait, en cela, non moins à la vanité qu'au désir d'exaspérer l'envie de son frère et de se venger de ce qu'elle appelait : sa sordide avarice. Aussi, presque à chaque instant, elle répétait :
— Monlils chargé d'affaires! quasi ambassadeur à vingt-quatre ans! car il remplace son ambassadeur... et représente son souverain auprès du gouvernement français et va être en rapport direct avec le roi! avec le ministre des affaires étrangères... Remplir de si hautes fonctions cà vingt-quatre ans, avoue, mon frère, que c'est superbe?
— Superbe...,— répéta sèchement M.Dumirail, triste, rêveur et étouffant un soupir, — superbe !
— Voilà mon fils lancé... il ira loin, aussi loin que Ton peut aller!...
— Tant mieux pour lui!...
— Certainement, laiit mieux pour lui...
cher frère... car cet avancement si rapide lui présage les plus hautes destinées!
— Grand bien lui fasse!
— Le voilà quasi ambassadeur... et ce (jue lu ne sais peut-être pas, mon cher frère... c'est qu'en sa qualité de chargé d'affaires... mon fils a droit au titre i\'Ejccellence...
— Vraiment?
— Cela paraît te surprendre, mon frère , je dirais presque te chagi-iner?
— Quoi?
— Le titre d'Excellence accordé à mon
nis?
— Pas du tout... va pour Son Excellence!...
— Mon frère?
■^ Eh bien?
— Décidément, lu parais soucieux, contrarié... triste...
— C/est toul simple... je complais le garder ici quelque temps, loi et ton fils, et vous parlez le lendemain de votre arrivée...
— Combien je suis touchée, cher frère... de ton chagrin de nous voir partir sitôt!. .. mais tu nous excuseras, mon fils représentant son souverain près de la cour do France... ne pouvait prolonger son séjour
— Évidemment.
— Il aura, dès son arrivée, à conférer avec les ministres... avec le roi... tu en tends?... avec le roi...
— Je ne suis pas sourd î
— Tiens, mon frère... il faut que je le dise quelque chose... que j'ai sur le cœur.
— Dis...
— Tu ne te formaliseras pas?
— Non...
— Tu me réponds presque toujours par monosyllabe... et d'un ton si brusque, que l'on te croirait fâche...
— Fâché de quoi? ..
4i LK> FILS DE FAMILLE.
— De ce que mon fils a obtenu un si brillant avancement.
— En quoi cela peut-il me fâcher?
— C'est ce que je me demande.
— Si ton fils a obtenu cet avancement, c'est qu'il le mérite... je suppose.
— Assurément... mais je l'avoue, mon frère... je m'attendais de ta part à quelques mots de félicitation.
— Tu me parais si parfiîitement satisfaite, — répondit M. Dumirail avec une aigreur à peine contenue, — tu te félicites si complaisamment toi-même... qu'il me semblait superflu... cie faire chorus avec toi.
— S'il en est ainsi, c'est différent... mais je pensais que peut-être, mon cher frère... tu éprouvais... mon Dieu... comment dirai-je!... car je serais au désespoir de te blesser...
— Je n'en doute point.
— Je pensais que, peut-être... tu étais... malgré toi... jaloux de mon fils...
— Moi?...
— Non pas jaloux personnellement, bien
entendu , mais jaloux pour ton fils...
— C'est absurde.
— Pardon, mon frère... c'est que je me rappelais...
— Achève...
— Tu prétendais tantôt que ce pauvre gros Maurice, ?,i, par impossible, il eût embrassé la carrière diplomatique, s y serait aussi brillamment distingué que mon fils!
— Je maintiens ce que j'ai dit
— Libre à toi, mon frère; mais enfin, tu ne feras pas que ton fils soit jamais chargé d'affaires à vingt-quatre ans... Il aura sans doute, à cet âge-là , engraissé beaucoup d'estimables bœufs, beaucoup de porcs déleclables, et surveillé rintéressante confection d'une infinité de délicieux fromages, mais...
— Ma .sœur,— dit l)rusquement M. Dumirail, — qui vivra verra!
— Que verra-ton, mon frère?
— On verra, ma sœur... ce qu'on verra !
— Mais encore?
— L'on verra peut-être des choses aux-
quelles on est loin... et très-loin de s'attendre.
— Ton fils ambassadeur peut-être? — Et madame San-Privato éclata de rire; puis, celte sardonique hilarité calmée : — Je serais désolée de l'avoir blessé involontairement, mon frère; mais à cette idée bouffonne de Maurice ambassadeur, le fou rire nTa pris... Mon frère, tu ne me réponds pas...
— Je réfléchis.
— A quoi ?
— A la brillante destinée de Son Excellence monsieur Ion fils... Tu pardonneras, je l'espère, mon silence... en faveur du motif (jui le cause , — répondit ironiquement M. Dumirail, voulant sans doute mettre lin à un entrelien déplaisant pour lui et auquel Charles Delmare et San-Privato, assis dos à dos de M. Dumirail et de sa sœur, avaient prête une oreille attentive, chacun d'eux attachant, à son point de vue particulier, une grave importance à cette conversation.
Le jeune diplomate, remarquant le silène
de M. Diiniirail, dil, au bout de quelques inslants. à Charles Delmare en affectant toujours une extrême urbanité ;
— Je sens mes jambes un peu engourdies, je dpsirerais marcher; c'est vous dire, monsieur, combien je m'estimerais heureux s'il pouvait, par hasard, vous convenir de faire aussi une partie de la route à pied.
Les chars de côté sont des voitures tellement près de terre, que leur caisse effleure presque le sol ; aussi Charles Delmare, obéissant au désir exprimé par San-Privalo, descendit ainsi que lui du char, sans que leur absence fût remarquée de M. Dumirail, absorbé dans ses pensées.
San-Privato et Charles Delmare, précédant de quelques pas le char où restaient assis M. Dumirail ei sa sœur, avaient ensemble l'entretien suivant :
— Mon cher M. Delmare, — dit le jeune diploniale avec une sardonique affeclalioii de cordialilCj — je vais en peu de mots... car je connais votre extrême et pénétrante intelligence... je vais en peu de mots vous donner mes instructions... certain de votre
SO lES FILS DK FAMILLE,
zèle et (le voire exaclilude à les remplir... en mon absence.
— Quelles insiruclions ?
— Celles que vous aurez à exéculer a|)rès mon rléparl...
— Puisiiue enfin nous voici seuls,— reprit Charles Delmare, lullanl de sang-fi'oid avec San-Privato, — je saisis celte occasion de vous dire que vous êtes un infâme...
— Vous trouvez?
— Oui, je trouve cela. ..et à cela j'ajouterai ceci... méditez ces paroles : — Vous |)0Ssédez mon secret... Penipii'e qu'il vous a ju>qu'ici donné sur moi vous prouve... que je ne vis au monde que pour ma tille et par ma fille.
— Je sais cela... aussi je compte user, cher M. Delmare, et même cruellement abuser de votre tendre paternité... Elle est l'axe autour duquel gravilenl tous mes desseins...
— Vus calculs pourraient être trompés-.
— Comment donc, de grâce?
— Voici : Ne vivant que pour ma fille, il
»E<: rif>S DE FAMll.f.F. 51
suit de là que, si je la periliis.. — or, poiii* moi, la perdre c'est être séparé d'elle... — il suit de là, dis-je, que si je la perdais, nia vie, u'ayaiil plus tie bul, me deviendrait iiisupporlahk... mais je ne la quitterais pas sans me donner la satisfaction i:rande... devons liier comme un chien... Après quoi...
— Vous vous brûleriez galamnienl la cervelle?
— Probablement.
— M. Charles Delmare, vous êtes homme d'esprit, de cœur et de résolution... je vous rends cet lion)ma;ze... \'raj! si j'avais eu le choix d'un ennemi mortel, digne de moi, c'est vous i|u'enlre mille j'auî'ais désigné... Cela convenu, et sans m'arréter à votre menace de me luur corn 'ne un cliien, l'aclualilc primant le> fuhirs conlingents.je m'empresse de vous déclarer que,«]uanl à présent du moins, il dépend de vous de n'élre poifit séparé de Jeane... si vous exécutez fidè'ement mes instructions. Or,pourvouS;rien de plus facile; les voici : Mon oncle et ma tante' ont en vous une conliance a!)Sol!ie; cette
02 LES FILS DE F.VMIi.LE.
confiance, Jeane et Maurice la parlagent. Or, il faut... vous entendez bien... il faut... que cela soit, car je le veux... il faut premièrement que le mariage de Maurice et de Jeane soit indéfinimej)t ajourné.
— El puis?
— Il faut secondement que, avant un mois, pour tout délai, Maurice, accompagné' de son père ou de sa mère, vienne à Paris... ne fût-ce que pour y résider huit jours... J'ajouterai que, selon toute probabilité, les circonstances faciliteront tellement votre lâche, que, si vous ne l'accomplissez point, il y aurait, évidemment, de votre part, plus que du mauvais vouloir...
— Est-ce tout?
— Oui, cher M. Delmare, c'est, quant à présent... tout ce que j'exige de vous...
~ C'est modeste!
— N'est-ce pas?
— C'est modeste... mais c'est très-béte !
— Ah bah ! cher M. Delmare ?
— Oui, il est parfaitement stupide de s'exposer non -seulement à ne pas obtenir ce
que Ton exige... mais avoir arriver jiislement le contraire... de ce que Ton ordonne.
— Le mot de la charade, s'il vous plaît, cher M. Delmare? Vous m'intriguez beaucoup.
— Maurice aura épousé Jeane avant la lin du mois, et ni lui ni elle ne quitteront leur chère retraite du .Jura.
— Peste! c'est de cette façon- là que vous entendez exécuter mes instructions! Fi!
ringrat ! moi qui vous avais nommé in petto mon chargé d'affaires... au iMorillon. Ainsi, vous refusez de m'obéir?
Le père de Jeane haussa dédaigneusement les épaules.
— Vous êtes, mon cher, véritablement stoïque et même héroïque en ce moment. — reprit San-Privato ; — mais je serai généreux : je vous donnerai le loisir de cuver le bel héroïsme qui, en ce moment, trouble votre judiciaire... je vous déclare donc que, si Maurice épouse Jeane et ne vient pas à Paris avant la fin du mois pour tout délai, mon oncle Dumirail et ma cousine Jeano
hi LKS FILS liK FaMILLP.
recovroiit de moi une lettres très-délailli e, très-circoîistanciée, dans laquelle je leur révèle et leur jirouve que vous êtes le meurtrier de M. Eruesl Dumirail.
— Je m'attendais à celle menace...
— Il ne vous rallalt point, pour la prévoir, être un grand soicier, eher M. Delmare, non jilus que pour pi'évoir lis conséquences de celle révélation... Reconnaissant en vous le meurtrier d'un frère qu'il adorait, et de qui la mémoire lui est restée si chère, n)on oncle vous haïra autant qu'il vous affectionnait ; à son aversion se joindra le plus outrageant mépi*is, car il vous reprochera très-justemeîit l'abominable hypoci'i>ie de votre conduite!
Tiifamie! s'introduire dans une famille où l'on a porté le déshonneur et la mort! Vos relations avec les Dumirail seront donc à jamais rompues, et à jamais aussi vous serez sépare de voire filie ; car, veuillez remarquer ceci, Jeane, vous croyant le meurtrier de son père, parlagera l'horreur que vous inspirerez à M. Dumirail... Il vous
l't'sU'iM, je le sais, le uioyeu de dehoiuper Jeane ; mais, en ce cas, il faudra que vous Tiiilruisiez du déslioniieur de sa mère, votre complice... or, vous reculerez devant une pareille révélation, ^'ous le voyez , de toute façon , votre lille serait perdue pour vous... A ceci vous m'objecterez (jue, ie cas échéant, vous me tuerez comme un chien. C'est là |)our moi une question de détail dont je n'ai, quant à présent, nul souci.
— Le moment viendra, je l'espère... où celte simple question de détail... vous seml)lera... capitale.
— Le uiot est joli... chci- monsieur Delmare... exlrémement joli!
— Le mot est vrai... voilà tout. Mais pour en tinii'avec vos menaces, vous achèverez, sans doute, votre œuvre en révélant aussi à M Dumirail que je suis le père de Jeane?
— Ah! M. Delmare, pouriiui me prenezvous?
— Comment!... des scru|)ules?
— Moi! des scrupules?... De mieux en mieux... Décidément, vous avez, mon cher, une triste opinion de votre serviteur.
— D'où vient que vous ne révéleriez pas que Jeane...
— Est votre fille... et couséquemment étrangère à la famille Dumirail? Mais, cher M. Delmare, cette révélation serait actuellement, do ma part, une faute énorme...
— Poun|uoi?
— Vous jouez Tinnocence à ravir. Vous savez à merveille que, si M. Dumirail apprenait que Jeane n'est pour lui qu\ine étrangère... et que le père de cette fille adultérine est le meurtrier de son frère à lui... Dumirail... mon brave oncle, serait capable, dans le premier mouvement de sa douleur et de sa colère, de chasser de chez lui cette pauvre Jeane... V<*s bras lui seraient ouverts, et j'aurais ainsi perdu sur vous tout empire... puisque je ne vous tiens que par la crainte d'être séparé de
LES FILS DE FAMILLE. o7
votre fllle... Mon petit raisonnement vous frappe, cher M. Del mare?
— Oui, vous êtes un homme d'autant plus dangereux, que vous êtes malheureusement doué d'une remarquable intelligence... vos charmantes scéléralesses vous rendent, par les effrayantes conséquences qu'elles peuvent entraîner, aussi criminel, peut-être, que le misérable qui vole et qui tue pour cacher son vol... A ceux-là, le bagne ou l'échafaud; à vous, la considération publique, les honneurs, jusqu'à ce que, cependant, un pauvre vieux homme, aussi las de la vie que de l'insolente impunité de vos forfaits à l'eau de rose... vous lue...
~ Ah !... encore!
— Je me répète, n'est-ce pas?...
— Un peu... mon cher!
— C'est le défaut de l'âge... Mais voyons, raisonnons... Par cela même que da»is l'ordre moral de la scélératesse vous primez beaucoup, je le reconnais sans conteste,
Î)(S lES FILS DE FAMILLE.
CCS coquins vulgaires qui crochellenl les coffres-forls ou qui, au besoin, assassinent, vous ne faites pas, que diable ! le mal uniquement pour le mal... pour Vhonneur...
comme on dit?...
— Eh bien, cher M. Delmare, je suis en cela, je vous l'assure, souvent bien plus désintéressé qu'il n'y parait.
— Non !... vous vous vantez... vous n'êtes pas homme à perdre comme cela... pour l'amour du bon Dieu, votre précieux et subtil venin, ni plus ni moins qu'une vipère étourdie et follette!! vous agissez toujours pertinemment ; les larmes que vous faites verser doivent être une rosée féconde pour vos projels?
— Eh, eh ! ce cher Delmare possède la l)hrase imagée... poétique!
— Vous êtes trop bon... mais tenez, aujourd'hui, par exemple, vous avez empoisonné, déchiré, torturé Tâmc innocente de deux enfants candides, aimants, généreux, inoffensifs... Dans quel but avez-vous fait cela?
LtS IILS DE FAMiLLE. 5D
— Qui sait? peul-étre une expérience in anima vili.
— Allons... L'amour de la science du cœur humain ne vous possède pas à ce point, vous êtes pratique et non spéculatif... aussi, dans quel but encore avezvous feint d'être amoureux de Jeane ? enlin, dans quel but voulez-vous l'ajournement du mariage de Maurice et désirez-vous sa présence à Paris?
— Vous ne devinez pas ?
— Non...
— Vous jouez au (In avec moi, cher M. Delmare. En tous cas, de deux choses l'une : ou vous devinez mes projets, alors, à quoi bon vous les dire? ou bien, vous ne les devinez pas, et je serais un niais de vous en instruire.
— Quoi qu'il en soit, vous ne pouvez songer à épouser Jeane; elle est pauvre, et la logique veut que vous épousiez, pour les écus, quelque laide hérilière. Quant à songer à faire de Jeane votre maîtresse, vous sentez bien (luc cela vous serait aussi
impossible que de Tépouser... parce que...
— Parce que?
— Vraiment... je n'ose...
— Ce cher Delmare est d'une timidité...
— Non... mais enfin, cliacun a, voyezvous, son petit amour-pvopre... l'on n'aime point à s'entendre reprocher sans cesse...
— Quoi donc?
— Dame... que l'on rabâche...
— Ahi très bien...
— Vous comprenez?
— A merveille.
— C'est plaisir que de causer avec les gens qui entendent à demi-mot.. .
— Ainsi, mon cher, dans le cas où j'aurais la fantaisie d'épouser Jeane ou d'en faire ma maîtresse...
— Je me chargerais de vous guérir radicalement de cette fantaisie-là.
— Toujours... par ce mèîtie petit moyen que vous dites, cher M. Delmare ?
— Toujours...
— C'est vulgaire!
— Oui, mais c'est d'un effet très-sûr; voilà pourquoi ma fille ne sera jamais, ni votre femme... parce que ce serait le malheur de sa vie... ni votre...
— Ni ma maîtresse... achevez donc, vous êtes, mon cher, d'une pruderie de rosière.
— llsulïït, nous nous entendons.
~A merveille... et a(in de nous résumer, de nous recorder , cher M. Delrnare , il est convenu, entendu, arrêté, que vous userez de votre influence sur la famille Dumirail pour faire ajourner indéfiniment le mariage de .Teane et de Maurice, et que, pour un motif quelconque, dont j'abandonne le choix à votre fertile Imaginative, Maurice viendra visiter Paris avant la fin de ce mois; faute de quoi, Jeane et mon oncle sauront que vous êtes le meurtrier de M. Ernest Dumirail... Et sur ce , cher M. Delmare, remontons en voiture, car nous voici bientôt arrivés au Morillon.
En effet, le chariot où San-Privato et Charles Delmare reprirent leur place, des-
cemiait la dernière pente qui condiiisailà la maison d'habitation; la nuit était presque venue, lorsque M. Du mirai! et ses hôtes arrivèrent au Morillon. Un élégant coupé de voyage, attelé de quatre chevaux de poste, attendait dans la cour le jeune diplomate à qui l'ambassadeur de Naples envoyait Tune de ses voitures, ignorant quel mode de transport il avait employé pour se rendre dans le Jura. Les bagages étaient déjà chargés dans la voiture, sauf un rechange complet de vêtements pour San-Privato qui, après un quart d'heure consacré à sa toilette, prit congé de son oncle auquel il exprima ses regrets d'être obligé de le quitter si brusquement.
Madame SanPrivato, triomphante d'orgueil, fit ses adieux à son frère qui lui donna la main pour l'accompagner; mais au moment de la quitter, il voulut témoigner à la fois de sa persistance à acccomplirun devoir sacré à ses yeux , et se venger quelque peu de l'évidente malveillance de sa sœur, car elle jouissait, moins encore de l'élévation
* LES FILS DE FAMILLE, Cô
de son (ils que du dépit que celle élévation pouvait causer aux parents de Maurice ; aussi M. Dumirail s'adressanl à madame San- Privato :
— N'oublie pas, ma sœur, que lorsque tu seras expropriée, complètement ruinée...
ce qui ne saurait beaucoup tarder... tu trouveras ici un accueil fraternel, les égards qui te sont dus et une existence, smon brillante, du moins paisible, et, je l'espère, aussi heureuse que tu pourras le désirer; si enfin, et j'y compte, la raison t'est venue... avec l'âge, car il est plus que temps, ma pauvre Armande, de songer à tes cinquante ans bien sonnés..., — ajouta tout bas M. Dumirail, en aidant h monter en voiture madame San-Privato. Celle-ci reprit, avançant ensuite sa léte à la portière :
— Adieu, cher frère... je n'oublierai jamais ton excellent accueil, tes dernières et sages paroles, ainsi que tes offres pour l'avenir; si j'en profite, j'espère retrouver Ion fils ce qu'il est aujourd'hui, crevant de sanle, fort comme ses bœufs et toujours
6i LES FILS DE FAMILLE.
Gros Jean comme devant... Ah ! j'oubliais... si tu desires m'écnre, adresse les lettres tout simplement à l'ambassade de Naples à Paris, car mon fils et moi, nous habiterons probablement l'hôlel en l'absence de M. l'ambassadeur.
— A'iieu, cher oncle, — ajouta San-Privato, se penchant aussi à la portière de la voiture; puis s'adressantà Charles Delmare debout sur le perron, à côté de M. Dumirail : — Adieu, cher monsieur; soyez assez bon pour ne point oublier le petit service que j'allends de votre toute gracieuse obliiicance.
Charles Delmare s'inclina.
— Mon neveu, — dit M. Dumirail d'un ton contenu, — si tu vois M. de Morainville au ministère, tu lui diras mille choses de ma part et que je lui écrirai très-prochainement.
— Oui, mon oncle.
— Adieu, mon garçon; adieu, ma sœur,— reprit M. Dumirail, — bon voyage.
En ce moment, le courrier enfourchant
LES FILS OE FAhlILLE. 65
son bidet s'approcha de la porlière de la voiture, sa casquette galonnée à la main, et dit à San-Privalo :
— Son Excellence s'arrétera-t-elle en roule?
— Non, et vous payerez largement les guides;je veux arriver le plus promptement possible à Paris.
— Son Excellence sera obéie, — dit le courrier; puis s'adressant aux postillons : — En roule et bon train... cent sous de guides!!
Le courrier partit au galop en faisant bruyamment claquer son fouet. Les deux postillons Timitèrent, et M. Dumirail, debout à côté de Charles Delmare, sur la dernière marche du perron de la maison, suivait, d'un regard pensif et triste, la voilure qui s'éloignait rapidement.tandis qu'il répétait à voix basse avec une sorte d'amerlume :
— Son Excellence!... Son Excellence!...
— Mon ami, — dit Charles Delmare à M. Dumirail, — excusez-moi si, ce soir, je
ne vous liens pus compagnie... je me sens un peu souffrant... j'ai hâte d'être de retosir chez moi...
— Qu'avez-vous, mon cher Delmare?Vous ne vous sentez pas, je l'espère, gravement indisposé? — répondit M. Dumirail avec Taccent d'un intérêt cordial; et, cependant , pour la première fois peut-être depuis leur intimité, il se sentait embarrassé de la présence de son ami. Celui-ci répondit:
— J'éprouve une fatigue extrême , j'ai seulement besoin de repos... demain matin, je viendrai savoir des nouvelles deJeane...
— Vous la trouverez ici... probablement, car, dans la matinée, je l'enverrai chercher au chalet, ainsi que ma femme. Adien donc, mon cher ami, bonne n-jit je vous souhaite; demain sans doute, vous ne ressentirez plus voire fatigue...
— A demain donc, — reprit Charles Delmare enfin frappé de révidtnte contrainte de M. Dumirail qui, chose étrange dans les circonstances actuelles !ne prononça pas un mot relatif au brusque départ de madame
San-Privato et au poste éminenl aurincl Albert venait d'être appelé.— A demain donc,
— repiit Charles Dclmare en s'cloignant,
— bonsoir!
— Bonsoir, — répondit, avec distraction, M. Dumirail prêtant Poreille aux tintements des grelots des chevaux de poste qu'il entendait encore dans le lointain; et il répéta en soupirant: — Son Excellence ! Son Excellence!...
Charles Delmare, depuis quelques heures de retour chez lui, pâle, défait, le regard lixe, les yeux secs, ardents, mais rougis par des larmes récentes, est assis, à demi ployé sur lui-même, dans un fauteuil au dossier duquel la vieille Geneviève, dobout et pleurant, api)uyait son front vénérable.
Le morne silence qui règne dans ce salon, faiblement éclairé par une lampe à abat-
jour, est troublé par le bruit du timbre de l'horloge rustique de la cuisine. Minuit sonne.
— Minuit, — dit la nourrice essuyant ses pleurs. — li faut te coucher, mon Charles... tâcher de dormir... tu as tant besoin de repos... Bonté divine ! quelle journée !
Puis Geneviève, se reprenant à pleurer, ajouta:
— Ah! oui, quelle journée terrible... et toi qui disais hier, ne croyant pas, hélas î si bien dire : « — Il faut toujours se défier » d'être trop heureux! parce que, bien soii- » vent, c'est signe que Ton est menacé de » quelque malheur... » —Miséricorde!... il n'a pas tardé d'arriver, ce malheur... tu m'as tout dit en rentrant ici... et j'en ai encore la chair de poule... ton secret au pouvoir de ce...
Un sanglot de douleur et de rage coupe la parole de Geneviève.
— Lui... oser te menacer de... de...
Un nouveau sanglot étouffa la voix de la pauvre nourrice; puis, peu à peu, à l'exprès-
70 LES FiLS UE lAMM.LE.
sion de celle douleur dechiranle succède un tel paroxysme de fureur, de haine, que les traits ordinairement si débonnaires de Geneviève deviennent presque effrayants.
Elle se recueille, ses larmes se tarissent, ses yeux lancent un éclair, elle se redresse, et, laissant lentement tomber sa main osseuse sur répaule de Charles Delmare, toujours assis, brisé dans son fauteuil:
— Dis donc... fieu!
— Quoi... nourrice? — demande Charles Delmare surpris de l'étrange accent de Geneviève et se retournant machinalement sur son siège pour la regarder... — Qu'as lu donc? — reprit-il soudain, frappé du caractère sinistre de la physionomie de 'a "vieille paysanne, — qu'as-tu donc, Geneviève?
— Sais-tu, mon fieu, que j'aurai soixante et un ans... vienne la Saint-Martin?...
— Eh bien?...
— Eh bien... je n'ai plus guère d'années à vivre, moi...
— Puisses-tu te tromper, nourrice !
— Veux-tu que je le dise une chose?
— Achève... tu m'inquiètes... les sourcils froncés... ton air sombre... je ne Tai jamais vue ainsi.
— Ni moi non plus, je ne me suis jamais vue ainsi... puisque d'ordinaire, rien que de voirUier un poulet, ça me saigne le cœur!... et pourtant, veux-tu que je te dise une chose, à présent?
— Parle...
— Jour de Dieu !... tiens... en ce momentci... je me moquerais pas mal de la guillotine... moi... pourvu que le muscadin y passe!
— Geneviève! — s'écrie Charles Delmare effrayé de la résolution sinistrt'dont est empreint le visage de sa nourrice , — lu es folle...
— Voyez-vous ça!... lu es donc fou... toi, qui l'as menacé de le tuer comme un chien,., s'il osait...
— Jeaneesl ma lille...
— Et toi... est-ce que tu n'es pas mon lieu, dis donc?
— Nourrice, — reprit Charles Delmare
aussi alarmé quo louché du dévouement farouche de la bonne femme, — pauvre chère créature, reviens à toi... ton affection pour moi régare... tu ne réfléchis pas à tes paroles.
— Que si fait, que si fait ! je sais bien ce que je dis... ce que je pense... et pourquoi donc que je ne te vengerais pas comme ta veux venger ta Jeane?
•— Les méchants sont toujours lâches, je voulais effrayer ce misérable... Ah ! une fois dans ma vie, et en cas de légitime défense, j'ai tué un homme, je l'ai vu mourir... je sais quels remords m'a causés, me cause encore ce meurtre!... Non, non, quelle que soit la scélératesse de San-Privato , ma main ne se rougira pas du sang d'un homme désarmé... Je pourrais, peut-être, poussé à bout par ce misérable, rêver en un moment de délire l'assassinat... Mais le commettre... jamais je n'aurais courage...
— Ah! ah! ah! est-il donc délicat, mon pauvre fieu î fait-il la petite bouche! — s'é-
lES FILS DR PAMILLK. 7Ô
cria Geneviève avec un regard farouche; — vous allez voir qu'il faudrait prendre des milaines pour tordre le cou au freluquet, s'il le rendait malheureux comme les pierres! Et ça commence bien! Vous en a-t-il assez fait de mal? vous en a-t-il assez fait, à toi, à ta tille, à ce pauvre M. Maurice? — Et la nourrice,éclatant, ajoute, avec une fureur croissante : — Scélérat de muscadin ! lâche, traître, espion ! langue de vipère ! méchant comme un âne rouge! vous en a-t-il assez fait de mal?
Et la nourrice, s'exaspérant à mesure qu'elle énuméraitles défauts de Saii-Privato, s'écria en serrant les poings avec une énergie sauvage :
— Jour de Dieu! te séparer de ta fille!... toi que ne vis que pour elle ! Est-ce que ce n'est pas vouloir te porter le coup de la mort ? Va ! je te connais bien, mon Charles, le chagrin te tuerait! Et toi mort, vois- tu, toi mort... que le diable m'emporte si je ne m'en irais pas dare-dare... faire passer le goût du pain au muscadin...
— Geneviève !
— Laisse-moi tranquille ! Tu ne peux pas savoir ce que c'est qu'une mère... dont on a tué le petit... vois-tu!... Je te dis que j'aurais la tête sous le couperet, que je crierais encore : « Oui, j'ai bien fait de faire passer le goût du pain à un scélérat! » Tiens! est-ce que c'est ma faute, à moi, si le bon Dieu roupille et me laisse sa besogne! Oui, j'ai bien fait de venger mon pauvre tieu, qui de chagrin a trépassé!
Cette dernière et funèbre pensée change en attendrissement la fureur éphémère de la vieille nourrice, inoffensive et excellente créature, qui ne pouvait, disait-elle, voir tuer un poulet; elle fond de nouveau en larmes, se jette au coi', de Charles Delmare avec une effusion maternelle, en murmurant d'une voix entrecoupée de sanglots :
— Eh bien, oui, oui, tu as raison... il faut laisser le ciel punir les méchants, ne pas nous mêler de ça... Mais en fin, mon Charles, est-ce qu'il est jamais Dieu possible que je me fasse à l'idée que tu mourras avant moi?
Il y aurait de quoi me rendre folie ! Ou'estce que tu voudrais que maintenant, sans toi, je devienne? Dis un peu... mon enfant! moi qui depuis trois ans ne Vai pas quitté d'un jour, je serais comme un pauvre vieux cliien qui a perdu son maître et qui s'en va mourir sur sa fosse.
La nourrice, tombant aux pieds de Ctiarles Delmare qui pleurait, ajoute, suppliante :
— Je Ten supplie, mon Charles, ne te laisse pas abattre! Ne te désespère pas! reprends courage ! Tu en as tant de courage, et tant d'esprit! Comment ne sortirais-tu pas de ce maudit guêpier! Voyons, cherchons, avisons... Tu m'as dit souvent que ça te soulageait, que même ça t'éclairait parfois de penser tout haut avec moi... tu m'as déjà, ce soir, en rentrant, raconté ta désolation... cherchons le moyen d'échapper aux malheurs que tu crains! Ce moyen,nous le lrouverons,mon Charles... tu verras, nous le trouverons! je ne suis qu'une paysanne, je n'ai point grand entendement... mais tu
es mon fieu .. et Tesprit vient toujours aux mères quand il faut consoler, sauver leur enfant! Tu es pour moi ce que ta fille est pour toi... sois tranquille, à nous deux nous réussirons... Allons , hardi , mon Charles! Va, au fond, le bon Dieu est pour les bonnes gens!
Charles Delmare se penche vers Geneviève, agenouillée devant lui, serre entre ses mains la tète vénérable de sa nourrice, la baise pieusement au front, et levant les yeux vers le ciel :
~ Merci, Dieu! dans ma détresse, il me reste une mère!
Et contemplant Geneviève avec une expression d'allégement ineffable :
— Oh! dévouement naïf et sublime!...
baume divin répandu sur les blessures de l'âme, bénie soit ta sainte affection! bénie sois-tu, nourrice! tu mapaises, tu me réconfortes... tu me relèves de mon stérile abattement... tu me donnes le courage d'envisager sur-le-champ la réalité en face... au lieu de perdre un temps précieux
en vaines espérances! Allons, Geneviève... lu l'as dit, ta maîernelle tendresse pour moi, ma tendresse pour ma lille, nous viendront en aide! oui, à nous deux, nous trouverons le salut de mon enfant... Assieds-toi là, bonne mère, et cherclions comment conjurer tant de maux!
Charles Delmare, plus calme, se recueille pendant un moment, puis, s'adressant à Geneviève :
— Résumons les faits. Telles ont élé les dernières paroles de San-Privato : a — Si » vous n'usez pas de votre influence sur » M. et madame Dumirail, afin d'amener » Tajoiirnement indéfini du mariage de » Jeane... si , avant la fin de ce mois, Mau-
» rice n'est pas venu à Paris... ne fût-ce, » que pour y passer huit jours... je révèle » et prouve à M. Dumirail que vous êtes s le prétendu Wagner... vous devenez » un objet d'horreur pour la famille Du- » mirailj et vous êtes ainsi séparé de votre » flUe... qui vous croit le meurtrier de son » père!... » — Telle est donc la menace de cet homme.
— Bon, — reprend Geneviève avec un accent cogitalif et ne songeant plus à vitupérer contre San-Privato, — mais cette menace, peut-il Texécuter?
— Il le peut.
— Bon ! ! et quand je dis bon... à propos de ce qui est si mauvais, tu comprends, mon Charles, que je dis cela par manière d'acquit... et...
— Certainement... continue...
— Ah cà ! pourtant, voyons donc un peu? On apprend à M. Dumirail que tu es le prétendu Wagner, bon ; mais qui aflirme cela? le muscadin... Or, si tu niais la chose?
— De deux choses l'une : ou M. Dumirail
ajoutera pleinement foi à la révélation de San-Privato, et sans vouloir même me revoir, me fermera sa porte en me signifiant le motif de notre rupture; ou bien, ce qui est plus probable, hésitant à croire à cette révélation, il s'adressera cordialement à ma loyauté, à mon honneur, afin de savoir de moi la vérité.
— Bon... et dans le premier cas?
— En admettant que M. Dumirail, persuadé que je suis le meurtrier de son frère, consente à me revoir, il me faudrait donc nier effrontément la vérité ; je me sens incapable d'un si audacieux mensonge.
— Et dans le second cas?
— Que répondre à M. Dumirail me disant : « — On vous accuse d'être le meur- » trier de mon frère... je ne veux pas » ajouter foi à cette horrible révélation... » donnez-moi votre parole d'honnête homme » que le fait est faux, et je \ous croirai... » Dis, nourrice... puis-je commettre un pareil parjure?
— C'est vrai, mon Charles, tu ne peux
pas nier le fait... Voilà donc M. Diimirail instruit sans rémission que tu es le prétendu \V^agner... bon... Maintenant, croislu que cette découverte éteindra, tout d'un coup, la grande amitié que M. Dumirail a pour loi?...
— Cela n'est pas douteux ; il chérissait son frère ; le souvenir de sa fin tragique saigne toujours dans son cœur... Hier encore, en me parlant de cette mort, lui, ordinairement inoffensif et doux, ma surpris par la violence de ses haineux ressentiments contre le séducteur de sa bellesœur! Non! non! jamais son ancienne amilié pour moi ne prévaudra sur l'aversion que je lui inspirerai désormais, et si, par impossible... je dis, Geneviève, par impossible... notre ancienne amilié pouvait l)alancer dans le cœur de M. Dumirail sa récente aversion, le respect de lui-même et les plus simples convenances lui interdiraient tous rapports avec moi qui ai tué son frère... après avoir séduit sa femme! .le ne m'abuse donc pas! celte révélation
aurait pour conséquence la rupture absolue, éternelle, de mes relations avec la famille Dumirail.
— Il s'ensuit, mon Charles, que, ne pouvant plus remettre le pied chez eux, tu es ainsi séparé de la (ille?
— A jamais séparé, puisqu'elle me croira le meurtrier de son père, et que, par égard pour une famille dans laquelle j'ai porté le déshonneur et le deuil, je ne devrais pas même rester plus longtemps dans le voisinage de ces personnes, ce voisinage leur rappelant sans cesse de cruels souvenirs. Il me faudrait donc quitter cette maison... ce pays... renoncer à la consolation d'habiter les mêmes lieux que Jeane... à l'espérance de l'apercevou' quelquefois de loin, malgré l'aversion que je lui inspirerais désormais... Mon Dieu... mon Dieu! — ajouta Charles Delmare frissonnant à cette pensée; puis se dominant : — Pas de faiblesse... envisageons résolument la réalité... supposons que Jeane soit perdue pour moi !
— Or, comme tu ne vis que pour elle... mon pauvre lieu... cette cruelle séparation sera pour toi... — Et, tressaillant, Geneviève s'interrompt, porte sa main à ses yeux redevenus humides ; puis, à l'exemple de Charles Delmare, elle domine son émotion et reprend brusquement avec une sourde amertume : — Tu es donc séparé de ta Jeane... — le désespoir te prend... bon... et, tôt ou tard à ce chagrin... tu ne survis pas.
— Peut-être, — reprend Charles Delmare, de crainte de trop affliger Geneviève... — je ne sais...
— Oh! je le sais, moi... lu mourras à la peine... et... — Mais la nourrice se contenant encore ajouta : — Voilà donc, mon Charles... si ce... scélérat exécute sa menace, voilà donc ce qui arrivera?
— Oui.
— Et pour que cela n'arrive pas... que faire?
— User de mon influence sur M. et madame Dumirail pour les engager à
njounier indétiiiimeiit le mariage de Jeane et (Je jMaurice.
— Bon... et maintenant, raisonnons...
Voyons, mon Charles, est-il possible de reculer indo'iniment ce mariage, et, surtout, demandons-nous s'il serait bon, s'il serait juste de le faire?
Charles Delmare réfléchit, et après un moment de silence, reprend d'une voix grave, presque solennelle :
— Écoute-moi attentivement, Geneviève :
Les événements d'hier et ceux de cette journée, en confirmant tout ce que je pressentais du caractère, des penchants, de l'organisation de ma tille, me donnent la conviction absolue... tu m'entends, absolue... que si Jeane épouse Maurice et vit avec lui, loin du monde, selon le désir qu'ils ont témoigné tant de fois et que, grâce à Dieu, ils éprouvent encore, malgré les dangereux ferments que la perfidie infernale de San-Privato a jetés dans leurs âmes, ces deux nobles enfants sont certains d'être heureux, à jamais heureux.
LES FILS DE FAMILLE. 8o
— Bon... mais si leur mariage est de beaucoup reculé, ou bien s'ils ne se marient pas... enfin, Geneviève, si Maurice va à Paris?
— En ce cas, Geneviève... ma fille est perdue..., — répond Charles Delmare avec une angoisse inexprimable, — Maurice aussi est perdu !
— Perdue... ta Jeane! — s'écrie la nourrice effrayée de Taccent et de la physionomie de Charles Delmare. — Est-il Dieu possible! perdue' ta Jeane! cet ange... ce trésor de grâce, de beauté, de vertu... ainsi que tu l'appelles...
— Ce trésor de grâce, de beauté, de vertu, cet ange. ..s'il sort de son paradis... entendstu, Geneviève... et son paradis... est le milieu où elle vit ici, cet ange tombera dans un enfer d'exécrables passions... oui, et cet ange déchu... effrayera peut-être un jour les démons!
Charles Delmare prononce cette sinistre prophétie avec une si douloureuse et si effrayante conviction, que Geneviève.alterrée,
Stupéfaite, le regarde, et ne peut que joindre les mains en poussant une exclamation de surprise et d'effroi.
VUl
Un silence de quelques minules a succédé au terrible pronostic porté par Charles Delmare sur l'avenir de Jeane, dans le cas où elle n'épouserait pas Maurice; ce silence, Geneviève le rompt la première, et encore palpitante de frayeur :
— Charles... lorsqu'un père... et un père tel que toi... ose se livrer à de pareils présages... au sujet d'une tille qu'il chérit plus
88 LES FILS nr. famille.
que tout... il faut bien qu'à ses yeux ces présages soient fondés sur quelque chose... aussi... je te crois... Mais que veux- tu que je le dise?... je suis comme au temps de mon catéchisme... je crois en aveugle... sans rien comprendre... parce qu'enfin... Jeane...
— Tiens!... je vais te faire un aveu dont je suis épouvanté... un aveu... qu'à toi seule au monde j'ose et je peux faire... car, voistu, nourrice... à chacun des mois que tu vas entendre , je souffrirai autant... je souffrirai davantage que si un coup de poignard me frappait en plein cœur.
— Que vas-(u donc m'apprendre... mon Dieu!... je n'ai pas une goutte de sang dans les veines.
— Tel queje te l'ai dépeint... San-Privalo, n'est-ce pas... est un infâme?
— Tu me le demandes!
— Eh bien !... cet infâme...
— Achève...
— Misère de moi!... misère de moi!...
— Charles... tu me fais peur...
LES FILS DE r4HTLLE. 89
— Ma tille l'aime !...
— Hein !... ta fille... elle aime?... qui? qui cela aime-t-elle... ta fille?
— San-Privato...
— Miséricorde!... — murmura Geneviève abasourdie, frissonnant et pâlissant.
Puis, secouant la tête comme une personne qui se réveille en sursaut, elle reprend, cherchant à se rassurer par une supposition dont elle reconnaît presque Tabsurdite :
— Pour sûr... la fatigue m'aura engourdie... Dame!... il est si tard... une heure du matin... et puis, sans m'en apercevoir... je me serai endormie... C'est ça... pour sûr!... mon Charles; il y a un moment, je sjmmeillais, n'est-ce pas? et j'aurai rêvé que tu me parlais de la fille... me disant qu'elle aimait... ce... ce... enfin, tu sais... cet homme!
— Je l'ai dit, nourrice... je l'ai dit...
— C'est donc vrai! je ne rêvais pas!
Bonté divine ! j'avais bien entendu !...
Et l'esprit troublé par cette incroyable revélalion, la nourrice balbutia :
— Faut m'excuser, mon Charles, ma j)auvre vieille tète n'était pas déjà ti'ès-forte, je crois qu'elle déménage tout à fait... j'ai des éblouissements, je ne vois plus clair dans mon idée... C'est ma faute à coup sûr... et non la tienne... ^lais enfin, tout à l'heure... tu me disais :Jeane et Maurice sont certains d'être heureux s'ils se marient bientôt... bon... et voilà... que tu me dis maintenant que ta fille... aime... ce... Ah! Jésus! mon Dieu!... c'est à eu devenir folle!...
— Pauvre bonne mère, calme-toi... le mal est grand, mais loin d'être désespéré...
— Pourtant, si Jeane aime... ce...
— La malheureuse enfant a vaillamment lulté, lutte encore contre ce fatal entraînement... aussi, je te le répèle... rien n'est désespéré... .
— Elle... elle... aimer cet homme-là!
— Écoute-moi, et peut-être lu comprendras ce qui te semble inexi>licable...
— Parle... mon Charles... je vais l'écouter de toutes mes forces...
— Et d'abord, il est évident, n'est-ce pas? qu'il y a en nous, en toi, en moi, dans tout le monde enfin, du Ijon et du mauvais... des défauts et des qualités?
— C'est tout simple. .
— C'est comme tout le monde... il y a en elle du bon et du mauvais...
— Si! y a en elle du mauvais, il ny en a pas beaucoup, d'après ce que tu m'as dit d'elle si souvent.
— Non, mais enfin, ses mauvais instincts sommeillaient... ils ne se seraient sans doute jamais éveillés ; ils seraient morts faute d'aliment, sans la présence fatale de cet homme; eu un mol, Geneviève, pour te rendre ma pensée aussi simple, aussi claire que possible, San-Privalo, par ce quil y a de mauvais en lui, correspond à ce qu'il y a de mauvais dans Jeane... de même que Maurice correspond à ce qu'il y a «l'excelleiit dans ma fille... Comprends- lu cela... bonne mère?
92 LES riLS DE FAMILLE.
— Allends... voyons!... Oui. il me semble, si je saisis bien, que c'est comme si tu disais que Jeane aime Maurice pour son bon cœur... et ce... enfin l'autre... pour sa scélératesse!
— (Vest cela même...
— Est-ce que c'est possible?
— Malheureusement, oui, cela est possible!
— Mon Dieu... mon Dieu !
— ... Cela est possible surtout lorsque la scélératesse revêt des dehors aussi séducteurs que ceux de San-Privato ; puis, de même que Tabime, dont nous sondons les périls mortels, nous attire souvent malgré nous, la perversité a un attrait irrésistible, un charme fatal pour certains caractères pervers...
— Jeane... pervertie... que dis-tu là?
— Pervertie... non, pas encore, grâce à Dieu! mais il existe en elle... de dangereux penchants qu'elle a hérités de moi — mystérieux et funesie héritage... le seul, hélas, qu'une destinée vengeresse m'ait permis de
léguer à mon enfant! — de ces fâcheux penchants dont à peine elle a conscience ; aussi elle se révolte, elle se débat sincèrement contre la pernicieuse influence deSan-Privato; mais il tient Jeane par son mauvais côté... qui n'avait pu, quoique voilé, échapper à mon œil de père... et il n'a pas échappé non plus à la diabolique pénétration de San- Privato !
— En vérité, mon Charles... je n'en reviens pas... je devrais avoir peur... et malgré moi... en t'écoulant... je me sens rassurée.
— Que dis-tu?...
— Dame! oui... Comment! voilà tout ce que lu reproches à ta lille? de te ressembler par le caractère... à toi, si bon... si généreux.
— Pauvre nourrice. ..tu n'oublies qu'une chose...
— Quoi donc que j'oublie?
— C'est que je suis homme... elque Jeane est femme ! Tu oublies encore que, sans par'ler de mou désordre égoïste, stuj)ide, coupable, qui, en dissipant l'héritage pa-
Pi LES riLS DE FAMILLE.
lerncl, m'a conduit à une ruine abjecte et devait me pousser à un lâche suicide... j'ai, malgré la bonté, la générosité de mon caractère... porté le déshonneur et la mort dans une famille... que j'y ai introduit l'enfant de l'adultère... 0!)! certes, les hommes, si tolérants parce qu'ils ont tant besoin de pardon pour eux-mêmes, témoignent d'une fraternelle indulgence pour certains vices, certains crimes qu'ils commettent ou regrettent de ne pouvoir commettre! Que disje, ils les glorifient, ces crimes! Corrompre et séduire une épouse jusqu'alors irréprochable, lu'^r son mari en duel, c'est ravissant! cela vous pose en crâne, en roué, en don Juan, en héros de roman de cape et d'épée ! Mais qu'une femmejeune, belle, spirituelle, hardie, elle aussi, se livre à la fougue de ses passions; qu'elle aussi cède sans honte à l'ardeur de son sang; qu'elle aussi se joue de l'adultère, du repos des familles; qu'elle aussi fasse couler sans pitié les larmes et le sang... horreur, anathème sur elle! Grand est le nombre de ceux qui la
maudissent ; ce sont ses victimes, ce sont les dédaignés, les délaissés, les envieux de sa beauté... c'est la foule, enfin... et la malheureuse femme tombe, aux cris de malédiction de tous, dans un abîme d'opprobre!
— Ah: oui, maintenant j'ai peur. Charles, mon Dieu ! soupçonnorais-tu Jeane... de devenir jamais?...
— Ma tille a hérité de mon amour effréné du luxe et des plaisirs... ma fille a hérité de l'ardeur de mon sang.
— Mais cela, qui te le prouve, qui te le dit?
— Qui me le dit ? Ah ! c'est que j'ai.vu ma fille... elle encore si candide, se troubler, pâlir, rougir, palpiter sous le regard sensuel et effronté du séduisant San-Privato... et cependant elle aimait, elle aime noblement, tendrement Maurice ! Ah ! c'est que j'ai vu les yeux de ma fille étiiiceler, son front se redresser fier, rayonnant comme s'il était déjà couronné du diadème des fêtes éblouissantes dont elle se voyait la reine, alors qu'elle écoutait d'une oreille avide les récits de San-Privato... Ahî... c'est que j'ai vu ma
96 LES FILS liE FAMILLE.
fille... et cela surtout m'épouvante... c'est que je l'ai vue, malgré le mépris, malgré la sincère iiidignalion que lui causaient la lâcheté,la perlldie, le mensonge de cet homme, éprouver cependant une sorte d'admiration mêlée d'effroi pour sa rouerie, son audace, lorsque, par un prodige de présence d'esprit et d'adresse, sortant triomphant d'une situation d'un ridicule mortel pour tout autre (}ue lui, il osait, en présence de Maurice, réil.rer à Jeane l'aveu de son amour en termes passionnés... brûlants, qui la bouleversaient... portaient le feu dans ses veines... Aussi... confuse, effrayée de ces sensations si nouvelles pour son innocence... j'ai vu ma fille se Jeter dans mes bras, en me criant: Sauvez-moi... je suis jjerdue ! !
— Helas... mon Dieu... c'est déjà terrible... mais il y a bien loin de là, mon Charles, à cet abime d'opprobre dont tu parlais tout à l'heure.
— Pauvre nourrice... tu ignores combien e.st rapide la pente du mal... San-Privalo est aux yeux de ma fille le type du roué se-
(luisant, sensuel, libertin, sceptique, liardi, insolent et railleur... Il exerce sur elle une sorte de fascination dont se révolte, dont s'effraye encore Jeane, parce que ses mauvais instincts sont à peine éveillés... mais crois-moi, Geneviève, s'ils s'éveillaient tout à fait... s'ils se décbaîiiaient dans leur fougue... Oh ! malheur à moi, malheur à moi! ma fille me dépasserait de bien loin dans la carrière du vice... Oui, tout me le dit... elle primerait un jour San-Privato lui-même î elle deviendrait une soi'te de don Juan féminin , semblable à cette créature dont le portrait le faisait tout à l'heure frissonner : dehors ravissants, âme implacable, riant des larmes, j-iant du sang qu'elle fait couler, aviinl pour but unique de sa vie l'assouvissement de ses passions, pour règle, leurs désirs, pour frein, leur lassitude!
— Miséricorde! mais ta fille serait un monstre, et ce monsire, c'est (a frayeur qui se le figure, mon pauvre fieu...
— Tiens, nourrice! — s'écrie Charles Delrnare en proie à une sorte d'hallucination
98 LES riLS DE FAMILLE.
ix'ophétiqiie, — on Ta dit : les mères et les pères sont parfois doués delà seconde vue... eh bien... j'en jurerais Dieu... Jeane, à celle heure où tout se tait, où Ton s'écoule penser, Jeane, brisée par les émotions du jour et agitée par une tiévreuse insomnie, flotle indécise entre l'appel du bien et du mal, entre son bon et son mauvais génie ; lour à tour elle songe à Maurice et à San-Privato. Tantôt le bien remporte : alors à ma fille apparaît un avenir riant et pur; épouse chérie, mère honorée, elle se voit vieillir avec Maurice, entourés de leurs enfants bienaimés, et atteindre le soir de leur heureuse vie qui s'est écoulée sereine comme un beau jour d'été. Alors le cœur de Jeane s'allège, s'épanouit; elle espère... Tantôt, songeant,au contraire, à San-Privato, elle sent palpiter son sein, ses joues s'enflammer, rougir... et pourtant elle est seule dans l'obscurité ; mais le souvenir de cet homme de malheur robi5ede, la domine. Trop innocente encore pour soupçonner où l'entraineraienl ses dangereux penchants dont à peine elle a
conscience, et seulemeiil éblouie, fascinée par le mirage enchanteur d'une vie de fêtes, de plaisirs, de voluptés, elle dédaigne, elle maudit le passé si calme, si prospère et s'élance dans un élincelant tourbillon,guidée par San-Privalo,qui cependant à ses yeux est encore pour elle moins un époux, moins un amant qu'un complice...
— Charles... si la fille en est encore à hésiter enire l'ange et le démon... elle n'est pas perdue, tu le dis toi-même; s'il y a en elle du mauvais, il y a aussi du bon, beaucoup de bon. Pourquoi, avec ton aide, le bien ne Pemporterail-il pas sur le mal? Pourquoi, enfin, puisque sa famille et toi désirent ce mariage et que Jeane elle-même, malgré tout, le désire aussi, pourquoi n'épouseraîlelle pas Maurice?
— Là est le salut peut-être, là est mon unique espoir, car si le mariage est prochain, la présence de Maurice, la sincère affection que Jeane ressent pour lui, et dans laquelle se concentreront désormais
iOO LES FILS DE FAMILLE.
toutes les forces de sa nature passionnée ; enfin, la paix, le contentement intérieur dont elle jouira en suite de tant de luttes, de tant de secrètes angoisses, effaceront peu à peu de son esprit le souvenir irritant, corrosif, de San-Privato ; chaque jour, le charme de ses devoirs prendra sur elle un jjlus doux empire. Et si elle devient mère... ah! Geneviève, Geneviève... l'ombre même du mal disparait de son cœur devant le rayonnement divin de la maternité; le désir (le briller, cette soif de plaisirs si dangereuse dans un milieu qui l'exciterait encore, s'apaiserait... s'éteindrait ici, faute d'aliment... faute d'occasion ! Ah ! l'occasion! l'occasion! entremetteuse infâme!
Combien d'âmes n'a-t-eile pas prostituées au vice et au crime!
— Tu as raison, mon pauvre fieu. . il y a l)ien longtemps qu'on l'a dit; L'occasion fait le larron. .
— EtiMauriceserait, en face de l'occasion, non moins sujet à faillir que Jeane... sa nature impétueuse, énergique, s'il se trouvait
dans une voie mauvaise, le pousserait aux plus gran Is désordres!... Est-ce donc dans cette infernale prévision que San-Privato exige de moi... que j'use de mon influence sur la famille Dumirail, afin qu'elle envoie Maurice à Paris!
— Ah! mon Dieu, Charles, tu me rappelles...
— Quoi, nourrice?
— Ce que j'avais oublié... ce que tu oublies... les menaces de ce monstre! Il veut te forcer de décirier M. Maurice à aller à Paris; il veut le forcer à faire ajourner le mariage de ta fille... Et plus nous parlons d'elle, plus il nous saute aux yeux, à nous deux, qu'elle est perdue, si elle n'épouse pas son cousin... et sauvée si elle l'épouse !
— Geneviève, il faut qu'elle soit sauvée!
— répond Charles Delmare se recueillant.
— Cet entretien approfondi m'a prouvé... qu'il n'est au monde qu'un moyen de salut pour Jeane.
— J'entends... ce mariage...
— Il faut qu'il ait lieu... il aura lieu avant la fin du mois...
— Mais alors, bonté divine! ce qui sauve ta tille fait ton malheur... te désespère... te lue, monCliarles... car si ce mariage a lieu... ce... démon de San-Privato...
— Me dénonce à M. Dumirail comme le meurtrier de son frère et à Jeane comme le meurtrier de son père.
— El tu es pour toujours séparé d'elle !
— Mais elle est sauvée, Geneviève! — sécrie Charles Delmare avec un accent de dévouement sublime, — elle est sauvée... l'ange reste dans son paradis, le démon perd sa proie...
— Mais toi... mais loi?... Il te faudra renoncer à revoir ta Jeane, mon Charles, puisqu'elle croira que lu as lue son père, et qu'alors elle aura pour loi autant d'horreur qu'elle a maintenant d'attachement; il le faudra quitter le pays, aller vivre loin d'elle.. — ne pas seulement être témoin de son bonheur que tu auras payé si cher!...
— Ah! je l'avoue, celle pensée est af-
freuse..., — reprend Charles Delmare avec accablement et les yeux noyés de larmes ;
— je te dis tout, nourrice... eh bien, je suis faibk., je suis lâche... Oui, je le sens... celle pensée que mon cruel sacrifice aura du moins assuré le bonheur de Jeane, ne suffira pas à me consoler de notre séparation, hélas ! éternelle. J'aurai, je le prévois, à lutter contre des accès de douloureuse défaillance, de désespoir atroce; je ne trouverai pas, dans raccomi)lissement du plus sacré des devoirs, dans la satisfaction de moi-même, celte puissance de résignation qui fait le calme des âmes fortes... non, il ne se passera pas un jour, pas un instant sans qu'au fond de ma nouvelle solitude.... solitude morne, sombre, désolée comme mon cœur... je me dise :
Quand j'étais là-bas, à cette heure-ci, j'attendais le moment de voir ma .leane... ou bien je la voyais, ou bien je l'avais vue...
— El étouffant ses sanglots, Charles Delmare ajoute : — J'accomplirai mon devoir jusqu'à la fin... j'en jure Dieu!... mais je
serai bien malheureux... oh! bien malheureux...
— C'est vrai, — reprit Geneviève, — c'est vrai, tu es bien maliieureux... mais lu peux le dire qu'il y a quelqu'un de plus à plaindre que toi : c'est moi... Ah! si lu savais quelle est ma peine de te voir tant souffrir et de ne pouvoir que pleurer avec toi...
— Pardon, bonne mère, — reprend Charles Delmare plus calme, — oui, pardon pour mon injustice, pardon pour mon ingi'atitude. Non , je ne suis pas le plus malheureux des hommes ! je le serais... si je ne l'avais près de moi... toujours dévouée, toujours compatissante à mes afflictions... non, non, je ne suis pas le plus malheureux des hommes, car lorsque viendra le jour où je devrai pour jamais me séparer de ma fille... je pourrai du moins te parler d'elle...
Et Charles Delmare, entendant sonner deux heures du matin, ajouta :
— La nuit s'avance... va le reposer, nour-
rice... je vais tâcher de m'enJormir... le sommeil réparera mes forces... car demain j'en aurai besoin... je prévois une journée de vives et pénibles émotions... Dans quel élat moral relrouverai-je Jeane et Maurice... Ah! ces pauvres enfants ne causent pas seuls mes inquiétudes... M. Dumirail lui-même... ce soir... — Et, s'interrompant, — cherchons d'abord le sommeil!... raffermissons-nous pour une nouvelle lutte peut-être!... Bonsoir, nourrice, bonsoir, bonne mère... à demain...
Geneviève regagna la cuisine où elle couchait. Charles Delmare s'étendit sur son lit. Bientôt la nourrice et son fieu trouvèrent dans le sommeil l'oubli momentané de leurs peines.
Le lendemain malin de la journée précédente , journée si féconde en incidents, M. Dumirail, après une nuit fort agitée, passée presque tout entière à réfléchir, se rendit au clialet du col de ïréserve, afin d'y aller cherclier lui-même son fils, madame Diimi?\Til et Jeane. Il donna l'ordre à ses domesliques, dans le cas où M. Charles Delmare se présenterait au Morillon, de lui
Li:S FILS I)K FAMîl.I.E. i07
dire « que la famille serait de retour et l'at- » tendait à dinerle soir, mais qu'on le priait » de ne point se donner La peine de monter » au chalel, M. Dumirail ignorant à quelle )^ heure il en descendrait. » Maurice et Jeane, ainsi qu'on le pense, dormirent peu ; levé dès l'aube, le jeune homme attendit avec impatience rheu!*e presumable à laquelle sa fiancée, toujours matinale, sortirait de la chambre où elle avait passé la nuit avec madame Dumirail.
Peu de lemps après que le tintement mélancolique des grosses clochettes que les vaches portent au cou dans les montagnes eut annoncé qu'elles sortaient de l'écurie du chalet afin daller paître dans les hautes prairies, Jeane parut au seuil de la maison rustique, laissant au lit madame Dumirail et l'ayant assurée qu'une promenade la rétablirait complètement de son ind sposilion de la veille. La jeune lille devinait que Maurice avec qui elle n'avait pu, depuis son évanouissement, s'eniretenir conddemmenl , désirait de se trouver seid avec elle.
A cenl pas du chalet, commençait un bois de hêtres et de sapins. Les deux fiancés s'y rendirent : un vieux tronc couvert de mousse, renversé près d'un épais taillis, leur offrait une sorte de banc naturel; ils y prirent place; Jeane, calme et déjà presque rassurée. L'influence que San-Privato avait exercée sur elle, étant, si cela peut se dire, jilus actuelle, plus immédiate que persistante et réfléchie, en un mot, plus physique que morale, perdait une grande partie de son pouvoir, grâce à l'absence de celui qui la produisait ; entin, la présence de Maurice devait distraire la jeune fille de ces souvenirs que risolement seul pouvait rendre d'une ténacité dangereuse.
L'influence de San-Frivato sur Maurice avait été tout autre : il avait blessé, envenimé des sentiments irritables tels que Tamour-propre et la jalousie... égaré des aspirations généreuses telles que l'émulation et rambilion de parvenir à une position élevée par un mérite éclatant. Aussi cette influence devait- elle être durable et durait
encore, malgré Tabsence de celui de qui elle émanait.
— Jeane, — dit Maurice d'une voix grave et émue, — nous avons à causer sérieusement... très-séi"ieusement... je te demande de me répondre avec ta franchise habituelle.
— Jamais je n'ai manqué de sincérité envers toi, jamais je n'en manquerai, — reprit Jeane attristée de voir son fiancé soucieux, abattu, malgré le départ de leur mauvais génie; — parle... je t'en prie... l'accent de tes paroles m'inquiète.
— Avant tout... et d'abord... Jeane...
m'aimes-tu toujours?
Celle question, l'angoisse peinte sur les traits navrés de Maurice, surprirent péniblement la jeune fille, et elle le contempla d'un air si canditle, si navré, que le jeune homme profondément attendri s'écria :
— Oh! tu m'aimes encore! je le vois... je le sens!... tu m'aimes toujours!
— Tu en doutais?
— Non... non... pardonne-moi... — Et Maurice ajouta en portant sa main à ses yeux
humides : — x\li! c'est qu'hier, c'est que celle nuit... Jeane... si tu savais... j'ai tant souffert... Helasîsi jedoule encore... ce n'est plus de loi... mais de moi-niéme!...
— Douter de toi... et pourquoi?
— Parce que maintenant j'ai conscience du peu que je suis! ! et plus que jamais j'ai conscience de tout ce que tu vaux par le cœur, par la beauté... par l'esprit... par ce trésor de charmes qui ont... — iMaurice s'interrompit et acheva ainsi mentalement sa pensée — qui ont enflammé cet exécrable San-Privato, et il a pu, cependant, comparer Jeane aux femmes les plus séduisaiiles!...
La jeune fille, étonnée de la brusque réticence de son tiancé, lui dit :
— De grâce, achève la pensée... puis..., — {jjoula Jeane avec un demi-sourire, — je ferai bonne justice de tes llalteries.
Maurice se recueillit pendant un instant et repi'it :
— Jeane... si celle conscience du peu que je suis me dunnait le désir de sortir de mon obscurité... si je devais un jour... par mon
mérite, conquérir une position aussi brillante... plus brillante peut-être que celle de notre cousin?.,, si surtout Punique mobile (le mon ambition était mon vœu ardent de me rendre encore plus digne de toi... Jeane, m'aimerais-tu davantage?
— Je serai sincère, — répondit la jeune tille, alarmée des velléités ambitieuses de Maurice, —je ne saurais t'aimer davantage.
— Quoi, Jeane... mes efforts, ma persévérance à m'élever par loi et pour toi... te laisseraient indifférente?
— Indifférente... non, sans doute... je serais, au contraire, touchée, heureuse et lière de ce que ton amour t'eût inspiré une généreuse ambition ; je t'admirerais, je te gloritierais peut-être, mais mon amour pour toi ne pourrait s'accroître, car à cette heure, crois-moi, Maurice, je l'aime autant que l'on peut aimer.
— Jeane, si , à cette heure , je te disais : Nous sommes fiancés, tu as ma foi, j'ai la tienne... nous pouvons compter l'un sur Taulrc, notre affection est inaltérable...
mais je souffre de ne pouvoir t'offrir qu'une position peu digne de loi... je veux sortir de celte obscurité : encourage ma louable émulation .. nous sommes bien jeunes encore... résignons-nous à l'etarder notre mariage jusqu'à ce que...
— Maurice, écoute-moi, — reprit Jeane d'une voix tremblante d'inquiétude et interrompant son fiancé, — il ne s'agit ici, selon toi, que d'une supposition... mais s'il s'agissait de ta part d'un projet réel... c'est à mains jointes, entends-tu, à mains jointes... c'est à genoux, que je le supplierais d'oublier ces rêves ambitieux, et de demander à nos parents de hâter notre mariage... el, devenue ta femme, c'est encore à mains jointes, c'est encore à genoux, que je le supplierais de ne pas quitter la maison paternelle... de continuer de vivre près de moi, paisible, heureux, ainsi que par le passé... Ton amour, ta présence, nos goûts simples, nos occupations rustiques, comblent mes vœux...
je te le jure... car, à genoux encore, je
LES riLS 1>E FAMILLE. 113
le supplie de me laisser étrangère à ce monde où lu rêves de m'introduire... Je ne veux pas le connaître ! — ajouta Jeane avec une sorte de mystérieuse et involontaire appréhension, — non ! je ne veux pas le connaître!...
— D'où te vient une si vive répugnance... Jeane?... Tu parais troublée... effrayée...
— En effet... j'ai peur...
— Peur... et de quoi?
— Je Tai promis d'être sincère... lu sauras, Maurice... ma pensée entière... Eh bien, vivant ici... près de loi... je suis sûre de moi-même ; je répondrais de notre bonheur à tous deux jusqu'à notre heure dernière...
— De sorte que, si notre condition nous plaçait dans un monde brillant dont tu serais la reine... lu douterais de loi... de notre bonheur...
— Oui...
— Jeane... que dis-tu?
— La vérité... Tiens, vois-tu, je ne sais quel inslinct de conservation, quelle voix
i 14 LVS FILS DE FAMILLE.
secrète de Tâme me dit : Reste ici près de Maurice ton époux bien-ainé ; à cette condilion, voire bonheur à tous deux est assuré... mais si (u mets le pied dans le tourbillon du monde, tu seras entraînée malgré loi... lu seras malheureuse... tu regretteras la chère retraite du Jura... Maurice... mon ami... ne bravons pas l'inconnu ne tentons pas la destinée... soyons reconnaissants envers la Providence... elle nous a sauvés peut-être de nous-mêmes par le brusque départ de cet homme qui déjà nous a tait tant de mal et dont, à celle heure encore, tu subis à ton insu Tinfluence... Je le le répète, nous sommes perdus, peutèlre... si nous cherchons le bonheur ailleurs qu'ici...
— Ah!... je voudrais croire à tes paroles!...
— Pourquoi en douter?
— Et tes aveux? les oublies-tu, Jeane?
Oublies-tu donc ton enivrement soudain causé par le seul récit de ces fêles, que racontait noire cousin.
— S'il a suflî d'un récit pour m'enivrer... juge donc, d'après cela, ce que serait pour moi la réalité!... — s'écria la jeune fille, dans un élan de franchise d'une naïveté presque effrayante qui frappa Maurice d'une sorte de stupeur, car il ne trous-a pas un mot à répondre à sa fiancée qui poursuivit : — Me croiras-tu maintenant, me croiras-tu ?
— Oh ! oui... je te crois, Jeane...
— - Et vous ne sauriez mieux faire... Maurice... car jamais la vérité n'a parlé langau;e plus saisissant, — dit Charles Delmare qui, en venant à la rencontre des deux fiancés, avait entendu les dernières paroles de Jeane.
Maurice el Jeane, à Taspecl de leur ami, se levèrent et raccueillirent avec leur cordialité habituelle. La jeune fille lui dit:
— Venez, venez, cher maître, car je vous aurai certainement pour auxiliaire dans ma lutte contre les projets ambitieux de Maurice.
— N'en doutez pas, chère mademoiselle Jeane.
— Ainsi, cher maitre,— reprilMaurice,— ■ j'agis sagement en renonçant à la généreuse ambition que m'inspirait mou amour pour Jeane?...
— Je vous adresserai une question, mon enfant, avant de vous répondre... Vous rappelez-vous qu'hier, au risque de vous faire momentanément douter de mon amitié, je vous engageais instamment à écouter les paroles de votre cousin... si pénible, si odieux ((ue fût pour vous cet entretien?
— 11 est vrai, — reprit Maurice, — je me suis d'abord révolté contre vos avis... doijt je ne voyais pas le but, cher maitre, ({uoique vous disiez à ce sujet que les breuvages salubres... sont souvent amers.
— Cette comparaison était juste... car maintenant se manifestent les effets salutaires de celle coupe d'angoisses vidée par vousjusqu'àla lie. ..oui, sans doute, — ajouta Charles Delmare comprenant le regard inlerrogalif des deux (lancés. — Ainsi, chère demoiselle Jeane , avouez qu'en écoutant San-Privato, et laissant ainsi libre cours à
H 8 IFS FILS DE FnilLLE.
sonaudiice... vous avez été elïray«^e... Avouez encore que Teffroi a éveillé en vous cet instincl de conservation morale... qui vous faisait vous écrier en vous jetant dans mes bras : Sauvez-moi!
— Vous ne vous trompez pas, — répoiidit Jeane tressaillant, et après un inslanide réflexion, — non, vous ne vous trompez pas, clier maîlre...
— Enfin, quant à vous, Maurice, — ajouta Charles Delmare, — hier, durant cet entretien dont vous étiez révolté, cet homme n'essayait-il pas, avec son astuce habituelle, de vous persuader que Jeane, possédée du désir secret de briller dans le monde, se résignerait à regret, par déférence pour vous, à une existence obscure? Aussi, qu'arrivail-il? Vous cédiez à un sentiment généreux en soi; vous vouliez parvenir à une position élevée, afin d'offrir un jour à Jeane un nom digne d'elle. Ce projet, comment pouvait-il s'accomplir? D'abord, à la condition d'ajourner votre mariage; puis, pour embrasser une nouvelle carrière, il
LrS ni.S DE FAMil.LE. M9
fiillail vous séparer de Jeane, aller à Paris : là, vous allendaienl mille tenlalions, mille occasions de faillir, rendues plus dangereuses encore par voire inexpérience des liommes, par votre candeur loyale, par la fougue de votre naturel... Alors... qui sail...pauvreenfanl!... oubliant les austères principes de votre jeunesse... la foi promise à votre liancée, les enseignements de votre famdie, et plus tard mes remontrances; entraîné, ëgaré,vous vous précipitiez peut-être dans un abîme de malheurs; et ainsi vous tombiez dans le piège que vous tendait San-Privato, jaloux de votre bonheur, jaloux de votre amour... il les tuait tous deux... l'un par l'autre, faisant de vousmême Partisan de votre perle... et cet homme triomphait dans sa haine assouvie!
— Mon Dieu! serait-ce possible, cher maître?... Croyez-vous... un homme,.si méchant qu'il soil, capable d'une si infernale machination? — dit Maurice avec un accent de doute et d'effroi. — Cependant, ainsi
s'éclaircirait le mystère de sa conduile... iMais quel mal lui ai-je donc fait, à ce démon !...
— Un ange vous aime, vous préfère à ce démon... de là sa haine et sa rage... Mais l'ange veillait... Jeane, en tremblant pour elle, tremblait aussi pour vous; alarmée de vos projets ambitieux, y voyant votre perte à tous deux, elle a trouvé dans sa ferme raison, dans son cœur, et surtout dans son amour, la force, le pouvoir de vous convaincre...
— Oh! oui, elle m'a convaincu à jamais... convaincu que chercher le bonheur ailleurs qu'ici et près d'elle... ma compagne chérie... c'était folie! — s'écria Maurice avec l'expansion d'une intffuble conviction ; — je la crois , maintenant... Jeane .. mon bon ange, notre ciier maitre l'a dit: tu veillais sur moi...
— Ah! Maurice, mon bien-aime Maurice!
— reprit Jeane, non moins radieuse (|ue son liancé, — je ne regrette plus maintenant ce ({ue nous avons souffert depuis trois jours...
lES FUS DE FAMULF. 121
qui sait si nous n'aurons pas acijuis la sagesse à ce prix !...
— Parvenir à la sagesse en Dassant par la folie... Ahi cherniaître... quelle école!. ,' Et quand je pense qu'il y a trois jours...
— Il y a trois jours, — reprit Charles Delmare en souriant, — vous étiez chez moi... et, me parlant de votre cousin, attaché-payé d'ambassade à Tàge de vingt ans : — At- » tacfié sent trop le servage, et payé sent » trop le gage, — me disiez- vous gaiement. Je » ne serai jamais attaché... qu'à nos monta- > gnes et payé... de mes travaux que par » les fruits de la terre... notre bonne nour- » ricière... »
— C'est pourtant vrai, cher maitre...
alors, je disais cela... je pensais cela.
— Et tout à l'heure... vous rêviez d'être apprenti diplomate...
— Hélas ! oui... mais ce qui rend ma faute excusable, c'est qu'elle n'avait d'autre mobile que l'espérance de voir un jour ma Jeane appelée madame l'ambassadrice.
~ Fi tloncî —reprit gaiement la jeune
fille, renaissant, ainsi que son flancé, à la confiance, à la certitude de leur bonheur prochain; — fi donc! qu'est-ce, pour moi, que ce titre mesquin d'ambassadrice, pour moi, princesse des bluets , duchesse des primevères, églan fines et autres domaines printaniers ? Fi donc ! ambassadeur, ambassadiice... pour qui nous prend-on, s'il vous plaît? Moi ! bien tôt la royale épousée de mon bien-aimé souverain, le roi des vertes prairies, autocrate des blés en fleur! N'estce pas nous, au contraire, qui, couronnés de trèfle incarnat et assis sur notre trône de luzerne rose, recevrons ambassadrices et ambassadeurs à nous envoyés par nos voisins,. rois de leurs guérets,afin de traiter d'un échange de brebis contre des clievreaux, de semences pour la moisson prochaine, ou d'une terrible guerre contre les loups ravisseurs? Ainsi donc^ ô mon noble sire, — ajouta la jeune fille, souriant et lendant la main à son fiancé, — ne dérogeons pas jusqu'à l'ambassade, restons heureux et fiers de notre royauté rustique!
11 esl impossible de rendre la grâce enchanteresse déployée par Jeane en prononçant ces paroles avec une gaieté charmante qui témoignait du calme renaissant dans son cœur et de sa foi dans l'avenir.
Maurice, sentant aussi les derniers troubles de son âme se dissiper sous la douce influence de sa fiancée, se mit à ses genoux, et la contemplant avec adoration :
— Ange... ô bon ange de ma vie! tu dis vi'ai, restons heureux et fiers de noire royauté rustique... ton amour m'a couronné, m'a fait roi. . plus que roi... ton amant! ton époux! — Puis se relevant, palpitant d'ivresse et prenant Jeane parla main : — Viens... viens... mon père est au chaiel... allons le prier de hâter notre union. — Ets'adressant à Charles Delmare, Maurice ajouta : — Ah! cher maître, bénis soient aussi vos conseils! Je reviens à mon refrain favori... — vivent les prés fleuris et ma femme tant aimée!... Laboureur je suis né, laboureur je mourrai!
Les deux jeunes gens, se tenant par la
{2i LES FILS DE FAMILLE.
main, cédèreiil à l'élan d'une joie folle, et ainsi que l'on dil , ne touchant pas terre... effleurant à peine l'herbe des prés, se dirigèrent en courant vers le chalet, afin de prier M. et madame Dumirail de rapprocher l'époque de leur union. Chai'les Delmare les suivit d'un regard attendri, se disant avec ravissement :
— Enfin... chers... chers enfants... ils sont sauves... — Puis, étouffant un soupir de douloureuse angoisse : — Hélas ! bientôt San-Privato tiendra sa promesse... révélera mon fatal secret à M. Dumirail; alors... ma fille sera perdue pour moi... à ses yeux je serai le meurtrier de son père... elle ne ressentira plus pour moi (jue de l'aversion , que de l'horreur !
M. Dumirail, préoccupé, soucieux, et depuis peu d'inslaiits arrivé au chalet, s'entretenait sérieusement avec sa femme et lui disait :
— Avoue que tu es aussi dépitée que moi de voir notre neveu... à son âge, chargé d'affaires avec le titre û^ Excellence... puisqu'on l'appelle : Votre Excellence ! — Et, soupirant, M. Dumirail ajouta avec amertume :
d26 LES FUS DE FAUILLE.
— SoiiExcellenceîSonExcelleiice, laiidisque notre fils...
Madame Dumirail, voyant son mari redevenir silencieux et tourmenté, reprit doucement :
— Non-seulement, mon ami, je n'éprouve aucun dépit de l'avaucement d'Albert, mais j'ai fini, ^ràce à Dieu, par vaincre certains mauvais sentiments d'envie ou de jalousie maternelle qui s'étaient éveillés en moi depuis l'arrivée de ma belle-sœur et de notre neveu...
— Ma chère Julie... ce que tu éprouvais, ce que j'éprouve moi-même, n'a aucun rapport avec la jalousie ou l'envie... c'est le regret très-louable de voir notre fils, qui s'est peut-éli'e abusé sur sa véritable vocation, végéter ici obscurément, tandis que, grâce à son intelligence, il aurait pu, autant et mieux que personne, prétendre à une haute position sociale...
— C'est possible... mais...
— Non-seulement cela est possible... c'est plus que probable...
— Diiccord, mon ami... il est donc probai3le que...
— Tu pourrais même dire : Il est certain que Maurice, doué comme il Test, aurait pu... et peut prétendre à tout...
— J'y consens... mais en{in.. par goût, il a préféré suivre ton exemple, mon ami... et...
— Il a préféré... il a préféré... c'est bientôt dit : quelles preuves avons-nous de colle préférence?
— Ne l'entendons-nous pas répéter chaque jour qu'il ne veut jamais quiller nos monlagnes?
— Parce qui! ne connaît rien au delà de notre horizon borné.
— Qu'importe, mon ami, puisque cet horizon, si restreint qu'il soit, convient à Maurice?
— Cela lui convient aujourd'hui, qui sait si demain cela lui conviendra?...
— Tout fait supposer que...
— Une supposition, ma chère Julie, n'est pas une certitude...
12S LES riLS DE FAMILLE.
— Non, sans cloute, cependant je...
— Enfin, il ne t'est jamais venu, non plus qu'à moi, la pensée de contrarier la vocation de noire fils, n'est-ce pas?
— A Dieu ne plaise!
— S'il avait voulu embrasser quelque carrière que ce fût, nous n'eussions mis à ce désir aucun empêchement?
— Aucun... mais...
-— Ainsi, admettons qu'il veuille, comme son cousin, embrasser la carrière diplomatique... t'y opposerais-tu?
— En vérité, mon ami, cette question est tellement en dehors de nos prévisions, de nos espérances, qu'elle me surpiend profondément...
— Enfin .. réponds à ma question?
— Eh bien , mon ami, je ne m'opposerais pas à la nouvelle vocation de mon fils si elle était véritable... mais je tâcherais de l'en détourner.
— Pour quelle raison?
— Parce que tous nos projets seraient bouleversés. . il faudrait neut-êlre nous se-
LES FILS DK FiMILLE. 1^29
parer de Maurice, ajourner l'époque de son mariage avec Jeane.
— Hier ne Irouvais-tu pas loi-même Maurice et Jeane trop jeunes pour se marier?...
— Oui... mais me rendant aux sages observations de notre ami, M. Del mare, j'ai changé d'avis.
— Mon Dit'U, maclière Julie, — dit M. Dumirail inloTompanl sa femme avec une croissante impatience —certes, notre voisin Delmare est un liomme d'esprit et d'expérience; il connaît les liommes... et, s'il a un défaut, c'est de les connaître trop bien...
— Ce défaut-là me paraît ressembler fort à une (pialilé.
— Tu es dans l'erreur, ma chère Julie, car notre voisin, connaissant trop bien Ws hommes, a conçu la plus Iriste opinion de l'espèce humaine. Ainsi, parce que, prodigue et dissipateur, il a jadis follement dépensé sa fortune et s'est ruiné, il croit que tout le monde devra être aussi fou que lui, à commencer par notre flis... Sa politesse
iôO LES FILS DE FAMILLE.
ma toujours empêché de faire observer à notre voisin qu'élevé par un père d'une faiblesse aveugle et quasi stupide , il avait malheureusement dû jjorler les fruits déplorables de cette belle éducation-là , et quil n'y avait aucune comparaison à établir entre lui et notre fils, élevé par nous ainsi qu'il l'a été. Aussi le verrais-je sans l'ombre d'appréhension se séparer de nous, dùl-il être exposé à toutes ces occasions de faillir dont notre très-sceptique voisin s'alarme avec une exagération que je taxerais de ridicule, si elle n'avait sa source dans l'affection qu'il parait d'ailleurs nous témoigner.
— Il me semble... et à tort, Je l'espère, mon ami... que lu ne parles plus de M. Delmare avec ta bieuveilluiice, ta cordialité accoutumée?
— Moi? tu te trompes!
— Non, je te l'assure, et à ton insu, bien certainement , tu te montres ironique , presque acerbe à l'égard d'un homme excellent qui, depuis trois ans, nous a donne tant de gages d'affection, de dévouement...
et qni nous a rendu enfin dinappréciables services en concourant surtoulà l'éducation morale de nos enfants.
— Je ne crois en l'ien manquer aux devoirs de la reconnaissance et de ramilié, ma chère Julie, en signalant quelques exagérations dans la manière de voir de noire voisin ; il n'est point, que je sache, impeccable et à Tabri des faiblesses de l'esprit humain, — répondit sèchement M. Dumirail; — je crois, enfin, pouvoir et devoircomballre la fort peu rassurante opinion que M. Charles Delmare voudrait nous imposer à l'endroit de notre fils.
— Quant à moi, mon ami, chaiiue jour je remercie Dieu d'avoir, ainsi que l'on dit , délivré Maurice de la tentation du mal, puisque ses goûts modestes et sa |)roohaine union avec sa cousine le Axeront pour toujours près de nous.
— Voilà ce dont nous ne pouvons nullement repondre, ma chère amie, non! Je suis, au contraire, presque certain qu'il s'est opéré ou qu'il va s'opérer un change-
132 LES HLS bE FAMILLE.
menl radical dans les tendances de notre tils; son avenir ponrra être très-modifie. Or, entre nous, je serais loin de regretter ce changement. Je vais te confier toute ma pensée à ce sujet.
— Ah! puissent mes pressentiments me tromper!...— pensait madame Dumirail avec une anxiété mortelle. — Grand Dieu ! l'orgueil paternel mal compris pourrait-il troubler, égarer un esprit aussi lucide, aussi ferme, aussi sage que celui de mon mari!
M. Dumirail, après quelques moments de recueillement, dit à sa femme :
— N'as- tu pas été frappée de l'air soucieux, pensif, presque sombre de Maurice depuis hier soir, que ce courrier galonné dor est venu annoncer à notre neveu qu'il était nommé chargé d'affaires?
— Durant la soirée d'hier qu'il a passée ici au chalet avec moi, alors que Jeane re-
151 LES riI.S DE FAMILLE.
venue de son évanoMissement sommeillait; notre fils, en effet, m'a semblé triste, préoccupé... mais rien ne me donne à penser, mon ami, que la tristesse de Maurice fût causée par la nomination de son cousin au poste qu'il va remplir.
— A quelle cause, en ce cas, attribuer les soucis de notre fils?
— Peut-être au sentiment de jalousie auquel il avait un moment cédé avant hier?...
— C'est impossible... il est maintenant (iancéàJeane, et Albert est parti... Notre fils n'a donc même plus le prétexte d'être jaloux... or, évidemment sa tristesse, ses préoccupations doivent avoir et ont d'autres causes.
— Lesquelles, mon ami?
— Maurice, j'en suis convaincu, éprouve, non de l'envie, ce serait le calomnier, mais une généreuse émulation en songeant à la brillante carrière ouverte à son cousin... Aussi notre fils éprouve-t-i! une sorte de découragement, en se disant qu'il consacrera sa vie à engraisser des bœufs et des
LES FILS DE FAMILLE. Iô5
porcs, ou à surveiller la confection des fromages du Jura, ainsi que le répétait ma sœur avec un ricanement sardonique qui finissait par m'exaspérer. Aussi, morbleu ! ne fût-ce que pour lui donner une bonne leçon de modestie materneHe à madame ma chère sœur... je voudrais lui prouver que si gros paysan qu'il soit, notre lils a autant, sinon plus de capacités que notre neveu. Cela sej'ait démontré de reste, dans le cas où Maurice, ainsi que j'ai tout lieu de le croire, éprouverait une louable ambition ; nous saurons d'ailleurs bientôt à quoi nous en tenir là-dessus.
— Comment?
— En interrogeant Maurice à ce sujet, car il se pourrait que, de crainte de nous contrarier ou d'être mal accueilli de nous... ce cher enfant nous dissimulât son secret désir... en ce cas, c'est à nous d'aller audevant de ses désirs, dans l'intérêt de son avenir.
— Mon ami, plus je t'êcoule, plus mes inquiétudes augmentent...
— A propos de quoi?
— A propos... de la seule possibilité de ce changement de vocation chez mon fils. Les conséquences de ce changement seraient incalculables.
— Incalculables?... Il me semble, au contraire, très-facile de les calculer...
— Sans doute, rien n'est malheureusement plus facile ; il faudrait d'abord ajourner de beaucoup le mariage de notre fils et de Jeane!
— Ils sont si jeunes !
~ Il faudrait ensuite... et à cela je ne saurai jamais me résoudre... il faudrait peut-être nous séparer de Maurice!
-- Ma chère Julie, les parents doivent aimer leur enfant pour lui, non pour euxmêmes et courageusement sacrifier leurs goûts, leurs habitudes, lorsque ce sacrifice est nécessaire.
— Mon ami , tu n'y penses pas! Maurice, à son âge... inexpérimenté, ardent, impétueux, ainsi que nous le connaissons... abandonné à lui-même dans une grande ville...
à Paris, peiU-étre... grand Dieu! souviensloi donc des craintes si justes exprimées à ce sujet par notre ami !
— Enrore une fois, Julie, notre voisin, ayant failli, croit tout le monde faillibh?... et lu me permettras d'avoir, lorsqu'il s'agit de mon fils, meilleure créance en moi qu'au jugement d'un étranger... D'ailleurs, s'il te coûtait de te séparer de Maurice dans le cas où il serait oMigé d'aller étudier à Paris, pourquoi ne l'accompagnerais-tu pas?...
— Mais, alors, c'est de loi qu'il me faudrait me séparer?
— Hésiterais-tu, si cette séparation momentanée était utile à ton fils?
— Tiens, mon ami, puisque, après tout, il ne s'agit heureusement que de suppositions, de grâce, épargne-les-moi; elles m'attristent, elles m'alarment, à tort sans doute, oh! bien à tort, je le sais. Est-ce qu'il est possible de raisonnablemeut admettre que; noire existence puisse être ainsi, du jour au