Les fils de famille
— Je ne comptais pas, mon cher voisin, avoir le plaisir de vous voir ce matin... Vous n'êtes donc pas allé au Morillon avant de venir ici?
— Non, mon ami, j'ai monté directement au chalet... Aviez-vous laissé chez vous quelque recommandation à mon adresse?
— L'on devait vous dire que nous vous ». i
amendions pour dîner, mais quil était inutile de vous donner la peine de monter au clialet, où nous desirions passer la journée absolument en famille.
Ces derniers mots : absolument en famille, frappèrent Charles Deîmare d'un profond et douloureux étonnement. Il se voyait pour la première fois, depuis trois ans, exclu de rinlimilé de ses amis; la froideur soudaine et très-visible de M. Dumirail envers lui le persuadait qu'il était, ainsi que l'on dit , de trop ; mais la circonstance était à ses yeux assez grave pour qu'il n'écoutât pas le ressentiment de la susceptibilité blessée. Il résolut donc de ne point paraître s'apercevoir de la froideur de son ami, remarquant d'ailleurs que madame Duiiiirail, «le qui la figure triste et altérée le frappa, semblait l'engager du regard à rester... il lesta.
— Mon père, — dit Maurice à M. Dumirail, — avant-hier soir, toi et ma mère, vous nous avez fiancés, nous promettant de hàler autant que possible l'époque de notre
mariage... Nous venons, Jeane et moi, te rappeler, ainsi qu'à ma mère, votre promesse.
— Et dans cette promesse nous mettons tout notre espoir, ajouta Jeane; — car cette promesse doit assurer le bonheur de notre vie.
— Béni soit Dieu ! — pensait madame Dumirail, jetant un regard expressif à Charles Deimare qui en comprit la signification; — béni soit Dieu! maintenant je ne redoute plus les suites de ma lutte contre Taberration de mon mari... mon fils lui-même est mon auxiliaire... qu'ai -je à craindre?
M. Dumirail, malgré la contrariété, le désappointement que lui causait la démarche des deux fiancés , se domina el repondit à son fils d'une voix affectueuse et grave :
— Ta mère et moi, mon cher Maurice, serons fidèles à notre promesse, puisque ton union avec ta cousine comble nos vœux... seulement, quant à ce qui est de
bâter l'époque de votre mariage , je te demande instamment de mûrement réfléchir; Jeane et toi, vous êtes encore trèsjeunes. Or, telle ou telle circonstance imprévue pourrait te faire regretter trop de précipitation à conlracter,si jeune,un engaeement indissoluble.
— Mon père, nous avons mûrement réfléchi, Jeane et moi... nous sommes certains, elle te Ta dit, de trouver le bonheur dans ce mariage et dans notre résolution de passer ici nos jours près de vous...
— Jamais vous n'avez été mieux inspirés, mes enfants! — dit vivement madame Dumirail, — et, ainsi que vous, nous hâtons de tous nos désirs le jour de voire union...
— Sans doute, — reprit M. Dumirail contenant son impatience et son irritation. — Ainsi, mon fils, lu es bien résolu de rester cultivateur!
— Oui, mon père.
— Te crois-tu certain.... aussi certain toutefois que l'on peut Tétre... qu'à ton goût
LES FILS DK FaHILLE. 9
pour ragricullure ne succédera pas un<* autre vocation?
— Je ne le pense pas.
— Ah ! Maurice, quelle douce joie tu me causes en parlant ainsi ! — dit madame Dumirail. — Je n'ai point d'ailleurs lieu de nrélonner; combien de fois ne nous as-tu pas dit : Laboureur je suis né, laboureur je mourrai !
— Ainsi, — reprit M. Dumirail parvenant à dominer la colère croissante que lui causait lintervenlion de sa femme,— ainsi, mon ami, tu ne vois rien de désirable au delà de la modeste et obscure condition qui t'est réservée? Ainsi tu ne regrettes et tu ne regretteras jamais... je te cite ce fait parce que nous l'avons sous les yeux... tu ne ngretleras jamais, dis-je, de n'avoir pas, par exemple, élevé ton ambition, très-louable d'ailleurs , jusqu'à une carrièi're aussi brillante que celle de ton cousin San-Privato?
— S'il faut te dire la vérité, mon père, certaines velléités ambitieuses s'elait'nt
éveillées en moi depuis l'arrivée de mon cousin, — répondit Maurice; — mais celte ambition a été éphémère...
— J'en étais sûr! mes pressentiments ne me trompaient pas! — se dit M. Dumirail triompliant et plus que jamais décidé de persévérer dans ses projets; puis il reprit tout haut, s'adressant à Maurice : — Ce (jue tu viens de m'apprendre là mon cher enfant, est un aveu de la plus haute importance... Et d'où vient que tu nous avais caché jusqu'ici cette velléité d'ambition, des plus louables, je te le répèle?
— Maurice vous l'avait cachée par cette raison fort simple, mon ami, que l'ambilieuse velléité de ce cher enfant a été, grâce à Dieu, aussi éphémère que soudaine, — reprit Charles Delmare; — et tout à l'heure encore, il nous disait...
— Mon cher voisin, — reprit froidement M. Dumirail, — la question dont il s'agit a, selon moi, une telle gravité que vous trouverez bon que mon tils me réponde libre-
LIS lîLS DE FAMILLE. 11
menl et en deliors de toute influeiice, si bien intentionnée d'ailleurs qu'elle puisse être...
— La réponse de Maurice est à ce point conforme à sa pensée, qu'en entrant ici, sa première parole a été de nous dire qu'il ne voulait jamais nous quitter, — ajouta madame Dumirail. — II est donc hors de doute que...
— Pardon si je t'interromps, ma chère amie, — dit M. Dumirail, s'efforçant de donner à son accent, à sa physionomie, Taffectuosité dont il témoignait habituelle-' ment envers sa femme, ne voulant pas laisser soupçonner leur récent discord aux deux fiancés ; —je te ferai la même observation qu'à noire cher voisin : notre tils doit i/ous dire, librement et sans réticence, sa pensée... sa pensée tout enlière... en une conjoncture si grave...
Et, s'adressaut à Maurice :
— Tu me disais, mon ami, que, depuis l'arrivée de ton cousin, certaines velléités ambitieuses s'étaient éveillées en toi?
i'2 LKS FILS DE FAMILLE.
— 11 est vrai, mon père... mais cette ambilion ne m'était pas, à bien dire, personnelle... ce n'est pas pour moi que j'étais ambitieux.
— Pour qui donc Tétais-tu, mon fils?
— Pour Jeane... j'aurais voulu lui sacrifier mes goûts rustiques, si ses goûts eussent été différents des miens... j'eusse été heureux de lui apporter un nom dont elle aurait pu s'enorgueillir !
— Mais jai repondu à Maurice que mon unique désir au monde était de devenir sa femme et de continuer de vivre parmi vous, chère tante, cher oncle, qui déjà me donniez le doux nom de fille! — dit Jeane;
— aussi ai-je supplié Maurice de renoncer à une ambition dont j'étais le seul mobile...
— En cela, ma chère Jeane, tu as eu tort,
— reprit presque sévèrement M. Dumirail,
— tu as eu grand tort.
— Selon moi, au contraire, chère enfant, tu as fait preuve d'un excellent esprit, d'une sage et prévoyante tendresse pour
Maurice ; aussi je le folicile du fond de l'âme, — reprit madame Dumirail. —Notre ami, M. De^lmare, est. je n'en doute pas, de mon avis, sur la conduite de notre chère Jeane en cette occasion.
— Vous n'en pouvez douter, mndame, et j'ajouterai que...
— Ma chère Julie, et vous, mon cher voisin, vous êtes, soit dit sans reproche, de terribles interrupteurs, — reprit M. Dumirail, s'efforçant de sourire. — Vraiment, si vous m'interrompez encore, je serai obligé daller me chambrer seul avec nos deux enfants, afin d'échapper à vos interruplions. Je le reprochais, Jeane, d'avoir cherché à éleindre la généreuse émulation de Maurice au lieu de l'exciter. Crois-moi, je songe autant à son intérêt qu'au tien en t'adressanl ce reproche. Qui sait, ma chère enfant, si toi-même un jour ne serais pas glorieuse d'appartenir à un homme qui devrait sa haute position à son mérite! et cette haute position, Maurice pourrait la conquérir, soutenu, encouragé par loi.
a LES rilS DE FAMILLE.
Puisses-tu ne jamais regrelter de l'avoir détourné d'un si noble but et, un jour, ne pas te trouver humiliée de n être que la femme d'un cultivateur!
— Ail! voilà quelle était ma crainte! — reprit Maurice qui , plein d'une confiante déférence dans le jugement et la sagesse de M. Dumirail; sentait faiblir ses dernières résolutions. — Cette crainte, tu la réveilles, mon père... htilas! plus vive que jamais!
— Maurice, je t'en supplie, — dit Jeane, — rappelle-toi notre entretien de ce matin...
— Je me le rappelle... et cependant je sens renaître mes doutes, — répondit Maurice avec anxiété. — Ah ! combien est pénible cette indécision !
— Je ne veux peser en ritn sur ta détermination, — reprit M. Dumirail ; — tu réfléchiras. J'ajouterai seulement que, dans !e cas où tu voudrais embrasser la carrière diplomatique, aucun sacrifice ne me coûterail pour le mettre à même de la parcourir
convenablement. Tu partirais le plus tôt possible avec la mère et Jeane pour Paris ; notre ami , M. de Morainville dirigerait le cours de tes travaux ; j'affermerais le Morillon, et bientôt j'irais vous rejoindre ; enfin, lorsque tu serais attaché à quelque ambassade, nous voyagerions avec toi. Je ne suis, comme on dit , jamais sorti de mon village; je ne pourrais désirer plus agréable occasion de voir du pays. Jeane et toi seriez toujours fiancés ; votre mariage aurait lieu lorsque, grâce à ton intelligence, à ton zèle et à l'appui de M. de Morainville... tu n'aurais plus rien à envier à ton cousin Albert. Alors , sois-en persuadé , notre chère Jeane serait ravie de (e voir parvenu si haut par ton mérite et elle t'en aimerait davantage.
— Ainsi, mon père, ni vous, ni ma mère, ni Jeane... ne me quitteriez pas, dans le cas où j'irais à Paris ou en pays étranger? — reprit Maurice, de plus en plus ébranlé, séduit par celte riante perspective, ~ et cédant à la faiblesse et à l'irrésolution de son carac-
1ère, puis s'adressant à sa fiancée; — Jeane, c'est bien tentant!...
— Si séduisante que soit cette tentation, résistes-y, Maurice... résistes-y, je t'en conjure, — dit Jeane d'un ton suppliant. — Je te le répète, je n'ai pour toi aucune ambition, et...
— Ma clière Jeane, — reprit très-sévèrement M. Dumirail, — il m'est pénible de remarquer ta persistance à jeter le désaccord entre moi et Maurice, à cette lîeure où il partage absolument ma manière de voir.
— Mon oncle, permettez-moi de...
— Non. je ne te permettrai pas de te mettre ainsi toujours en opposition formelle avec mes désirs... alors qu'ils n'ont d'autre but que le bien de mon fils.
— Je me tais, mon oncle, — répondit Jeane, profondément attrisf.ée ; —excusezmoi... je me tais.
— Cependant, mon ami — reprit madame Dumirail, —Jeane est assez intéressée dans la résolution dont il s'agit pour exprimer son opinion.
— Ma chère Julie, il est inutile d'entamer une discussion. Maurice aura le temps de réfléchir, de se décider librement, car, je le répète, je ne prétends en rien linfluencer.
— Mon cher ami, — dit Charles Delmare cachant sous un affectueux sourire ses mortelles angoisses, — une amitié déjà ancienne a ses droits, et sans doute vous me permettrez de vous demander comment il se fait qu'avant l'arrivée de M. San-Privato ici , vous vous montriez profondément satisfait de ce que Maurice, suivant voire exemple, cultiverait les champs paternels... tandis que maintenant au contraii'e vous...
— Pardon, mon cher monsieur Delmare — dit sèchement M. Dumirail, — je vous ferai observer que j"ai soixante ans passés, quelque bon sens, le sentiment de mes devoirs de père de famille, une tendresse éclairée pour mon fils et une volonté inébranlable... C'est vous direque, tout en appréciant comme je le dois l'excellente intention qui vous guide, vous trouverez bon que je ne tienne pas compte de vos objections et
18 LES FILS nE fa:\]ille.
surtout que je m'abstienne de répondre à une question dont ma juste susceptibilité pourrait se blesser.
— J'en serais désolé, mon ami, car rien iVest plus éloigné de ma pensée que devons blesser... î — répondit Charles Delmare; — n'accusez que ma franchise... vous y avez tant de fois fuit appel... que j'ai cru pouvoir, ou plutôt devoir aujourd'hui vous parler en toute sincérité.
— Mille remercîments de votre bon vouloir , mais je n'accepte les conseils que lorsque je crois bon de les demander.. .
— Cependant, les circonstances dans lesquelles vous avez fait appel à la sincérité de mon amitié étaient moins graves peut-être que celle dont il s'agit à cette heure.
— En vérité, — reprit impatiemment M. Dumirail, — il est inconcevable que l'on s'obstine à conseiller les gens quoi qu'ils en aient!
— Celle obstination... croyez-le, mon ami, a sa source dans une aliection si vraie que...
— Monsieur! — s'écria M. Diimirail perdant toute mesure, — savez- vous que votre persistance... devient intolérable... !
Charles Del mare ne doutant plus, depuis quelques moments surtout, du désir do M. Dumirail de provoquer entre eux une rupture, s'était efforcé de la conjurer; ne paraissant pas remarquer la sécheresse et l'aigreur croissante des paroles de son interlocuteur , il tenta un dernier effort et reprit ;
— Nous sommes de trop vieux amis, mon cher Dumirail, pour qu'une vivacité de votre part puisse jamais me choquer. Je connais, Dieu merci, depuis longtemps vos sentiments à mon égard...
— Eh, monsieur! monsieur! la nature de cessentiments ne peut-elle pas avoir changé?
— De grâce, que voulez-vous dire?
— Je veux dire, monsieur, puisqu'il faut parler net, qu'un véritable ami ne cherche pas, ainsi que vous le faites aujourd'hui, à jeter la discorde entre le père et le fds... entre l'épouse et le mari.
— Moi... grand Dieu!
— Vous, monsieur!
— Ah! mon ami! - s'écria madame Dumirail, — pouvez-vous adresser un pareil reproche à M. Delmare? .. Vous n'y songez pas, non, non, ce serait le comble de Tingralilude...
— Vous voyez , monsieur , vous voyez le fruil de voire intervention obstinée dans nos plus chers intérêts de famille! — dit amèrement M. Dumirail a Charles Delmare ; — ma femme m'accuse d'ingratitude en présence de mes enfants... et il n'a pas tenu à vous que mon fils m'accusât de déraison... Peut-être comprendrez -vous enfin, monsieur, que...
— 11 suffit, monsieur, je me relire..., — répondit Charles Delmare avec une dignité triste. — Vous regretterez bientôt un moment d'emportement dont je ne suis pas blessé... mais cruellement affligé... parce que de cet emportement je connais la cause, après tout honorable... Adiou, monsieur ; soyez-en certain, je ne me souviendrai ja-
LES rn.S DE FAMIILE. 21
mais que de la douce C(»rdialilé de nos relations pendant les trois années qui j'ai en riionneur d'éire reçu dans votre famille. — Et s'adressant à madame Dumirail et aux deux fiancés, Charles Delmare quitta la chambre en disant : — Adieu, madame ; adieu, mademoiselle Jeaue; adieu, mon cher Maurice!
M. Dumirail, après la sortie de Charles Delmare et peniiant le moment de stupeur douloureuse où une rupture si imprévue jetait sa fenrime et les deux jeunes geuî, dit à Jeane,en lui faisant signe de le suivre :
— Viens, mon enfant, j'ai à Tenlretenir d'un sujet qui te concerne exclusivement... lu reviendras ensuite auprè:> de ta tante et de Maurice.
La jeune fille suivit M. Dumirail. Il la fit asseoir, et s'assit près d'elle sous la galerie rustique dont était précédé le chalet, et dit :
— Mon enfant, tu aimes tendrement Maurice, n'est-ce pas?
— De toute mon âme.
— Tu désires l'épouser?
— C'est le plus cher de mes vœux.
— Ce mariage comble aussi nos vœux ; il ne saurait donc rencontrer d'autres obstacles que ceux que tu y apporterais toi-même.
— Moi... grand Dieu!
— Je m'explique. Tu exerces sur l'esprit de Maurice une grande influence?
— 11 a foi dans mon amour et confiance dans mon dévouement... voilà tout!
— Quelle qu'en soit la cause... cette influence existe... Ainsi, tu étais le mobile de la louable ambition de Maurice, et cette ambition, inspirée par toi, a été momentanément étouffée par toi...
— Je la croyais... je la crois dangereuse pour lerepos, pour le bonheur de Maurice...
— Je pcuse absolument le contraire, et tu
m'accorderas, j'imagine, un certain discernement en ce qui louche les véritables inléréts de mon lîls? Il suit de là que, si malgré mes instances, tu persistes à détourner Maurice d'une li;-rne de conduite que pour mille raisons je veux lui voir suivre, il me sera démontré que tu agis sciemment ou plutôt aveuglément contre ses intérêts bien entendus... En ce cas, je le le déclare, Jeane, je te le déclare formellemenl,si pénible que me soit la pensée de chagriner mon fils... etde faffligeraussi...tu ne seras jamais sa femme! Si, au contraire, tu le ramènes à ses premiers projets... il dépendra de toi de hâter l'époque de votre union, en stimulant la généreuse émulation de ton fiancé, afin qu'il parvienne le plus tôt possible à une position dont nous serons tous... justement enorgueillis.
— Ainsi, mon oncle, — balbutia Jeane d'une voix altérée, — telle est votre résolution?
— Telle est ma résolution inébranlable...
— De grâce... écoulez-moi !...
LES rn.S OE FAMILLE. 525
— Veux-tu, oui ou non, partager, favoriser mes vues au sujet de Maurice ?
— Mon Dieu!... laissez-moi vous dire...
— Inutiles paroles!... Est-ce oui... est-ce non?...
— Eh bien, non! — s'écria Jeane les yeux pleins de larmes et vaillamment Adèle à sa conviction; — non... non... cent fois non!... Je mourrai fille... mais je n'aurai pas concouru à faire volontairement le malheur de Maurice et le mien.. .Ah! mon oncle, si vous saviez... si vous saviez...
— Ce que je sais me sutfil, ma pauvre enfant, — reprit M. Dumirail qui, malgré son aberration passagère, se sentait ému de la courageuse abnégation de In jeune fille à laquelle il était sincèrement affectionné. — Tu le vois, et ainsi que je te l'ai dit... toi... toi seule devais mettre un invincible obstacle à un mariage qui comblait nos vœux... Qu'il en soit donc ainsi. Je déplore ta funeste obstination ; mais tu ne perds rien dans mon estime, tant s'en faut... Seulement, je dois le dire qu'en tout état de cause, soit
que mon fils reste ici... soit qu'il suive une autre carrière... il n'est plus convenable, il n>st plus possible, tu le comprends toimême, que nos projets de mariage étant rompus... tu continues d'habiter avec nous... J'aviserai d'ailleurs aux moyens de te caser de façon que tu regrettes le moins quil se pourra notre maison... devenue pour toi, chère fille... la maison paternelle , — ajouta M. Dumirail attendri. — Mais je veux croire que la réflexion l'éclairera... j'attendrai jusqu'à demain ta réponse définitive... Je ne te demande d'ailleurs nullement de garder envers Maurice le secret de notre entrelien .. agis à ce sujet comme bon te semblera... Je t'en adjure de nouveau, chère Jeane, réfléchis mûrement, et j'espère encore que, ta résolution sera telle que je la souhaite pour notre bonheur à tous.
Quatre jours après que s'étaient passées les scènes précédentes, Geneviève filait son rouet dans la cuisine et se disait, essuyant ses yeux rougis par des larmes récentes :
— Ah! que de malheurs! que de malheurs! Mon pauvre Charles, brouille avec M. Dumirail, n'ose pas retourner ouvertement au Morillon. Il est allé depuis deux
28 LES FirS DE r '.MILLE,
jours rô 1er sous la terrasse, clans l'espoir cVapercevoir sa flUe, M. Maurice ou sa digne mère; au moins ceux-là sont du parli de mon fieu! Il a écrit hier une lettre que j'ai portéeà M.Dumirail. Celui-ci a fait répondre qu'il enverrait laréponse... Qu'est-cequetout cela va devenir, mon Dieu î qu'est-ce que tout cela va devenir ?... Voilà donc mon Cliarles séparé de sa lllle, ni plus ni moins que si l'on savait qu'il est le prétendu Wagner... Scélérat de muscadin !... c'est lui qtii a causé tout le mal... Jour de Dieu., quand je pense à cela... il me prend, à moi qui ne tuerais pas un poulet... il me prend des rages... des rages!
Une expression sinistre assombrit la figure débonnaire de la vieille nourrice; sa main, tremblante de colère, imprimait à son rouet un moiivement rapide et saccadé ; soudain , prétaiit l'oreille du côté du jardin:
— J'entends des pas... qui vient là?
Geneviève se lève, etouvrinit entièrement la porte laissée entre-bàillée, elle ajoute:
LES FliS bE FAMILLE. 29
~ C'est Josette, une des servantes du Morillon. Elle tient une lettre à la main; c'est sans doute la réponse de M. Dumirail.
La servante, en effet, s'approche, entre dans la cuisine, et s'adressant à la nourrice:
— Bonjour, mère Geneviève.
— Bonjour, Josette.
— Voilà une lettre de notre maitre pour ce brave M. Delmare.
— Bonne Josette... vous aimez aussi mon fieu, vous?
— Dame... il est toujours si avenant pour un chacun... aussi, tout le monde l'aime au Morillon.
— Et quoi de nouveau chez vous?
— Oh! bien du nouveau, mère Geneviève... tout est depuis hier soir sens dessus dessous à lamaison, depuis que monsieur a reçu une lettre de Paris, qu'il attendait avec impatience.
— Comment donc cela?
— On fait des malles... des préparatifs de voyage.
— Qui est-ce donc qui s'en va en voyage, Josette ?
—Notre maîtresse, ainsi que mademoiselle Jeane et M. Maurice.
— Bonté divine! ils parlent... et où vontils?...
— A Paris, la grand'viile, et je crois bien qu'ils m'emmèneronl.
— Ils vont à Paris ! Miséricorde ! — murmura 1p nourrice joignant les mains avec angoisse, — ah! mon pauvre fieut
— Qu'avez- vous donc, mère Geneviève?
— Rien... rien .. Mais dites-moi : Est-ce que M. Dumii'ail est aussi du voyage?
— Non, il reste au Morillon; il ira rejoindre plus tard madame à Paris.
— Et la famille... quand part-elle?
— Dans deux heures.
— Dans deux heures !
— Au plus tard! on est allé chercher des chevaux de poste à Nantua... Madame voulait prendre la diligence... mais j'ai entendu monsieur lui dire : « Mon fils peut bien
» voyager en poste comme mon neveu; l'on j) reconduira ainsi la calèciie que ma sœur a » laissée. «
— Josette... est-ce que madame, M. Maurice et mademoiselle Jeaneont l'air contents de quitter le pays?
— Tant s'en faut! Madame a pleuré toute la nuit et elle a eu une espèce d'attaque de nerfs, m'a dit Marcienne...
— Et mademoiselle Jeane?
— Elle a l'air triste à mourir.
— Et M. Maurice?
— Lui... il n'a pasl'air si mal content que sa mère et mademoiselle Jeane. Il a dit à Gervais qui l'aidait à faire sa malle : « — Je » vais donc enfin le voir, ce fameux Paris!... )' Je ne le désirais pas, tant s'en faut ! je préi> ferais nos montagnes; mais une fois que » l'on y est, ce doit êlre curieux à voir cette » grande ville... seulement, je regrette de « partir si vite; je n'ai pas d'aulre habit de » ville que mon costume noir qui date de- )' puis dix-huit mois. — Oh! M. Maurice, les » tailleurs ne vous manqueront pas à Paris,
» a répondu Gervais; — votre papa a fière- » nienl de quoi les payer... les tailleurs! — » Je nie ferai certainement habiller à neuf » en arrivant, — a ajouté M. Maurice... — » je ne veux pas avoir Tair trop provincial... » — El, s'inlerrompanl, Josette ajouta, pensive et attristée : — Savez-vous une chose, mère Geneviève?
— Qu'est-ce?...
— Tout le monde, au Morillon, a le cœur gros, bien gros, en voyant s'en aller madame, iM. Maurice et mademoiselle Jeane... parce que d'abord, faute d'eux, la maison va parailre bien ennuyeuse à ceux qui y restent... et puis...
— Et puis... Josette?
— Mère Geneviève... croyez-vous aux présages?
— Assurément...
— Eh bien , il semble, à cause des présages, que Ton ne re verra plus au Morillon ni madame, ni son fils, ni mademoiselle Jeane... car... Mais vous allez rire de moi .. mère Geneviève...
LES FILS û£ FAMILLE. 33
— Je n'ai pas le cœur à la risée... allez... Josette, continuez.
— Figurez-vous donc que les chouettes nichées dans le vieux donjoii du Morillon se sont, toute la nuitdurant, mises à crier... à gémir... tandis que nos chiens de garde hurlaient à la mort!... Non, jamais, voyezvous, mère Geneviève, on n'a entendu hurler à la mort dune manière si terrible; aussi le vieux Gervais nous disait ce matin : « — Mauvais présage pour nos maîtres qui » s'en vont à Paris... mauvais présage pour )j eux et pour nous... (lui sait si nous les » reverrons?... »
— Ah î Josette... chien qui huile à la mort annonce le mauvais sort... dit le proverbe en mon pays, — répondit Geneviève en frissonnant, — et ils n"ont jamais tort, les proverbes!
— Adieu! mère Geneviève,... voilà voire brave fieu, comme vous dites, — reprit Josette voyant s'approcher rapidement Charles Delmare à qui elle fit sa plus belle révérence.
Puis elle traversa l'allée du jardin et s'éloigna.
Charles Delmare, douloureusement préoccupe, s'aperçut à peine de la présence de Josette, et se laissa tomber sur l'un des escabeaux de la cuisine, en disant avec accablement :
— Je n'ai pu entrevoir, depuis trois jours, ni madame Dumirail... ni Maurice... ni ma tille... personne!
— Mon Charles... du courage..., — dit la
ijuurrice tâchant de i-uffermir sa voix, — il l'en faut du courage... Josette, en m'apportaiit pour toi cette lettre de M. Dumirail, m'a dil ce qui se passe au Morillon... Ils partent pour Paris.
— Qui cela?
— M. Maurice, sa mère, et la Jeane!
— Ils partent...
— Dans deux heures...
— Je devais m'atlendre, je m'attendais à ce nouveau coup... et pourtant il m'abat..., — murmura Charles Delmare. — Ainsi... le sort en est jeté... plus d'espoir... ils partent...
— Oui, sauf M. Dumirail... ils vont se mettre en route ; ils doivent voyager en poste dans la voiture du muscadin...
— Ah! la vanité!... la vanité!... Avanthier, M. Dumirail blâmait sa sccur de voyager ainsi.
— Toute la maison a la mort dans l'âme; il leur semble, à ces bonnes gens, mon pauvre fieu, qu'ils ne reverronl plus leurs mailres... Les chouettes toute la
nuit ont gémi... les chiens ont lui lié à la mort!...
— Oh! gardiens fidèles du foyer domestique, votre instinct ne vous trompe pas! Vous vous réaliserez, funestes prophéties! — dif Charles Delmare, cédant malgré lui à une sorte d'appréhension superstitieuse. — Perdus... peul-êlre... perdus!... Jeane, ma fille... Maurice!... Ah! pour vous... quel avenir je prévois... Puissiez-vous démentir mes prévisions! A quelle fatalité obéit donc cette malheureuse famille! Que Maurice et Jeane, habitués à respecter Fautorité de M. Dumirail. aient subi son influence si contraire à leur première impulsion et à mes avis... à la rigueur je le comprends... Mais madame Dumirail, elle, douée d'un caractère ferme et d'une haute raison... elle... mère pénétrée des dangers que va courir son fils, comment a-t-elle pu eonsentir à ce voyage? .. Hélas!... pauvre femme!. . je l'accuse à tort... Incapable de triompher de l'opiniâtrelé de son mari, que pouvait-elle faire... sinon de deux
maux choisir le moindre... et accompagner son fils à Paris?
— Si tu lisais la lettre de M. Dumirail, mon Charles... tu apprendrais peut-êh-e quelque chose, — dit Geneviève navrée en présentant la lettre à Charles Delmare; — lis donc tout de suite sa réponse.
— Ah!... sa réponse... je la devine...
l'orgueil paternel a troublé la raison de cet homme ordinairement plein de sagesse.
Et Charles Delmare, brisant le cachet de l'enveloppe, lut ce qui suit :
« Monsieur,
» Tout en appréciant la nature du senti- » ment qui vous a déterminé à m'écrire » malgré la vivacité de notre dernière expli- » cation et la rupture qui c'en est suivie, » je ne puis cependant vous le cacher, » monsieur, il m'a paru blessant pour ma i> dignité de père de famille de recevoir » de vous, sous la forme épistolaire, une » sorte de leçon qu'il ne m'avait pas ccn-
» venu de recevoir verbalement il y a deux >) jours.
» J'ai, monsieur, plus que personne con- » science et connaissance de mes devoirs » envers mon fils et ma pupille, que je consi- » dère comme ma fille.
» L'avenir prouvera qui de vous ou de y) moi est aujourd'hui dans Terreur. La » vôtre, monsieur, a sa source dans les » funestes conséquences de votre orageuse » jeunesse ; vous n'avez pas su résister à de >' coupables égarements ; vous jugez autrui i) d'après votre propre faiblesse, sans tenir » compte de la différence essentielle des » éducations.
» J'ai une foi plus ferme, et surtout plus » éclairée que la vôtre, dans la solidité des » principes dont, ma femme et moi, nous » avons nourri mon fils ; grâce à ces prin- » cipes, il saura éviter ces terribles écueils » que vous semlilez vous plaire à [signaler » avec une regrettai)le exagération. Heureu- » sèment, je ne suis plus d'un âge à appré- » hender les fanlômos.
\\0 LES rtl? DE FOIILLE.
V J'ajouterai, monsieur, que j'ai été sur- » pris et, il faut le dire, indigné des craintes » à la fois inexplicables et offensantes qne » vous manifesiéz au sujet de l'avenir de » ma nièce, par cela seulement que son » mariage est ajoiirné de quelque temps et » qu'elle doit acompagner madame Dumi- » rail à Paris.
» 11 se peut, monsieur, que les dangereux y succès de votre jeunesse vous aient donné » le droit de douler de certaines femmes; a mais il en est d'autres que leur pureté na- V tive. que leurs angéliques vertus auraient » dû sauvegarder de vos soupçons. Ma » nièce était de celles-là, mojisieur, et je » m'aperçois avec douleur et trop tar- ^ divt'ment que son innocence et sa » candeur, que mieux que personne vous >) auriez dû apprécier en vivant parmi » nous, ne lui ont pas mérité grâce à vos » yeux.
» Je vous demanderai, enfin, monsieur, » de quel droit vous préten lez vous im- « miscer dans la direction future d'une
» jeune personne qui vous est absolument V étrangère?
» Vous paraissez, monsieur, me rendre » responsable de je ne sais quels malheurs > imaginyires dont ma nièce pourrait être » victime? Sachez que j'accepte la responi) sabilité de mes actes ; ils ne relèvent » que de ma conscience : elle est pure et » tranquille.
» Un mot encore, monsieur. Croyez-le )i bien, loin de reiTouler les conséquences * de la généreuse ambition que je ressens » pour mon fils et qu'il partage, je m'enor- » gueillis, je m'enorgueillirai toujours de y> cette ambition, parce qu'elle sera cou- » ronnée d'un succès mérité, j'en ai la i» ferme espérance. Mon excellent ami, » M. de Morainville, m'écrit à l'instant de » Paris qu'il facilitera de tout Sun pouvoir v l'entrée de la carrière diplomatique à mon »> flis, et que son avancement est certain, » grâce à la rare intelligence que lors de » son dei'nier séjour ici, M. de Morainville a >. remarquée dans Maurice. Vous le voyez,
» monsieur, tout le monde ne partage pas » vos craintes si désobligeantes à son égard.
ïVoiis me faites observer que, complétej ment inexpérimentés de la vie de Paris» » ma femme et moi, nous serons hors d'état » de guider sagementmontils et défaire rai- » sonnablement la part des nécessités de la » jeunesse, puisijue nous l'exposons à une » foule de tentations... Rassurez-vous, mon- » sieur; Mauiùce respectera l'autorité pater- » nelle tout aussi bien à Paris qu'il la res- » pectait au Morillon.
» En terminant, vous m'engagez, mon- » sieur, dans le cas où vos avis ne prévau- » draient pas auprès de moi, à conserver » cette lettre, parce que, dites-vous, les y> malheurs de famille que vous redoutez i> pouvant nous rapprocher un jour, je ferai » peut-être aloi'S appel à vos conseils, et » qu'ainsi leur autorité, quant à l'avenir, » seraconstatée par vos prévisions actuelles, » votre vœu sera satisfait, monsieur; je » conserverai soigneusement votre lettre, » mais j'ajouterai, à regret, que je la con-
» serverai comme un regrettable témoi- > gnage de l'aberration où a pu tomber un 1- homme que longtemps j'avais cru cloué » d'un esprit juste, d'un sens droit, d'un » caractère généreux et bienveillant; tandis » qu'il est dominé par limpérieuse et » aveugle prétention de se poser et surtout » de s'imposer en censeur , en directeur de » la conduite d'autrui.
B Quant à vos insmuations au sujet de ma » sœur et de mon neveu, qui, selon vous, » désireraient méchamment la rupture du i> mariage de Maurice et de Jeane, ces insii> nuations sont tellement vagues, quoique » fort malveillantes, que je n'ai pas dû m'y » arrêter sérieusement.
» Soyez assuré, monsieiir , (ju'il m'en D coûte extrêmement de voir se rompre de » la sorte des relations jadis amicales, com- » mencces et continuées sous de si heureux » auspices; je n'oublierai jamais les services ï désintéressés que vous avez rendus à mes » enfants.
ï Pounpioi faut-il que v«)us ayez malheu-
44 LES riLS DE FAMILLE.
» reusement oublié que la plus étroite inli- » mité n'autorise jamais un étranger à s'éri- » ger en dominateur d'une famille dont le » chef, grâce à Dieu, n'a besoin des avis de » personne pour comprendre et pratiquer i- ses devoirs ?
D Agréez, monsieur, l'assurance de mes V sentiments les plus distingués.
i> DUMIRAIL.
» P. S. Je crois, monsieur, devoir vous D prévenir que tuute tentative de rapproche- » ment ou de correspondance avec moi res- » terail sans succès. Épargnez-moi donc le >' véritable chagrin que j'aurais de laisser vos )> lettres désormais sans réponse. »
Charles Delmare lut cette lettre avec l'accent (l'une tristesse profonde, mais sans amertume, sans colère; puis, douloureusement accablé, il dit :
— Telle est donc la réponse de M. Dumirail à une lettre dont cliaque mot partait du cœur! une lettre où l'amitié la plus éclairée, la plus vive, respirait dans tous les conseils que me pouvait suggérer ma longue et
cruelle expérience des choses de la vie! Mais à celte réponse je devais m'atlendre; l'erreur de cet homme de bien est d'aulanl plus dangereuse qu'elle procède d'un sentiment généreux en soi : voir son fils parcourir une brillante carrière et s'élever par son mérite... Hélas! mon pauvre père obéissait aussi à un sentiment généreux en se disant: «Je mets mon luxe, mon or- » gueil dans mon fils; mon unique joie est » de le voir jouir du fruit de mes longs et » pénibles labeurs. «O mystères insondables de la destinée ! l'avenir de celte famille était compromis par la funeste influence de San-Privato; un concours de circonstances inespérées éloigne cet homme fatal, le danger disparaît avec lui ; la confiance, l'esj)oir, renaissent dans le eœur de Jeane et de Maurice ; leur instinct les guide dans la voie qui devait les conduire à un bonheur assure ; ils pressent M. Dumirail de les marier ; leur vœu le plus cher, le plus sincère, est de continuer de vivre ici... où ils n'auront ni loccasion ni la tentation de faillir... et
c'est lui... lui, ce père de famille, oïdiuairemeiit si intelligent, si sage, qui les pousse peut-être à leur perte, malgré mes avertissements, mes instances. mes prièn^s... Mon Dieu ! ma fille aussi va peut être courir à sa perte! Et cet homme ose me dem-iuder de quel droit je m'intéresse à mon enfant... Misère de moi... je le...
Mais, refrénant cet emporlemeiit, Gliarles Delmare ajoute :
— Helas! M. Dumirail dit... ce qu'il doit dire. A ses yeux, aux yeux du momie, que suis-je pour Jeane?... Un étranger! Malheur... malheur... voir son enfant en péril et rester là... cloué... inerte... immobile... impuissant à secourir... à sauver cet être adoré par qui seul... pour qui seul vous vivez... n'est-ce pas à se croire sous Tobsession d'un rêve horrible! Ah! Providencn, hasard ou fatalité... le crime a souvent des châtiments terribles... m'e^t-il donc réservé dcsubir la peine vengeresse de la dissipation, de l'adultère et du meurtre... dans la per- •sonne de ma fille?...
i8 LES FILS DE FAMILLE,
Geneviève n'osait interrompre Charles Deimare; sentant la vanité des consolations qu'elle pouvait lui offrir , elle le contemplait en sanglotant. Il resta pendant quelques instants replié, affaissé sur lui-même; puis soudain il se redresse, se lève brusquement, et prenant dans ses mains les mains de sa nourrice, il lui dit d'une voix altérée-.
— Bonne mère... tu m'as déjà donné bien des preuves de dévouement... ce n'est pas assez... j'attends de toi davantage encore I
— Ah! mon Charles, est-il possible! — s'écria la nourrice, moitié ravie, moitié pleurant. — Bonté divine... si je pouvais... Mon Dieu... tu sèches mes larmes... Je suis navrée... pourtant tu me mets presque la joie au cœur... en me disant que je peux quelque chose pour loi... Oh! dis vite, dis vite... que faut-il faire?
— Partir pour Paris.
— Ça ne pèsera pas une once, mon fieu, — repond résolument Geneviève. — Deux chemises et deux paires de bas dans un
ins FILS DE FAMILLE. 40
mouchoir... et eu roule! Quand faut-il partir?
— Demain...
— Aujourd'iiui, si tu veux... Mais toi?
— Je t'accompagne...
— A Paris?
— Oui...
— Jésus, mon Dieu... mais tu veux donc me rendre tout à fait heureuse... malgré le chagrin où je te vois, mon Charles? Quoi? je netequilterai pas?... C'est vrai! bien vrai î je ne te quitterai pas?
— Me quitter! nourrice... me quitter!
bonne mère ! vivre sans toi dans cette ville maudite... ne l'avoir pas là pour me consoler, me réconforter au milieu des malheurs que je prévois?...
— Mais, mon Charles, — reprend soudain Geneviève avec appréhension, — pour aller à Paris... pour y vivre, il faut de l'argent?
— N'en avons-nous pas?
— Si... mais pas beaucoup. Il reste onze cents francs sur les quinze cents que tu m'as remis au mois de janvier pour les dépenses
(le l'année, sans compter mes économies de (a renie de cinq cents francs que m'a laissée ton brave homme de père, puisque ici, grâce à tui, je nai à payer que mon entrelien. J'ai donc amasse depuis trois ans près de quatorze cents francs ; je les ai cachés, avec ton argent à toi, dans'ma paillasse.
— Ce qui me reste des quinze cents francs nous sulïit.
— Mais, mon Charles, tu n'y penses pas.
— Comment?
— Ton reliquat et mon épargne, ça fait (oui au plus deux mille cinq cents francs...
— L'argent que J'ai, bonne mère, me suffira, te dis-je.
— Bonté divine! toi, mon Charles, vivre de si peu dans ce Paris où lu brillais jadis... est-ce que c'est possible?
— Deux mansardes voisines l'une de l'autre, deux lits de sangle, une table, quelques chaises... voilà notre mobilier, bonne mère; du pain, du lait, des fruils, vuilà ma nourriture.
— Toi... qui autrefois...
LES FILS DE YAMILIE. Si
— Est-ce que je m'apercevrai seulement des privations, si je peux arracher ma tille aux dangers que je redoute ! Allons, nourrice, du courage; liâlons-nous et songeons à tout. Connais-tu quelqu'un qui i)uisse garder cette maison ?. . . Notre loyer se trouve encore payé d'avance pour dix-huit mois. Peut-être reviendrons-nous ici. Ton ne saurait prévoir les événements.
— La mère Arsène... brave et honnête femme, gardera la maison.
— Bien... Maintenant il nous faut un messager pour aller aujourd'hui à Nantua; il y arrêtera pour demain nos places à la diligence... une place d'intérieur pour toi , bonne mère, et une place d'impériale pour moi; c'est moins cher, il faut ménager nos ressources.
— Toi, sur l'impériale! toi qui voyageais toujours à quatre chevaux avec un courrier.
— 0 luxe passé, maudit sois-tu! — murmura Charles Delmare en frissonnant. — Peut-être un jour verrai-je ma fille manquer de pain...
152 ïiES FILS LE FAMILLE.
— Manquer de pain, bonté divine! et ma petite rente... est-ce qu'elle ne t'appartient pas, mon Charles, puisqu'elle me vient de ton brave père ! Est-ce que je n'ai pas encore bon pied, bon œil ! est-ce que je ne trouverai pas à gagner mon pain, quand ça serait comme balayeuse des rues?
— Bonne et chère créature... je n'ai jamais douté de ton cœur... mais...— Puis, s'interrompant, Charles Delmare ajoute: — Songeons au présent, il est assez triste... — Et, réfléchissant, il se dirige vers le salon, s'assoit devant la table où est déposé son nécessaire à écrire en or ciselé, puis il trace à la hâte ces mots:
« Madame,
r> Je serai à Paris presque en même temps » que vous y serez vous-même; je vous en » conjure, dès votre arrivée, faites-moi con- ^ naître votre demeure et adressez votre » lettre, bureau restant, à M. Delmare. Dieu » fasse que je puisse vous aider à conjurer
1» les malheurs que vous pressentez ainsi que » moi !
» Agréez, etc.
» Ch. Delmare. s
Le père de Jeane plie la lettre et la remet à Geneviève, en lui disant:
— Écoute-moi, nourrice, tu vas aller au Morillon.
— Bon.
— Tu tâcheras d*approcher quelque domestique de la maison.
— Très-bien.
— Tu feras en sorte que ma lettre soit remise à madame Dumirail en personne.
— Sois tranquille.
— Et, autant que possible, sans que M. Dumirail sache que j'écris à sa femme.
— Je comprends... je m'adresserai à Josette, qui, ce matin, paraissait si triste du départ de ses maîtres; je passerai en même temps au bourg, afin d'envoyer quelqu'un à Nantua pour arrêter nus places à la diligence... Je verrai aussi la mère
Si LES FILS DE FAMILLE.
Arsène... Tu n'as pas il'aulre commission?
— Il faudra que ton messager sinforme du meilleur orfèvre deNanlua.
— Un orfèvre?...
— Demain, en passant, je lui proposerai d'aclieler mes deux nécessaires de voyage. Ils valent, ne complàt-on que le poids do For, quatre ou cinq mille francs. Cette somme peut nous être d'une utile ressource.
— Pourquoi vendre ces nécessaires, mon tieu?Tu y tiens beaucoup! c'est tout ce qui le reste du temps de ta jeunesse et de ta richesse... Vends plutôt ma petite rente...
— Te dépouiller, pauvre bonne mère...
peux-tu croire que jamais...?
Et répondant à un geste suppliant de Geneviève :
— .Jamais ! te dis-je, — ajouta Charles Delmare. — Mais le temps se passe... il faut absolument que tu tâches de remettre ma lettre à madame Dumirail avant son départ... Va... nourrice... va, et reviens vite...
— Je n'oublierai rien, — répondit Gène-
viève en prenant à la liâte sa mante et sortant précipitamment; — avant une heure, je serai de retour ici.
Madame Dumirail reçut la lettre de Charles Delmare au moment où elle allait qui lier le Morillon avec sa nièce et Maurice.
Le lendemain, le père de Jeane, abandonnant une solitude (jui lui avait été si chère, se mit à son tour en route pour Paris, dans l'espoir d'y retrouver sa lille.
II?Î DE L\ PREMIÉRC PA.RTIE.