‹ Les fils de famille (volume 2)Chapitre 2 sur 4 · li · texte numérisé non relu

li

Ipiidemaiii, transformée, bouleversée de fond en comble, parce que notre fils, cédant à un caprice ou à de folles suggestions, voudrait changer de carrière, au risque de compromettre son bonheur, son avenir!

Ah ! mon ami, à cette seule pensée, les plus noirs pressentiments nVaccablent...

— Je croyais, Julie, ton caractère plus ferme...

— Mon ami, je témoigne, au contraire, de <]uelque fermeté de caractère en m'efforçant de ne pas dévier de la voie que nous suivons depuis vingt ans pour le bonheur de notre iils et j)our le nôtre...

— D'où il suit que... moi je suis d'un caractère faible? —reprit M. Dumirail avec un accent de brusquerie et d'aigreur jusqu'alors à peine contenu et qui devait aller croissant; — de sorte que j'abandonne la bonne voie où nous avons marché jusqu'ici et que sciemment j'en prends une mauvaise?

— Mon ami... je t'en conjure... ne...

— Ces reproches de faiblesse et d'im-

LES FILS r>K FAMII.IF... 139

prudence, en quoi les mérilé-je, s'il vous plaît!

— Encore une fois, mon aniî, ces reproches, ce n'est pas moi qui te les adresse...

— Ainsi, parce que je regarderais comme un devoir sacré de respecter le choix de mon fils s'il voulait embrasser une nouvelle carrière, je suis un homme faible ! Ainsi, je suis un homme imprudent, inconsidéré, parce que j'aurais le courage de sacrifier mes goûts à l'intérêt de mon fils, au lieu de me renfermer dans un égoïsme, d'ailleurs fort commode, en repoussant tout changement qui porterait la moindre atteinte à l'agréable existence dont je jouis !

— Mon ami, — reprit madame Dumirail, les yeux humides de larmes,— depuis vingt ans de mariage, voilà le premier mot dur et injuste que vous m'ayez adressé...

— Parce que , pour la première fois depuis notre mariage, je découvre, avec autant de surprise que de chagrin, qu'en certaines circonstances vous oublieriez peut-être Tin-

lérêl de votre (ils pour ne songer qu'à vos convenances personneHes.

— Puisse l'avenir ne pas cruellement démontrer qui de vous ou de moi parle en ce moment le langage d'u ne tendresseéclairée... Ah! mon ami, — ajouta madame Dumirail d'une voîx altérée, — vous qui d'ordinaire témoignez d'un esprit si prudent et si sage, pouvez-vous...?

— En d'autres termes, ma sagesse a tourné en folie, et je déraisonne, madame. 11 m'est pénible de vous le déclarer... ce reproche touche à l'injure et me blesse profondement.

— Ah! votre injustice est révoltante... et je...

— Achevez, madame...

Madame Dumirail, trop émue pour répondre avec calme, se tut pendant quelques moments, se recueillit, et reprit avec un accent rempli de déférence et de tendresse :

— Mon ami, ce qui vient de se passer entre nous est un enseignement ; Dieu veuillequ'il ne soit pas inutile... Tout à l'heure

LES FILS DE FAMILLE. lit

lu me (lisais : '< Nous quaIKions faiissenjent - d'envie notre regn t de ce que la carrière » de notre fils ne sera pas aussi brillante que V celle de son cousin ; d'honnêtes gens » comnne nous, aimant leur fils comme nous T> l'aimons, soni incapables de céder à de ^ mauvais sentiments. » Hélas ! pourtant, si Ton doit juger d"un sentiment par la bonne ou mauvaise influence qu'il exerce sur nous... vois donc '...pendant vingt ans nous n'avonsjamaisété désunis par un désaccord sérieux... nos rapports ont toujours été affectueux, dignes de notre estime mutuelle, et voici que, pour la première fois de notre vie, nous échangeons des paroles aigres, chao-rines, qui, de ma part, dis-tu, vont jusqu.à finjui'e... Tinjurier... moi... grand Dieu! qui ai pour toi autant de tendresse que de respect... Mon ami, je le demande à ta droiture, à ta raison, un sentiment généreux en principe aurait-il ces funestes conséquences?... nous diviserait- il ainsi... nous qui chérissons notre fils? Va, crois-moi, mon ami, ne nous abusons pas ! Ce que nous

avons éprouvé, car moi aussi pendant un moment je Tai ressenti, c'est de l'envie... la liaineuse, la hideuse envie!. ..Elle a pris, pour nous égarer, le masque d'un généreux orgueil paternel; mais elle se trahit par ses œuvres... je la reconnais à la discorde qu'elle sème déjà entre nous ! Ah ! contre cette exécrable passion... je lutterai de toutes mes forces d'épouse et de mère... Oui, à cette lutte, mon ami, je suis résolue... parce que, en luttant... je défends mon fils !

— Défendre votre fils, madame... et contre qui? — s'écria M. Dumirail, d'abord quelque peu apaisé, sinon convaincu par les premières paroles de sa femme.

Puis, s"irritant de nouveau :

— Contre qui voulez-vous défendre votre

fils?

— Contre sa propre faiblesse, mon ami, — répondit d'une voix ferme madame Dumirail, reconnaissant avec douleur la vanité de sa tentative conciliatrice; — oui, je défendrai mon fils contre sa faiblesse, et, s'il le fallait... contre la vôtre...

— Madame... celte audace...

— Celte audace... au besoin... je l'aurai...

— C'en est trop... et qui donc, ici, madame, a k droit de décider de l'avenir de mon lils?

— Ah! fasse le ciel que de cet avenir, ce ne soit pas vous, monsieur, qui décidiez, dans l'aberration d'esprit où je vous vois ! et, puisque vous ne voulez pas écouter la voix de la raison, je dois euCm vous dire... ce que j'ai eu vingt fois sur les lèvres depuis le commencement de ce pénible entretien !

— Je suis curieux de vous entendre...

— Eh bien, monsieur. . vous prêtez à notre Dis une vocation qu'il n'a pas, d'ambilieux désirs qu'il n'a pas... G'ejt vous, oui, vous seul, qui, égaré par Tégoïsme de l'orgueil paternel, voulez pousser Maurice dans une voie nouvelle, car je vous défie d'affîrmer qu'il vous ait dit un mot, un seul mot, de cette vocation qu'il vous piait de lui supposer.

— Et quand cela serait, madame?

Ii4 LhS FILS DE FAMILl.B.

— Ainsi, vous l'avouez... c'est à Tinsu de Maurice que...

— Et qu"ai-je donc à cac'ier, madame?

Quoi donc de plus légitime, de plus respectable, que le sentiment d'un père qui, mettant son ambition, sa tierté dans le succèsque son fils peut obtenir par son mérite, serait désireux de voir la carrière de son enfant éclalunte et considérée? Ainsi, je déraisonne, je risque de compromettre l'avenir de Maurice, parce que je suis résolu, non (le provo(iuer, mais de favoriser la vocation de mon fils, s'il voulait servir son pays dans Tune des plus nobles professions qu'il soit donné à un citoyen d'embrasser? Estce qu'en cela je suis en contradiction avec mes principes? Est-ce (ju'avant-liier encore, madame, je ne vous disais pas : « Nous ne » saurions, certes, désirer pour Maurice V une condition plus douce, plus paisible, y> plus heureuse que celle (ju'il a choisie; » mais il en est de plus brillantes et de plus » honorées, par cela qu'elles sont plus dify> ficiles, plus laborieuses! »

— Âh ! croyez-moi... au nom du ciel!

croypz-moi...,— reprit avec une croissante et douloureuse angoisse madame Dumirail, — malgré vous, ou à votre insu, et c'est là Voire excuse, car vous êtes humme de bien, homme de cœur, vous cédez à régoï>me de la jalousie paternelle. \'ous enviez votre sœur, de qui le fils est aujourd'hui décoré du titred'Excellence...ce titre vous a tourné la tète. . voil^ le vrai... vous révtz maintenant pour Maurice le titre d'F.xcellence... ei à cette vanilé, d'une réalisation si douteuse, vous sacrifieriez aveuglément aujourd hui le bonheur de notre fils. Non, non, cent t'ois non! Comme mèi'e, comme épouse, je prolesterai, je lutterai contre votre funeste ambition, tant que me restera la force ou le pouvoir de protester, de lutter!

— Eh bien, nous verrons, madame, dans cette lutte, à qui restera l'avantage. Mais, d'abord, retenez ceci... Dans le cas où, ainsi que cela est possible , Maurice désirerait entrer dans la diplomatie, il partirait pour Paris, afin d'y suivre son cours de d?'oil 1 1

ii6 LHS FILS DE FAMILLE.

(VallGr travailler au ministère des alîaires étrangères, puisque le bonheur veut que j'aie rendu d'assez grands service à M. de Morainville pour pouvoir tout attendre de sa protection en faveur de mon Ois dont il facilitera les débuts diplomatiques... J'ai écrit ce matin même à ce sujet à M. de Morainville, le priant de me répondre courrier par courrier... Enfin , madame , mon égoïsme, mon imprévoyance, mon insanité d'esprit, me laissent heui'eusement assez de judiciaire pour reconnaître que Maurice ne peut être abandonné seul à lui-même, à Paris, malgré la sollicitude tutélaire dont l'entourerait certainement M. de Morainville... Je vous pi'opose donc d'accompagner notre fils à Paris, et si vous refusiez d'accomplir ce devoir sacré. . je l'accomplirais moi-même, après avoir affermé le Morillon; opération prompte, facile et avantageuse, car nos terres sont maintenant tellement mises en valeur, que je reçois chaque jour, de la part de personnes les plus solvables, l'offre de prendre à bail le î\Iorilloii pour

Ireiile niille francs par année. Voilà, niadame, à quoi, le cas échéant, je suis décidé. Engagez maintenant, si cela vous plaît, une lutte impuissante contre moi, rien ne pourra ébranler ma volonté.

M. Dumirail lut interrompu par rentrée de Jeane et de Maurice, accompagnés de Charles Delmare.

M. Dumirail se tut et parut embarrassé à la vue de Jeane, de Maurice et de Charles Delmare. Celui-ci, remarquant Panimation des traits de son ami, sa physionomie empreinte d'une colère contenue, pressentit qu'une discussion orageuse venait d'éclater entre les deux époux, discussion dont il s'alarma d'autant plus qu'elle était absolument contraire à leurs habitudes etannoiiçaitchez M Dumirail une profonde perlurbation morale.

Les deux fiancés, absorbés par la pensée de la démarche qu'ils venaient tenter auprès de leurs parents, avec la presque corlilude (le réussir, ne tirent pas la même observation que leur c/ier maître : mais tous doux

as LES FILS DE FAMILLE.

ne purent cacher leur surprise, lorsque M. Dumirail, toujours si affectueux, leur dit brusquement, presque durement:

— Que voulez-vous? vous voyez bien que je suis occupé de causer'avec ma femme.

El s'adressant à Charles Delmare d'une voix moins brusque, mais dont l'accent témoignait d'une certaine im|)atience de sa présence imprévue, M. Dumirail ajouta:

ny D»J QtATRIÈMK VOLCME.

Page 1