Les fils de famille
L'on voyait, vers le milieu de l'année 48iO, sur l'un des versants du Jura, non loin des frontières du canton de Genè\'e, une niodeste maison de paysan ; isolée d'un village assez considérable, cette demeure, à demi cachée par quelques noyers gigantesques , conservait l'apparence rustique qu'elle devait à ses premiers propriétaires : bâtisse de pierres de roche reliées par un
cinieiil gi'ussier; toiture de tuiles moussues, à plans Irès-inclines, qui, se prolougeanl de (juelques pieds au delà de l'aplomb des murailles, formaient ainsi, sur deux faces du logis, une sorte de galerie couverte et extérieure, soutenue par des piliers où s'enroulaient de vieux ceps de vigne; un mur de pierres sèches, à hauteur d'appui, maintenait les terres du jardinet, clos d'une haie d'aubépine et disposé en plates-bandes de divers légumes alors en pleine végétation; des touffes de rosiers des quatre saisons, seule espèce jadis connue en ces lieux agrestes, formaient des buissons fleuris à l'angle des carrés de plantes potagères, entourés de vieux arbres fruitiers taillés en quenouille. Une douzaine de poules picoraient dans le jardin divisé en deux parties égales par une allée bordée de buis, conduisant à la maison, composée d'un rez-de chaussée surmonté d'un grenier.
L'on entrait d'abord dans une cuisine, dont les ustensiles peu nombreux brillaient d'une extrême propreté : un lit à baldaquin,
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garni de ses rideaux de serge verte, un buffet surmonté d'un dressoir, rempli de poteries grossières, une grande armoire de noyer à ferrures luisantes, quelques escabeaux, une table à manger, meublaient cette pièce assez vaste, éclairée par l'ouverture du battant supérieur de la porte et par une étroite fenêtre près de laquelle se tient assise à côté de son rouet, qu'elle laisse alors immobile, une vieille femme portant l'ancien costume des paysans des environs de Paris, et le bonnet ceint d'un mouchoir à carreaux rouges rayés de blanc ; quoique âgée de plus de soixante ans, elle semble encore très-alerte et du ne santé florissante; sa physionomie est vive et ouverte. Geneviève (c'est son nom), un crayon à la main, s'occupe d'éciire et de chiffrer dans un carnet placé sur son genou, levant de temps à autre les yeux au plafond, afin de rassembler ses souvenirs; enfin elle additionne une seconde fois la colonne de chiffres, puis se dit avec un accent de surprise :
— Quarante-neuf francs huit sous! C'est
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un gros mois, un bien gros mois! Est ce que j'aurais fait une erreur?
Geneviève calcule de nouveau et reprend :
— Non, il n'y a pas d'erreur, je viens de recommencer à compter par le bas de la colonne, et je retrouve encore mes quarante-neuf francs huit sous! !... C'est égal, j'en suis pour ce que j'ai dit... c'est un bien gros mois ! Pourtant, ce n'est pas ma faute si... Enfin... allons porter mon livret à mon fieu.
L'appartement voisin où entra Geneviève offi'ait un singulier contraste avec l'extérieur agreste de la maison; un riche tapis, dont le temps a fait pâlir les couleurs jadis éclatantes, couvre le plancher; les murs sont tapissés d'un papier amarante sur lequel se détache la bordure dorée de plusieurs tableaux : l'un d'eux, placé en évidence, est le portrait d'un homme à cheveux blancs... Sa figure est remplie de franchise, de bonhomie; son regard brille d'une rare intelligence. Un autre tableau représente un
magnifique cheval de chasse, type achevé du Muter, ainsi que disent les Anglais; son élégant cavalier porte l'iiabit écariate, des culottes de daim et des bottes à revers. Audessous du cadre, on lit dans un cartouclie : Colokel-Thor>'ton (nom du cheval et non pas celui du cavalier). Une autre peinture hippique offre l'image d'une jument de course du sang le plus pur et d'une beauté merveilleuse; son nom : Miss-Alicia est aussi écrit sur le cadre : le jockey qui la monte est vêtu d'une casaque orange comme sa toque. Enfin, plusieurs vues du fond du lac Léman, prises des environs de Lausanne, et peintes avec talent, avoisinent ces différents tableaux. Un piano droit, une bibliothèque remplie de livres, un chevalet supportant l'ébauche d'un paysage, une table où sont rangés les objets d'une écritoire de voyage d'un grand luxe; enfin, quelques auti'es épaves d'une grande splendeur déchue, ornent cette pièce assez vaste, servant de salon et communiquant à une chambre à coucher, fort simplement meu-
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Mée, mais où l'on remarque, près d'un petit lit en fer, les nombreux flacons et ustensiles d'un nécessaire de toilette en or ciselé.
L'habitant de cette demeure se nomme Charles Delmare, et lors de l'entrée de Geneviève, assis devant son chevalet, il s'occupe de peindre. Il est âgé d'environ quarante-cinq ans; ses cheveux bi'uns commencent de grisonner vers les tempes; ses traits, autrefois d'une beauté remarquable, ont conservé, malgré l'atteinte des années, la distinction, la pureté de leurs lignes; sa noble et attrayante physionomie est empreinte d'un caractère de mélancolie, trop accusée par la contraction de ses sourcils noirs et par certains plis du front, pour n'être pas habituelle; l'ardeur du soleil, l'âpreté de l'air des montagnes, ont bruni, hàléson teint naturellement pâle; sa stature est élevée, svelle, robuste. Il est velu d'une veste de chasse et d'un long gilet de velours brun de même étoffe que son pantalon, et chaussé de gros souliers recouverts par
des guêlres de couleur fauve ; ses habits, quoique d'une extrême propreté, sont lustrés par un long usage; des boulons d'or attachent le poignet de sa chemise à larges raies bleues qui cache à demi sa main dont la blancheur, les ongles roses et polis, témoignent d'un soin extrême de sa personne.
Nous Tavons dit, Charles Delmare ébauchait un paysage en s'inspirant d'une étude peinte par lui d'après nature. Il accueillit d'un bienveillant sourire la venue de Geneviève, en lui disant :
— Que me veux-tu, nourrice?
— Je te dérange peut-être, mon fîeu? — répond la bonne femme avec une familiarité presque maternelle;— mais comme on dit : les affaires passent avant tout... Je t'apporte nos comptes du mois...
— Ti'ès-bien... assieds-toi là...
— C'est inutile... j'aurai bientôt fait de...
— Assieds-toi... tu es, malgré ton âge, debout du malin au soir, allant, venant, travaillant sans cesse ; il faut que tu aies
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une santé de fer, ou plutôt, il faut que tu me sois aussi affectionnée, aussi dévouée que tu Tes, ma pauvre Geneviève, pour endurer depuis bientôt trois ans de pareilles fatigues, sans jamais te plaindre!
— Pardi î voilà-t-il pas le Pérou? Tenir le ménage d'un homme seul! surtout lorsqu'il est aussi facile à servir que toi... toujours bon, toujours avenant, toujours satisfait; on (lirait que tu es mon obligé... ma parole d'honneur! et que tu n'as eu de ta vie d'autre domestique qu'une vieille mère Bobie comme moi! tandis qu'autrefois tu étais...
Geneviève n'achève pas sa phrase, étouffe un soupir et ajoute :
— Au fait! il vaut mieux ne pas parler du passé... Enfin, voici tes comptes... le mois est fort... je t'en avertis... mon pauvre lieu... ah! dame oui, altends-toi à un mois terriblement fort!
— Oh! oh! madame Gensviève, — dit Charles Delmare en souriant,— vous voulez donc ma ruine?
— Allons ! c'est ça, mets-toi à rire ! quand il s'agit de quelque chose d'aussi sacré que les comptes d'un mois terrible! Es-tu impatientant, va !
— Ne te lâche pas, nourrice... je reconnais mes torts! je ne devais pas plaisanter sur les comptes de ce mois... terrible... Voyons, quel est le chiffre de nos dépenses?
— Quarante-neuf francs huit sous... Eh bien, trouves-tu qu'il y ait de quoi rire, maintenant?. ...Hein?
— Non, ma foi ! et sérieusemert, je m'étonne de ce que...
— De ce que le chiffre est si gros? A la bonne heure, voilà qui est au moins prendre souci de tes intérêts... Eh! mon Dieu, mon pauvre lieu, moi aussi j'ai elé étonnée de ce gros chiffre! si étonnée, que plusieurs fois j'ai recommencé mon addition pour m'asurer que je ne me trompais pas...
mais, d'un autre côté, il faut dire que le ressemelage de l'une de tes paires de souliers (ils sont maintenant aussi bons que des neufs!) entre dans notre compte pour
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la somme de quatre francs cinq sous!... Il y a aussi un achat de trois francs dix sous de finette, employée à doubler de nouveau Tune de tes vestes... ça fait près de huit francs; et dame! vois-tu, le total monte flèrement vile, lorsque ça va par des trois et des quatre francs à la fois!
— Digne et excellente femme, — reprend Charles Delmare, — depuis le temps que lu es ma ménagère, je devrais m'habiluer à tes prodiges d'ordre, d'économie; cependant je m'étonne (ne va pas me gronder...), cependant je m'étonne aussi sincèrement aujourd'hui qu'il y a trois ans, de ce que, grâce à loi, nous puissions vivre de si peu!...
— Mais, mon Chariot, réfléchis donc que lu déjeunes d'une tasse de lait et de quelques fruits, que lu dînes des légumes de notre jardin, des œufs de nos poules, que tu bois de l'eau de notre fontaine, que tu ne manges pas, j'en suis sûre, une demi -livre de pain par jour! Sais- tu notre plus grosse dépense? C'est le savon... parce que, sans reproche,
lu es coiniiie un decUaiiie pour ce qui est du linge blanc; mais heureusement le ruisseau coule au bout de notre clos, et j'ai encore bons bras au savonnage et bons yeux au repassage; enfin, est-ce que tu ne dines pas au moins deux ou trois fois par semaine au Morillon, chez celle brave famille Dumirail? C'est encore là une fameuse économie... à quoi tu ne songes pas! et tu t'étonnes de ne pas dépenser davantage?... Ah! mon pauvre fieu! mon pauvre fieu! tu n'as jamais su... et tu ne sauras jamais, voistu, ce que c'est que l'argent, et tu devrais pourtant le savoir, toi qui as mangé une forlune de plus de cent mille livres de rente... Bonlc divine! j'en ai la chair de poule quand j'y songe... cent mille livres de rente!...
— Que veux-tu, Geneviève! les enfants sont généralement ce que les parents les font, a dit un sage, et le sage avait raison. Mon excellent père m'adorait... — ajouta Charles Delmare, jetant un regard atlendri sur le portrait du vieillard à cheveux blancs. —
Artisan de sa fortune, puisqu'il servait les maçons avant de devenir maître maçon, puis entrepreneur millionnaire, mon père mettait en moi son orgueil; il vivait de peu par habitude, par goût, et j'étais son LUXE, comme il disait. Le fils d'un grand seigneur n'a pas été plus soigneusement élevé que moi; j'avais un gouverneur, les meilleurs professeurs de Paris ; mon appartement était splendide et complet, tandis que mon père occupait une seule chambre, à peine meublée d'un lit de fer, d'une table et de quelques chaises!...
— Pauvre cher monsieur! il prétendait qu'il étouffait dans une chambre où il y avait des rideaux... C'était son idée, — reprend Geneviève, — sans compter qu'il aurait craint de brûler l'étoffe des beaux meubles avec le feu de sa pipe, <m de salir les tapis en crachant dessus, vu qu'il chiquait abominablement, le digne homme!
Il était, du reste, en tout et pour tout, la simplicité en personne; il avait pris un fameux cuisinier à cause des déjeuners,
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des dîners qu'il t'engageait à donner à te^ amis... mais quant à lui, il ne voulait rien^ autre chose que mon po^-au-feu à la bonne femme, avec un haricot demouton'ou du salé au choux, son petit morceau de marolle par là-dessus... et il dînait comme un roi! Il ne souffrait autour de lui d'autre domestique que moi, et te donnait des gens pour te servir; il sortait toujours à pied, avec ses gros souliers, son parapluie à carreaux sous le bras, tandis qu'à dix-huit ans, tu avais six chevaux dans Ion écurie et deux mille francs par mois pour tes menus plaisirs...
— Oui , et lorsque je lui disais : Mon père... me voici pourtant à l'âge de choisir une carrière, — que me répondait l'excellent homme dans son aveugle tendresse?— « Toi, mon enfant, prendre un > état, travailler? Allons donc, tu plaii santés! Est-ce que je n'ai pas, moi, » travaillé comme un manœuvre, mis » sou sur sou pendant trente ans, afin » que tu jouisses de la vie sans l'occuper
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)) de rien ({ue de ramuser? On prend un B état quand on a sa furlune à faire; la » tienne est faite, profiles-en largement;
V tu ne sais pas le plaisir que j'ai lorsijue » je me promène aux Champs-Elysées, ma » pipe à la bouche, mes mains dans mes » poches, et que je te vois conduisant ton » phaéton, ou passer à cheval, suivi de » ton petit groom , et que tout le monde
V se retourne pour admirer ton che- » val ou ton fringant équipage I»
— C'est vrai!... c'était là son plaisir,— ajouta Geneviève. — Combien de fois ce cher homme ne m'a-t-il pas dit en rentrant et se rengorgeant : - « Ce n'est pas » parce que je suis son père, mais mon » Charles est le plus beau garçon de Pa- » ris!... et parmi tous ces mirliflores des » Champs-Elysées , ducs ou marquis, il > n'en est pas un seul qui ait une plus " jolie figure, une plus jolie tournure, de » plus beaux chevaux que mon Charles!
^ Oui, oui, le fils de l'ex-maçon enfonce » les ducs et les marquis, car il a l'air d'un
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> prince. Sais-tu, Geneviève, que des >' dames charmantes se sont retournées » à deux fois pour regarder passer mon j» garçon? »
— Nourrice!... nourrice, songe à mes cheveux gris! — reprend Charles Deimare avec un sourire mélancolique; — ils sont déjà loin... bien loin, les beaux jours de ma jeunesse!...
— Ça n'empêche pas que j'aime toujours à me rappeler ce temps-là, moi!... ton brave homme de père était si heureux!
« — Tu ne sais pas, Geneviève » — me disait-il d'autres fois en rentrant aussi fier que s'il avait eu la croix d'honneur, — « tu ne sais pas ! tantôt mon garçon » m'a aperçu de loin aux Champs- Élysées! » Pourtant, foi d'honnête homme, je ne » me mettais pas en évidence, de peur » d'être vu de lui et de le déranger dans « sa promenade... je fumais ma pipe dans la seconde conlre-allée... suivant de loin » et de tous mes yeux mon Charles que «j'admirais, lorsque, par hasard, il me
» reconnaîl; il descend aussitôt de cheval, » le donne en main à son domestique, » accourt à moi, bon gré mal gré, me » prend le bras... Je veux mettre ma pipe B dans ma poche; ah ! bien oui ! il s'y op- » pose, me force de continuer de fumer, » puisque c'est mon plaisir, et nous avons, » ma foi, bras dessus, bras dessous, monté » et descendu deux fois l'avenue des » Champs-Elysées comme une paire d'a- »mis!» —Avouez, monsieur, — disais-je à ton père, — avouez qu'en ce moment-là, tenant voire fieu sous le bras, le roi n'était pas votre maitre? — « Ah! bigre » non !»— me répondait le cher homme. — » Je tenais mon parapluie au port d'arme, » je me redressais, je me grandissais, je » tâchais de marcher nu pas de mon gari> çon... C'est mon fils! avais-je l'air de » dire à tout ce beau monde de la pro- » menade; c'est mon flls!!... c'est mon y> Charles... aussi beau qu'il est bon... car » il ne rougit pas de son père, le brave ■ù enfant! »
— Rougir de lui!..., — dit vivement Delmare ! — rougir de lui ! Ah ! si désordonnée qu'ail été ma vie... j'ai cliéri, vénéré mon père... jusqu'au jour où ce malheureux duel...
Mais Delmare s'interrompt et étouffe un soupir , tandis que sa nourrice continue ainsi :
— Dame! mon pauvre fieu, ce malheureux duel a été encore une preuve de plus de ton attachement pour ton père... Vous étiez tous deux au spectacle... Un godelureau est insolent envers ce cher homme, à cause de sa chique; tu prends sa défense et tu glisses ta carte au godelureau, en lui disant tout bas : — « Monsieur, qu'en pré- » sence de mon père tout paraisse terminé » entre nous... » — Ton pauvre père, dupe de ce raccommodement, est rassuré, si complètement rassure, qu'en rentrant il me dit, moitié pleurant, moitié riant: — « Tu ne sais pas, Geneviève! Est-ce que, ce y> soir, mon Charles ne voulait pas se bal- » tre pour moi ! Faut-il qu'il m'aime...
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» brave enfaiit!... B'aul-il qu'il m'aime... » Mais, Dieu merci! tout est arrangé... le V godelureau lui a fait des excuses. » — Notre digne homme va se coucher par làdessus, et le lendemain, vers midi, Ton te rapportait à la maison, sans connaissance, avec un grand coup d'épée à travers le corps... Ton père sortait de déjeuner... il était replet, très-sanguin... il te voit étendu sur une civière^ tout pâle, sans mouvement; il te croit mort, pousse un cri et tombe aussitôt à la renverse, frappé d'une apoplexie foudroyante, a dit le médecin.
— Hélas! — reprit Charles Delmare profondément attristé, — j'ai eu malheureusement dans ma vie deux duels... l'un a causé la mort de mon père, qui me croyait tué... l'autre duel m'a séparé pour toujours de la femme que j'ai le plus tendrement aimée!... Ah! que de souvenirs me rappellent ces deux faits douloureux au début et au terme de ma jeunesse !... que de souvenirs, Geneviève !... Il me semble qu'en
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ce moment... le passé tout entier se représente à mon esprit !
Et Delmare, s'accoudant sur son genou, appuyant son front dans sa main, tomba dans une rêverie profonde.
Charles Delmare,en s'absorbanldans une rêverie profonde, avait dit à Gertrude qu'au « moment où il lui parlait, il lui semblait » voir apparaître à son esprit tous les évé- » nements survenus entre le début et le i terme de sa jeunesse. « Il se trouvait, en effet, sous l'impression de ce singulier phénomène psychologique grâce auquel notre mémoire nous retrace par fois ins-
tantanément une foule de faits dont Taccom plissement a duré des années.
Ainsi, à la mort de son père, sincèrement pleuré, Charles Delmare se voyait l'héritier d'un patrimoine considérable , qu'il devait follement dissiper, en vertu de cet axiome généralement si juste :
Les enfants sont ce que leurs parents les font.
N'avait-il pas été, dès son enfance, habitué au luxe, à la fainéantise, à la prodigalité, à l'insouciance de l'avenir, à ne compter ses jours que par les amusements?
Son père, aveugle en sa tendresse, déplorable éducateur, mettant son orgueil dans la splendeur dont brillait son tils, n'avaitil pas développé, surexcité chez cet adolescent les insatiables appétits du supertlu, sans réfléchir que, devenu libre de ses actes, maître de ses biens, un jeune homme ardent au plaisir, indiffèrent à la dépense, parce qu'il ignore au prix de quels rudes labeurs on acquiert une honoi'able richesse, doit être doué d'une rare fermeté pour
refréner ses entraînements de toutes sortes et ne point courir à une ruine certaine ! Charles Delmare, de plus en plus sous l'obsession de ses souvenirs, voyait miroiter à ses yeux ces années de fêle et de magnificence, pendant lesquelles on le citait comme l'un des princes de la jeunesse dorée de son temps, malgré sa naissance plébéienne, tache originelle qu'il rachetait par sa distinction et son élégance, son faste et sa générosité, son bon goût et sa bonne grâce, son esprit et sa bonté, sa bravoure et son adresse à tous les exercices du corps. Intrépide et adroit cavalier, pas un gentlemanrider ne le primait pour courir un steeple chase ; ses chevaux de course étaient renommés pour leurs victoires hippiques ; l'on admirait la beauté de ses attelages venus à grands frais d'Angleterre ; Ton vantait la tenue irréprochable de sa maison, l'excellence de son cuisinier, les merveilles de son argenterie, digne des plus beaux temps de la Renaissance et exécutée pour lui d'après ses dessins, car, heureusement
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(loué par la nature, il aimait et pratiquait les arts, au milieu des désordres de sa vie...
Ctiarles Delmare voyait apparaître à ses yeux, à travers la pénombre mystérieuse d'un passé lointain, un essaim de femmes charmantes, doux et chers fantômes de son amoureuse jeunesse ; toutes lui souriaient... car, toujours loyal, bon... et surtout reconnaissant, jamais une noirceur, un procédé blessant, une indiscrétion, en un mot, jamais une ingratitude de sa part n'avait froissé le cœur de ses maîtresses, et en lui Tami sûr et dévoué succédait à Pâmant... Il était, comme on dit, très à la mode ; on lui savait de nombreuses bonnes fortunes, mais rarement l'on pouvait, grâce à son secret impénétrable, les désigner par leur nom; enfin, grâce à son tact parfait et à son peu de fatuité, bien qu'on l'eût surnommé le beau Delmare, il ne succombait point sous ce surnom , ordinairement véritable brevet de ridicule.
Charles Delmare, après cet éblouissant mirage de plusieurs années d'enivrements,
se voyait un jour pensif et sonibre... Sa vie, jusqu'alors pareille à un songe enclianlé, avait son réveil... terrible réveil... la ruine.
Delmare, héritier de plus de deux millions, atteignait sa vingt-septième année ; il ne possédait plus deThérilage qu'environ mille louis, ses chevaux, ses voitures, ses tableaux, son argenterie et son mobilier splendide.
Cependant, les débris de son opulence pouvaient encore le mettre à Tabridu besoin et lui assurer une modeste aisance. Un moment, il pensait à prendre cette sage résolution; mais telle est l'insatiable soif de jouissances, engendréepar la fièvredu luxe, que ceux que cette soif dévore la veulent assouvir jusqu'à l'épuisement de leurs suprêmes ressources. Aussi, Charles Delmare se décidait à dépenser jusqu'au dernier louis de son patrimoine et à se brûler ensuite la cervelle.
11 puisait dans cette lâche résolution une sorte de sérénité sinistre, donnait un grand festin d'adieu à ses amis, leur annonçait
son prochain départ pour un long voyage en Italie, et ajoutait que, démontant sa maison, il mettait en vente ses chevaux, ses voitures, son mobilier, etc., etc. De cette vente, il retira près de cinquante mille écus, la délicatesse de son goût, sa renommée de magnificence choisie doublant la valeur de tout ce qui provenait de lui. Il conservait seulement le portrait de quelques chevaux de prédilection, son piano, d'autres objets auxquels se rattachaient de tendres souvenirs ou un respect religieux... Parmi ceuxlà, le vieux lit de fer où son père cherchait, durant sa vie, le repos de ses travaux du jour, humble couche où le maçon enrichi avait rendu le dernier soupir. Charles Delmare renfermait ces pieuses reliques dans un petit appartement où, caprice bizarre, il comptait revenir se suicider à l'heure suprême de sa ruine ; puis, quittant Paris, et voyageant en grand seigneur, il parcourait l'Italie, redoublant de prodigalités, semblant s'acharner à précipiter sa ruine.
Durant ce voyage, grâce à sa réputation
(le magnificence et d'homme à U mode, colportée à Florence, à Naples, à Rome, par les riches étrangers qui l'avaient connu à Paris, le beau Dclmare eut de nouveaux succès dans ces villes de plaisirs ; il en jouit avec une sorte d'avidité fébrile, désespérée, où le jetait la pensée de sa mort prochaine; ses dernières ressources s'épuisaient de jour en jour : il possédait cependant encore trente mille francs, et était revenu de Florence à Genève... où il comptait résider quelque temps... mais un événement imprévu venait changer le cours de sa destinée... Charles Delmare rencontrait, à bord du bateau à vapeur qui fait la traversée de Genève à Lausanne, une jeune femme qui devait lui inspirer l'amour le plus passionné qu'il eût jamais ressenti. 11 apprenait que, venue de Paris depuis peu, elle habitait seule, près de Lausanne, un cottage où son mari, M. Ernest Dumirail, l'avait laissée jusqu'à l'automne , pendant qu'il parcourait en touriste intrépide quelquesunes des plus hautes montagnes de la Suisse.
Delmare se faisait aimer de madame Ernest Dumiraii, et la trompait sur le véritable nom qu'il poi'lait, craignant que sa réputation d'homme à bonnes fortunes ne fût parvenue jusqu'à elle et ne lui inspirât des doutes sur la sincérité de l'amour qu'il lui jurait. Il prenait le nom de Charles Wagner et se disait peintre. L'étude des beautés de la nature l'amenait en Suisse. Emmeline Dumiraii, femme d'une beauté rare, d'un noble cœur, et jusqu'alors irréprochable, avait, avant d'oublier ses devoirs, longtemps vaillamment lutté contre l'entraînement d'une séduction d'autant plus dangereuse, que le séducteur était passionnément épris. Le beau Delmare aimait comme il n'avait encore jamais aimé. Il oubliait sa ruine, ses projets de suicide, dans l'ivresse de cet amour partagé... Mais venait le moment où il devait commencer de pleurer avec des larmes de sang ses folles prodigalités... Un jour, Emmeline, éperdue d'épouvante, lui apprenait à la fois qu'elle était mère et qu'une lettre lui annonçait le retour imprévu de
son mari. Trop loyale pour introduire hypocritement au foyer domestique Penfant de l'adultère, et n'osant braver la présence de M. Dumirail, elle proposait à Charles de fuir avec lui et de lui consacrer sa vie. Elle le croyait un pauvre artiste, elle-même ne possédait aucun bien , n'ayant apporté en dot à son mari que sa beauté ; mais elle ne reculerait devant aucune privation, pourvu que son amant ne l'abandonnât pas...
Charles Delmare, encore riche, ou seulement encore possesseur d'une partie de sa fortune, eût considéré comme le plus doux des devoirs d'accepter I offre d'Emmeline; mais, complètement ruiné, il s'effrayait de l'abime de misère où il entraînerait la femme qu'il avait perdue, s'il acceptait son dévouement : il s'efforçait de dissuader Emmeline de celte resolution désespérée. La malheureuse femme, attribuant le refus de son amant à la desaffection, fondait en larmes et lui adressait des reproches déchirants, lorsque soudain apparaissait M. Ernest Dumirail , inopinément de retour et témoin
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jusqu'alors iiivisibledecelte scèn^ navrante; il acquérait ainsi la preuve de son déshonneur, exigeait du prétendu Wagner une réparation par les armes , choisissait l'épée qu'il maniait habilement. Le duel avait lieu, et quoiqu'il s'efforçât de ménager les jours de M. Ernest Dumirail en se tenant d'abord sur la défensive, le beau Delmare, entraîné malgré lui par l'ardeur du combat, frappait mortellement son adversaire et tombait luimême grièvement blessé.
Charles Delmare, transporté, presque mourant de sa blessure, dans une chambre d'auberge, à Lausanne, et bientôt en proie au violent délire de la fièvre, demeurait plusieurs jours sans conscience de lui-même. Il apprenait, en revenant à lui, la mort de M. Ernest Dumirail, par une lettre d'Emmeline, lettre écrasante où le remords d'avoir par sa coupable faiblesse causé le meurtre de son mari, se joignait au désespoir de s'être perdue pour Wagner, homme sans cœur, sans foi, sans honneur et à ce point in»^prisable, qu'il avait refusé de par-
lager le sort d'une l'einnie dont il restait Tunique appui. Emmeline, accablant son séducteur des plus sanglants reproches, le maudissait et lui déclarait que jamais il n'entendi'ait parler d'elle ni de son entant, s'il devait voir le jour...
Une révolution étrange s'opérait dans le caractère de Charles Delmare : il renonçait à ses projets de suicide; il se résignait à vivre désormais obscurément, pauvrement, du peu qui lui restait : un capital d'environ vingt mille francs, seul débris de son opulence. Sa passion pour Emmeline, loin de s'eleindre par leur séparation, redoublait, accrue, sanctifiée par la paternité, sentiment dont il éprouvait pour la première fois le puissant empire. Désolé d'être méconnu de madame Dumirail, de passer à ses yeux pour un homme méprisable, tandis qu'il n'avait cédé qu'à des hésitations honorables, une pensée unique l'obsédait : retrouver la jeune veuve, la desabuser par des aveux complets, reconquérir son estime, son amour, et surtout jouir un jour de l'affec-
lion de celle enfant encore à naitre... et qui cependant, mystère insondable de l'ànie humaine, devenait le but de l'existence de cet homme... existence jusqu'alors si désordonnée.
Les recherches de Charles Delmare, au sujet d'Emmeline, étaient longtemps infructueuses. 11 apprenait seulement qu'a- I>rès la mort de M. Dumiruil, tué, disait-on, en duel, par un artiste inconnu, séducteur de sa femme, le beau-frère de celle-ci, M. Julien Dumirail, riche propriétaire, habitant le département du Jura, et sa sœur, madame San-Privalo , femme du consul général de Naples à Paris, s'étaient refusés de revoir leur belle-sœur Emmeline , qui vivait dans une retraite ignorée.
L'insuccès de ses recherches ne décourageait pas Charles Delmare, n'affaiblissait en rien son amour pour la jeune veuve ou son desir passionné de l'affection de son enfanL Aussi, se rattachant de toutes les forces de son âme à celte double espérance, il y trouvait l'incessante occupation de sa
vie, Toiibli de sa ruine et des privations qu'elle lui imposait; ou bien parfois il se rappelait son opulence passée. Il songeait avec de douloureux et stériles regrets que ces biens, si follement dissipés, auraient assuré la plus brillante existence à son enfant, désormais sans famille et répudié de tous, ainsi que sa mère...
Quelques années se passaient. Enfin, un jour Charles Delmare rencontrait par hasard dans Tune des promenades solitaires du Jardin-des-Plantes Emmeline Dumirail, accompagnée d'une petite fille de cinq ans d'une beauté ravissante... Éperdu de surprise et de joie, oubliant quïl se trouvait dans un lieu public, Charles Delmare, fondant en larmes, tombait aux genoux de la jeune veuve, boulevcisée, presque défaillante de stupeur, se saisissait de Tenfaiit, le couvrait de pleurs, de baisers délirants... Puis, en quelques mots empreints d'un irrésistible accent de sincérité, il avouait à Emmeline pourquoi jadis il avait pris le nom de Wagner, comment il avait dû hé-
siter, dans sa ruine, à faire partager ses misères à une femme perdue par lui et pour lui ; enfin, quel changement cet amour inaltérable apportait dans sa vie autrefois si désordonnée. Madame Dumirail, émue, persuadée, parvenait à calmer l'exaltation de Belmare en lui promettant de le revoir, mais pas avant le lendemain: elle eût été ce jour-là encore trop émue des suites de cette rencontre imprévue. 11 se résignait à ce relard et regagnait sa pauvre demeure dans le ravissement de la beauté de sa fille; la paternité, jusqu'alors chez lui seulement instinctive, atteignait à son dernier terme d'expansion; son amour pour Emmeline s'épurait, s'élevait; il se sentait capable de ne plus voir en elle la maîtresse, mais la mère, et il se rendait chez elle, résolu de lui déclarer qu'à leur coupable liaison d'autrefois, déjà si terriblement expiée, succéderaient des relations pures, austères, pour ainsi dire sanctifiées par la présence de leur enfant...
Charles Delmare, sous l'impression de ces
iO TUS FTLS DE FAMILLE.
sentiments généreux, se rendait le lendemain chez madame Dumiraii... Elle avait, depuis la veille au soir, quitté sa retraite avec sa fille , laissant pour son ancien amant nne lettre dé^iiirante où elle l'assurait qu'elle ne doulnit plus de sa loyauté, de sa tendresse, mais qu'en le revoyant, le cruel souvenir de sa faule et du meurtre de son mari, dont elle était cause, se représentant à son esprit, avait réveillé ses remords à peine assoupis et jeté dans son âme un tel effroi, que pour la première fois depuis la naissance de sa fille, cette innocente enfant, Tunique consolation de ses chagrins, lui apparaissaitcomme le vivant témoignage de sa honte et de son adultère... Emmeline suppliait Charles Delmare de ne plus chercher à la revoir, puisque entre lui et elle se dresserait toujours le spectre sanglant de son mari. Elle espérait enfin, en abandonnant pour toujours Paris, se dérober désormais à de nouvelles recherches.
Charles Delmare, d'abord frappé de stu-
LES FILS DE FAMII.LK. 4i
peur, se livrait aux emportements d'un désespoir insensé, regrettant de ne s'èfre pas emparé de son enfant, trésor de sa vie! Peut-être il eût ainsi forcé Emmeline de rester près de lui... Impuissants regrelsî En vain lopiniàlre résolution de retrouver les traces de la jeune veuve et de sa fille se changeait chez lui en une idée fixe, en une sorte de monomanie; en vain elle lui donnait cette indomptable ténacité de volonté qui rend les monomanes presque certains d'atteindre leur but; en vain il parcourait les environs de Paris, la France, le sac sur le dos, le bâton à la main, vivant de pain et d'eau, couchant sui' la paille des auberges, afin de ménager le modique revenu de ses dernières ressoui'ces placées en viager. Ces nouvelles recherches demeuraient sans succès. Les années se passuient pour Charles Delmare dans une Sorte de contemplation intérieure, grâce à laquelle il voyait, par la pensée, sa fille croître en beauté, en grâce, en vertus; et, ainsi qu'à tous ceux qu'une idée fixe ob-
i2 LES FUS DE FAMILLE.
jurgue incessamment, le temps lui semblait s'écouler avec une incroyable rapidité...
Un jour, depuis peu de retour à Paris d'une excursion lointaine, Charles Delmare, jetant par hasard les yeux sur cette colonne des journaux où sont publiés les décès des habitants de la cité, lisait parmi les adresses des personnes récemment trépassées : — Madame Ernest Dumirail, trente-six ans , rue de Ponthieu ,1". — Courir à celte adresse et s'informer de la fille de la morte, telle était la première pensée de Charles. Il apprenait du concierge de la maison mortuaire que feu madame Ernest Dumirail avait habité la maison depuis quelques mois, ne sortant que pour aller visiter sa fille, âgée d'environ quinze ans, pensionnaire d'une institution située dans la même rue; enfin, l'oncle de cette jeune fille, M. Julien Dumirail, habitant près la ville de Nantua, dans le département du Jura, était venu chercher sa nièce chez son institutrice et
l'avait emmenée avec lui. Charles Delmare, certain celte fois de revoir sa fille et de se rapprocher d'elle... se mettait en roule pour les montagnes du Jura.
Ainsi que nous l'avons dit, et grâce à un singulier phénomène psychologique, Charles Delmare, plongé dans une rêverie profonde, venait, en quelques secondes à peine, d'évoquer à ses yeux les souvenirs de sa vie entière après avoir dit à Geneviève :
— J'ai eu malheureusement deux duels :
l'un a causé la mort de mon père qui m'a cru tué; l'autre duel m'a séparé pour toujours de la femme que j'ai le plus tendrement aimée... Ah ! dans ces deux fails douloureux qui marquent le début et le terme de ma jeunesse... que de souvenirs... que de souvenirs! 11 me semble qu'en ce moment le passé tout entier se représente à mon esprit!
Geneviève, voyant Charles Deinfiare plongé dans la mérlilalion jjrofonde où le jetaient les remémorantes du passe, lui dit en soupirant :
— Enfin, mon pauvre enfant, ce qui est fait est fait... Après tout, tes folies n'ont nui qu'à toi-même et elles ont profité aux autres, car lu avais toujours la main ouverte... et prenait qui voulait... Enfin, tu as
LES FîiS DE TAMIILE. 43
expié par quinze ans de chagrins le malheur d'avoir tué en duel M. Ernest Dumirail. N'as-tu pas été suffisamment privé? A quoi bon revenir là -dessus?
— Oh! oui... j"ai cruellement souffert pendant ces quinze années! ! j'ét;iis monomane... j'étais fou, si l'on peut appeler folie le sentiment de la paternité arrivé à son dernier degré d'exallalion... Oh! oui, j'ai cruellement souffert jusqu'au jour... il y a de cela bientôt deux ans et demi, où, après m'ètre établi dans celle maison de paysan, je suis parvenu, au bout de six mois de tentatives pleiues de réserve, de prudence, à être accueilli dans l'inlimilé de la famille Dumirail... puisqu'elle ignore, et grâce à Dieu elle ignorera toujours, je l'espère, que je suis le prétendu Wagiier qui a tué en duel M. Ernest Dumirail.
— Comment veux-tu que l'on découvre ce secret? Moi seule le sais, parce que tu me l'as confié; je me laisserais hacher en morceaux plutôt que de te trahir.
— Jamais je n'ai doute de ton dévoue-
ment, de ta discrétion, bonne nourrice ; aussi, lorsqu'il y a trois ans, après la mort d'Enimeline, je suis venu en ce pays, résolu de m'y établir, afin de vivre du moins près de l'endroit où habitait ma Olle... ma première pensée a été de te proposer de venir te fixer près de moi. Je suis retourné à Paris afin de faire transporter ici quelques débris do mon opulence passée ; je suis allé cà Pierretitte, où tu vivais d'une pension que t'a léguée mon père, tu n'as pas hésité à m'accompagner ici...
—Hésiter, bonté divine ! hésiter à faire mon paradis en ce monde ! Mais figure-toi donc, mon Charles, que c'a été le meilleur jour de ma vie que celui où tu m'as dit: — » Nourrice, veux-tu être ma ménagère?... » je suis ruiné, je veux vivre en ermite, j'ai y> besoin d'avoir près de moi quelqu'un en B qui j'aie assez confiance pour pouvoir » penser tout haut !... »
— C'est vrai... l'amour paternel est comme l'amour... il a impérieusement besoin de s'épancher... surtout lorsqu'il est
constamment dissimulé... Ah! Geneviève !
si tu savais combien j'aime à te parler de ma fille, lorsque je reviens ici, après avoir passé dans la famille Dumirail une partie de la journée près de ma Jeane... obligé de contraindre, si je la regarde, jusqu'à Texpression de mon regard... jusqu'à l'accent de ma voix, si je lui parle... obligé enfin de rester calme, presque froid, lorsque cette adorable enfant, cédant à la sympathie que je lui ai inspirée depuis trois ans que je la vois chaque jour, et répondant, à son insu peut-être, au mystérieux appel de la nature, me témoigne parfois une affection presque filiale... Va, crois-moi, après le bonheur d'idolâtrer Jeane, de la voir ainsi que je l'avais rêvée, de la voir grandir en beauté, en vertus, en talents, mon plus grand plaisir est de pouvoir t'entretenir d'elle à cœur ouvert!
— Quant à ça, mon fieu... c'est un prêté pour un rendu ; tu es heureux de me parler de ta fille, et moi... je ne me lasse pas de t'entendre... ïu aimes ton enfant au moins
i8 LES FUS DE PàMNLIE.
autant... sinon plus que Ion pauvre père l'aimait toi-même... c'est dans le sang... Vois-tu, ces paternilés-là...
— Je ne pouvais du moins désirer pour Jeane un asile plus hospitalier que la maison de son oncle et de sa taule; ils n'entoureraient pas leur tille de soins plus louchants, d'une sollicitude plus éclairée. ^ Mais quelle cruelle position eût été la mienne... si Jeane, oipheline, avait été confiée à des parents indifférents ou malveillants; s'ils lui avaient fait durement payer lasile qu'ils lui accordaient!... Ou bien encore, si sa première jeunesse avait dû se passer près de personnes d'uFie conduite moins exemplaire que celle de M. et de madame Dumirail, combien j'aurais tremblé pour l'avenir de ma fille !
— Grâce à Dieu... la Jeane ne te donnera jamais d'inquiétudes...
— Jamais... tant qu'elle sera enlourée de bons exemples, guidée par des conseils salutaires... mais si par malheur... oh! je l'ai profondément étudiée depuis plus
LES FUS DE lAMlLLE. 49
de deux uns... mais si par malheur, disje... Jeane se trouvait placée dans certaines conditions.., je te le répète, je tremblerais pour son avi^nir 1
— Trembler !... lorsifue ta tîlle... cet ange...
— Je la connais, te dis-je... mais, grâce à Dieu, je suis rassuré! Je n'aurais pas choisi pour elle une tutelle plus affectueuse, plus éclairée... Mais, dans le cas contraire, qu'aurais-je pu faire ? De quel droit serais-je intervenu entre les tuteurs indignes et cette enfant que je n'ai pas le droit d'appeler ma fille? Ah! nourrice .'...celle seule idée souvent, malgré moi, m'effraie!
— Dame ! mon pauvre fieu... il y a de quoi en effet s'inquiéter, quand on pense à ce qui pouvait arriver si... —Puis, s'inlerrompant, Geneviève reprit : — Mais, dis-moi ?... crois-tu (jue M. et madame Dumirail soupçonnent ou sachent que Jeane est, comme l'on dit, un enfant de l'amour?
— Souvent, ainsi que toi, je me suis adressé cette question sans pouvoir la ré-
soudre. Certes, je les crois assez équitables pour lie pas rendre Jeaue solidaire de la faute de sa mère, s^ils sont instruits de cette faute... Cependant, parfois, il me semble impossible que, malgré leur générosité, ils puissent témoigner tant d'affection à une jeune personne qu'ils sauraient leur être étrangère... Je pense donc que M. Ernest Dumirail aura noblement caché à ses parents que Jeane n'était pas sa fille...
— Pourtant, ils savent la cause de ce malheureux duel?...
— Je le crois... Ils ne m'ont d'ailleurs fait à ce sujet aucune confidence ; mais j'ai souvent remarqué leur réserve, leur pénible embarras, lorsque Jeane, qui idolâtrait sa mère, s'exprime à son sujet avec une vénération passionnée. Aussi, j'en suis certain, ils savent que la coupable liaison de madame Ernest Dumirail avec le prétendu Wagner a causé ce funeste duel...
— Ah! mon pauvre fieu... je dis comme toi... fasse le ciel que la famille Dumirail ignore toujours que ce Wagner et toi vous
n'êtes qu'une seule et même personne et que tu es le père de Jeane î
— Heureusement, ce secret ne peut être connu que de loi, et je redouble de prudence afin de ne trahir en rien la nature du sentiment qui m'attache à Jeane. La cause première de mes relations avec la famille Dumirail n'a pu éveiller aucun soupçon.
Dès que j'ai été établi ici, je suis allé, ma boîte à couleurs sur le dos, peindre des vues du Jura dans les environs du domaine de M. Dumirail. C'était à l'époque de la chasse : je le savais grand chasseur, ainsi que son fils Maurice ; je m'attendais à les rencontrer, il en fut ainsi. Ils me demandèrent avec courtoisie la permission de jeter un coup dœil sur mon esquisse... la conversation s'engagea... Ils surent de moi que je demeurais dans leur voisinage; Maurice s'occupait aussi de peinture : lui et son père louèrent beaucoup mon talent de paysagiste, puis ils continuèrent leur chasse. Cette rencontre se renouvela, et durant nos entretiens, rien de ma part ne devait laisser soupçonner
mon tlcsir d'être admis dans l'inUmité de mes voisins... J'espérais que peut-être ils me proposeraient ce (|uc je souhaitais si ardemment. Enfin, un jour, M. Dumirail vint ici...
— Pour te demander comme un service de donner des leçons de peinture à M. Maurice... Pauvre lieu!... j'étais là, j'ai vu une larme de joie rouler malgi'é toi dans tes yeux.
— Je feignis cependant d'hésiter à accepter Toffre dont j'étais si heureux. Je ne me reconnaissais pas, disais-je, assez de talent pour enseigner la peinture. M. Dumirail ne tint compte de ma modestie. L'arpenteur géomètre de Nantua était le seul professeur de dessin que l'on pût trouver dans les environs, et ^hurice dépassait déjà son maître. 11 fut alors question de la rémunération de mes leçons... M. Dumirail insi^tait d'autant plus à ce sujet, que peut-être, disait -il, j'aurais deux élèves au lieu d'un...
— A ces mots, mon bon Charle.>^, tu as
LES FILS DE FAMILLE. b5
pâli, tu as rougi! Ton autre élève... c'était ta fille!...
— Je l'avoue, j ai été au moment de me trahir... j'enlrevoyais déjà la douce intimité qui, plus tard, s'est établie entre moi et Jcane... Cependant, avant d'accepter l'offre de M. Dumirail, je ne lui cachai pas mon passé : autrefois possesseur d'une fortune considérable, je l'avais dissipée ; mais, du moins, il me restait de quoi vivre indépendant, et devenu philosophe avec l'âge, les beautés pittoresques du Jura m'attiraient dans ce pays où je voulais vivre dans une complète solitude. Enfin, ma seule condition à l'accomplissement des désirs de M. Dumirail serait la gratuite de mes leçons. Il parut surpris des revirements de mon orageuse destinée; mais sa confiance en moi ne fut en rien altérée. Une étroite intimité s'établit peu à peu entre nous : y.i devins l'ami de la maison; je donnai chaque jour à ma fille, ainsi quà son cousin Maurice, leur leçon de peinture. Je pus ainsi apprécier les adorables qualités de Jeanc,
bi LES riLS DE FAMILLE.
son caractère loyal, fier et résolu, son organisation ardente, nerveuse, passionnée, dont elle n'avait pas encore conscience, et que, seul, l'œil d'un père pouvait deviuf^r sous Tangélique candeur de son enfant. Je pus enfin appuyer de mes conseils les principes salutaires dont Jeane était nourrie par madame Dumirail, femme d'un rare bon sens et d'un cœur excellent, digne compagne de M. Dumirail, l'un des meilleurs esprits que je sache. Béni soit Dieu ! Jeane, je te le répète, ne pouvait tomber entre des mains plus pures, plus honorables...
Puis, après un moment de silence et de réflexion, Charles Delmare reprit :
— Tiens, nourrice... je ne crois guère aux pressentiments, je ne crois pas surtout à ce vieil adage : « que le malheur n'est ja- « mais si voisin de nous qu'alors que tout » nous sourit... » cependant, maigre moi... depuis quelque temps... j'éprouve une sorte d'anxiété.
— Et à propos de quoi?
— A propos d'un événement qui, s'il se
réalisait, dépasserait, les plus beaux rêves que j'aie jamais faits pour l'avenir de ma lille... Aussi, la crainte de voir mes espérances déçues cause cette anxiété dont je suis tourmenté.
— 11 s'agit de ta Jeane... je suis tout oreilles.
— Elle aura bientôt dix-huit ans... elle est en âge de se marier... Elle est si heureusement et si diversement douée, que je me demandais souvent, avec appréhension, en quelles mains tomberait le trésor... quel serait son époux...
— Que dis-tu? Est-ce qu'il y aurait des projets de mariage pour ta fdle?
— Des projets, non... Mais si mes observations ne me trompent pas... je crois que Jeane, à son insu peut-être, tant est grande sa candeur, aime... el est aimée...
-- Et qui donc, selon toi, aimerait-elle?
— Son cousin.
— Ah! mon Charles, si c'était vrai! quel bonheur pour ta fille... Il n'est pas de meilleur jeune homme au monde que M.iMaurice.
Kr> LES FILS DE FiMILLE.
— Non... car depuis trois ans je vois chaque jour Maurice, et je le connais à fond. Aussi je dis comme toi... il n'est pasde meilleur jeune homme au monde!
— Ainsi, ces chers enfants sont, sans s'en douter, amoureux l'un deTautre?
— J'en suis presque certain... car, surtout de la part de Jeane, succède maintenant une sorte de réserve k la familiarité qui existait entre elle et'Maurice, habitués jusqu'à présent à se regarder comme frère et sœur... Il semble, de son côté, parfois troublé par la présence de sa cousine... il devient rêveur, je l'ai surpris livrée des accès de mélancolie profonde. Cependant, il n'a pas sans doute, non plus que Jeane, encore lu clairement dans son cœur ..
— M. et madame Dumirail se sont-ils aperçus de cet amour?... Consentiraientils à ce mariage?...
— Je n'ai à ce sujet aucune assurance, mais... — Puis s'interrompanl, et tournant les yeux vers la fenêtre du rez-de chaussée, Charles Delmare ajouta : — Sdence ! voici
LES FII.S DE FAMILLE b7
Maurice... il vient sans doute s'acquitter envers moi de quelque commission de la part de son père.
Bientôt, en effet, Maurice Dumirail entra dans le salon après avoir attaché aux barreaux de la croisée de la cuisine les rênes de son vigoureux double poney; le jeune homme resta seul avec Charles Del mare après avoir adressé quelques affectueuses paroles à la vieille nourrice.
Maurice Dumirail a vingt ans passé, il est très-grand, très-robuste, large d'épaules et de poitrine; la bonne humeur et la santé se lisent sur son visage d'une beauté mâle et douce ; son teint vermeil est hàlé par le soleil, une naissante barbe brune ombrage sa lèvre et ses joues rondes, sesyeux bleus brillent d'intelligence, sa physionomie, à la fois attrayante et énergique, a un caractère remarquable de bonté, de franchise et derésolution; tout révèle chez l'athlétique jeune homme cette exubérance de sève que Ton doit au calme, à la pureté de la vie agreste; il est doué d'une telle surabondance de
forces, qu'elles semblent devoir à pein* trouver leuremploi dans l'incessante aclivite de ses occupations agricoles. Déjàtrès-experl cultivateur, il aidait son père, M. Dumirail, à faire valoir ses terres ; libre et souple dans sa puissante allure, Maurice est vêtu d'une blouse grise dont le collet rabattu laisse ù nu son cou d'Hercule ; ses demi-guètres de cuir se bouclent au-dessous de son genou et dessinent le contour de son mollet aussi musculeux que sa cheville est fine et nerveuse; il tient son large chapeau de paille d'une main et de l'autre son fouet de chasse.
— Pardon, cher maître, je viens vous déranger, — dit Maurice à Charles Delmare avec un accent d'affectueuse déférence et de cordialité, — mon père m'a chargé d'une commission pour vous. .
— De quoi s'agit-il, mon ami?
— Vous devez venir dîner aujourd'hui à la maison... mon père vous prie d'être au Morillon, au plus tard, à quatre heures, parce qu'il désirerait, ainsi que ma mère, causer longuement avec vous.
— Je serai chez vous à quatre heures exactement.
— De plus, ma mère vous prie de l'excuser d'avance, mon cher maître, de ce que l'heure du dîner sera de beaucoup retardée, car on nous a ménagé une surprise...
— Comment cela?
— Mon père a reçu hier une lettre de ma tante San-Privato: elle nous annonce inopinément sa visite; elle vient avec son fils Albert passer près de nous un mois au Morillon. Ils arriveront ce soir de Paris, vers sept ou huit heures; nous les attendrons pour dîner : aussi, cher maître, ma mère vous prie-t-elle d'excuser ce changement dans nos habitudes.
— Votre excellente mère pouvait s'épargner ce souci, mon enfant, il m'est parfaitement indifférent de dîner à six ou à huit heures... La surprise que vous a ménagée madame votre tante a dii causer à votre père un grand plaisir, car il y a longtemps, je crois, qu'il n'a vu sa sœur .
— Il ne Ta pas vue depuis quatre ans,
époque du veuvage de ma tante San-Privalo. Elle est venue passer ici les premières semaines de son deuil avec son fils, mon cousin Albert, alors âgé de vingt ans à peine; il était déjà attaché-payé de la légation de Naples... puisqu'il est resté Napolitain du fait de son père, autrefois consul général de cette nation... Ce cher Albert ! il parait qnà son âge un tel avancement est exceptionnel dans la carrière diplomatique, nous disait ce digne M. de Morainville que mon père a fait député... car mon père fait des députes... à ses moments perdus...
peut-être ignoriez-vous cela, cher maître?
— En effet..., — reprit Charles Delmare en souriant; —je savais que votre père faisait toutes sortes de superbes élèves de Durham, de Spitfleld * et autres... mais j'ignorais qu'il se livrât aussi... à la production...
— ... Des députés, — reprit Maurice en riant. — Il en est pourtant de la sorte. iMon jière jouit d'une telle conflanoe dans notre
* Race bovine supérieure.
arrondissement, que les électeurs le consullent toujours sur le choix de leurs candidats ; aussi les a-t-il engagés de nonamer M. de Morainvilie, chef de division au ministère des affaires étrangères... Ce personnage de qui l'influence a été doublée par cette nomination, est resté depuis, assure-l-il... (et c'est beaucoup...) est resté, dis-je, dévoué à mon père jusqu'à la mort!!!
— Ou plutôt jusqu'à la nouvelle élection... c'est moins héroïque, mais plus certain.
— Je suis de voire avis, cher maîlre. Toujours est-il que M. de Morainvilie, lors du séjour qu'il a fait ici durant sa tournée électorale, nous disait qu'il était rare de voir des attacMs-payés aussi jeunes que mon cousin San-Privato. Eh bien... tenez, cher maître, tout en reconnaissant le mérite de mon brave Albert, de qui j'ai gardé le meilleur souvenir et que j'aime du fond du cœur, je vous l'avouerai franchement, je ne voudrais guère être, ni attaché... m payé..., —ajouta gaiementMaurice;— j^flî/éî sent trop le gage... ei attaché sent trop le servage...
Je n'ai guère de goût pour le collier, si doré qu'il soit... Vous me trouvez sans doute un peu sauvage, mais que voulez-vous! nous autres laboureurs du Jura, nous ne sommes attachés qu'à nos montagnes, et nous ne rougissons pas d'être payés largement de nos labeurs par les dons de notre bonne mère nourricière :1a terre! Et sur ce..., cher maître, je remonte à cheval pour aller au col de Treserve, hâter la rentrée de nos foins coupés sur les hauts plateaux. Le temps menace de tourner à l'orage; j'ai toute une armée de faneurs et de faneuses à activer ! on a fait une levée en masse ! ma mère et ma cousine Jeane ont les premières prêché l'exemple aux servantes de la maison , en coiffant leurs chapeaux de paille, et, armées de râteaux, elles sont montées dans l'un de nos chars à bœufs qui vont aux prairies des plateaux. Ah! cher maître, si je n'avais été pressé par le temps, et surtout si je possédais votre talent, quel charmant croquis j'aurais fait de ce tableau rustique! Figurezvous ma bonne mère assise sur la feuillée
du char attelé de nos deux plus beaux bœufs, l'un blanc comme la neige, l'autre noir d'ébène : Hercule et Atlas, les bien nommés; puis, debout près de ma mère et appuyée sur le manche de son râteau, ma cousine Jeane, charmante et joyeuse comme la déesse de la fenaison...ma cousine Jeane... qui...
Maurice rougissant soudain se lut, tandis que Charles Delmare qui Técoutait et l'observait attentivement, reprit :
— Pourquoi, mon ami, vous interrompre?
— C'est que je songe à quelque chose de singulier, d'inexplicable...
— Qu'est-ce?
— Cher maître, — répondit le jeune homme après un moment de recueillement et non sans un certain embarras, — trouvez-vous Jeane jolie?
— Sans doute.
— Vous la trouvez jolie... très-jolie?
— Je la trouve belle... mais belle... à éblouir.
— L'avez-vous toujours trouvée ainsi?
— Certainement.
— Eh bien , cher maître, voilà qui me confond!... Il y a deux mois, tout au plus, qu'ainsi que vous je trouve Jeane belle, oh ! oui... Vous dites vrai, belle à éblouir. ..Cependant, je la voyais chaque jour depuis trois ans qu'elle est ici... et que je l'aime comme ma sœur... Pourquoi donc sa beauté ne m'avait-elle jamais frappé?... Pourquoi... aussi... depuis un mois surtout, ai-je... ?
Puis s'interrompant de nouveau :
— Ah! que d autres pourquoi non moins inexplicables!
Maurice reste pendant un moment silencieux et pensif., mais semblant bientôt confus de sa rêverie volontaire et voulant rompre un entretien qui l'embarrassait, il reprit en affectant l'enjouement :
— Je ne veux pas, cher maître, vous faire grâce de mon projet de croquis rustique dont Jeane eût été l'héroïne. Elle occupait le premier plan... Derrière elle, dans le chariot, se groupaient les faneuses, chan-
tant iiaiemeiit, en patois jurassien, la naïve chanson :
Allons aux prés fleuris, Allons aux près là-haut !
C'était vraiment une idylle en action 1 Ah! combien vous avez raison de dire : Pour qui a des yeux et du cœur, rien de plus poétique que la libre vie des champs ! sainte poésie du travail de l'homme... et de la fécondité de la nature !...
En prononçant ces mots, la mâle figure de Maurice, attendrie par le secret ressentiment de sa vague mélancolie amoureuse, prit une expression touchante, dont le charme contrastait surtout avec l'extérieur athlétique du jeune homme. Charles Delmare reprit avec émotion ;
— Bien! cher enfant, bien! soyez toujours fier d'être laboureur... conservez ce salubre amour de vos montagnes natales; conservez surtout ce sentiment de noble indépendance qui vous fait préférer la sim-
plicilé d'une condition laborieuse et utile à l'éclat trompeur de ces ambitieuses carrières, toujours soumises au caprice des hojnmes, et qui souvent nous coulent le sacrifice de notre dignité.
— Montagnard je suis né, montagnard je mourrai, cher maître! je périrais de consomption... j'étoufferais d'ennui dans une ville. Ce qu'il me faut, à moi, c'est le grand air, le soleil, les cimes de nos pics où Ton a au-dessus de soi le ciel et à ses pieds l'abîme! Ce que j'aime, c'est l'ombre, c'est le silence de nos forêts de sapins... c'est le murmure de nos cascades ! la furie de nos torrents! la senteur des prés de nos vallées, l'odeur pénétrante qu'exhale la terre humide lorsqu'elle s'ouvre sous le soc de la charrue traînée par mes quatre beaux bœufs si dociles et si forts! Ce que j'aime encore, ce sont les chants de la moisson, les fêtes de la vendange... Et l'hiver! cher maître,oh ! l'hiver ! Qu'ils sont à plaindre ceuxlà qui ignorent les joies de l'hiver ! chasser la gelinotte! le coq de bruyère, au milieu de
nos bois toujours verts, élincelants de givre et tapissés de mousses î Braver les précipices pour atteindre l'isard ou le chamois à 1 affût! Voler en traîneau sur la neige durcie aux flancs de la montagne! Et le soir, ces charmantes veillées de famille au coin du foyer de la vieille maison où je suis né... Comme elles passent vite ces longues soirées occupées par la musique, par le dessin , par la lecture de quelque livre choisi dans notre bibliothèque par mon père ou par vous, cher maître, ces livres que vous lisez si bien de votre voix douce et grave... Il me semble alors entendre les conseils d'un ami sérieux et tendre... Socrate, Platon, Aristote, Marc-Aiirèle, nous parlent par votre bouche!... Lecture divine! source vive de la vérité éternelle où notre âme se reti'empe, se raffermit, et où nous puisons l'impérissable amour du bien, du juste et du beau! Dites, cher maître, dites, une vie ainsi partagée entre les travaux rustiques, les arts et les plus hautes aspirations de la pensée, une pareille vie n'est-elle
pas préférable à toutes, surtout si Pou a pour compagne... ?
Maurice s'interrompit de nouveau et rouy;it.
Cliarles Deimare , devinant la secrète pensée de son jeune ami et ne voulant pas Tembarrasser, changea le cours de l'enlretieU; en disant, sans paraître remarquer la nouvelle réticence de son interlocuteur :
— Certes! l'existence que vous dépeignez si bien et qui est la vôtre et celle de votre famille, me semble préférable à toute autre. Maisj'y songe : comment votre cousin Albert San-Privalo, lors de son séjour ici, s'accommodait-il d'une manière de vivre.... si opposée à ses habitudes... lui, citadin élevé dans les chancelleries diplomatiques?
Maurice, remerciant, à part soi, Charles Delniare d'avoir involontairement donne uu au Ire tour à la conversation, repondit :
— Ce cher Albert est toujours satisfait... il n'est pas de caractère plus facile, plus gracieux, plus prévenant que le sien ; il vous sera tout d'abord sympathique, j'en
suis certain, clier maître... Quyul à ses défauts, il étail, selon sa mère, trop joli pour un garçon... Et trop homme du monde pour un jouvenceau de son âge..., ajoutait mon jièi-e. Vous reconnaissez mes excellents parents à la férocité de leur critique à regard d'Albert. Moi, je le trouve tout bonnement charmant ; |)uis il était et il est encore, j'imagine... si élégant... si reclierché... si coquet... J'ai l'air d'un ours, d'un homme des bois auprès de lui... mais je prenais plaisir à le voir allife avec tant de goût .. Entin, — ajonla ingénument ralhlfti(|ue Maurice du haut de ses cinq pieds six pouces, — je rpi-ardais Albert comme on regarde un joli tableau... un gentil petit objet d'art.
Cliarles Delmare sourit et reprit :
— Votre lanle, niadame San-Privalo, s'accommodait-elle au>si bien que son lils de voli'e existence rustique ?...
— Pauvre tante ! à part le chagrin que devait lui causer la mort de son mari, elle devait beaucoup regretter Paris... elle, (|ui
a été, dit on, une femme à la mode; mais elle aime tant mon père et ma mère, que le bonheur d'être auprès d'eux lui faisait oublier son cher Paris... Son caractère est encore, s'il est possible, plus affable, plus aimable que celui d'Albert... Elle a pour tout le monde , pour les domestiques même, des paroles non-seulement polies, c'est justice, mais séduisantes, mais câlines ; aussi mon père lui disait-il toujours en riant : « —Décidément, Armande, tu » veux tourner la tête de toute ma mai- » sonnée? Depuis mon vieux Gervais le » cocher... jusqu'à Josette, la servante... » Mais pardon de mon bavardage, cher maître... j'oublie mon armée de faneurs et de faneuses, sans parler des recrues, dont je dois activer bs manœuvres ; les fonctions de général en chef des fourches et des râteaux m'obligent de vous quitter... A tantôt donc, cher maître.
Maurice, après avoir serre cordialement la main de Charles Delmare, se dirigeait vers la porte du salon, lorsqu'il s'arrêta
un moment devant le lableau liipjMque représentant le Colonel-Thornton, monté par un cavalier en liabil rouge.
— Je ne puis me lasser d'admirer ce superbe cheval... moi qui suis devenu connaisseur, depuis que mon père elè\;e quelques poulains dans notre prairie du Val- Noir. — Et Maurice ajouta en contemplant le tableau : — Quel large poitrail ! quelle encolure à la fois vigoureuse et légère! et cette petite tête pleine de race et de feu ! et ces larges jarrets... ah! cher maître... étiez-vous heureux de posséder de si admirables chevaux... étiez-vous heureux!
— Mon cher enfant, — reprit Charles Delmare avec un sourire mélancolique, — vous voyez ces portraits de Colonel-Thornton et de Miss-Alicia; vous voyez ce nécessaire à écrire et là, dans ma chambre à coucher, ce nécessaire de toilette en or ciselé, ajoutez-y cet excellent piano de Plcyel... ces deux fauteuils brodés, ce tapis de Smyrne et quelques menus objets... voilà ce qui me reste d'une fortune de plus cent mille livres de
72 LES FILS Di FAMILLE.
renie, aussi bêlement (c'est le mot), aussi bêlement dissipée par moi qu'elle avait été lionorabiement gagnée par mon bon et vénérable père, — ajouta Charles Delmai'e, en montrant le portrait de l'ex-maçon. — Avouez qu'il est parfaitement ridicule de payer du prix de sa ruine le bonheur idéal d'avoir eu douze ou quinze chevaux de pur sangdans son écurie, sans compter d'autres bonheurs aussi inlelligents et surtout aussi douxàPesprit et au cœur, tels que festins splendides, hébétés par Torgie, parties de jeu forcenées où le gain vous est de peu, et la perte vous enrage, prodigalités stériles plus stupides encore, si possible,., que vaniteuses! dont se moquent les premiers ceuxlà qui en profilent. Tentz, voilà en deux
mots la vie du dissipateur opiniâtre
rivalité de luxe avec plus riche que soi, l'ivalite imbécile aboutissant toujours à une ruine abjecte, souvent au déshonneur, |)arfois à un lâche suicide! et les survivants de se dire; « Vous savez, ce niais, il > s'est ruine, il s'est brûlé la cervelle! c'est
LES FILS DE FVMILLE. 7ô
» dommage, on mangeait bienchezlui,onlui » gagnait facilement son argent... ses che- » vaux et sa bourse étaient à notre ser- » vice... »!"jicore esl-ce là l'oraison funèbre la plus flatteuse, la plus touchante rioni l'on puisse honorer la mémoire du défunt viveiir. Ail ! croyez-moi, mon pauvre enfant, lorsque toiit à l'heure, monté sur votre bon \)o\\ey Petit-Jean, vous arriverez là haut dans les prés fleuris au milieu des gaies faneuses, pour hnter la rentrée des foins parfumés, vous aurez le cœur plus allègre que je ne l'avais lorsque, par désœuvrement et pour tuer le temps... je suivais, monté sur Colonel-Thornton , mes cinquante foxhounds * et mes huntsmen ** et que je
chassais, épuisé de fatigue (sueurs
fécondes! héroïques exploits!) un malheureux renard apporté dans un sac...
et fuyant éperdu devant les chiens à travers la bruyère!
' Chiens courants pour le renard.
** Piqueurs.
— Vivent les prés fleuris et mon brave Petit- Jean! — s'écria gaiement Maurice, frappé du bon sens des réflexions de l'exbeau. —Vive notre philosophie pratique, clier maître! car dans celte modeste maison de paysan, avec votre bonne Geneviève pour gouvernante... vous vous trouvez aussi heureux, plus heureux que lorsque vous étiez millionnaire et Tun des hommes les plus à la mode, les plus brillants de Paris.
— Heureux ! — reprit Charles Del mare avec un accent de profonde amertume dont fut frappé Maurice, — heureux... mon pauvre enfant! non! non... gardez-vous de le croire! ne vous laissez pas séduire par l'apparente poésie d'une ruine vulgaire, indigne d'intérêt ou même de pitié...
— Quoi!., vous n'êtes pas heureux...
quoi ! vous regretteriez votre fortune !..
— Oui... cruellement... et loin d'affaiblir ces regrets... le temps les rend, pour moi, plus douloureux...
— Mais, tout à l'heure encore... vous par-
liez avec tant d'ironie et de dédain de vos prodigalités passées?
— Je ne regrette pas de sots plaisirs, cher enfant, je regrette l'argent misérablement dissipé...
— Vous... cher maîlre, dont le caractère est si noble, si élevé... vous attacheriez tant de prix à...
— .... A ce vil métal?... hélas, oui... et il ne se passe pas de jour que je ne maudisse ma pauvreté... Ceci vous étonne, Maurice? Écoutez-moi... vous savez quelle intimité me lie à votre famille... vous savez si je vous suis affectionné...
— Oui, je le sais... parce que nous jugeons de votre affection pour nous... par celle que vous nous inspirez ..
— Eh bien, supposez que votre père, au lieu d'être agriculteur, fût industriel... une crise commerciale le frappe... une somme considérable peut le sauver de la ruine... d'une banqueroute, forcée... il n'ignore pas que, hélas! il m'est impossible de lui venir en aide... mais il conde ses angoisses à mon
amitié... Jugez de mon désespoir, de mes remords!... la vinpitième parlie de ma fortune, si rnisérai)lement dissipée... arrachait mon meilleur ami à la ruine... au déshonneur!
— .Ah! maintenant je comprends vos regrets... vos remords...! — s'écria Maurice ému jusqu'aux larmes des paroles et de l'accent de Charles Delmare; —je connais votre cœur... et je sens ce que vous auriez souffert en pareille circonstance...
— Pensez-vous donc qu'il n'est pas de circonstance où j'aie cruellement souffert, mon enfani?... Tenez... cet hiver le village de Saint-Maur... a été incendié... incendie nocturne, terrible comme ceux de nos montagnes... où le manque d'eau et de secours organisés ne permet pas de mettre à l'abri du feu une seule maison. Vous avez, mon enfani, au péril de vos jours, sauvé des femmes, des vieillards de ce sinistre...
— En cela, je suivais, et de bien loir), l'exemple de votre courageux dévouement.
— Qu'ai-je fait, après tout? j'ai risqué
ma vie... la seule chose qui me reslat .. mais en voyant ces malheureux, hommes, femmes, demi-nus, sanirlotant, surpris durant leur sommeil par les flammes qui dévoraient tout... tout... depuis le toit de leur pauvre demeure jusqu'à leur dernier haillon! et désormais réduits à une misère atroce , sans autre' ressource que l'impuissante charité publique... oui, en voyant les victimes éplorées de ce fléau , savezvous , mon enfant, ce que je pensais: « — Combien de fois, dans une nuit d'orgie » et de jeu ou, pour satisfaire à quelque » somptueux caprice..., j'ai prodigué plus y> qu'il ne faudrait pour transformer ces «ruines fumantes en un riant village rebâti » à neuf... et changer ainsi en pleurs de » joie... les sanglots déchirants de tant » d'infoi'tunés! » — Dites, mon enfant? que de bénédictions me suivaient? que dépures jouissances m'étaient réservées?., quel doux souvenir je gardais de ce bienfail!... taFidis (jue le souvenir des causes de ma ruine ne m'inspire (ju'anierlume, aversion
OU mépris de moi-même! !... Ah ! c'est justice... c'est justice... le cliâtiment suit la faute... En est-il une plus odieuse que de jeter au vent des passions mauvaises un héritage, fruit des labeurs paternels ! héritage qui pouvait et devait être si tecoiid pour nous-mêmes et pour autrui !
— Mon Dieu ! — s'écria Maurice ému, presque effrayé de la navrante expression des traits de Charles Dclmare, —vous souffrez!... mais la générosilé de vos regix'ts ennoblit du moins vos souffrances! Votre ruine est digne et fière! notre amitié la console peut-être... mais à quel degré d'abaissement, dans quel accès de désespoir, de rage contre eux-mêmes et contre les autres, doivent tomber ceux-là qui, après leur ruine, ne conservent ni un sentiment élevé... ni un ami véritable?
— Pour ceux-là... Maurice, la vie devient un enfer!... les plus braves, les moins dégradés s'engagent soldats ou se tuent...
d'autres mendient les jouissances dont la ruine les adéchus, bravent les humiliations,
les bassesses, et deviennent les parasites, les vils complaisants de quelque nouveau prodigue; ils puisent à sa bourse, ils ont place à ses orgies, montent les chevaux qu'il fait courir, ou promènent respectueusement sa maîtresse à qui un galant homme n'oserait donner le bras... enfin, premiers valets de la maison, ils flagornent celui auquel ils tendent la main et que, rongés d'envie et de fiel, ils abhorrent !!... D'autres, beaux et jeunes encore, ne possédant plus que l'honorable nom de leurs pères, trafiquent de ce nom, le vendent à d'ignobles vieilles femmes enrichies par l'infamie, les épousent, les battent, les volent et les ruinent. D'autres demandent des ressources aux friponneries du jeu; ils se font escrocs... D'aulres tombent plus bas encore; et tel qui, au temps de sa splendeur , a revêtu pour la chasse l'élégant habit rouge du sportman... traîne au bagne la souquenille rouge du forçat.
— Ah... c'est affreux !mon cœuise serre... se brise! — s'écria Maurice frissonnant de dégoût et d'effroi. Puis son mâle et beau
visîige se rassérénant, il ajoute avec expansion et un accent dineffal)le reconnaissance; Béni sois-tu, mon Dieu! Tu m'as fait naître dans ces montagnes où je veux vivre et mourir... tu m'as rendu pour jamais mon existence facile, licureuse,en me douant de goûts rustiques; tu m'as épargné les tentations auxquelles peut-être j'aurais succombé î... tu m'as donné des parents tels que les miens... un ami, un maître k'I que vous, monsieur Delmare' ! vous de qui la sagesse, l'affection, la douloureuse expérience du monde, .suffisaient à m'inspirer une invincible horreur dn mal... Merci, merci à vous, cher maître! voire sinistre et effrayant tableau des suites d'une dissipation ruineuse a tout à l'heure navré, serré mon cœur... maintenam il s'épanouit, plus radieux encore, à la pensée du bonheurdont je jouis... Oh! jamais... nos prés, nos bois, nos guerets, ne m'aui'ont paru |)lus riants, plus aimés que lorsque tout à l'heure ils se développeront à mes yeux, à mesure que je m'élèverai vers ces baux plateaux oiim'at-
Lts FILS DK Famille. 81
tentent ma mère et m;i cousine Jeane, au milieu do nos gaies faneuses...
— Adieu., à tanlôt, mon cher enfant.. — répondit Charles Delmare serrant les deux mains de Maurice entre les siennes — Je savais que notre entretien ne serait pas stérile! je savais qu'à cette salutaire tristesse que le tableau du mal cause aux nobles cœurs, succéderait dans le vôtre une émotion qui rendrait plus vives encore cette allégresse, cette satisfaction de l'âme que Ton doit à la pratiiiue du bien, à la sécurité de l'avenir!
— Vous dites vrai, chermaitre, et appréciant mieux que jamais le charme de la vie des champs, je vais enfourcher mon bon vieux poney, en répétant avec un redoublement de joie au cœur: « Vive mon brave s Petit-Jtan et les prés en fleurs ! » — dit Maurice.
Et il quitta Charles Delmai'e après lui avoir adressé un cordial et dernier adieu.
Le Morillon, ainsi que Ton appelait dans le pays le domaine de M. Dumirail, dépendait autrefois d'une riche abbaye de chartreux , située à mi-côte de l'un des versants du Jura; admirable position d'où l'on apercevait au loin, et bornant l'horizon, le Mont-Blanc, la chaîne des glaciers de la Suisse ; de grands bois de sapins et de hêtres, appartenant au domaine, s'éta-
geaient en amphithéâtre jusqu'à un vaste plateau de ces plantureuses prairies alpestres ensevelies pendant six mois sous la neige, et si promptement efflorescentes qu'au mois de juin elles se changent en un tapis de fleurs dont les plus riches en coloris, en parfum, sont, entre autres, la gentiane printanière , d'un bleu aussi chatoyant que Tazur du cou d'un paon ; Vanémone orange, éclatante comme l'or, et l'orchis vanille qui exhale à vingt pas de lui son arôme embaumé. Les bâtiments de la métairie et la maison d'habitation du Morillon, bâtis à mi-côte et construits avec ce luxe de solidité si remarquable dans les édifices monastiques, dominaient les pentes adoucies d'une fertile vallée arrosée par de nombreux cours d'eau provenant des cascades, soigneusement utilisés à l'irrigation des prairies, et servant aussi de force motrice à des moulins à blé ou à des scieries dépendant du domaine. Un jardin planté avec goût s'étendait devant la façade de la maison, antique et irré-
gulière construclion de pierres de laille, à deux étages, étayée à ses angles d'énormes conlre-forls à demi caciiés sous les rameaux de lierre séculaire qui envaliissaienl aussi presque jusqu'à son faite une sorte de donjon carre à toiture aiguë, beaucoup plus élevé que le corps de logis principal dont il formait l'aile droite. Une vaste orangerie, une serre tempérée, dorigine récente, aliénantes aux anciens bâtiments, témoignaient du goût de madame Dumirail poui' les fleurS; que l'on voyait élégamment réparties en plusieurs massifs et corbeilles variées dans le voisinage de la maison. Au delà de ce parterre, un double rang d'éral)les gigantesques ombrageait une terrasse <roù l'on déccuvrait Pimmense horizon limité par les glaciers.
Tout, dans la demeure de M. Dumirail, annonçait l'aisance, la simplicité, le bon goût; l'on devinait aisément que la famille qui habitait continuellement celte paisible et riante retraite y concentrait sa vie, ses jouissances et ses désirs.
Une allée tournante conduisait du jardin aux vastes et nombreux bâtiments d'exploitation, presque aussi peuplés qu'un petit hameau, séparés de la maison par un superbe verger en plein rapport et par un potager non moins soigneusement entretenu que le parterre. Deux larges routes empierrées, dont l'une descendait dans la vallée et dont l'autre montait sinueuse, de rampe en rampe, à travers les bois, jusqu'aux plateaux les plus élevés des prairies, aboutissaient au vaste hémicyle qui précédait la cour de la ferme; elle formait un vaste parallélogramme, entourée de bâtiments où se trouvaient la vacherie, la bouverie, la bergerie, l'écurie, la laiterie, le cellier, les granges... L'une de celles-ci attendait la récolte du foin des plateaux. On la rentrait en hâte, car le ciel orageux se couvrait de nuages, de plus en plus sombres :1e veut, précurseur de la pluie, commençait à s'élever; mais grâce à la joyeusiî activité imprimée aux travaux des faneurs el des faneuses par la présence de madami?
Diiniiriiil cl de Jeaiie sa nièce, les derniers chariots traînés par les bœufs venaient de descendre de la montagne et de s'ai'rêter (levant la porte de la grange. Celte scène offrail à rœil, ainsi que l'avait dit Maurice à Charles Delmare, un tableau d'une grâce rustique.
Chaque altelagede bœufs était garanti des pi(]ùres des mouches par de grands ramées de hêtre, dont le vert feuillage caressait les flancs robustes des paisibles animaux, ou se balançait au-dessus de leur large front, docilement courbé sous le double joug. Les faneurs, grimpes au faite dfs *:hariots, en dévalaient de haut en bas, sur le sol de la cour, des monceaux de verdure fleurie et parfumée que les faneuses rentraient gaiment dans la grange. M. et madame Dumirail, assis sur un banc, encourageaient pai* de cordiales paroles travailleurs et travailleuses. Parmi celles-ci, et s'aniusant fort de cette champêtre besogne, Jeane Dumirail njaniail de son mitux .^on râteau de bois blanc, tandis (jut Maa-
LKS FiLS DE FAMILLK. 87
rice, prenant la chose au sérieux, avait mis bassa blouse, et grâce à sa vigueur d'atlilèle, soulevait au bout de sa fourche d'énormes masses d'herbe, et à bras tendu les lançait dans la grange, apportant à ce travail cette exubérance de force, celte activité violente, inséparables de sa puissante organisation physique. Eu vain, madame Dumirail lui disait :
— Maurice, tu es en nage, tu vas le briseï de fatigue... tu es levé depuis trois heures du matin, repose-toi donc un instant.
Mais l'impétueux jeune homme, sourd aux remontrances de sa mère, redoublait ractivité générale par son exemple, et répondait à madame Dumirail :
— Mère... il faut qu'avant la pluie le ^ foin soit rentré... il le sera... je le veux.
En prononçant ces mots : je le veux, Taccent de Maurice accusait une telle énergie de volonté, que, renonçant à modérer la fougue de son fils, dont elle connaissait le caractère, madame Dumirail ne renouvela plus ses observations.
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Jeane, malgré son bon vouloir, cédant à la fatigue, revint auprès de M. et madame Dumirail, en s'appuyant sur le manche de son rcâleau d'une main, et, de l'autre, comprimant les battements de son sein. Elle était ainsi ravissante de grâce et de beauté candide. Son grand chapeau de paille jetait son ombre transparente sur son front d'ivoire encadré des bandeaux dorés de sa chevelure blonde et voilait à demi Téclat de ses grands yeux bleus, animés par l'activité fébrile d'un labeur entrepris sans consulter ses forces ; mais un oblique rayon du soleil perçant les nuages et se projetant sur la partie inférieure du visage de la jeune fille, tandis que son front restait dans l'ombre, éclairait de sa lumière dorée ses joues fraîches et pures, son nez délicat, aux narines roses, sa bouche vermeille, son menton à fossette et la naissance de son cou élégant. La taille élancée, svelte, nerveuse , de Jeane , au-d^-ssus de la moyenne stature des femmes, admirablement développée par des courses quoli-
diennes dans la montagne, offrait de rares perfections et se révélait soihpie, libre, charmante sous les plis flottants d'une robe à mille raies bleues et blanches, simplement coupée en blouse et serrée à son corsage par une ceinture de maroquin noir ; son petit pied étroit, cambré, chaussé de bottines à semelle assez épaisse pour braver les aspérités du roc, était non moins accompli que sa main aux doigts effilés, un peu brunie par le htâle, ainsi que son teint aussi diaphane que celui d'un enfant.
—Ah ! chère tante,— dit gaiement et d'une voix un peu étouffée Jeane à madame Dumirail en se rapprochant d'elle, — est-il heureux ce Maurice!! sa fourche ne lui pèse pas davantage maintenant qu'il y a deux heures... et moi... je l'avoue... je sens mes forces à bout...
— Aussi, te répété-je, mon enfant...
qu'en prolongeant cet amusement outre mesure, tu te fatiguerais, — reprit madame Dumirail d'un ton de doux reproche. Et faisant asseoir sur ses genoux la jeune flile.
60 LES FTr.S DE FAMILLE.
elle dét,icha son large chapeau de paille, puis avec une sollicilnde maternelle, elle étancha de son mouchoir le front moite el les joues brûlantes de Jeanne, qui lui dit souriant et l'embrassant tendrement :
— iMe voici délassée, chère tan le, ma fatigue est oubliée !
— C'est possible... mais tu vas, s'il te plaît, rester là entre nous deux, faneuse effrénée, — reprit M. Dumirail. Et d'un gesie d'affectueuse autorité, il prit le bras de Jeane et l'obligea de se placer entre lui et sa femme. Tirant ensuite son mouchoir, il essuya la moiteur des épais bandeaux de la blonde chevelure de la jeune tille, en ajoutant : — Voyez un peu comme elle a chaud !! — Et s'adressantà madame Dumirail: — Julie, détache ton écharpe et mets-la autour du cou de celte enfant...
— Oh! mon oncle... c'est inutile, je...
— Certainement... il est inutile de te préserver d'un refroidissement toujours si dangereux dans nos montagnes, imprudente enfant, — dit madame Dumirail en
LES FILS !)F. FW.îF.LE. 91
interrompant .leane. El, aidée cie son mari, elle enveloppa soigneusement des plis de l'écharpe le cou et les épaules de la jeune fille. Celle-ci prit ensuite, pour les porter à ses lèvres, les mains de son oncle et de sa tante avec un mouvement d'une grâce si touchante, que tous deux échangèrent un regard attendri.
Un antre regard non moins ému suivait cette scène... car elle avait pour témoin muetet attentif Charles Delmare. Celui-ci, se rendant à l'invitation de ses voisins et ne les ayant pas trouvés au logis, venait les rejoindre dans la cour de la ferme; il s'abrita pendant un instant derrière l'un des chariots, afin de contempler sa fille assise entre M. et madame Dumirail. Puis il se rapprocha d'eux au moment où Maurice, rœil éti?)celant, la joue en feu, le front ruisselant de sueur, accourait triomphant et s'écriait d'une voix haletante en montrant le ciel orageux, d'où tombaient déjà quelques gouttes de pluie fouettées par le vent :
— Lorsque je veux une chose, riun ne
peut m'empêcher de raccomplir? J'avais dit que le foin serait rentré avant l'orage... c'est fait!
La physionomie, l'attitude, l'accent de Maurice, exprimaient de nouveau, et plus énergiquement encore, cette opiniâtre puissance de volonté dont avaient été récemment frappés ses parents; elle parut non moins impressionner Charles Delmare, qui, cependant, connaissait aussi dès longtemps le caractère de l'impétueux jeune homme.
— Bonjour, cher voisin, — dit M. Dumirail tendant cordialement la main à Charles Delmare. — Nous vous attendions, et, si vous le voulez, nous allons rentrer 'au logis... car la pluie ne va pas tarder de tomber.
— Je suis à vos ordres et à ceux de madame Dumirail, — répondit Delmare. Et s'adressant à sa fille d'une voix contenue, quoique familièrement affectueuse : — Eh bien, mademoiselle Jeane, la fenaison a été rude, ce me semble... et vos forces ont, hélas ! trahi votre brillant courage...
— Ah! monsieur Charles! — répondit gaiement la jeune lille en désignant Maurice du regard,— ce roi du râteau... ce héros de la fourche... nous donnait vaillamment l'exemple à tous... mais je ne le suivais que de bien loin! Donc... à lui Thonneur... la gloire de la journée ! — Puis, riant, Jeane ajouta : — Aussi a-t-il héroïquement gagné la couronne dont est orné son front victorieux !
Celle allusion aux nombreux brins d'herbes fleuries entremêlés à l'épaisse et brune chevelure de Maurice durant le déchargemeut des chars, excita son hilarité; il dégagea des boucles rebelles de ses cheveux les tiges vertes et les fleurs, les entrelaça en manière de petite couronne, et l'offrant à Jeane avec un sérieux comique, il ajouta en mettant un genou en terre :
— 0 noble princesse des bluets... duchesse des primevères... églanlines, perceneiges et autres domaines printaniers...
moi... roi desvertes prairies... autocrate des sainfoins, etc., etc., je t'offre de partager ma