L^s ni.s oi; f\mille
couronne de trèfle incarnat... et mon trône
de luzerne rose...
En prononçant ces derniers mots : Je Toffre de partager mon trône... Maurice rougit tout à coup; son accent, d'abord franchement joyeux, devint embai'rassé... Une réflexion soudaine changeait évidemment le cours de sa pensée première... et à une inlenlion d'alDordplaiï^aiile succédait en lui un ressenlimenl sérieux et tendre; aussi Maurice, baissant les yeux, se hâla-t-il d'achever la plaisanterie, ei se relevant, d'agenouillé qu'il était, il balbutia en s'efforçanl de sourire :
— Je l'offre ma couronne... parce que personne... plus que toi, Jcane, n'es! digne de régner sur mon rustique royaume.
— Je m'enorgueillis d'un si grand honneur, noble sire ; mais mon peu de mérite ne me permet pas d'aspirer à une si belle royauté..., — répondit Jeane non moins rougissante, non moinsconfusc queMaurice, et qui, 'ainsi que lui, sentait sa gaieté s'effacer soudain devant une émotion douce et
grave à la fois ; puis, d'une voix légèrement altérée, la jeune tille ajouta, en prenant le petit chapel d'herbes vertes et de fleurs que lui offrait son cousin : — Je garderai toutefois précieusement, noble sire, cette chère petite couronne... comme un gage du bon vouloir dont vous m'honorez...
Les moindres péripéties de cette scène presque enfantine, entre Jenne et Maurice, avaient été très-attentivement observées par Charles Delmare, M. et madame Dumirail; tous trois, ne pouvant en ce moment se communiquer le résultat de leur observation, parurent également plus charmés encore que surpris de Foffre faite à Jeane par son cousin et du trouble croissant des deux jeunes gens, demeurés silencieux près l'un de l'autre et semblant craindre d'échanger un regard... M.el madame Dumirail s'adressèrent l'un à l'autre un signe d'intelligence et se levèrent du banc où ils étaient assis.
— Mon ami... nous aurions, ma femme et moi, à vous entretenir assez longuement..., dit M. Dumirail à Cliarles Delmare. — Si
VOUS le voulez, nous rentrerons à la maison.
Charles Delmare, M. et madame Dumirail •;
se dirigèrent vers le Morillon , suivis de fe
Jeane et de Maurice, interdits, presque attristés, essayant, mais en vain, de renouer J leur entretien avec leur confiance et leur . gaieté habituelles, tous deux s'empressèrent Ê de regagner leur chambre, afin de songer à loisir au changement qui jetait soudain une sorte de contrainte dans leurs relations, jusqu'alors si familières, si fraternelles.
Nous achèverons en quelques mots de faire connailre au lecteur M. et madame Dumirail. Celui-ci, âgé d'environ vingt ans de plus que sa femme, qui atteignait alors sa quarantième année , s'était tardivement marié ; d'abord résolu de rester célibataire, parce que, aimant passionnément Tagriculture et la vie retirée, il savait qu'un petit nombre de femmes peuvent se résoudre à
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séjourner constaïuiuent à la campagne, et que celles qui acceptent cette situation s'y résignent de si mauvaise grâce, que les continuels ressentiments de leur ennui attristent ou révoltent leur mari selon la nature de son caractère et rendent souvent ainsi la vie commune intolérable.
Lors de Tun des voyages qu'il faisait à Genève pour le placement des produits de son domaine, M. Dumirail rencontra plusieurs fois,cliez le marchand de bois qui lui aclietâit les coupes de ses futaies, la nièce de ce négociant, jeune femme de vingt ans à peine, veuve d'un riche cultivateur du pays de Vaud. Elle étail sinon belle, du moins très-attrayante ; on lisait sur sa physionomie ouverte, intelligente et douce, la droiture de son esprit, la bonté de son cœur, le charme de son caractère. Cette jeune femme causa un vive impression à M. Dumirail ; elle était orpheline, veuve, sans enfants ; son patrimoine lui assurait une grande aisance. Cette dernière considération influa beaucoup sur les projets
fie mariage de M.Dumirail, non qu'il fût eupile, tant s'en fallait! m;iis il pensait sagement que si la jeune veuve, malgré la 'disproportion des âges, consentait à l'épouser, H partager sa retraite et ses goûts, elle saui-ait à ({uoi elle s'engageait et agirait, librement, puisque les bit ns qu'elle possédait lui permettaient de choisir un époux à scn gré ou de vivre indépendante.
M. Dumirail, homme loyal, pénétré de ses devoii'S et certain de les dignement accomplir, adressa ses offres de mariage à la jeune veuve. Celle-ci, appréciant comme elle le devait la valeur morale de M. Dumirail, et troiiviiut toutes les garanties de bonheur possible dans la |)arfaite conformité de leurs vœux, de leurs habitudes, et dans leur sympathie mutuelle, accepta les propositions de M. Dumirail. La félicité «lue tous deux alteuilaient de cette union dépassa leur espoir; le plus léger nuage ne l'obscurcit jamais, et depuis plus de vingt ans qu'elle durait, les seuls chagi ins dont M. Dumirail eût ressenti Talleinle
furent d'abord le passager refroidissement de madame San-Privato, sa sœur, très-vivement' contrariée de le voir se marier à quarante ans, habituée qu'elle était depuis longtemps à penser qu'il resterait célibataire et à désirer qu'il ne fût ainsi pour plusieurs motifs ; mais le temps, et surtout la nécessité de s'accommoder d'un événement qu'elle ne pouvait empêcher, effacèrent peu à peu (du moins en apparence) les ressentiments de madame San- Privato; el plus tard, lors des divers séjours qu'elle fit chez son frère, au Morillon, elle vécut en très-bons termes avec sa belle-sœur.
L'autre chagrin dont souffrit longtemps M. Dûmirail fut causé par la mort tragique de son frère Ernest, q-i'il aimait de la plus vive affection, et qui, selon la croyance générale, avait été tué en duel par le peintre Wagner. Ajoutons enfin que M. Dûmirail ne doutait pas que Jeaue ne fût véritablement sa nièce, bien qu'il fût instruit de la coupable faiblesse de la mère de la jeune fille.
Charles Delmare, ainsi que nous l'avons dit, accompagna M. et madame Dumirail dans leur appartement, et bientôt Tentrelien suivanl commença :
— Mon cher voisin, — dit M. Dumirail à Charles Delmare, — depuis trois ans que s'est établie notre intimité, dont ma femme
et moi nous nous félicitons chaque jour, nous vous considérons comme l'un des membres de notre famille; aussi nous désirons vous consulter aujourd'hui sur l'une des plus graves déterminations que nous puissions prendre.
— Et, contre notre habitude, — ditàson tour madame Dumirail, — mon mari et moi, nous différons en quelques points de manière de voir au sujet de la résolution dont il s'agit.
— J'ajouterai, mon cher Delmare, que ma bonne Julie, après m'avoir soumis ses objections , voulait absolument subordonner sa décision à la mienne. Je m'y suis refusé, parce que ses objections, je l'avoue, ont ébranlé mon opinion première.
Or, dans ce doute, nous sommes convenus
de vous soiimeltiT la qiieslioii.
— Votre coiitiance m'honore et me touche; j'y répondrai de mon mieux, — dit Charles Delmare d'un ton pénétré. — De quoi s'agit-il ?
— D'un projet de mariage, — reprit M. Diimirail.
Et sa femme ajouta :
— D'un projet de mariage entre Jeane et Maurice.
— Je ne saurais être votre arbitre, — reprit Charles Delmare en tâchant de sourire afin de dissimuler sa vive émotion ; — mon jugement ne serait pas impartial.
— Pourquoi cela, mon ami?
— Parce que je crois m'ètre aperçu depuis quelque temps que Jeane et Maurice éprouvent l'un pour l'autre un sentiment plus tendre que l'afTection fraternelle, et, selon moi, leur mariage a>surerait leur bonheur à venir. Vous le voyez donc, mes amis, je ne puis être, pour ainsi dire, juge
en ma propre cause, car cette union me semblait très-désirable.
— Mon cher M. Del mare, votre réponse mettrait à l'instant fin à notre dissentiment, si mon mari et moi différions d'avis au sujet du mariage en lui-même, mais il n'en est pas ainsi.
— Sur quel point important, madame, différez-vous donc d'opinion avec M. Dumirail?
— Faut-ii rapprocher ou reculer l'époque de cette union? Dans ce dernier cas, devonsnous instruire Jeane et Maurice de notre dessein? Vaut-il mieux, au contraire, le leur laisser ignorer? Telles sont les questions secondaires sans doute, et cependant très-importantes, vous le voyez, qui nous divisent, ma femme et moi. Nous comj)tons sur les conseils de votre amitié éclairée pour mettre un terme à nos indécisions.
— En ce cas, je vous dirai : Mariez Maurice et Jeane le plus tôt possible. Mon opinion à ce sujet est encore renforcée par un
lOi LES FILS DE FAMILLE.
iijcideiil de celte journée, incident dont j'ai été vivement frappé.
— Voulez-vous parler, mon ami, de l'offre faite à Jeane par Maurice de partager son Irône de luzerne?
— Cette circonstance a sa valeur; mais il s'agit d'une autre remarque.
— Laquelle donc, M. Delmare?
— Madame, lorsque tantôt, après la fenaison, la récolte a été rentrée, grâce à la violente activité de Maurice, vous l'avez entendu, venant à vous, s'écrier : —u Lorsque « je veux une chose, il faut qu'elle soit. « J'avais dit que le foin serait rentré avant « la pluie... c'est fait. » Eh bien, je Tavoue, son accent, sa physionomie, son regard, m'ont en ce moment profondément impressionné. Je dirai plus...
— Pourquoi vous interrompre, mon cher Delmare?
— En effet, toute réticence de ma part en une circonstance aussi grave que celle-ci aurait de graves inconvénients... vous saurez donc toule ma pensée. Or, tantôt,
LES FILS DE FAMTLLE. 10î$.
en voyant éclater sur la belle et virile figure de Maurice cette indomptable énergie de vouloir qui le caractérise... en le voyant si jeune, si impétueux, je me disais : Si au li^u d'élre élevé sous vos yeux, instruit, formé au bien par vos conseils, par vos exemples, depuis son enfance; si, au lieu de ressentir un goût décidé pour la vie des champs, d'avoir ainsi, pour ainsi dire, une ligne de conduite tracée d'avance... Tavenir de Maurice devait être livré aux hasards des circonstances imprévues... je serais trèsalarmé.
— Cette alarme, mon cher Del mare, me semble naître de Taffection que vous portez à notre fils, — dit M. Dumirail : — croyezmoi, ses bonnes qualités natives le sauvegarderaient assurément des passions mauvaises.
— Mon ami, je ne partage pas cette confiance absolue,— reprit Charles Delmai^e; — en raison même de son naturel ardent, énergique, passionné, Maurice est accessible aux grands enlrainements; il sera
toujours de ceux-là qui restent fidèles au bien tant qu'ils vivent parnfii les gens de bien, mais qui dans un mauvais lieu peuvent plus aisément que d'autres se laisser égarer; aussi faut-il sui'lonl les préserver des tentatives du mal, en un mot, de Toc- CASiON DE FAILLIR... tant qu'ils sont dans l'âge de l'effervescence des passions. Aussi, je ne saurais trop le répéter, mariez Maurice le plus tôt possible... son cœur vient de s'éveiller à l'amour...
11 aime Jeane, il en est aimé : tous deux sont purs. Cette union, grâce à Dieu, ne sera pas de celles où l'époux apporte à la jeune épouse une âme déjà flétrie, des sens blasés; le mariage sera pour ces deux jeunes gens le plus doux des liens. Maurice se passionnera pour sa femme; plus tard, j)Our ses enfants et pour ses devoirs de père; ces devoirs, il les accomplira avec la chaleur de cœur, la puissance de volonté qui le caractérisent; cette existence paisible, laborieuse, qui lui plaît déjà tant, lui deviendra plus chère encore, partagée par
une compagne bien-ainiée, entourée d'une jeune famille. Ainsi s'écoulera pour lui, dans renchantemenl prolongé d'un premier amour, la période de vingt à vingt-six ou vingt-huit ans, ces années les plus ci'itiques de l'homme. Dès lors, ainsi qu'on ledit vulgairement, le pli sera pris, la pratique et l'amour des vertus domestiques seront pour jamais enracinés dans l àme et, qui mieux est, dans les habitudes de Maurice. Ses enfants grandiront, il faudra songer à leur établissement; de sorte que, les devoirs s'ajoutanlaux devoirs, Maurice, sans risquer de faillir, atteindra la maturité de l'âge, au milieu des douces joies de la famille et des graves préoccupations quelle engendre; il vivra, il aura vécu, dans celte solitude, aussi heureux que vous et votre douce compagne. Hâtez donc, je vous le répète, le mariage de Maurice et de Jeane; ce mariage contient en germe leur félicite à venir.
Après avoir écouté, ainsi que sa femme, avec une attention profonde, les conseils de leur ami, conseils auxquels sou expérience
(les passions orageuses et sa connaissance des hommes donnaient une irrécusable autorité, M. Dumirail répondit :
— Il faul marier Jeane et Maurice le plus tôt possible... tel était, tel est encore mon avis, mon cher Delmare, surtout après vous avoir entendu; cependant, je diffère avec vous d'opinion en ceci... que, sans être aveuglé par la tendresse paternelle... je suis persuadé que Maurice, doué comme il l'est par la nature, élevé comme il Test par sa mère et par moi.., enfin, profondément imbu des excellents conseils que vous lui avez souvent donnés, sortirait sans malencontre des épreuves où vous verriez pour lui une occasion possible de défaillance... Mais, quoi qu'il en soit, je crois, ainsi que vous, opportun de hâter l'union de ces deux enfants, contre l'opinion de ma chère Julie... beaucoup moins rassurée que moi sur la solidité des principes de notre tils.
~ Je l'avoue, malgré les réflexions de M. Delmare, ma connaissance certaine du caractère de Maurice me confirme dans
mon opinion , — reprit madame Dimiirail. — Plus que jamais je me demande, et je vous le demande à tous deux : Est-il prudent de marier silôt Maurice? Ne serait-ce pas encourir une grande responsabilité que de lui confier, si jeune, la destinée de Jeane, notre fille adoptive? Ne serait-il pas plus sage de retarder ce mariage de quelques années, pendant lesquelles nous pourrions du moins voir réaliser les espérances si fondées que nous donne notre fils? Son caractère, complètement formé, nous offrirait alors des garanties durables pour le bonheur de Jeane.
— Madame, — reprit Charles Delmare, — votre principale objection repose sur l'extrême jeunesse de Maurice... 11 a vmgl ans passés. Admettons que vous reculiez Tépoque de cette union jusqu'à ce qu'il ait vingtquatre ou vingt-cinq ans : certes, à cet âge, et ainsi que vous \e dites, madame, le caractère d'un homme est désormais formé, trempé, mais à la condition expresse d'avoir été éprouvé. Or, pendant ce laps de
temps, à quelles épreuves, à quelles ten talions aura donc été exposé Maurice?... Dieu merci! à aucune. Telle est la douce uniformité de votre vie, qu'elle sera demain ce qu'elle est aujourd'hui. Cette existence heureusement exempte d'écueils lui suffit, plaît à ses goûts, les satisfait; il n'en désire pas connaître d'autre. « Enfant de nos monta- « gnes, me disait-il encore ce matin, je veux «y vivre et y mourir... » Vous devez vous féliciter de cet attachement passionné au sol natal... l'encourager de tout votre pouvoir, car il n'entre pas, que je sache, dans vos projets, de vous séparer de iMaurice, de le faire voyager?
— Non certes! — dit vivement madame Dumirail,— je serais trop inquiète de savoir mon fils éloigné de nous.
— Celte inquiétude, je la partagerais, madame. Ainsidonc, selon toute probabilité Maurice, ne vous ayant jamais quittés, sera, dans quatre ou cinq ans, ce qu'il est aujourd'hui, rempli de tendresse et de vénération pour vous,essentiellement bon et généreux,
ingénu, docile, ardenl au bien, ignorant le mal et confiant comme toutes les âmes pures et droites , en un mot, plus que personne capable d'assurer le bonheur de Jeane... Or, si vous admettez ceci, madame, qu'aurez-vous gagné ù retarder ce mariage de plusieurs années?
Madame Dumirail, frappée de la justesse de ce raisonnement, retlecliil, puis reprit :
— Je Tavoue... si les qualités qui nous rendent nion lils si cher, loin de s'altérer, se raffermissaient encore, le retard du mariage de ces enfants n'aurait d'autre résultat que d'ajourner de quelques années leur bonheur.
— Et il en serait ainsi, ma chère Julie... car enlin je suppose... ce que je ne crois point... que notre lils soit assez faible pour faillir devant l'occasion, où est le danger s'il ne rencontre pas cette occasion?...
— Que sais-je, mon auji?... un hasard ne peut-il pas la faire naître, même dans notre solitude?
— Savez-vous, madame, ce qui pourrait
amener presque fatalement pour Maurice l'occasion de faillir?— dit gravement Charles Delmare. — Ce ne serait pas le hasard, mais un trop long délai apporté au mariage de ces deux enfants.
— Que voulez-vous dire, mon cher monsieur Delmare?
— Je vais aborder, madame, un sujet d'une extrême délicatesse; mais dans les conjonctures où nous sommes, Ton doit tout dire, tout prévoir.
— Parlez, de grâce!
— Le cœur de Maurice s'est éveillé : il ressent maintenant pour Jeane de l'amour. Ce sen liment prendra sur lui un violent et croissant empire. Il aura bientôt tous les caractères d'une ardente passion ; il n'est pas de ces hommes qui peuvent aimer froidement, patiemment ; aussi, songez à sa douloureuse impatience s'il voyait de beaucoup retarder l'époque de son mariage.
Puis, il ne s'agit pas seulement de Maurice : il aime, il est aimé enfin! et, j'ose à peine achever, rien n'est plus contagieux que
LES FILS DE FAMILLE. iiô
reffervescence dun sentiment partagé.
Moins que personne je mets en doute les vertus de Jeane et l'honneur de Maurice ; mais ils s'aiment, madame, ils s'aimeront de jour en jour davantage ; ils sauront que dans quelques années ils doivent être unis. Les entraînements d'un premier amour sont souvent irrésistibles, car, ne vous y trompez pas et croyez à la sûreté de mes observations, Jeane, malgré sa candeur, malgré son enjouement, est d'une nature aussi ardente, aussi impétueuse que Maurice, quoique très-con tenue par son éducation et par la réserve de son sexe. Aussi ces deux enfants, passionnément épris l'un de l'autre, continueront de vivre dans une intimité de tous les instants au fond de cette retraite ; puis l'innocence est aveugle, a-t-on dit : cet aveuglement peut les précipiter à leur perte. Ah! vous tressaillez, madame, vous partagez mes craintes?
— Je l'avoue, monsieur Delmare, jusqu'à présentées appréhensions ne s'étaient pas présentées à mon esprit.
Jli LES FILS DE FAMILLE.
— Moi je les ressentais, — ajonlaM. Dumirail ; — cette cause et d'autres encore nie faisaient désirer de hâter l'époque de ce mariage.
— Ce n'est pas tout encore, — reprit Charles Delmare, — et j'hésiterais à poursuivre, si je ne savais qu'une mère telle que vous, madame, peut et doit tout entendre, iorsffu'il s'agit de son fils. Je veux que l'honneur de Maurice domine l'impéluosilé de sa passion, ou que l'innocence de Jeane lui impose à ce point qu'il se résigne au lointain ajournement de ses espérances ; je veux enfin que son cœur reste fidèle à Jeane ; mais qui pourra le préserver de quelque liaison subalterne, indigne de lui?
— Ah ! monsieur Delmare, - dit madame Dumirail, interrompant, — supposer mon fils capable de se dégrader à ce point!
— Ma chère Julie, le langage de notre ami est tel qu'il doit être : sincère, éclairé; il prévoit tout, parce qu'il faut parer à tout; il tientsagementcomptedes infirmitésde l'humaine espèce.
LES FII.S DE FAMTLfE. ii5
— Ce n'est pas tout, cet égarement passager aurait moralement des conséquences funestes, — répit Charles Delmare, — car enfin, non-seulement rien n'est à mes yeux, et aux vôtres sans doute, plus charmant, plus saint, que l'union de deux êtres d'une pureté pareille; mais, de plus, une union contractée en de telles condilions offre presque toujours une garanlie de bonheur assuré; elle laisse ainsi, dans l'âme des époux, un ineffaçable souvenir d'innocence et d'amour. Ah ! je vous en conjure, ne risquez pas de perdre ou de compromettre une chance de félicite certaine, en ajournant le mariage de ces deux enfants. Relardez-le, je le comprends, jusqu'à l'époque de la majorité de Maurice, c'est-à-dire jusqu'à la fin de l'automne, mais fiancez-les tous deux le plus tôt possible. Un dernier mot : les prévisions, les espérances les mieux fondées, les plus sages, sont quelquefois déjouées par les événements , je le sais ; mais le père et la mère de famille ont du moins accompli leur devoir sacré, lorsque, après
116 Li;s riLs oe famille.
avoir longtemps étudié le caractère, Tesprit, les aptitudes de leur enfant, ils lui tracent la route qui doit le conduire au bonheur. Ce devoir accompli, si les hasards des événements ruinent les desseins du père de famille, du moins sa conscience ne lui reproche rien.
— Eh bien! chère Julie... tu as entendu notre ami... ton opuiion est-elle modifiée?
— Beaucoup... La justesse de plusieurs observations de M. Delmare me frappe... je crois maintenant qu'il y aurait de graves inconvénients à reculer indéfiniment le mariage de ces enfants et que nous devons les instruire de nos projets... Seulement, la question est tellement grave, mon ami... (|ue je désirerais soumettre à Tépreuve de deux ou trois jours de réflexion avec moimême l'adhésion à peu près complète que je viens de donner à ta manière de voir à propos de cet acte important.
— A merveille, ma chère amie ; réfléchis à loisir ; une décision immédiate n'est pas indispensable. Mais...,— ajouta en soupi-
LES ril.ï bL FAMILLE. 117
raiil M. Dumirail soudain allrislé, - il nous resle à consuller notre ami sui- un sujet bien douloureux... dont nous nous eflbr- L'ons toujours en vain d'eloiuner notre souvenir. — Et portant sa main à ses yeux humides, M. Duinirail ajouta ; — Ah!... mon pauvre frère... mon pauvre Ernest!
A ces mots, Charles Delmare tressaillit et, maigre son empire sur lui-même, pâlit légèrement. Il sagissait de M. Ernest Duiiiirail, qu'il avait, sous le nom de Wagner, tué autrefois en duel.
M. Dumirail n'ayant, non plus que sa femme, remarqué l'émotion de Charles Delmare, se recueillit un moment, et, de plus en plus péniblement affecté, reprit :
— Mon cher ami, il est parfois, dans les familles les plus honorables, certains souvenirs cruels et honteux, objets d'un deuil caché, mais éternel; l'un de ces deuils pèse sur nous... Oui... nous vous avions tu jus-
qu'ici ce secret: vous saurez tout à l'heure quelle cause nous oblige de sortir de notre réserve. — Et M. Dumirail ajouta d'une voix profondément altérée : — Mon frère Ernest... le père de Jeane... a été tué en duel par un misérable ^spadassin nommé ^Yagner.
— J'ignorais ce malheur domestique; je conçois voire chagrin... Cette perte a dû être pour vous irréparable, — reprit Charles Delmare, tâchant de rester maître de soi, et cependant sentant Tignominie du mensonge hypocrite que lui imposait la nécessité ; — vous aimiez sans doute tendrement votre frère?
— Mon ami, — reprit M. Dumirail d'une voix palpitante d'émotion et de haine contenue, — il y a bientôt dix-huit ans que ce malheur m'a atteint, et Julie vous diraqu'il ne se passe pas de jour où ce souvenir ne saigne encore dans mon cœur;etmaintenantce seia pour moi une sorte de consolation de n'être plus forcé de me contraindre envers vous sur ce pénible sujet, ainsi que par le passé...
i20 LES FILS UE FAMILLE.
Pauvre Ernest!... — Et un éclair sinistre brilla dans les yeux humides de M. Du mirail, dont le regard était d'habitude si bienveillant. — J'en jure Dieu! sans les prières, sans les larmes de ma femme, je partais pour la Suisse afln d'aller venger la mort de mon frère... ou de périr!
— Grâce à Dieu! j'ai pu détourner mon mari de son funeste dessein, — ajouta madame Dumirail. — Notre famille aurait eu peut-être deux malheurs à déplorer au lieu d'un.
— Ce qui rendait mon chagrin plus affreux, ma soif de vengeance plus légitime, — reprit M. Dumirail, — c'estquemon frère recevait la mort de la main du séducteur de sa femme; car, sachez-le, mon ami... la mère deJeane,qui depuis deux années de mariage donnait l'exemple des plus touchantes vertus, avait cédé à un inexplicable moment d'égarement ; démentant son passé jusqu'alors irréprochable, elle succombait à une détestable séduction. Mon frère, instruit de son déshonneur, provoqua ce
LES FUS DE FAMILLE. 12 i
Wagner ; dans ce duel, Ernest fut frappé à mort, après avoir blessé grièvement son adversaire.
— Ah! malheur à moi si M. Dumirail apprenait que je suis le meurtrier de son frèie! je serais à jamais séparé de ma fille, sans espoir, sans moyen de me rapprocher d'elle! pensait Charles Delmare avec épouvante. Et il ajoutai! tout haut ; — Espérons, mon ami, qu'un jour l'oubli...
— L'oubli! — répondit M. Dumirail. — Est-ce que la présence de Jeane, innocente enfant; irresponsable des désordres de sa mère... ne nous rappelle pas sans cesse que celle malheureuse femme a par son incondnite causé le meurtre de mon frère ?
— Monsieur Del mare, — reprit madame Dumirad, — nous vous confions ces tristes détails parce que. plus que jamais, nous avons besoin des avis de votre amitié aus>i dévouée qu'éclairée. Telle est la question ; dans l'everitualilé d'un mariage, malnleiiant presque certain, devons-nous instiuii'e Miiurice de l'inconduite de la mère de Jeane... ou
i22 LES FILS DE FAMILLE.
épargner à notre fils celle pe.iible révélalion?
— Quoi! madame... vous hésiteriez à la lui épargner?
— Permettez, monsieur Delmare : nous lui cacherions ce triste secret, si nous avions la certitude que Maurice l'ignorera toujours. Madame Dumirail mérite au moins autant d'être plainte que dêtre blâmée... car, du moins, elle a noblement expié sa faute en vivanljusqu'à la lin de ses jours dans une solilude absolue, sans mériter, dit-uu, un seul reproche ; mais, malheureusement, Maurice peut apprendre d'ailleurs ce dont nous lui ferions un secret ; et, s'il épouse sa cousine, n'aura-t-il pas le droit de nous reprocher un jour comme un manque de conliance noire silence sur un objet aussi grave que l'inconduite de la mère de sa femme?
— Mais, madame, qui instruirait Maurice de cette triste aventure!
— Peut-être ma sœur... car nous l'attendons ce soir ainsi que son fils, — reprit M. Dumirail. — Et si Maurice ap|>renait
d'eux ces malheurs de famille, ne vous semble-t-il pas qu'il pourrait se Irouver blessé de ce qu'en lui proposant d'épouser sa cousine, nous l'avons laissé dans l'ignorance d'un fait qui pouvait modifier sa résolution?
— Lui... voire fds!... lui, tel que nous le connaissons! le croyez-vous capable de rendre Jeane solidaire de la faute de sa mère?
— Non, assurément, mon ami, mais alors pourquoi craindre de lui confier ce triste secret avant son mariage avec Jeane?
~ Pourquoi?... Parce qu'il aura nécessairement alors une fâcheuse opinion de la mère de sa femme... Or, à quoi bon causer à Maurice ce chagrin? à quoi bon le désaffectionner d'une personne de sa famille...
d'une personne qu'ilesthabitué de respecter» en entendant chaque jour Jeane parler de sa mère avec autant d'attachement que de vénération?... A quoi bon créer un desaccord, secret sans doule, mais regrettable , entre Jeane et Maurice, puisqu'il lui faudra la
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plaindre d'être ainsi aveuglée sur la valeiir morale qu'elle accorde à sa mère? Vous craignez, dites-vous, que madame San- Privalo ou son fils n'instruise Maurice de ce que je vous engage à Ini laire? Soit; mais, en ce cas, vous seriez du moins innocents (le cette révélation fâcheuse, et, de plus, vous pourriez alors atténuer le mal qu'elle produirait en disant à Maurice ce que disait tout à rheui'e madame Dumirail : — « Que la « mère de Jeane était au moins autant .à plaindre qu'à blâmer. »
— Qu'en penses-tu, Julie ?— reprit M. Dumirail après un moment de silence et de rétlexion. - Peut-être notre ami a-t-il raison... en ce cas, ne vaudrait-il pas mieux gardera ce sujette silenceenversMaurice?...
— Je l'avoue... je ne sais trop maintenant que résoudre, — répondit madame Dumirail au moment où Maurice entra dans le cabinet de son père, en disant:
— Voici ma tante... on aperçoit la voiture qui monte au pas la rampe de la terrasse.
Maurice prononça ces mots avec l'accent
LtS FiLi DE FAMILLE. 4^0
(ïuuti soric de cuiilrarietu, doiil fui d'aiitanl plus surpris Charles Delmure, que, dans la matinée, le jeune homme avait paru trèsjuyeux de la prochaine arrivée de sa tante et de son cousin.
— Allons recevoir ma sœur, — reprit M. Dumirail.
Et s'adressant à Charles Delmare :
— Vous me permettez de vous présenter à ma sœur comme noire meilleur ami?
— Je suis fort sauvage, et, vous le savez, très-peu désireux de nouvelles connaissances; mais madame votre sœur devant passer quelque temps ici... cette présentation est indispensable... je m"y soumettrai donc de la meilleure grâce du monde.
— Maurice, — dit madame Dumirail au moment de quitter Tappartement , — où donc est Jeane?
Ces mots, auxquels il eût la veille répondu sans le moindre embarras, firent, malgré lui, rougir Maurice; et quoiqu'il n'eût pas adressé un mol à sa cousine depuis la scène de la fenaison, incident puéril, mais qui l'a-
i26 LES FILS DE FAMILLE.
vail éclairé sur la nature de son senlimenl pour Jeane, il se senlil troublé par la question si naturelle de sa mère, et croyant que tous les regards attachés sur lui cherchaient à pénétrer son tendre secret, il baissa les yeux, rougit davantage, et l'ingénu fut sur le point de répondre comme Gain : « M'avezvous donc donné Jeane à garder?...» Mais il balbutia seulement :
— Je n'ai pas vu ma cousine depuis tantôt... après la rentrée des foins... je... je... crois qu'elle... est allée s'habiller pour dîner...
Ce disant, Maurice essuya de grosses gouttes de sueur qui tombaient de son front empouî'pré; puis, pour dissimuler sa confusion, il sortit précipitamment en disant:
— Je vais au-devant de ma tante et de mon cousin...
Apparent empressement qui s'accordait mal avec la très-visible contrariété que la venue des San-Privato causait à Maurice, et dont Charles Delmare, très-observateur, s'était seul jusqu'alors aperçu. Il dit en
souriant à M. et à madame Dumirail :
— Avez-vous remarqué le trouble, la rougeur de ce pauvre Maurice au seul nom de Jeane?
— Cerlainement, — répondit M. Dumirail, — et l'embarras de Maurice suffirait à nous éclairer, si nous pouvions douter de...
M. Dumirail fut interrompu par l'arrivée de sa nièce, venant de l'intérieur de l'appartement, tandis que Maurice en sortait par la porle extérieure. Le regard le moins altentif eût été frappé du soin minutieux qui avait présidé à la toilette de Jeane, vêtue de sa robe la plus fraîche, portant des bottines toutes neuves, et ayant eu, pour la première fois, l'idée d'entremêler avec goût* quelques tleurs de grenadier d'un pourpre éclatant au milieu des tresses de ses magnifiques cheveux blond doré . Cette coiffure lui seyait à ravir. Ces symptômes de coquetterie naïve n'échappèrent pas à M. et à madame Dumirail. Ils adressèrent un regard (rintelligence à Charles Delmare,
qui coiilemplait avec un ravissement exli'éme quoique contenu la beauté de sa fille... Jamais elle ne luiavait semblé plus charmante!
-- Mon Dieu ! clière Jeane, comme tu deviens coquette! — dit affectueusement madame Dumirail ; — c'est la première fois que je te vois coiffée avec des fleurs naturelles... Tu as eu là une excellente idée... cette coiffure te va fort bien.
A son tour, et comme Maurice, la jeune lille baissa les yeux, rougit, se troubla, redoutant d'avoir imprudemment trahi, par la recherche inusitée de sa parure, le secret de son cœur; aussi commit-elle un énorme mensonge en répondant :
— J'ai eu ridée de me coitTer ainsi... à cause... à cause... de l'arrivée de ma tante San-Privato...
— Tu as eu raison ; c'était une gracieuse manière de fêter sa venue, chère enfant. Allons donc à sa rencontre, et précède-nous, car tu es la plus ingambe, — reprit madame Dumirail.
Puis elle dit à demi-voix à son mari et à Charles Delmare :
— Décidément, je suis bien près d'être tout à fait de votre avis et de- dire comme vous : « Il faut marier ces enfants le plus tôt possible. »
Le jour louchait à sa fin lorsque Cliarles Delmare, M. et madame Dumiruil, Jeaiie cl Maurice, groupés devant la porte principale du Morillon, s'apprêtaient à recevoir madame San-Privalo el son fils.
Bientôt s'arréla devant le perron une
vieille calèche attelée de trois cheva-ux de
l>oste et fermée par des vasistas, espèce de
•lelonière (selon le langage des postillons
l.ES FILS l»E lAMlLLK. 131
gouailleurs) iiullcnioFit construile pour le voyage el déjà disloquée par les cahots lie la route. Ce véhicule avait été loué à Paris, pour la circonstance, par madame San-Privato. Un domestique, assis sur le siège de la calèche à côté d'une femme de chambre, vint ouvrir la porlière de la voilure, d'où descendirent les nouveaux arrivants, llsfurentaccueillisavec unesimplicité cordiale par leurs parents, qui insistèrent pour les conduire directement à la salle îi manger; mais la Parisienne objecta que ni elle ni son fils n'étaient présentables, et demanda pour tous deux la grâce de se retirer dans leui* appartement afin d'y faire leur toilette du soir.
Les Dumirail, souriant légèrement de cet excès de formalisme, allèrent dans le salon attendre leurs hôles, qui, ;iprès (rois quaris d'heure, revinrent, ainsi qu'ils disaient, présentables, à savoir, vêtus avec autant d'élégance et de recherche que s'ils se rendaient à un dîner d apparat.
La .sœur de M. Dumirail atteignait sa
cinquantième année; mais grâce à sa taille svelte, à sa tournure juvénile et surtout aux mystérieuses ressources qu'une femme, jadis fort jolie, fort galante et résolue à ne point vieillir, trouve dans les arcanes du cosméti(iue, madame San-Privato semblait, au plus, âgée de trenle-liuit k quarante ans. Ses cheveux, ses sourcils étaient d'un noir de jais; une imperceptible couche de carmin animait ses joues ; enfin, ses lèvres, d'un rose beaucoup trop vif pour n'être pas emprunté, laissaient voir des dents d'un blancheur éclatante. Son sourire séducteur, son regard caressant sa vi)ix insinuante , vestiges indélébiles de ses anciennes habitudes de coquetterie, contrastaient parfois avec une sorte d'étourderie sénile, d'air évaporé, toujours malséant à son âge, rien n'étant plus déplaisant et plus ridicule qu'une vieille linotte avec son gazouillis chevrotant et ses caduques prétentions de gentillesse et de joliesse.
Albert San-Privato, âgé de vingt-quatre .ans, de taille moyenne et frêle, de l'extorieur
LES FlfiS DE FAMILLE. 4 Ô3
le plus ciisUngii(\ affectait légèrement la roideur anglaise; ses traits fins et purs, presque imberbes, d'une délicatesse féminine et d'une pâleur transparente, étaient ravissants; ses yeux, cVun brun velouté, hardis et pénétrants, se frangeaient de longs cils plus foncés que sa chevelure cliàlain clair, naturellement ondée ; son sourire spirituel et imperceptiblement sardonique, son menton fermement accusé, son port de tête un peu allier, familier à ceux qui, selon le terme consacré, regardent de haut, et surtout son regard profond, tempéraient ce quo l'on pouvt.it reprocher de trop joli à ses traits.
Vêtu avec une élégance du meilleur goût, irréprochablement chaussé, selon que le voulait la saison d'été, de bas de soie blancs écrus et de souliers vernis qui mettaient en valeur la petitesse de son pied que plus d'une femme eût envié, le jeune diplomate, parfumé, recherché, soigné, conime on dit, jusqu'au bout des ongles, portait à la boutonnière de son habit une triple chaînette
f^'or à laquelle brillaient les insignes de plusieurs ordres étrangers.
En somme, la personne d'Albert San-Privato offrait un ensemble remarquablement attrayant.
Nous insistons sur ces détails, parce que, si puérils qu'ils puissent sembler, ils avaient une importance dont Charles Delmare, le seul peiii-être, saisit tout d'abord la portée, grâce à sa longue expérience des hommes ft des choses. En effet, placé à Técart au fond du salon, au moment où les San-Privato firent leur entrée, il fut d'abord frappé du contraste saisissant que présentaient l'extérieur et la physionomie des deux cousins, car Albert et sa mère étant arrivés à la nuit tombante et ayant aussitôt gagné leur appartement, Charles Delmare, ainsi que Jeane, les rencontrant pour la première fois, ne put d'abord que les entrevoir.
Nous le répétons, l'extérieur et la physionomie des deux cousins présentaient un contraste saisissant.
Que l'on se ligure Maurice Dumirail, de
qui la taille dépassait cinq pieds dix pouces, taillé en Hercule adulte, le visage large, mâle, ouvert, haut en couleur, tîàlé par la bise, le regard franc, le sourire ingénu, l'attitude simple et dégagée, se mouvant à l'aise dans ses larges vêtements quasi campagnards.
Maurice, en un mot, représentait au physique Pimage de la force, de la jeunesse et de la santé dans leur vigoureuse plénitude, et au moral, l'image de la loyauté, de l'énergie, de la candeur et de linexpérience de ce que l'on est convenu d'appeler les façons du monde.
Que l'on se figure ainsi Maurice, et qu'on le compare à son cousin , d'une stature audessous de la moyenne, frêle, chétif, conséquemment très-mince, et, il faut le dire, d'une tournure remplie de grâce et de distinction ; coquet, pimpant, musqué, décoré de plusieurs ordres, ajusté avec un goût parfait qui rehausse sa charmante figure fine, délicate et pâle, se présenlant dans le salon avec l'aisance un peu hautaine «le rhomme du monde accomiili.
« — Hélas ! combien il en esl peu qui sau- » ront préférer la simplicité ruslique de )) l'extérieur de Maurice, sa beauté mâle et » douce, à Textérieur d'Albert San-Pri- « vato? » — pensait Charles Delmare, examinant avec une attention profonde l'impression que causa sur les divers personnages réunis dans le salon, l'aspect du jeune diplomate.
M. Dumirail, homme de sens et de bon jugement, incapable de prévention, trouvait son neveu le plus joli garçon du monde, lui reprochant cependant, àpartsoi, d'avoir l'air un peu poupée. Il souriait, et se demandait ce qu'il aviendrait de ce frêle et élégant Adonis s'il entreprenait de vouloir, comme Maurice, chasser pendant six heures les coqs de bruyère ou les chamois en gravissant les rocs et franchissant les précipices; ou bien encore si Albert essayait de tenir de sa petite main blanche et fluette le manche d'une charrue à six bœufs, ainsi que le faisait parfois Maurice, afin d'enseigner les laboureurs novices.
Cependant, à ces premières critiques d'une innocente malice succéda, dans l'esprit de M. Dumirail, un sentiment sérieux d'une source élevée : il éprouvait une considération sincère pour son neveu, qui déjà portait à sa boutonnière plusieurs distinctions honorifiques , récompense méritée , sans doute, de ses brillants débuts dans' la carrière diplomatique.
Madame Dumirail (et Charles Delmare lisait avec inquiétude ce secret sentiment sur les ti^aits de cette femme douée de tant de raison et d'un esprit si droit), madame Dumirail ne put d'abord, cependant... (ô mystère du cœur maternel ! ) ne put d'abord cacher l'expression d'une sorte de jalousie involontaire, en comparant l'extérieur de son neveu à l'extérieur de son (ils. Oui, pour la première fois de sa vie, elle trouva Maurice trop robuste et trop frais. Puis la rectitude de son esprit reprenant le dessus, celte mère si intelligente se reprocha sévèrement une velléité de préférence injuste, absurde, et conclut sainement que Maurice et Albert
éfaient tous deux doués d'avantages physiques lellemeul dissemblables, que Tou ne pouvait établir entre eux de comparaison.
Charles Delmare avait depuis longtemps scruté, étudié, approfondi jusqu'au vif le caractère, l'esprit, le cœur, Torganisaiion de sa fille, et sachant, grâce à son expérience des femmes, combien une première impression est parfois influente, sous'ent même décisive, sur les natures nerveuses, passionnées, sensitives, ainsi que Tétait Jeane, il redoublait d'attention, s'efforçant de deviner sur la physionomie de celle-ci ce qu'elle éprouverait à l'aspect deSan-Privato. Trop sincère, trop candide, et sentant d'ail- Jeurs trop vivement pour rien dissimuler, elle ne dissimula rien.
Jeane, lorsque Albert parut, jeta d'abord sur lui un regard discret, mais empreint d'une certaine curiosité, concevable à l'égard d'un proche parent jusqu'a'ors inconnu; puis, à mesure qu'elle contemplait son cousin, le regard de la jeune fille, de plus en plus arrêté, se prolongea au delà des bornes
d'une simj)le curiosité. Jeaiie eut bieulùt consrience de celte légère inconvenance, rougit et baissa les yeux. Mais presque aussitôt et comme si elle eû(, contre son gré, obéi à une atlraction invincible, elle leva de nouveau les yeux sur Albert, et ils rencontrèrent le regard fixe et profond du jeune diplomate.
Soudain , une sorte de frisson électrique donnait à Jeane (nous ne saurions mieux rendre notre pensée que par une trivialité), donnait à Jeane la chair de poule, et, pendant un instant, une secrète angoisse contractait son angélique figure; puis, redressant le front, elle attachait de nouveau les yeux sur Albert, mais celte fois avec une expression de défi, de dédain et presque d'aversion.
Ces nuances que nous sommes obligé d'accuser trop fortement peut-être, afin de les rendre sensibles, ces nuances presque insaisissables dans leur rapidité fulgurante, Charles Dclmare cependant les saisit. Il était père, il idolâtrait sa fille, il la connais-
i iO LES FILS DE FAMILLE.
sait, nous le répétons, mieux qu'elle ne se connaissait elle-même et mieux que personne de la famille Damirail ; aussi les remarques qu'il lit lui causèrent une anxiété profonde.
Enfin Maurice, toujours loyal, bienveillant, ouvert, et qui, le matin même (il n'avait pas encore, il est vrai, lu clairement son amour pour Jeane), Maurice, disonsnous, qui le malin même parlait affectueusement de son cousin à Charles Del mare, et qui jamais n'avait éprouvé Tombre du sentiment de l'envie, souriait avec une jalouse amertume en admirant le charmant Parisien, et, regrets cruels, mais, hélas! tardifs, Maurice regrettait de ne s'être point atîublé d'un habillement de drap noir complet qu'il abhorrait et ne consentait à vétïr qu'aux grands jours; de plus, il gémissait de n'avoir point emprisonné son cou dans une cravate blanche, et, remarquant la fraîcheur des gants paille sous lesquels se dessinait la main eflilée de son cousin, il jetait un regard désolé sur ses brunes et
LES FUS DE FAMTLLE. iil
robustes mains aux ongles érnoussés par les travaux des champs, songeant, stérile remords 1 qu'il possédait une paire de gants presque neufs en caslor olive, et qu'enfin il aurait pu chausser des escarpins cirés au lieu de ses gros souliers et de ses guêtres de cuir. Aussi Maurice, attristé, écœuré, confus de la rusticité de son extérieur, n'osait lever les yeux sur Jeane.
Ces impressions multiples, causées par la présence d'Albert San-Privato, et si longuement détaillées ici parce qu'elles ont une importance extrême au point de vue de notre récit, furent presque aussi instantanées que la pensée, car, quelques moments après l'entrée de sa sœur et de son fils dans le salon, M. Dumirail, prenant le bras de madame San-Privato, lui dit gaiement :
— Je te sais gré de ton ébouriffante toilette, et je remercie mon neveu, monsieur l'ambassadeur en herbe, d'avoir fait pour nous l'exhibition de ses décorations, récompense de son mérite —j'ajoute ceci se-
rieusemeiil, chère sœur ; — iijai> vous mangerez un dîner détestable; voilà plus d'une heure qu'il attend, à la grande désolation de notre vieille F'anchon, la cuisinière ; il est donc dit que tu voudras toujours jouer à la grande dame au vis-à-vis de nous autres, bons paysans du Jura... Etsur ce, à table, à table!
Albert offrit avec une courtoisie pleine de déférence son bras à sa tante, en s'excusant respectueusement d'avoir, ainsi que sa mère, retardé l'heure habituelle du dîner.
Charles Delmare, selon sa coutume, donna soii bras à Jeane, et Maurice, marchant derrière eux, dit à la jeune tille d'une voix basse, oppressée, presque alarmée :
— Jeane!... tu ne connaissais pas notre cousin, tu le connais maintenant... comment le trouves-tu?
— Moi? — répondit la jeune fille aussi à demi-voix, — je le déteste!! !
Le dîner commença. Le valelde chambre d'Albert avait subi la même transformation de toilette que son maître, et, vêtu de noir, Lïanlé de fil blanc, il vint, une serviette sous le bras, se planter debout derrière la chaise de madame San-Privalo, en regardant d'un air quelque peu narquois les deux servanles chargées^ de veiller aux besoins des coir.ivcs, M. Dumir.iil n'ayant
ili LES FILS DE FAMILLE.
d'autres serviteurs qu'un cocher et un palefrenier.
Les premiers moments du dîner furent assez silencieux. Madame San-Privato et son fils, visiblement préoccupés de savoir qui était Charles Deln>are, l'observaient avec une attention particulière. Il semblait lié par une étroite intimité aux maîtres de la maison, puisqu'il prenait part à ce dîner de famille; puis Jeane et Maurice l'appelaient familièrement leur cher maître; et quoiqu'il fut vêtu, sans façon, d'une veste de chasse de velours lustré par la vétusté, une sorte d'élégance naturelle, la parfaite aisance de ses manières, la rare distinction de ses traits, ses belles mains blanches aux ongles longs, roses et polis, qui attestaient un soin minutieux de sa personne, enfin, ce je ne sais quoi qui décèle Thomme du monde et du meilleur monde, persuadaient à madame San-Privato et à son fds que l'inconnu n'était pas un provincial. Puis il avait plusieurs fois attaché son regard froidement pénétrant sur le jeune diplomate,
comme s'il eût voulu le préjuger d'après l'examen attentif de sa physionomie. Albert, non moins perspicace que son observateur, croyant remarquer que l'examen dont il se sentait Tobjet n'était pas dicte par une excessive bienveillance, éprouvait un vague instinct de défiance à l'égard de Charles Delmare. Quant à madame San- Privato, elle n'éprouvait qu'une assez vive curiosité au sujet de l'inconnu ; cette curiosité, M. Dumirail la satisfit en disant à sa sœur:
— Ma chère amie, dans ma hâte de te conduire à la salle à manger, j'ai oublié de le présenter noli'e meilleur ami... M. Delmare.
— Je suis enchantée, monsieur, de renconlrer ici le meilleur ami de mon frère; j'ose espérer que, mon fils et moi, nous ne quitterons pas le Morillon sans avoir aussi quelque part à votre amitié, — dit madame San-Privalo de sa voix la plus insinuante.
— Je suis très-sensible, madame, au bienveillant désir que vous me faites l'honneur
î-iO LES IIL? DE FAMILLE.
de me témoigner, — répondit poliment Charles Delmare en s'inclinant. El il reprit à demi-voix un entretien commencé avec Joane, auprès de qui il se trouvait placé à table.
— Plus de doute, — pensait Albert San- Privato ; — ce qui me semblait d'abord trèssingulier m'est maintenant révélé. Les manières parfaites, l'extérieur éminemment distingué de ce monsieur si mal vêtu, ne m'étonnent plus. Évidemment ce doit être l'ex-beau Delmare, de qui j'ai souvent entendu parler par les vétérans de l'élégance parisienne; entre autres par Richard d'O- Ircmont, qui, très-jeune alors, a été, pour ainsi dire, le pupille fashionable du beau Delmare. Il sera venu cacher sa ruine au fond du Jura. Mais comment et pourquoi <'St-il ici sur un pied d'élroite intimité? Pour quels motifs, si je ne me trompe, semble-t-il assez contrarié de nous voir arriver céans, ma mère et moi?
Puis regardant Charles Delmare à la dérobée, mais avec une atlention croissante,
LES FILS DE FAMILLE. li"
Albert se dit en jetant tour à tour les yeux sur lui et sur Jeane :
— C'est étrange... mais j'y songe... quel souvenir!...
Les réflexions d'Albert San-Privato furent interrompues par sa mère, qui, donnant avec assez d'adresse, si cela peut se dire, la réplique à son fils afin de le mettre en valeur, voulait amener la conversation sur les différents pays où il avait successivement résidé avant d'èlre secrétaire de l'ambassade de Naples à Paris; car sa carrière diplomatique l'avait tour à tour conduit en Russie, au Mexique, en Allemagne et en Toscane. AlJ^ert essaya de décliner la secrète sollicitation de sa mère et de changer brusquement le cours de l'entretien en disant à M. Dumirail :
— Avant de quitter Paris, mon chcroncle, j'ai rencontré, chez M. le ministre des affaires étrangères, M. de Morainville.
Je lui ai demandé ses commissions pour vous en lui apprenant que je venais passer un mois ici... il m'a chargé de vous
\iS lES FILS DE FAMILLE.
réitérer l'assurance de sa vive et constante annitié, se mettant toujours à votre service. . . Or, à ce sujet, mon cher oncle, j'ai peut-être commis une indiscrétion?...
— Comment cela, mon ami?
— M. de Morainville, par son extrême influence à la chambre et par sa haute position au ministère des affaires étrangères, jouit d'un très-grand crédit : je me suis permis de m'autoriser auprès de M. de Morainville des liens de famille qui m'unissent à vous pour lui recommander très-instamment la prise en considération d'une pétition très-importante^ relative aux intérêts de plusieurs de mes nationaux.
— Je serais enchanté, mon cher Albert, que, grâce à moi, M. de Morainville pût t'être utile à toi ou à ceux aux<iuels tu t'intéresses. Je n'ai ni n'aurai jamais rien à solliciter de lui personnelleiMent-, use donc à ton gré du peu de crédit que je puis avoir auprès de cet important personnage à qui j'ai rendu, je l'avoue, quelques services
électoraux, d'ailleurs de tous points d'accord avec mes opinions.
Madame San-Privato, devinant que son 111s éludait le récit de ses voyages, revint sur ce sujet, et Albert, quoiqu'il eût, soit par modestie, soit par un autre motif, refusé de se rendre au désir de sa mère qui voulait le faire briller aux yeux des habitants du Morillon, en leur racontant ses voyages, non-seulement cette fois s'exécuta de bonne grâce, mais s'efforça de captiver son auditoire. Il y réussit, car il s'exprimait avec une facilité remarquable; sa parole, toujours choisie, était vive et colorée. Écouté avec un intérêt croissant, il méritait de létre; il peignit en quelques traits saisissants l'aspect, les mœurs, en un mot, la physionomie des diverses contrées parcourues par lui, abonda en anecdotes piquantes sur les cours de l'Europe qu'il avait fréquentées, disant souvent à ce propos: » L'empereur et l'impératrice de Russie • m'ayant fait l'honneur de m'inviter V à..., etc.. etc.; » ou bien ; a Son Altesse
« monseigneur le grand-duc de Toscane, « m'ayanl déjà comblé de bonlés, voulut « bien n)e, etc., etc.; » ou bien encore: « Le a roi de Bavière, qui daignait me traiter avec « une distinction si parlieulièreque j'en de- « meurais confondu, m'assurait un jour « que.., etc., elc »
îMais en énumérant ainsi les souverains dont il i'étail trouvé rapproché grâce à ses fonctions diplomatiques, et qui, selon lui, le traitaient <t avec une bonté ou une distinction toute particulière,» Albert San-Privato, doué d'infiniment de tact et de savoir-vivre, donnait à son accent une expression de gratitude respectueuse qui ne permettait pas de l'accuser de céder à un sentiment de vanité ridicule, en énumérant ainsi ses interlocuteurs couronnés. Puis il lit un tableau éblouissant de plusieurs fêtes de cour où il assistait, citant les noms des beautés les plus à la mode, princesses, duchesses ou marquises, tour à tour reines de ces bals splendides, lesquelles lui avaient aussi fait riionneur de lui dire ceci ou cela ; il décri-
LES FILS DE FAMILLE. ISl
vait leurs toilettes merveilleuses; ou bien, abordant des sujets plus graves, mais toujours intéressants, il 'esquissait le portrait de quelques hommes d'État célèbres en Europe, auxquels il avait eu aussi l'honneur de dire, etc., etc.
Il racontait encore les délices de Florence la belle, la ville des fleurs et des plaisirs, ce rendez-vous de tous les voluptueux de l'Europe, où, plongé dans un doux far niente par la molle tiédeur d'un printemps éternel, on se laisse vivre au milieu du parfum des roses et de l'enchantement des arts.
Puis, à ces riants tableaux, où les grands pins à parasol couvrent de leur ombre les fontaines de marbre blanc, tandis qu'au loin le soleil jette ses reflets vermeils sur les portiques et les statues, succédait, contraste saisissant! l'aspect glacial de la Russie, la neige de ces steppes immenses qui ressemblent au blanc linceul d'un monde; hivers formidables suivis d'étés soudains et sans printemps, où verdure, feuillage, fleurs et
lo2 LES F[LS DE FAMILLE.
fruits surgissaient des frimas aussi subitement qu'une décoration d'Opéra.
San-Privato racontait encore son récent voyage au Brésil, la végétation splendide de ses forêts vierges dont les oiseaux bleus, pourpres, verts, couleur de feu, ont l'éclat des pierreries; le Brésil, avec ses esclaves, leurs mœurs étranges, ses indolentes créoles bercées dans les hamacs aériens, taudis que leurs femmes agitent les grands éventails de plumes de paon; mais, dans ces récits dWlbert... un trait de mœurs, une anecdote, un fait, animait toujours le paysage.
En un mot, nous ne saurions mieux caractériser la conversation de San-Privato qu'en la comparant à ces panoramas mobiles qui se déroulant rapidement sous nos yeux, nous montrent les sites les plus variés ; aussi les campagnards du Morillon, voyageaient, si cela se peut dire, sur les ailes du récit de leur jeune hôte, et parcoururent, en moins d'une heure, avec lui, une partie des deux mondes. Il aurait pu prolonger indéfiniment l'entretien , au
LES Flf.^ DE FAMILLB. 155
grand plaisir de ceux qu'il tenait sous le charme de sa parole ; mais avec bon goût, il s'excusa de parler si longuement de lui, ou plutôt de ses voyages, ramena la conversation sur son séjour et celui de sa mère au Morillon, dans ces belles montagnes du Jura, établit un parallèle entre l'existence paisible et riante des champs, la contemplation des beautés de la nature, etc., etc., etiavie brillante mais factice des cours, etc., lequel parallèle se terminait par l'apologie de la vie rustique.
Tout ceci fut dit en excellents termes, et avec une telle apparence de '-onviction qu'à l'entendre, San-Privato, s'il n'eût obéi au louable désir de parcourir une carrière où il espérait rendre quelques services à son pays, aurait regardé comme le bonheur suprême de vivre à jamais au Morillon, ainsi que Son cher cousin Maurice, qu'il engageait, au nom de leur amitié d'enfance, à persévérer dans la simplicité de ses goûts.
Cet entretien, dont nous avons donné une idée sommaire, dura tout le temps rlu
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dîner, puis l'on revint au salon. Madame San-Privalo, un peu fatiguée du voyage, et sachant que d habitude son frère et sa famille se retiraient de bonne heure, témoigna le désir de regagner son apparlemeni; mais avant de se séparer, l'on conv'mi d'une partie de montagne pour le lendemain. L'on irait, après une légère collation matinale, déjeuner à un chalet situé sur Tun des plateaux les plus élevés du Jura, mais accessible aux chariots, madame San-Privato étant incapable d'accomplir à pied une pareille ascension. Ces divers arrangements convenus, les habitants du Morillon et leurs hôtes se séparèrent. Charles Delmare regagna sa demeure.
M. et madame Diimirail, retirés dans leur chambre à coucher, causaient confidentiellement des diverses circonstances de la soirée qui venait de s'écouler. Madame Dumirail semblait pensive, presque soucieuse, tandis que son mari continuait ainsi Tentretien commencé :
— Ma sœur sera toujours la même!
désordre et vanité! Je ne sais rien depuis
luijgtemps de Telal de ses affaires d'intérêt, mais elles doivent aller de mal en pis ; car, au commencement de cette année, je lui ai encore envoyé six mille francs qu'elle me demandait à emprunter, alléguant sa gène momentanée, et voilà qu'elle débarque ici en poste, avec deux domestiques, au lieu de voyager tout bonnement en diligence avec une lille de chambre ; puis, à peine arrivée, bien qu'elle saclie que nous dînons en famille et qu'elle connaisse la simplicité de nos habitudes, elle se pare comme une châsse, car elle s'imagine toujours n'avoir pas dépassé la trentaine, et elle a cinquante ans bien sonnés... Pauvre Armande !... la raison lui viendra-t-elle jamais?... Je ne l'espère plus... Son avenir m'inquiète sérieusement. Elle avait hérité de mon père une fortune égale à la mienne. M. San-Privato, consul général de Naples à Paris, jouissait d'appointements considérables, possédait en outre deux cent mille francs de patrimoine; eh bien, la femme de son côté, le mari du sien, ont tant dépensé, prodigué, gaspille,
quil resterait, j'en suis certain, tout au plus, clair et net, à ma sœur, une soixantaine de mille francs, si elle vendait ses dernières propriétés, surchargées d'hypothèques.
Mais, remarquant la distraction et la physionomie soucieuse de sa femme, M. Dumirail ajouta :
— Qu'as-tu, ma chère Julie? Tu parais absorbée...
— En effet... mon ami... je suis sous l'empire d'une pensée mauvaise, ou plutôt ridiculement absurde...
— Toi?
— Helas! oui; mais, heureusement, une pensée dont on reconnaît soi-même le ridicule, l'absurdité, ne peut être dangereuse, n'est-ce pas, mon ami?
— Sans doute... Et cette pensée, quelle est-elle?
Madame Dumirail garda pendant un moment le silence et reprit :
— Avant de répondre à ta question , permets-moi de t'en adresser une autre :
— Que te semble-l-il de noire neveu Albert?
— Ma foi ! c'est le plus joli garçon que l'on puisse voir : il a des manières excellentes et du grand monde ; il est devenu tout à fait un homme depuis que nous ne l'avions vu ; il promettait alors déjà beaucoup... et il a tenu ce qu'il promettait. Je ne me lassais pas ce soir de l'écouter.. . l'on ne saurait avoir une conversation plus nourrie, plus intéressante et plus spirituelle... Il a tiré un excellent profil de ses voyages; enfin, sais-tu qu'à son âge, à vingt-quatre ans, il est très-beau d'être secrétaire d'ambassade et décoré de plusieurs ordres?
— C'est très-beau — répondit madame Dumirail étouffant un imperceptible soupir, — et ta sœur se montre à bon di'oit orgueilleuse... très-orgueilleuse de son fils...
— Elle a raison. Ce garçon-là fera brillamment, rapidement son cliemin... C'est bien une autre tète que celle de sa pauvre mère! Elle est le désordre incarné... tandis qu'Albert est l'ordre personnifié... si, du
LES FILS lîE FAMILLE. i o9
moins, il n'a pas changé depuis son dernier séjour ici... Te rappelles-lu... car les petites choses sont signiiicatives... le rappelles-tu combien nous élions alors frappés devoir I ou jours dans sa chambre chaque chose à sa place? En un mot, il était, ainsi qu'on le dit, l'églé comme un papier de musique ; il brossait et pliait lui même ses habits, toujours enveloppés de serviettes... afin de les garantir de la poussière... et, chose rare à vingtans, surtout si l'on songcaux exemples de folles prodigalités qu'il recevait de sa mère... il ne dépensait pas le quart de la somme qu'elle lui donnait pour ses menus plaisirs... Aussi, grâce à un pareil esprit de ponduite, à sa capacité vraiment hors ligne et à ses agréments extérieurs, qui ne gâtent jamais rien, notre neveu est appelé à parcourir une magnifique carrière.
— Sa!is doute, et voilà justement ce qui a éveillé en moi cette pensée ridicule, absurde, dont je te parlais tout à l'heure.
— Je ne te comprends pas, chère Julie, explique-toi.
d60 LES FILS i)E F\MILE.
— Eh bien, j'ose à peine te Tavouer, je ne puis me défendre d'un sentiment presque pénible, en comparant l'avenir de notre neveu à l'avenir de notre Maurice; dis, mon ami, est-ce assez absurde?
— Mais non !
— Quoi, mon ami, tu ne me blâmes pas?
— Nullement.
Et M. Dumirail ajouta en souriant :
— Mon incroyable indulgence le surprend, chère Julie.
— Beaucoup, je l'avoue.
— De cette indulgence je t'expliquerai la cause.
— En ce cas, mon ami, j'aurai le courage d'achever ma confession par un aveu encore plus absurde, encore plus ridicule que le premier.
— Voyons l'énormité... J'écoute.
— Eh bien, ce soir, en examinant la charmante figure d'Albert, sa tournure élégante et svelte, sa toilette recherchée, relevée de cette petite chaîne d'or où étaient attachées ses décorations, je le comj)arais à notre bon
Maurice, et, loul en donnuiil à celui-ci la préférence sur son cousin, je me disais cependant; « Si mon llls n'était pas tel qu'il est, je voudrais qu'il ressemblât à Albert. » Kt encore non... je manque de franchise, j'équivoque... La vérité est que mon cœur s'est serré parce que, pendant un moment, il m'a paru que Maurice, auprès de son cousin, ressemblait presque à un paysan. Puis le bon sens m'est revenu, et j'ai reconnu que chacun d'eux est doué d'avantages très-differenls. Voilà, mon ami, ma confession. J'ai peine à croii'eque, malgré Ion excessive indulgence, tu ne blâmes pas mon aberration d'esprit en cette cii'constance.
— Je ne saurais blâmer ce que j'approuve.
— Tu m'excuses?
— Mieux que cela, je dis-je, ma chère
Julie, j'approuve cette pensée, que lu taxes
à tort de ridicule et d'absurde, parce qu'au
fond elle est juste... Je ne parle pas, bien
entendu, de ta comparaison entre l'extérieur
de Maurice et celui de notre neveu, ce sont
là des questions d'innocente coquetterie ma- ^. 11
ternelle; dont la plus sage, la plus éclaiiw des mères ne saurait se défendre, puisque tu ne l'en défends pas; mais ta pensée est juste en ce qui touche la comparaison des carrières que notre neveu et notre fils sont appelés à parcourir. Certes, Texistence du propriétaire cultivateurest honorable, utile, et surtout paisible et heureuse , lorsqu'elle correspond parfaitement à nos goûts; mais la carrière de l'homme qui sert son pays dans l'armée, dans la diplomatie ou dans tout autre emploi public, est non-seulement aussi honorable, aussi utile que la première, mais plus difficile, plus laborieuse, et partant plus méritante... or, Albert deviendra certainement un homme trèséminent. Tu te souviens de ce que nous disait, il y a quatre ans, M. de Morain ville : « 11 y a dans votre neveu l'étoffe d'un homme d'État. » Quelle ligne au contraire suivra notre fils? Mon Dieu: une ligne toute simple, toute droite! il fera, comme moi, valoir ses terres ; sa vie s'écoulera":paisible, obscure, ainsi que s'est écoulée la nôtre, et
fasse le ciel que ses enfants et les enfanis de ses enfants suivent son exennple!... Il ne sera pas, ainsi que le sera sans doute un jour son cousin, 3/. l'ambassadeur, brodé sur toutes les tailles, enrubané de tous les grands cordons imaginables ; il ne sera pas appelé à décider dans un congrès de la destinée des nations; non, notre fils sera tout uniment M. Maurice Dumirail; propriétairecultivateur, et ce titre, ma foi î en vaut bien un autre. De cela, chère Julie, que conclure? Le voici : selon moi, tu éprouvais un regret légitime en reconnaissant que la condition sociale de notre neveu sera très-supérieure à celle de notre fils, et beaucoup plus méritante, parce que Maurice n'a qu'à se laisser aller au courant de sa vie actuelle pour être heureux. Or, chère Julie, cette, appréciation très-équitable des faits n'a rien de commun avec Tenvie.
— Tes paroles, mon ami, me soulagent, me rassurent.
Et après un moment de silence, madame Dumirail ajouta souriante et embarrassée :
— Un mol encore... mon ami... el ne le moque pas trop de moi... quoique ma question participe à la fois de l'orgueil et de la modestie malernelle.
— Je t'écoule, Julie.
— Crois-lu, mon ami, en toute sincérité, que, placé dans les mêmes conditions que son cousin, el embrassant la même carrière que lui... notre fils eût aussi brillamment débuté qu'Albert?
— En toute sincérité, je le crois.
— Vrai... lu ne me dis pas cela pour me flatter... pour rassurer ce pauvre amour propre de mère ... toujours si ombrageux, toujours si prompt à s'alarmer?
— En mon âme et conscience, ma chère Julie, Maurice, doué, comme il l'est, d'une A'ive intelligence, d'une volonté énergique, persistant à tout ce qu'il entreprend, se serait distingué dans quelque carrière qu'il eût embrassée... Je dirai mieux, et cela nou point pour flatter ton amour- propre de mère...
LES FUS DE FAMILLR. ICîl
— Certainement... mais d'.s vile. ..(iisvilf...
— Maurice aurait eu, je crois, sur son cousin cette supériorité que, par l'atlrayanle. franchise de son caractère bienveillant et ouvert, il eût été synipulhique à tous... tandis qu'Albert... sans déprécier nullement son mérite...
— A Dieu ne plaise!... mais achève... tu disais . Tandis quWlberl...
— Tandis qu'Albert, malgré le charme, ta dislinclion de ses manières, que Ton ne saurait lui contester...
— ... Il faudrait pour cela, mon ami, être aveugle!... mais tu disais : Tandis qu'Albert...
— Tandis qu'Albert, malgré le charme, la distinction de ses manières, a parfois dans l'expression de son visage je' ne sais quoi de sec, de sardonique, qui semble percer malgré lui et vous inspire soudain une sorte de méfiance.
— Tu as fait cette remaniue? dit vivement et presque allègrement madame Dumirail, — moi aussi, je Tai faite...
— • Vraiment?
— Oui, oui.
— Alors, celle remarque est fondée, puisqu'elle nous a frappés tous deux, — reprit Daïvement M. Dumirail, — nous qui renflons si pleinement, si loyalement justice à notre neveu.
— J'ai fait cette observation lorsque Albert raconlaii les fêtes éblouissantes de la cour de Bavière, et, par parenllièse, un tapissier émérite n'eût pas décrit avec plus de science les meubles et les décws de la salle de bal.
— En effet, notre cher neveu insistait un peu trop sur ces détails, ainsi que sur la description de la toilette des femmes.
— En cela, soit dit à sa louange, il montrait la science d'une marchande de modes.
— Du reste, il faut en convenir, ma chère Julie, ces détails ne nous semblaient superflus que parce qu'ils entravaient un récit des plus intéressants.
— Certainement, il est impossible de mieux raconter, et surtout d'êlre un plus infatigable conteur, car, à notre grand
LES FILS Ut FA^ULLE. "167
plaisir d'ailleurs, Albert a gardé presque seul la parole durant tout le diner; mais, pour en revenir à cette expression sardonique dont tu as été frappé comme moi, je l'ai surtout remarquée loj'sque notre neveu nous a parlé de la dislinction toute particulière avec laquelle le traitait le roi de Bavière; car il est à noter, à l'avantage d'Albert, que tous les souverains, sans la moindre exception, le traitaient avec une distinction particulière. Toujours est-il que les louanges accordées par lui au caractère si facile et si bon du prince dont il parlait, étaient empreintes d'un tel accent d'ironie, que je me disais : « Si notre neveu payait dingratitude le flatteur accueil dont il a été honoré par ce souverain, ce serait véritablement bien fâcheux. »
— Très-fâcheux... s'il en était ainsi... mais rien ne nous autorise, après tout, à prêter un mauvais sentiment à ce pauvre Albert... Seulement, tout en lui rendant justice, il est permis de croire que, chez lui, les qualités de l'esprit sont encore supérieures aux
qualités (lu cœur... Mais qu'impoi'le... ce n'est pas avec la seusibililé du cœur que Ton réussit dans la diplom.itie.
— Malheureuseinent non, mon ami, puisque la dissimulation, la ruse, deviennent, dil-on, les quantités presque essentielles d'un diplomate... Ce n'est pas dire, mon Dieu ! que ce cher Albei't soit ou devienne jamais faux et dissimulé...
— Il serait aussi déraisonnable qu'injuste de le supposer; mais, enfin, il est évident que notre neveu n'acquerra pas sans doulc, dans la carrière qu'il a embrassée, certaines qualités de cœur qui, sans lui manquer enlièrement, ne sont peut-être pas à la liauteur de ses qualités desprit. Et néanmoins il parviendra aux fonctions les plus élevées... oui, noti-e neveu sera couiblé d'honneurs, de distinctions, tandis que notre bi'ave Maurice, si noblement doué du côté du cœur...
— Allons, mon ami, soyons jusles, — repril madame Dumirail interrompant son mari; -aj-rès tout, si la carrière de notre (ils
doit être aussi obscure qiie celle de sou cousiu doit être éclalaïUe, c'est que, par £ioûl, Maurice préfère robscurilé à l'éclat; car enfin, tu l'as dit loi-niême, notre fils, grâce à ses facultés naturelles, parcourrait avec distinction quelque profession que ce fût... et j'aurais pu, comme ma belle-sœur, être orgueilleuse de mon fils, quoique je sois orgueilleuse de lui à un autre point de vue ; el certes, s'il avait beaucoup voyagé, il serait tout aussi intéressant à entendre qu'Albert l'a été ce soir.
— Cerlainement, et si à notre lour nous voulions faire valoir Maurice, nous n'aurions qu'à lui demander de raconter ses chasses au chamois, ses ascensions à travers les précipices jusqu'aux cimes les plus escarpées de nos montagnes, et ces récits vaudraient, après tout, le récit de fêles de cour. Dieu merci ! notre tils n'a rien à envier à son cousin ! — dit M. Du mirail ; el, ainsi que sa femme, il demeura un moment silencieux et pensif, sans s'apercevoir, non plus qu'elle, qu'après avoir fait
470 LE? FILS Dr FAMILf.E.
sincèrement un grand éloge de leur neveu, ils en étaient venus, grâce à des transitions insensibles, malgré leur équité naturelle, à le déprécier peu à peu, et très-innocemment d'ailleurs, au profit de leur fils.
M. Dumirail rompit le premier le silence et dit à sa femme :
— Nous nous entretenons de l'impression que notre neveu a causée sur nous, mais nous ne songeons pas à celle qu'il a dû causer sur Maurice.
— Ton observation est fort juste, mon ami, car notre fils...
Madame Dumirail , en ce moment interrompue par deux coups légèrement frappés à la porte de sa chambre à coucher, demanda qui était là.
— Moi, ma mère, — repondit au dehors la voix de Maurice.
— Ce cher enfant n'est pas encore couché, tant mieux ; il ne pouvait venir plus à propos, — dit M. Dumirail à sa femme.
Et il ajouta :
— Entre, mon ami.
LES FILS nE FAMILLE. 171
Maurice ouvrit la porte, et s'arrêtant au seuil :
— Mon père, je ne suis pas...
— Qui est donc avec toi?
— Jeane. Peut elle entrer aussi?
— Certainement, — répondit madame Diimirail, échangeant avec son mari un regard de surprise.
Maurice, après une absence d'un instant, revint en tenant Jeane par la main.
L'embarras, l'inquiétude se lisaient sur les physionomies de Jeane et de Maurice. Une circonstance gi'ave pouvait seule expliquer leur présence simultanée, à cette heuri' avancée de la soirée, dans l'appartement de M. et de madame Dumirail. Celle-ci, s'adressant à son tils :
— Tout à l'heure ton père, en t'entendant frapper à la porte, me disait que tu ne pouvais venir plus à propos, mon ami. En effet, nous parlions de loi.. Quant à Jeane, qu'elle soit la bienvenue, comme elle l'est toujours. Et, maintenant, que voulez-vous, mes enfants?
iT2 LES FILS DE FAMILLE.
Jeune et Maurice se regaidiTonl à h délobée ; les palpilalions croissantes du sein de la jeune tille décelaienl son trouble, son agitation. Maurice, après un moment de silence, dit à sa cousine avec un accent de récrimination contrf lui-même :
— Pourquoi donc hésité-je? Est-ce que nous avons à rougir de notre demande?
Et s'avançunt vers M et madame Duniilail, Maurice ajouta d'une voix ferme, en sefforcanl de contenir son émotion :
ïliV Dl PREMIER VOLtME.
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NOrVELLES PIIRF.ICATIONS :
DCII4S. SIénu.ires (d'Alex.). "29 El Siilleador . . . . ô La comlesse de Cliurny Ciillieriiie Rlmn ls;iac l,:i(jiiediMn, parus I.c P.'isieur d Aslibourn Le capiUiine Rich.nd . . ô v
MONTÉPi.'». Confessions (I un
Bohème 4- »
Le vici-mle Raiiliaël . . b x Les Oiseaux de nuit . . -"i i Li's preiiiiéres noces . . '1 ^ La reine Emeraude . . 5 \ Un roi de la ir.odi-. . . i \ Le ni d'Ariane . . . t ^ Le châleaii des Fantômes, ô \ Sœur Suzanne . . . . 't '
.1ACRAGE. Madame de Cliâ-
(eauljriant . . ■ ■
I,a diichfsse d"Eiam]ies .
Diane de Poiiiers.
La marquise de Hur.iini .
uiREcocRT. Ninon de Lenclos ctBicii. .Suzanne Duchcrain po>so> DU TCHRAii.. Uiiine de Lancy . ....
MF.BY. lîneliistoiredefamijie
UARBISOX AISSWORTII. La
cliauibre étoiiée .
siAZET-LEBÈctE (Mme). La fille d'bonneur .
J. LEBÉGCE ET ASQCETIL. Monsieur Biiioii ....
MAYNE-REiD. Les chasseurs de Ch"-veluris ....
c. BEP.T0>". Gaston et Marie.
E. GAtDlN. Le C:i|jilailie
Plouéven
j. DE SAisT-FÉLix. Les nuiis
de Rome
A. prcHOT. Contes de Charles
Dickens
r.AZARO. A'"enture en Russie
A. ROBERT. Jean qui pleure et Je m qui ril .
Le lord de l'Auiirauté.
II. DE KOCK. I^es coiifessiuiis d'une jolie femme Les l.oreltcs \eiigées . • .
Minette '
p. DE KOCK. Les Eliivi^tes ■ Un Mons"' três-ioiirnienlé.