DEUXIEME PARTIE
Antoinette Godinot (née Renard), à peine âgée de dix-sept ans, avait au bout de quelques mois de mariage abandonné son mari, M. (}odinot, avoué en province, et suivi un beau garçon assez riche et chef d'escadron, en garnison dans la petite ville où M. Godinot exerçait son office.Sa femme, trouvant son nom conjugal trop vulgaire, se lit, en arrivant à Paris, appeler d'abord madame de Montrésor.
Celte créature était et devait être, surtout plus tard, une femme hors ligne, puisqu'il est des phénomènes de toutes sortes. Douée d'une beauté incomparable, d'un esprit naturel, vif, brillant, hardi, d'un caractère inflexible dans le mal, mais qu'au besoin elle savait plier avec une incroyable souplesse à tous les faux dehors de la dissimulation, à toutes les exii^ences du paraître, ainsi que dit Montaigne ; suprêmement intelligente, très-fine, très-adroite avec la ruse, l'inexorable rapacité delà bête de proie et surtout rinstinctive prévoyance du lendemain, qui distingue quelques espèces supérieures; prédisposée à tous les vices, à (ou tes les perversités par une éducation détestable et les scandaleux exemples d'une mère de mœurs éhontées, Antoinette fui bientôt, selon le terme consacré, lancée par le chef d'escadron, son amant, roué accompli, houzardant ses amours. En peu de temps, et grâce aux prodigieuses dispositions qu'elle montra, il fit de la provinciale gauche et inexpérimentée l'une des Phrynés
les plus effrontées qui aient jamais chanté l'hymne de Vénus Aphrodite. Buvant sec el dru, fumant, jurant, sacrant, tirant le pistolet à ravir, intrépide à cheval , elle conquit bientôt, dans le milieu exclusivementmilitaire et d'ailleurs restreint, où elle vivait, une éclatante renommée, due à la crânerie de sa beauté, à ses joyeusetés de taverne et à ses saillies de caserne.
Sommo toute, en moins de dix-huit mois Antoinette ruina son chef d'escadron. Elle avait conservé de son éducation première certaines pratiques d'économie el de prévoyance; ces habitudes combinées avec sa rapacité naturelle et sa froide et ferme volonté de s'enrichir, lui permirent, malgré ses folles dépenses, d'épargner environ soixante mille francs.
Le successeur du chef d'escadron fut un étranger dont il avait fait connaissance au camp de manœuvre de Compiègne. Cet étranger, lord Filz-Gerak!.. cajiilaine au horseguards, très-grand seigneur, riche à millions et d'excellente compagnie, deman-
dail certaines illusions aux maîtresses qu'il gageait d'ailleurs magnifiquement; il voulait trouver en elles les dehors décents, la réserve apparente d'une femme bien élevée. Il lui parut piquant, dans son désœuvrement d'homme blasé, de transformer Antoinette, dont il admirait et prisait fort d'ailleurs les charmes incontestables : il commença d'abord, afin de la dépayser, par la faire voyager avec lui en Italie, et entreprit la seconde éducation de sa maîtresse. Celle-ci trouva non moins piquant de se métamorphoser. Très-intelligente, très-malléable, elle se rechercha, s'observa, s'étudia ; et, aidée des conseils et des exemples de lord Fitz-Gerald, homme éminemment distingué, elle parvint à jouer mcrveil-leusement son rôle de femme du monde, et, contraste précieux pour un libertin, elle retrouvait dans i'inlimité, et au gré de son lord, cet entrain bachique, cette crcânerie, cette verve licencieuse qu'elle devait à son premier éducateur.
Antoinette manquait de l'instruction la
plus vulgaire : elle eut des professeurs de toute sorte, et elle profila tellement de leurs leçons, qu'en moins de deux ans elle parlait irréprochablement sa langue, récrivait avec gûûl, possédait en histoire, en géographie, en littérature, des notions sufïlsanles pour prendre part à toute conversation sérieuse et souvent y briller; enfin, grâce au développement de son goût naturel pour la musique et a rétude, elle devint très-bonne musicienne.
Ces succès enchantèrent lordFitz-Gerald ; il les paya royalement d'une incription de vingt mille livres de rente, qui vint se joindre aux épargnes d'Antoinette, déjà considérables. Elle rencontra aux eaux d'Enis, où son lord l'avait conduite, un prince régnant d'Allemagne, vieillard usé par la débauche. La rare beauté d'Antoinette réblouit; ses excellentes manières, sa bonne grâce, son talent de musicienne, son esprit, achevèrent la séduction ; et le grandduc s'affula de la maîtresse de lord Fitz- Cerald. Celui-ci commençait de s'ennuyer
LES FILS DE FAMILLK. (ij
de sa liaison. L'éducation d'Antoin»^t(e était achevée, les incidents d'une métamorphose à accomplir ne le stimuhiient plus; aussi, la folie passion du grand-duc lui parut-elle venir très à point pour caser superbement Antoinette. Il lui traça, en homme d'expérience et en ami, la ligne de conduite à tenir avec son quasi royal adorateur, et la quitta dans les meilleurs termes, la laissant riche d'environ quarante mille livres de rente.
Le grand-duc, enchanté de sa conquête, emmena Antoinette dans ses Etals, et afin de lui donner entrée à sa cour, il créa bel et bien, en vertu de son omnipotence, Antoinette, femme Godinot, née Renard, baronne de Hansfeld. Elle joua non moins habilement son rôle de femme de cour que naguère son rôle de femme du monde.
Ce contraste de haute distinction au dehors et de licencieuse effronterie dans le téle-à-téte; ce mélange de grande dame et de fille dressée à la houzarde, tournèrent complètement la cervelle du grand-duc ; il
combla de biens mailame de Haiisfeld, lui donna scandaleusement au palais le logement; de feu la grande duchesse, madame sa femme, et abrégeant sa vie par des excèsfunestes aux vieillards, il mourut un a après avoir rencontré Antoinette. Celle-^^ aussitôt après le décès du grand-duc, reçÔI^de la part de son héritier présomptif, l'orf^»^ de quitter le grand-duché dans les ving-^: quatre heures. -r
Antoinette revint doue en France, titrée baronne de Hansfeld, riche de plus de soixante mdle livres de rente sans compter des pierreries magnifiques. Alors âgée de vingt-quatre ans et dans toute la splendeur de sa beauté, elle était depuis environ sept années absente de Paris où l'on ne se souvenait guère de la xMontrésor. de qui le renom n'avait guère dépassé les limites de la caserne de son premier protecteur. Antoinette revit à Paris l'ambassadeur de Xapies, le prince de Serra-Nova, quelle avait connu en Italie, au temps de lord Fitz- Gerald.
L'ambassadeur, non moins grand seigneur, non moins magnifique que le lord, songea qu'il ne pouvait choisir une maitresse plus convenante à sa position que madame la baronne de Hansfeld, déjà millionnaire, ffimme charmante et spirituelle, façonnée aux habitudes de la meilleure compagnie, et chez laquelle il pourrai!, avec une douce satisfaction d'amour-propre, recevoir en garçon ses amis ou ses collègues du corps diplomatique.
Le luxe appelle le luxe; peut-être, malgré sa magnificence, M. l'ambassadeur eût-il relativement lésiné avec une fille entretenue de bas étage; mais lorsque l'on prend à soixante ans pour maiiresse une femme possédant déjà l'opulence, l'on est obligé à des dépenses proportionnelles, en d'autres termes, énormes.
Le prince de Serra-Nova, maître d'ailleurs d'une fortune colossale, fit donc préseiit à madame de Hansfeld d'un ravissant hôtel situé dans le faubourg du Roule, et meublé avec un faste inouï, monta et défraya sa
maison sur un Irès-grand pied. Elle eut deux cochers, six chevaux dans son écurie, quatre valets de pied , deux valets de chambre, un maître d'hôtel et Tun des meilleurs cuisiniers de Paris. Le prince de Serra Nova aimait fort la bonne chère, et sauf ses réceptions d'apparat et ses galas officiels, il recevait son intimité chez madame de Hansfeld, fort peu jaloux d'ailleurs, en homme bien appris et bien avisé, ne demandant à Antoinette que de sauvegarder les convenances et aussi de s'abstenir de recevoir des femmes, puisqu'elle ne pouvait recevoir qu'une société féminine équivoque ou tarée, il donna seulement à Antoinette une dame de compagnie d'un âge respectable, et afin de ne pas être obsédé de la présence de celte duègne, il Tappointa largement et la logea très à proximité de rhôtel de madame de Hansfeld. Celle-ci envoyait quérir cette espèce de chaperon, lorsqu'elle allait se promener en voiture, ou qu'elle assistait dans sa loge aux représentations de l'Opéra ou des Italiens.
Tel était donc, à l'époque de ce récit, le passé d'Antoinette Godinot, née Renard, et par surcroît barone de Ha>sfeld. Ses relations avec l'ambassadeur de Naples duraient depuis huit mois environ, et elle atteignait sa vingt-sixième année.
Ce jour-là, vers les trois heures de l'aprèsmidi, la baronne de Hansfeld devisait dans son boudoir avec un homme jeune encore, très-élégantj très-agréable, M. Richard d'Otremont.
Nous l'avons dit, la rare beauté d'Antoinelle, alors dans son conij.let épanouissement, brillait d'un luxe incomparable; son épaisse et tine chevelure d'un noir de jais
comme ses sourcils, et ses yeux d'une grandeur presque démesurée, conlraslaienl avec sa carnation d'une blancheur fraîche et rosée; sa taille svelte et souple était admirablement proporlionnée, malgré son léger embonpoint qui devenait un charme de plus; sa main accomplie valait son pied. Le goût exquis de sa toilette complétait le séduisant ensemble de sa personne; mais l'attrait principal et singulier de cette dangereuse créalui'e consistait en une sorte de rayonnement sensuel, de radiation voluptueuse qui émanait d'elle, de même que le fluide électrique se dégage de certaines organisations animales.
L'action pour ainsi dire magnétique de l'atmosphère de sensualité qui semi)lait entourer, baigner Antoinette était telle, que les gens même les plus calmes, les plus froids, ressentaient, à divers degrés d'intensité, d'irrésistibles enivrements.
Ce phénomène, très-indépendant de la beauté puisqu'il se produit souvent chez des femmes laides ; ce phénomène, encore inex-
pliqué quant à son principe, mais flagrant quant à ses effets, et plus fréquent qu'il ne le semble au premier abord, fait parfaitement comprendre \e pourquoi de ces égarements, de ces entraînements, de ces passions invincibles, et en apparence inconcevables, causes par certaines femmes, belles ou laides, sottes ou spirituelles, et à quelque condition sociale qu'elles appartiennent, et répond péremptoirement à cette question maintes fois formulée :
«Gomment se fait-il, comment est-il » possible et croyable que cet homme soit à » ce point affolé de cette femme de qui la ï laideur, ou les vices, ou la sottise, ou î l'ignominie , devraient exciter d'insur- » mon tables répulsions? *
Madame de Hansfeld devisait donc ce jour-là, dans son boudoir, avec M. Richard d'Otremont qui, depuis bien longtemps déjà, lui faisait, ainsi que l'on dit, la cour.
— Non, — répétait-il, — non... vous ne me l)ersuaderez jamais que vous n'aimez per-
sonne ; c'est une consolation banale que vous me donnez là?
— Consolation... ou espérance... qui sait?...
— Vous seule... le savez, cruelle!...
— Peut-être... il est souvent si dilïïcile de lire clairement dans notre propre cœur.
— Vous aimez quelqu'un... vous dis-je...
— Une pareille persistance à affirmer ce que je nie, mon cher Richard, n'est pas sans cause?
— Certes...
— Vous soupçonnez quelqu'un de me plaire 1
— Oui...
— Qui cela?
— Eh bien ...
— Voyons... achevez...
— San-Privalo.
■— Quelle folie! — répondit madame de Hansfeld haussant les épaules.— Le prince de Serra-Nova, qui raffule de son secrétaire d'ambassade et qui vient de le faire nommer en son absence chargé d'afïaireS; me l'a pré-
sputé, il y a plus «Pun an de cela , el depui?; lors,M. San-Privato, sans doute fort occupé ailleurs, et il doit l'être, car il est charmant... n\a jamais remis les pieds chez moi...
— Raison de plus!
— Comment!... parce que je ne vois jamais M. San-Privato... il s'ensuit conséquemment que je dois l'aimer?
— Le mystère est si doux î
— Pourquoi le mystère? Le prince ne me connaît-il pas assez... n'est-il pas liomme de trop bonne compagnie pour être jaloux?...
— Certes... mais...
— Mais... quoi?...
— Tenez, Antoinette, San-Privato a auprès de M. Serra-Nova une position tellement intime , qu'il est incroyable... im- ]iossible que vous soyez restés jusqu'ici étrangers l'un à l'autre... et que vous ne l'ayez pas remarqué !
— Je l'ai remarqué... au contraire... ne vous ai-je pas dit que je l'ai trouvé char-
niant? Je ne connais personne qui m'aurait plu davantage... sinon vous, peut-être...
— Allons... ne vous conteniez pas dénie désespérer... raillez-moi!!... maudit soit le jour où je vous ai connue !...
— Que voilà une galante manière de réj)ondre à mes bontés... à moi... qui ce malin vous ai écrit un charmant billet pour vous prier de passer chez moi... cette aprèsmidi!
— Vous vouliez être certaine de pouvoir, à heure fixe, torturer votre victime.
— Non, Richard, non; je voulais vous donner l'occasion de me prouver cet amour passionné dont vous m'entretenez si souvent... et auquel je voudrais croire... parce que, si j'y croyais...
— Que feriez-vous ?
— Fi! l'indiscret... le curieux... il veut me forcer de rougir, — reprit madame de Hansfeld avec un accent de coquetterie provoquante dont Richard fut transporté. — Vous demaîider une preuve d'amour...
n'est-ce point déjà trop significatif?
7i LES FILS DE FAMILLE.
— Ah! si je pouvais ajouter foi à vos paroles... combien je serais heureux!...
— Soyez donc heureux, Richard, car je parle sérieusement... très-sérieusement.
— Tenez., au risque de passer à vos yeux pour un niais... j'admets que vos paroles sont sérieiises... Cette preuve d'amour , quelle est-elle?... dites... oh! dites!
— En vérité!... Richard... j'hésite...
— J'en étais certain... vous vous moquiez de moi...
— Vous vous méprenez sur la cause de mon hésitation.
— Cette cause?...
— Mon ami... il me serait pénible de vous voir, par votre refus, déchoir de la haute opinion que j'ai de votre courage...
— Antoinette, ce seul doute est pour moi une offense... Richard d'Olremont est de ceux-là qui ne reculent devant qui que ce soit... ou devant quoi que ce soit.
— Vous êtes d'une bravoure éprouvée, je le reconnais... vos nombreux duels vous ont rendu redoutable, et, chez un homme, la
vaillance est auprès des femmes une puissante séduction... Je le sais mieux que personne...
— Ah! si vous disiez vrai, — s'écria Richard , troublé par le regard enchanteur dont Antoinette accompagna ses dernières paroles, — si vous disiez vrai!
— N'en doutez pas... mais aussi j'ajouterai que les plus intrépides l'épée à la main manquent parfois absolument de courage moral...
— C'est donc une preuve de courage moral que vous altendez de moi?
— Oui... Richard... et cette preuve, si vous me la donnez...
Madame de Flansfeld s'interrompit; mais son silence, l'expression de ses trails ravissants, le coup d'œil fixe et hardi qu'elle jela sur M. d'Otremont, complétèrent la pensée qu'elle n'avait émise qu'à demi... et l'ardent amoureux, enivré, palpitant, s'écria:
— Antoinette! je vous le jure! tout ce qu'il est humainement possible à un homme de faire... je le ferai! Ordonnez!
je suis à vous... lèle et bras! âme el sang!
— Ah! Richard... Richard! plus que jamais je comprends maintenant vos succès auprès des femmes!.. .quel dévouement, quel cœur intrépide que le vôtre !
— De ce cœur... de ce dévouement, disposez en souveraine! Je suis à vous! je ne m'appartiens plus! D:eu me damne! vous m'avez ensorcelé!
— Le secret de ma sorcellerie est bien simple... je vous ..
— Achevez... oh ! achevez!
— Non!... non... soyons sages... parlons raison...
— Est-ce possible... quand vous me rendez fou !
— Allons, Bicliard... encore une fois, soyez raisonnable! revenons à cette preuve d'amour que j'attends de vous.
— Je vous écoule...
— Il est bientôt trois heures... 11 va venir ici... un jeune homme... un très-jeune homme.
— Quel est-il?
— Vous le saurez... puisque je vous le présenterai, mon cher Richard.
— A njoi... et dans quel but?
— Afin que vous soyez charmant pour lui...
— Et pourquoi voulez-vous que je sois charmant pour ce petit jeune homme?
— Ce petit jeune homme a près de six pieds...
— Qu'importe sa taille... et encore une fois, pourquoi voulez-vous que je me mette en frais d'amabilité envers un inconnu?
— Parce que cela me plait, apparemment...
— Mais enfin... ma chère Antoinette, je...
— Voyez... déjà vous hésitez à m'obéir... mon pauvre Richard... et vous prétendez m'aimer...
— Quoi ! cette preuve d'amour que vous me demandez... consiste à me montrer aimable pour cet inconnu?
— Oui, d'abord. . mais j'exigerai tout à l'heure davantage.
— Toujours au sujet de ce monsieur?
— Toujours...
— Je m'y perds, — reprit M. d'Otremont abasourdi; — continuez, de grâce... et puisque vous le désirez... je me montrerai fort aimal)le pour votre petit jeune homme de six pieds.
— 11 arrive de sa province.
— Bien obligé...
— Vous me ferez donc le plaisir de ressentir pour mon protégé une sorte de sympathie subite... et afin de le produire tout de suite à Paris, dans un milieu élégant et choisi, vous lui proposerez de le présenter à votre club.
— Mais... vous savez, ma chère Antoinette, que le premier venu n'est pas admis à mon club.
— Les parents de ce jeune homme sont fort riches; il est bien élevé ; il a, ainsi que Ton dit, l'un de ces noms neutres qui ne peuvent soulever aucune objeition sérieuse. \'ou3 présidez le comité d'admission de votre club; or, si vous le voulez fermement,
mon jeune provincial sera reçu parmi vous, grâce à votre influence.
— Votre jeune provincial?... Ah cà , Antoinette, est-ce que, par hasard, vous voudriez me faire jouer le singulier rôle de... ?
— Au revoir, Richard.
— De grâce. . ne vous fâchez pas.
— A chaque mol, vous élevez une difficulté ou une supposilion plus ou moins désobligeante. Est-ce ainsi que vous pensez me convaincre de votre dévouement à mes volontés?... Non, non... Ainsi donc, au revoir, mon pauvre Richard.
— Allons... c'est dit, votre jeune homme sera reçu à mon club...
— C'est fort heureux... En(ln,pour avoir l'occasion de présenter notre candidat aux membres de votre comité d'admission, vous les engagerez, eux et lui, à souper aprèsdemain au Café Anglais.
— Soit... En un mol, si je comprends votre pensée, il s'agit de lancer votre provincial parmi la jeunesse dorée de Paris.
— C'est cela même, mon cher Richard.
78 LES riLS DE FAMILLE.
— Une question... et ne voyez là, (\e grâce, nulle indiscrétion.
— Parlez.
— Si vous vous intéressez à ce monsieur, je n'ai pas besoin de vous faire observer qu'inexpérimenté, comme doil l'être un jeune homme qui peut être n'est jamais venu à Paris...
— Jamais... il sort tout frais, tout battant neuf de ses montagnes.
— En ce cas, il y a fort à parier que, lancé dans notre monde, voire jeune homme, s'il est riche... se ruinera comme tant d'autres.
— Il ne faut pas qu'il se ruine... ou plutôt, — ajouta madame de Hansfeld av; c une expression indéfinissable, - il ne faut pas laisser à mon jeune provincial le loisir de se ruiner.
— Comment?
— Cela dépend de vous, mon cher Richard.
— Je peux empêcher ce monsieur de se ruiner... moi?...
— Oui... vous...
— El cq^nment cela?
— Mon cher Richard, tout à Theure je vous (lisais que les plus intrépides...
vous, par exemple, si brave Tépée à la main... vous pourriez manquer de courage moral.
— En quoi... à propos de qui... pourraisje manquer de ce que vous appelez courage moral? En vérité, vous parlez en énigmes!
— Richard, — répondit Antoinette en attachant son noir et brûlant regard sur M. d'Otremont, —je suis femme de parole... vous savtz quelle est ma promesse... si vous me donnez la preuve d'amour que je veux?...
— Antoinette! — s'écria M. d'OIremont bondissant au choc presque électrique de ce coup dœil chargé d'enivrante volupté, — oh! ne me regardez pas ainsi !... ou je i)erds le peu de raison qui me reste... Je suis à vous... je vous l'ai dit... corps et âme... Que faut-il faire?
— Ne pas laisser à notre jeune homme le temps de se ruiner.
— Eh ! comment puis-je l'empêcher de se ruiner?
— Vous le pouvez en abrégeant infiniment ses jours...
— Vous dites?...
— Je dis que si vous tuez en duel mon jeune homme, et cela... le plus tôt possible... je suis à vous, Richard ! — répondit madame de Hausfeld sans sourciller, sans que la moindre émotion se trahit sur son mas(jue de marbre.
Richard d'Otremont était ce que Ton appelle (locution d'ailleurs assez élastique) un galant homme. Aussi, à celle abominable proposition de tuer en duel un très-jeune homme... presque un enfant peut-être... il pâlil, iil un brusque mouvement pour s'éloigner d'auprès de madame deHanst'eld, comme s'il eût été mordu par une vipère, et quoique spadassin endurci, son honneur se révolta. Aussi, après un moment de stupeur, il s'écria indigné :
— Madame!... ah! madame... c'est affreux !...
Il est impossible de peindre le regard de froid dédain, le sourire de sinistre raillerie dont Antoinette accabla M. d'Otremont, à qui elle dit d'un ton sardonique :
— Vous m'excuserez, mon cher monsieur, je suis obligée de me priver du plaisir de votre excellente compagnie, votre présence n'ayant plus ici de but... Je préfère recevoir mon jeune provincial tète à tète...
— Mais, madame, — reprit M. d'Otremont de plus en plus indigné, — vous n'y songez pas...
— A quoi... est-ce que je ne songe pas?
— Ce que vous me proposez là... madame... ce que vous me proposez là...
— Eh bien?...
— Mais, madame... c'est un assassinat !
— Monsieur... un mot... s'il vous plaît?
— Je vous dis, madame... que ce que vous me proposez là... est un lâche assassinat...
— Est-ce lout, nioiisieur? Voulez- vous main tenant m'en tendre?...
— Vous m'épouvantez!...
— Est-ce que par hasard, monsieur, lorsque vous avez tué en duel le jeune de Monbreuil... vous l'avez assassiné?
— Il mavait insulté... provoqué... madame.
— Et qui vous dit, de grâce, monsieur, que mon provincial ne vous provoquera pas, ne vous insultera pas?... Et alors... que ferez-vous... s'il vous plaît?
— En ce cas..., ~ balbutia M. d'Otreniont avec emlarras, car la question était i'ïi effet embarrassante, — je... je... ne sais...
— Votre honneur, si chalouilleux d'ordinaire, monsieur, subira donc piteusement, celte fois, un outrage... une provocal ion'...
— Si ce... jeune homme... m'outrageait... je... je...
— 11 vous outragera... et cela de la façon la plus sanglante... je vous en donne ma parole... Ainsi, — poursuivit madame de
Hiinsfelcl avec un reiioubiemeiit d'ironie, — ainsi, vous endurerez liouleuseDient une offense... par cela seulement qu'en la vengeant vaillamnieni, loyalement, l'épée à la main... vous seriez certain délre aimé de moi?...
— M. Maurice Dumirail ! — dit à haute voix un valet (ie chambre velu de noir, qui, après avoir discrètement frappé à la porte du boudoir de niadame de Hansfeld, annonçait et introduisait le jeune provincial.
Maurice n'avait jamais quitté la maison paternelle, dont la simplicité égalait le confortable, et depuis son arrivée à Paris, il logeait, avec sa mère et Jeane, dans une modeste maison garnie du faubourg Saint- Germain ; il ne pouvait donc même soupçonner le luxe incroyable dont 11 fut ébloui en entrant dans l'hôtel de madame de Hansfeld et en traversant la salle d'attente et les
LE? FILS ])E FIMILLE. 8î)
trois salons, meubles avec une splenvleur inouïe, qui précédaient le boudoir. Aussi, le croissant émerveillement du jeune provincial devint-il une sorte d'étourdissement lorsqu'il mit le pied sur le tapis d'hermine de ce boudoir , où Tor, le satin, les dentelles, les voluptueuses pei?itures des panneaux, des portes et du plafond, les porcelaines les plus rares, les cristaux, les glaces, mariaient leur éclat au frais coloris des masses de fleurs dont 'e parfum pénétrant embaumait Tatmosphère.
Entin, lorsque au milieu de ces merveilles, qui semblaient le cadre, l'auréole de l'incomparable beauté de madame de Hansfeld, Maurice vit cette ravissante jeune femme assise sur un divan, dans une attitu<le pleine de grâce et d'abandon, il resta pendant un moment pétritié, cloué au seuil de la porte, l'œil tîxe, la poitrine oppressée, n'osant faire un pas. Il oubliait même en ce moment que, n'ayant pas encore eu le temps de se faire babiller de neuf, il était vêtu d'un habit, d'un gilet et d'un pantalon ». 7
noirs déjà vieux et que sa taille athlétique, encore développée depuis leur confection, menaçait de faire crever en divers endroits ; sa cravate blanclie, assez lâche, se roulait en corde autour de son cou, et rembarras, la timidité faisaient ruisseler la supur de son front et de ses joues empourprées.
Richard d'Otremont contemplait avec une sorte de curiosité mêlée de compassion ce jeune provincial, de qui d'abord il devait faire son ami et ensuite sa victime, s'il voulait mériter les bonnes grâces d'Antoinette ; et malgré la gaucherie de Maurice, il se sentit presque touché de l'expression loyale et candide de son mâle et doux visage, tandis que madame de Hansfeld, toisant l'ingénu d'un coup d'œil rapide, pénétrant et sûr, souriait d'un air de satisfaction cruelle.
Ces divers incidents de l'introduction de Maurice auprès de madame de Hansfeld, incidents qu'il nous faut si longuement décrire, se produisirent presque instanta-
LES riLS DE FAMTLLE. 87
nément; car, au bout de quelques secondes à peine, xMaurice eut d'autant plus conscience de son ridicule embairas, que. dans le premier éblouissement causé par l'aspect du boudoir et de la personne d'Antoinette, il n'avait pas remarqué la présence de M. d'Otremont. La crainte de prêter à rire à un étranger rappelant Maurice à luimême, son amour-propre, sa fierté se révoltèrent. Il fil un violent effort sur lui-même, salua madame de Hansfeld le plus gauchement du monde, sans bouger du seuil de la porte, et dit d'une voix strangulée par la confusion :
— Madame la baronne, j'ai reçu la lettre que... que... vous... Je... je...
Mais la parole expira sur les lèvres de Maurice suffoqué par la timidité ; le ressentiment d'une humiliation atroce poigna son cœur; il sentit avec effroi des larmes de honte lui monter aux yeux, et il se dit, avec une amère désespérance :
— 0 mes montagnes, mes pauvres montagnes! pourquoi vous ai-je quittées?...
8S LES FiLS 1-E r^-vilLLK.
Soiiflain, ina»lariie de IlaiisTekl se leva, s'approcha de Maurice, le prit par la main el lui dit avec un doux s urire et une cordialité charmante, en l'amenant vers le divan, où elle le fit asseoir près d'elle :
— Permettez-moi, mon cher M. Maurice, de vous traiter en ancienne connaissance ; car, quoique j'aie le plaisir de vous voir aujouid'hui pour la première fois, nous ne sommes pas aussi étrangers l'un à l'autre que vous pourriez le croire. Je comprends à merveille qu'un intrépide chasseur de chamois, quittant pour la première fois ses bois et ses rochers, se sente un peu dépaysé dans notre Paris... mais je liens à vous prouver, mon cher M. Maurice, qu'à I^aris même l'on remontre autant de franchise et de bienveillance que dans vos belles montagnes, et qu'ici nous savons apprécier les gens de cœur... vinssent-ils du fond du Jura. M. d'Otremont, l'un de mes amis, que j'ai l'honneur de vous présenter, partage mon opinion, — ajouta madame de Hansfeld jetant un re-
gard sigiiificalif à Richard. — Il lâchera, ainsi que moi, de ne pas vous donner une trop mauvaise opinion de nous autres Parisiens.
— Monsieur, — repril cordialement Ricliarii, s'adressant à Maurice, à qui le gracieux accueil d'Antoinette rendait quelque assurance,- l'on fait vite connaissanceentre chasseurs... Ce titre est le seul que j'aie à faire valoir auprès de vous... et encore... j ose a peine l'invoquer... car, que sommesnous, nous autres batteurs de plaines, aupiès de vous, agiles montagnards qui, bondissant de pic en pic, bravez les précipices pour atteindre le chamois, l'ours ou l'isard à l'affût; mais, quel que soit leur mérite, tous les lils de saint Hubert sont de la même confrérie: c'est donc au nom de cette confralernité, monsieur, que je me mets à vos ordres. Je m'estimerais Irès-heureux de vous être bon à quelque chose... et j'aurais le plus grand plaisir à vous faire les honneurs de Pai'is; j'ajoulerai, si vous le permettez, que voici bientôt l'ouverture de la chas.se, et si
90 LES FIf.S DE FAMILLE.
VOUS vouliez me faire la grâce de venir passer quelques jours chez moi,àOlremont, vous y trouveriez, non pas, malheureusement, des Isards et des chamois, mais d'assez nombreuses compagnies de perdreaux, du faisan, du lièvre, du chevreuil, et vous seriez, je n'en doute pas, proclamé roi de la chasse.
«A merveillCj Richard, je suis contente devons!» Telle fut la signitication du regard que madame de Hansfeld jeta au nouvel ami de Maurice. Celui-ci, aussi surpris que charmé de raffeetaeuse courtoisie de M. dOtremont. reprenait un \wn d'assurance, et, de plus en plus frappé de l'éblouissante beauté d'Antoinette , il commençait déjà de subir l'action de l'espèce d'électricité sensuelle qu-3 dégageait cette dangereuse sirène, qu'il comparait mentalement à sa fiancée, se disant :
— Ah! si je n'aimais pour la vie ma chère et douce Jeane, j'aurais peut-être un jour été assez fou pour devenir amoureux de cette dame, qui m'accueille avec tant de bonne
grâce et de qui la beauté m'éblouit... me trouble. Mon Dieu... ce que j'éprouve est étrange!... Jamais la présence de ma Jeane bien-aimée ne m'a fait ainsi monter la chaleur au front... j'ai la fièvre!... mon regard n'a pas rencontré le regard de cette dame... et il me semble que je le sens peser sur moi...
D'Olromont et madame de Hansfeld savaient trop le monde pour ne pas laisser au candide provincial le temps de savourer à loisir son heureuse déconvenue, car il ne pouvait encore trouver une parole pour exprimer à tous deux sa gratitude; aussi, Antoinette se hâta-t-elle d'ajouter :
— Cher M. Maurice, nous nous entretiendrons tout à rheure de l'objet de la
lellre que j'ai eu le plaisir de vous écrire et à laquelle je dois votre aimable visite; permettez-moi,en attendant, de vous nommera M. d'Otremont, puisque sa courtoisie a devancé votre présentation officielle, — ajouta en souriant madame de Hansfeld. Puis, s'adressant à Richard, qui s'inclina devant le jeune montagnard : — Je vous présente M. Maurice Dumirail; il est le (ils de l'un des plus grands ei des plus riches propriétaires du Jura... et il a les lilres les plus particuliers à mon amitié et à la bienveillance de mes amis.
Maurice, abasourdi d'apprendre qu'il possédait — des titres particuliers à l'amitié de la baronne de Hansfeld, — surmonta cependant son embarras et reprit d'une voix émue :
— Madame et vous, monsieur, vous voudi'ez bien m'excuser si j'exprime mal ma reconnaissance pour un accueil auquel j étals si loin de m'attendre.
Et Maurice, offrant sa robuste main à Richard, lui dit avec un accent de contiance
et de loyauté si candides, que son nouvel ami en fut touché :
— Laissez-moi, monsieur, vous serrer la main... c'est de bon cœur et de tout cœur...
— Et c'est aussi de bon cœur et de tout cœur, monsieur, que je vous serre la main, répondit Richard, — se disant à part soi : — Jamais je n'aurai la barbarie de tuer cet hercule ingénu... c'est un enfant... ce serait pitié...
— Et moi... j'affirme que tu le tueras! se disait aussi, à part soi, madame de îlansfeld, remarquant l'expression compatissante des traits de Richard et pénétrant le secret de sa pensée; puis elle reprit tout haut :
— Puisque vous voici en excellents termes avec M. d'Otremont, cher Maurice, il se fera un plaisir de vous faire recevoir au club dont il est membre : c'est la réunion des hommes les plus distingués de Paris... Je vous dirai tout à l'heure, lorsque nous serons seuls, pour quelle raison Irès-sé-
rieuse je veux que vous soyez admis à ce club... J'ai dil : je veux! — ajoula madame de Hansfeid en souriant. — Il doit vous sembler très-surprenant que je me permette de vous dicter ainsi mes volontés?
— Madame...
— Vous croyez m'être absolument inconnu, cher M. Maurice, il n'en est rien...
— Quoi î madame?
— Avouez que je vous étonnerais fort si je vous parlais avec beaucoup de détails de votre domaine du Morillon? de votre chalet de Tréserve?... et surtout de votre adorable fiancée, mademoiselle Jeane?...
— Comment, madame?... vous savez...
Maurice ne put achever, suffoqué de stupeur. 11 croyait rêver en entendant madame de Hansfeid lui parler du Morillon et de Jeane.
— Je veux donc, dis-je, — reprit Antoinette, — en raison de l'intérêt que je vous porte, vous voir admis au club de M. d'Olremont.
— Madame , — répondit Maurice avec embarras, — inconnu ainsi que je le suis... je n'ose prétendre à une pareille faveur... puis... je ne sais si mes parents...
— Oh! rassurez- vous, monsieur, — repartit Richai'd, — je suis président du comité d'admission sur lequel j'exerce une certaine intluence... et si, après-demain, vous voulez accepter sans façon à souper à la Maison d'Or avec mes amis du comité, j'aurai l'honneur de vous présenter à eux; ils vous accueilleront comme vous méritez de l'èlre, monsieur, et lorsqu'ils auront le plaisir de vous connaître, votre admission au club sera chose faile.
— Je ne sais, en vérité, comment vous remercier, monsieur, de voire obligeance, — répondit Maurice, —mais, je l'avoue.. .nouveau venu que je suis à Paris, je crains de paraître déplacé parmi tant de gens élégants.
— Un homme comme vous, M. Dumirail,n'estdéplacé nulle part..., — dit madame de Hansfeld d'un ton pénétré. — Le
LES FII.S OE FAHILLE. 97
1)011 goût et la bonne grâce, ia loyauté, le courage et Tesprit, sont partout à leur place et ils sont doublement bienvenus, lorsque la modestie leur prête un charme de plus. .\ussi, dans le cas où, par ma présence, je pourrais, moi qui sais vous appréciera votre juste valeur, mon cher M. iMaurice , dans le cas où je pourrais, dis je , vous aider à vaincre une défiance de vous-même, que rien ne justifie , je serais très-capable de m'inviler, ainsi qu'une ou deux femmes de mes amies , au souper que vous offre M.d'Otremont...
— Ah! madame, — reprit Richard, — je n'osais compter sur cette bonne fortune.
— Eh bien, c'est convenu.. Après-demain soir , M. Dumirail voudra bisn venir me prendre chez moi, et si d'aventure, chose d'ailleurs plus qu'improbable, quelques récalciti'ants se rencontraient parmi ces messieurs de votre comité, j'ai la prétention, peut-être outrecuidante, de les convaincre ([u'ilsdevronts'empresser d'admettre parmi eux M. Dumirail. — Ce disant, madame de
Hansfeld, d'un coup d'œil expressif, engagea M. d'Otremont à se retirer. Il se leva, et tendant la main à Maurice:
—Au revoir, monsieur ; je suis enchanté d'avoir eu Thonneur de faire connaissance avec vous, et quoique nos relations soient toutesnouvelles, je vous prie de me compter au nombre de vos amis.
— Si peu de droits que j'aie à cette amitié si flatteuse pour moi, je Taccepte, monsieur, et vous en remercie du fond de Tâme,— répliqua le candide Maurice, répondant avec effusion à l'étreinte de Richard. Celui-ci baisa galamment la main de madame de Hansfeld et quitta le boudoir en songeant, à part soi :
— Non, jamais je ne tuerai ce pauvre garçon-là!... Mais quel est ce mystère?... Pourquoi Antoinette veut-elle sa mort ? Ah ! démon!... jamais elle ne m'a paru plus attrayante qu'aujourd'hui... Qu'elle est belle... qu'elle est belle!... Dieu me damne! si elle ne m'avait instruit de ses projets, je serais, je crois, jaloux de cet hercule.... et alors,
ma foi!... chacun pour soi elle champ clos pour tous !
Maurice, subissant de plus en plus l'irrésislibleatlrailclema'iame (le Hansfeld, attrait dont il ne s'expliquait encore ni !a nature ni la puissance, car il n'alt('rait en rien son lendre amour pour sa fiancée, Maurice se croyait le jouet d'un rêve. Il ignorait et, dans son inexpérience, il ue pouvait supposer quelle était la position sociale de cette îemrae enchanteresse, entourée de tous les
LrS FILS DE FAMILLE. 101
prestiges d'une grande opulence, qui, disant s'intéresser autant à Jeane qu'à lui-même, s'emparait soudain de sa destinée, lui dictait ses ordres, lui adressait les flatteries les plus câlines, lui pi'oposait de raccompagner à un souper où se devait trouver l'élite de la jeunesse dorée de Paris ; en vain il cherchait le mot de celle énigme, se rappelant les termes de la lettre qui l'amenait chez Antoinette, lettre reçue par lui le matin même, et ainsi conçue :
« Madame la baronne de Hansfeld prie » M. Maurice Duniirail de vouloir bien se » donner la peine de passer chez elle, au- » jourd'hui, de deux à trois heures. Elle dé- 1» sire lui faire une communication impor- » tante pour sa famille et pour lui, et lui h offre Tassurance de sa considéralion la » j)lus distinguée. »
Un valet de pied, poudré, vêtu d'une livrée splendide, aux boutons armoriés, avait demandé au concierge de Vhôtcl des Étrangers à remettre cette lettre à M. Maurice Du-
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iiiM'iiii en pei'soune, et remjdi celte inissioii en présence de madame Dnminul et de Jeane aussi surprises que l'on peut se Timaginer, el, il faut le dire, queiiiue peu imposées par la livrée du messager.
Cependant, madame Dnmirail, ombrageuse, défiante comme une mère, hasarda de demander au valet de pied qui était sa maîtresse; ce à quoi le serviteur, sans caclier «.ependanl le léger élonncment que lui causait la queslion, répondit respectueusement que sa maîtresse était ma<lame la baronne de Hansfeld, et il ajouta, non sans un certain orgueil et en manière de renseignements complémentaires, « que n)a(iame » la baronne était une des dames les plus p élégantes de Paris, qu'elle avait dix do- ' mestiques à son service, six ciievaux dans » son écurie, et qu'elle occupait son hôtel, » rue du l'auboui-g du Houle. »
Madame Duniirail, aussi ignorante que son fils à l'endroit de la vie de Paris, et ne soupçonnant pas quuiie femme titrée, ayant un IkMcI, dix ooniestiques à son ser-
vice et six clievaux flans son écurie, pût êlre une aventurière, et pensant qu'il s'agissait, selon la lettre, d'une communication importante pour iMaurice et pour sa famille, l'engagea, quoirfu'elle ressentit une involontaire et vague inquiî'tude, rengagea à se renfire chez madame de Hnnsfeld, songeant d'abord, pa»' excès de précaution , à aceompagner son fils en fiacre jusqu'à la porte de l'hôtel de cette dame, Tune des plus élégantes de Paris. Or, dans l'esprit de madame Dumirail, l'idée de l'élégance étant inséparable de la jeunesse et de la beauté, elle concevait une sorte d'inquiétude de l'entrevue de son fils avec une femme jeune et belle ; mais elle renonça au projet l'accompagner Maurice, craignant de l'humilier par un excès de surveillance. Il partit donc seul, et, au uioment où il passait devant la loge du concierge, celui-ci remit d'un air mystél'ieux au jeune provincial une S(^conde lettre, suivant celte recommandation du porteur de la missive, recommandaliou
lOi LES FILS DE FAMILLE.
nppuyée d'un écu de cinq francs glissé dans la main du concierge :
« — Vous remettrez cette lellre à M.Maurice Duinirail, à l'insu de ses parents. »
Le lecteur aura plus tard l'explication de ce fait.
Lorsque d'0(remont eut quitté le bouiloir, madame de Hansfeld, s'adressant à Maurice qui s'était levé du divan atin de prendre congé de son nouvel ami, lui dit avec un accent d'allégement et de douce satisfaction.
— Enlln, nous voici seuls... causons!
Et faisant signe à Tingénu de s'asseoir près d'elle :
iOX) LES FILS DL FAMILLE.
— Oh!... combien j'ai de choses à vous raconltT, cher M. Maurice!... Et d'abord j'ai des excuses à vous demander...
— A moi, madame?...
— La communicalion que j'ai à vous faire cl dont je vous ai écrit, quoique existant réellement, n'était qu'un prétexte pour vous prier de passer chez moi... afin de pouvoir vous dire que vous m'intéressez extrêmement... Me pardonnez-vous ma ruse innocente, en faveur du motif qui m'a guidé?...
— Sans doute, madame... mais, de grâce, d'où me connaissez-vous et en quoi ai-je pu mériter...?
— L'intérêt que vous m'inspirez.
— Oui, madame.
— C'est que je vous connais...
— Moi... madame?
— Je vous connais beaucoup, mais moralement... s'entend... car je vous vois aujourd'hui pour la première fois, et votre personne... répond merveilleusement à l'idée que je m'en étais faite. Celte espèce de
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divination du |jl)ysi<|ue i>;jr le moral vous elonne? Rien de plus simple, cependanl.
Voici mon procédé : Il s'agit, je suppose... non... ce n'est pas une supposition, cela est... il s'airit donc d'un jeune lionime d'un noble cl vaillai^t cœur, d'un esprit élevé, d'un âme candide, délicate et sensible, d'une loyaule chevaleresque, d'un courage à toute épreuve, d'un caractère énergique. Maintenant, d'.iprès celle connaissance approfondie du moral de notre héros, il faut se représenter l'aspect de ses traits, que l'on ignore : que doit on fau'e afin de réussir à se le figurer? Donner autant que possible à ses traits la mâle et douce beauté de son âme. Ainsi ai-je fait... et je vdis trouve très-ressemblant au portrait (pie j'ai rêvé, tant de fois rêvé... en songeai) l à vous, alors que je ne vous co:. naissais pas... Maurice! Excusez-moi de vous a{)peler ainsi familièrement... Je trouve insup|)orlable , entre amis, ce vocabulaire de cher monsieur... chère madame... souffrez donc que je vous appelle Maurice...
VOUS m'ai»pellerez Antoinelle... Es(-ce convenu?...
— Matlauie, — balbutia l'ingénu, — le respect... je...
— Eh bien! que voulez-vous, j'aurai en ceci le malheur, moi, de vous manquer de l'espect..., — repi'il madame de Hansfekl avec un sourire enchanteur. — Je me permettrai de vous appeler très-irrévérencieusement Maurice... parfois même mon cher Maurice,.. Vous pourriez, il est vrai, vous venger de mon irrévérence en m'appelant Antoinette, votre chère Antoinette...
— Je n'oserai jamais, madame... me...
— Si, Maurice, vous oserez me donner la preuve d'affection que je sollicite de vous, lorsque vous sei'ez persuadé que je suis votre amie, votre meilleure amie, et que j'éprouve pour votre charmante fiancée autant de sympathie que pour vous-même.
— Quoi! madame, il serait vrai... Jeaiie aussi?...
— Décidément, vous ne voulez pas m'appeler Antoinette? — reprit madame de Hans-
feld avec un sourire de doux reproche; — vous ne voulez pas... dites?
— Mon Dieu... je...
— Enfin... essayez... faites cela pour moi, Maurice; et si mon nom vous est trop pénible à prononcer, eli bien, je n'exigerai plus de vous ce sacrifice... mais au moins... essayez .. Voyons, je vous en prie, dites : Antoinette...
— Antoinette..., — murmura Maurice d'un voix tremblante, sentant, malgré lui, l'ivresse le gagner; aussi, dans sa détresse, invoquant le souvenir de sa fiancée, il se disait :
— Non... non... je n'aime que toi, ma Jeane!... ce trouble bi-ùlant que jéprouve... auprès de cette dame... que je vois aujourd'hui pour la première fois... ce n'est pas de l'amour... c'est une sorte de vertige irrésistible... Mon Dieu... pour(iuoisuis-je venu ici!
Madame de Hansfeld ne trouva pas opportun de pousser l'ivresse de Maurice à son comble,et voulant plutôt quelque peu la
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l'iihiier, elle \\'\n\[ liAiue voix (.Imiee cl grave :
— Mûinlenant, moi» ami, parlons sérieiisemeiil... appelez n^oi ou ne m'appelez pas familièremenl Anlojnetle... peu importe... pourvu que vous soyez persuadé que la plus leu'lre des sœurs n'aurait pas pour vous un allaehemenl plus vrai... plus dévoué que celui que j'ai pour vous...
Maurice, à ces fraternelles paroles, senli( son embarras décroître, le trouble de ses sens peu à peu s'apaiser ; puis une inconcevable curiosi'é le dominant, il repr'il timidement :
— Madame... vous voulez bien m'assurer que vous m'aimez en sœur... et cependant vous me voyez aujourd liui pour la premi'^re fuis... vous ne me conn lissez pas...
— Vous vous trompez, Maurice... je vous cotinais depuis longtemps... je vous l'ai prouvé tout à l'heure en vous montrant qu'aucune des qualités de votre caractère, de votre esjiril ou de votre cœur, ne m'olail étrangère... et bien jdu^ je n'ignore l'ien de
LIS FILS nE FAAIILLE. 1 î l
ce qui vous louché, non, rien absolumonl ! le sais combien votre paisible relr;tile du Morillon vous était chère, combien vous aimez votre digne père, voire excellente mère et votre cousine Jeane, votre fiancée... votre heureuse (ianeée... Je sais qu'après avoir eu un tïoût très- vif pour la vie rustique , vous venez à Paris afin de suivre un cours de droit et d'entrer dans la carrière diplomatique... que vous dirai-je... et ne souriez pas de ces détails... je sais jusqu'au nom de votre brave poney Petit-Jean... et aussi les noms de vos bœufs favoris Hercule et Atlas...
— Je reste confondu..., — dit Maurice abasourdi; — mais de grâce, comment savoz-vous...?
— Celle question, Maurice... est la seule à laquelle je ne puisse répondre...
— Pourquoi cela?
— Un Serment me lie...
— Un serment...
— Oui, Maurice... j'ai juré... par la mémoire de ma mère... de ne jamais vous ré-
vêler... par quel mystère je suis si bien informée de ce qui vous touche...
— Mais encore...
— Maurice... mon ami... je vous le demande en grâce... ne m'interrogez jamais à ce sujet... épargnez-moi le ctiagrin de ne pouvoir satisfaire à votre curiosité... Elle doit être vive... je le comprends; mais que vous importe le secret que j'ai juré de garder? Pourvu que vous soyez convaincu que mon inaltérable amitié pour vous a des racines profondes dans le passé... elle est sainte, allez! cette affection! J'espère vous le témoigner de jour en jour davantage! Aussi, savez-Yous, mon ami, quel serait mon orgueil... mon plus cberorgueil?... Ce serait de prendre sur vous, grâce â mon dévouement sans bornes, une heureuse et salutaire influence... Mon plus vif désir serait surtout de vous préserver des dangereux écueils que la vie de Paris offre à chaque pas à ceux-là qui, comme vous, sont confiants... parce qu'ils sont purs, généreux et pleins de foi dans le bien... Mais dites-
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moi d'abord, el j'ai lâche une exlrème imporlaiice à votre réponse, quelle impression vous onl causée jusqu'ici Taspecl elle séjour de Paris?
— Ab ! madame... j'ose à peine vous le dire...
— Achevez, de grâce, Maurice... Croyezmoi, la question que je vous adresse est de la dernière importance.
— Eh bien... vous ne pouvez vous imaginer l'espèce d'étourdissement mélédepénible angoisse que m'a causé Taspecl de Paris. Je me suis senti tout autre; mille pensées nouvelles, mille désirs inconnus se sont soudain éveillés en moi... Tenez, lîier je suis allé avec ma mère el Jcane, ma fiancée, me promener aux Champs-Elysées, selon le conseil de notre hôtelier; nous verrions là, disait-il, le beau monde de Paris... Comment vous peindre l'impression que m'a causée l'aspect de celte immense avenue, sillonnée de voitures brillantes, où se tenaient paresseusement bercées des femmes charmantes, vêtues avec un goût, une clé-
m LES FILS DE FAMILLE.
iïnnce ilout je n avais pas même l'idée; lies jeunes gens montés sur de magnidques chevaux de race (je suis un peu connaisseur) se |iencbaienl aux portières de ces voitures, causa fitet riant familièrement avccces jolies dames, à demi étendues sur les coussins de leur calèclie. Cette alniosplière d'elegance, de luxe, de ricliesse, dont j'étais entouré, nrenivrait; mais...
-- Ne craignez pas d'être sincère, Maurice, dites-moi tout...
— Helas! l'ivresse que je ressentais était remplie de tiel, de jalouse amertume. J'enviais ces jeunes gens, leur bonne grâce, les paroles que leur adressaient ces belles dames; je me sentais isolé, perdu, au milieu de ces heureux du jour... moi, pauvre provincial, mardiaiit dans la poussière des allées, vêtu ridiculement. Que vous dirai-je? vous allez sourire de pitié... j'avais envie de pleurer... en vain, pour me consoler, pour me réconforler, je faisais appel au ouvenir de ces années paisibles, riantes, où s'était écoulée jusqu'alors ma vie; ces
souvenirs m'apparaissnieiil mornes, jilacés, décolorés par l'ebloiiis>ante coniparaisoii de ce que je voyais; je pressentais que l'euvie (les jouissances auxquelles je ne pouvais prétendre me rendrait le séjour de Paris insupportable. Entin, que vous dirai-je?... j'ouiijiais complètement ma mère , ma fiancée... à qui je donnais le bras. Un seul tait, aussi puei'il ({u'absurde, vous montrera Taberralion desprit et de cœuioù me jetait la folle envie dont j'étais dévoré. Nous revenions à notre liôtel en suivant les boulevards ; je vis s'airélei' à la porte d'un restaurant, sans doute en renom, une calèctie attelée de (jualre superbes chevaux; deux jeunes gcjis et deux très-jolies femmes descendirent gaiement de ce tVingant équipage; ils entrèrent dans ce café pour y diner, sans doute. Eh bien , ceux-là aussi, je les enviais avec un redoul)lement d'amertume ;jf' me figurais ce joyeux repas, animé j)ar les saillies des convives, par leur désir d<' plaire à leurs belles compagnes; aussi, dans mon injuste e( méchante humeur, je
prenais en pilie le modeste repas de famille où j'allais assisleravecma Jeaueet ma bonne mère. En vain celle-ci, me voyant soucieux, me demandait la cause de mon souci, je ne répondais pas et je me disais: Maudit soit le jour où j'ai quitté nos montagnes... j'y vivais heureux, à l'abri de l'envie, parce que je n'avais rien à envier... Mais ici., entouré de tentations et forcé d'y résister... ma vie deviendra un enfer.
— Pauvre Maurice, je vous ai écouté avec une attention profonde- je bénis Dieu de m'a voir placée sur votre route, afin de vous préserver de bien des périls. L'envie que vous ressentez n'a rien qui me surprenne; elle est légitime, et vous pouvez aspirera la satisfaire dans une certaine mesure... en usant, mais n'abusant pas .. des plaisirs de votre âge... en restant fidèle aux excellents principes dans lesquels vous avez été élevé, Maurice, et...
Puis, s'inlerrompant, madame de Hansfeld ajouta ;
— Vous me trouvez sans doute trop mo-
lES FILS DE FAHI/.LE. il7
raliste pour une femme de vingt-cinq ans, mon ami... mais...
— Oh ! parlez, madame, parlez; ces conseils donnés par vous... sont pour moi précieux ! il me sera si doux de les suivre!
— Cherctbon Maurice... merci... merci...
vous m'encouragez... Ah! c'eslque, voyezvous... rien n'est plus timide... plus déliant de soi-même que le véritable am...
Madame de Hansfeld n'acheva pas le mol, amour... mais un tressaillement de Maurice et la rougeur dont se couvrit son visage témoignaient qu'il avait compris la signification du mot inachevé, ainsi que la cause de la rélicence d'Antoinette. Elle repiit en baissant les yeux:
— Rien, dis-je, de plus timide, de plus déliantde soi-même que la véritable amitié... elle craint parfois de choquer, d'ennuyer, parce qu'elle est sérieuse... parce qu'elle est prévoyante... parce qu'elle doit souvent emprunter le langage austère de la raison... Ainsi donc, Maurice, écoulez-moi. — Si vous suivez mes avis, vous ferez deux parts de
dl8 LES FUS DE FA11ILLE.
voire vie; l'une appaiiienl de droit à votre excellente mère, que vous ne pouvez trop respecler, trop adorer...
— Ah! madame... je l'aime tant! — dit Maurice s'efforça nt de se rattacher à la pensée de sa mère, afin de dominer le trouble où le jetait le demi-aveu d'amour qui paraissait avoir échappé à Àiitoinette. —Je suis lieureux de voiis entendre parler ainsi de ma mère!...
— Ne siiis-jc pas votre sœur, mon ami, et, à ce titre, n'ai-je pas le droit aussi d'exprimer mon respect pour celle que vous chérissez à tant de titres? Ainsi donc, vous disais-je, la part la plus considérable de votre vie doit élre consaci-ée à votre mère, à votre fiancée... qui sera si tîère un jour de porter votre nom; et encore plus heuseuse, selon moi, queilene sera fière..., — ajoula madame de Hansfeld étouffant un soupir.
Puis elle reprit comme si elle eût voulu échappera une pensée pénible :
— La plus grande pari de votre temps
sera donc consacrée à vos devoirs de famille, à vos études, à vos travaux; c'est à ce prix, mon ami, que vous deviendrez un homme éminent, que j'espère voir, que je verrai grandir, s'éleverchaquejour parson mérite.
— Ah! ces nobles et encourageantes paroles me prouvent combien l'intérêt que vous me portez est sincère... Mais, encore une fois... la cause... de cet intérêt...
— Maurice... vous oubliez déjà ma prière... ne vousai-je pas dit qu'un serment sacré...?
— Pardon !.. pardon!. .
— Vous êtes pardonné... Je continue...
Certes, je vous engagerai toujours à vous efforcer de conquérir une haute position par votre mérita... mais je nMgnore pas que les délassements, les distractions, les plaisirs, sont un besoin impérieux pour un homme de votre cage... Seulement, mon ami, il est un choix dans les plaisirs... il en est de décents, d'honorables, qui seuls forment le cœur et l'esprit... mais il est des l)laisirs dégradants, honteux, qui ne laissent
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après eux qu'amertume et dégoût. C'est de ceux-là surtout, si dangereux à Paris, que je voudrais, en sœur vigilante, en bon ange tutélaire, vous préserver, Maurice, dans votre intérêt et dans celui de votre fiancée... alin que vous restiez digne d'elle... Aussi, mon ambition serait... Mais, non. ..je n'ose...
— Oli! de grâce!... achevez!...
— Eli bien!... je voudrais disposer en souveraine, oh! mais en souveraine absolue... d'une partie du temps que vous consacrerez à vos distractions, à vos plaisirs...et, peut-être, n'auriez-vous pas à vous repentir de ma tyrannie...
— Mon Dieu!... est-ce que je rêve! est-ce que je rêve!... Qui m'a donc mérité tant de bonté de votre p.'irt?
— On mérite toujours !e sentiment que l'on inspire, mon ami... et, d'ailleurs, m'occuper de vos plaisirs , n'est-ce pas encore m'occuper des miens? Et, à ce sujet, revenons à mon programime : j'ai d'excellentes loges à l'Ope) a et aux Italiens, je suis quelque peu musicienne, j'adore la mu-
sique ; et je trouverais charmant de vous faire quelquefois partager mon admiration pour les chefs-d'œuvre des maîtres! Je dis... quelquefois... car je n'ose être exigeante... mon seul espoir est qu'un jour ou deux par semaine... vous me consacrerez, à moi... votre amie... votre sœur... Tune de ces soirées qui, je le sais, appartiennent à votre mère, à votre fiancée... mais une sœur a aussi ses droits, Maurice... Après l'Opéra, je vous reconduirai impitoyablement chez vous dans ma voiture, de peur que voire absenceprolongée n'inquiète votre excellente mère... Elles s'alarment si facilement, les mères! et par cela même qu'à votre âge, mon ami, vous devez jouir d'une certaine liberté d'action, il ne faut jamais en abuser.
— Combien vos conseils me touchent...
Ah! vous dites vrai, la plus tendre des sœurs ne me pailerait pas autrement!
— Un mot encore : — J'ai voiiia que vous fussiez admis au club de M. d'Otremont, parce que là vous vous trouverez déprime
d22 LES FILS DE FAMILLE.
saut en relations avec Telile des jeunes gens du monde ; or, voyez-vous, Maurice, souvent un jeune homme s'adonne à de mauvaises relations, ou se perd , faute d'oceasions de fréquenter la bonne compagnie. A Paris, tout dépend, mon ami, de la nature des premières liaisons que l'on forme. M. d'Olremonl est un galant homme dans toute l'acception du terme , vous pouvez être en îoule confiance avec lui.
— 1-a franchise, la cordialité de son accueil m'ont touché... mais cet accueil, c'est hien moins à moi qu'à vous, madame, que je le dois... M. d'Otremont est de vos amis; il a voulu vous être agréable en me témoignant tant de courtoisie.
— Disons la vérité. Il a été enchanté de vous, Maurice, et votre conquête est d'autant plus fiatleuse, que M. d'Otremont, naturellement froid et réservé, se livre peu et se montre très-difficile dans le choix de ses relalions... Je termine par une remarque peut-être puérile à vos yeux ; cependani, elle a son importance, puisqu'il nous faut ac-
cepler tel quel le monde où nous vivons... Souffrez donc qu'une sœur entre dans le détail de ces questions économiques. Je vous enverrai demain matin les fournisseurs à la mode, depuis le joaillier jusqu'au tailleur. Il n'en coûte guère duvanlage d'être vêtu avec une élégance de bon goût, que de subir les modes ridicules dont vous affublent certains marchands... Enfin, sans exagérer la recherche de soi-même jusqu'à la fatuité, il est bon de mettre en valeur les avantages physiques dont on est heureusement doué... Or, mon cher iMaurice... et ces mots d'une sœur à un frère n'ont rien d'exorbitant... vous avez une belle et noble ligure, votre taille est admirablement bien prise... et...
— Madame, — dit Maurice rougissant de confusion, — épargnez-moi, par pilié...
— Demandez à votre chère et digne mère ou à votre chai-mante fiancée si elles ne sont pas de mon avis... Vous gardez le silence? Je m'y attendais... vous n'avez rien à répondre à cela .. doncje reprends... Le tailleur
à la mode vous meltra physiquement fort en valeur, et vous n'aurez plus rien à envier à ces jeunes gens dequirélégance vous désespérait hier, lors de votre promenade aux Champs-Elysées... et, par parenthèse, retenez, mon ami, cette invariable loi en ce qui touche la toilelte, et à quoi se reconnaît généralement Ihomme distingué : — a II » porte toujours le soir des bas de soie, des » souliers et un habit; la toilette du matin » est livrée à la fantaisie. » — O'ailleurs, afin de vous rendre plus facile l'observance des diverses règles de ce que le monde appelle le savoir-vivre, je chargerai lout à l'heure mon maître d'hôtel de vous trouver et de vous envoyer, dès demain s'il se peut, un valet de chambre de très-bonne maison ; vous le laisserez faire, il préparera comme il convient vos toilettes du soir et du matin, vous coiffera avec goût, et, si vous m'en croyez, il rasera cette barbe naissante, à laquelle vous tenez peut-être beaucoup, mais qui, je vous l'assure, ne vous sied point du tout... Il respectera cependant vos pe-
liles moustaches brunes qui rendent encore plus éclatant Témail de vos dents; jautorise même de légers favoris à l'anglaise... mais tout le reste de cette barbe fine et soyeuse sera impitoyablement supprimé...
d'ailleurs, consultez sur ce sujet important votre aimable Jeane, elle sera certainement de mon avis... Enfin, pour compléter la métamorphose, je vous ferai envoyer, demain malin, le célèbre M. Peau;\\ soignera comme il convient votre main, donnera à vos ongles la forme, le poli qui leur manquent, et maintiendra surtout fort long l'ongle du petit doigt, puisqu'elle est revenue, celte mode dont parlait Molière, en disant :
Est-ce par l'ongle long qu'il porte au petit doigt.
Peut-être, mon cher Maurice, ces recommandations vous sembleront futiles ; cependant, elles ne le sont pas... Les hommes... (je ne dois... je ne veux pas vous parler des femmes)., les hommes les plus sérieux ne sont pas insensibles à celte réunion de millo
petits détails qui coiJstiluent,en somme, un extérieur émiiiement distiugué... Or, la distinction est l'une des qualités essentielles, presque indispensables que l'on exige, surtout de ceux-là qui, ainsi que v(ms, mon ami, embrassent la carrière diplomatique... Aussi, croyez-moi, des manières parfaites, r usage du monde, une toilette de bou goût, sont au moins pour moitié dans la valeur des diplomates appelés à se trouver en rapports constants avec l'élite de la meilleure compagnie de l'Europe. Peut-être, mon ami, mes conseils ne vous paraîtront-ils pas maintenant aussi puérils qu'ils le semblent?
— Que vous dirai je?— reprit Maurice de plus en plus sous le charme d'Anloinetle. — Soit que vos conseils s'élèvent à ce qu'il y a de plus noble dans les sentiments... soit qu'ils descendent à d'apparentes minuties, dont je comprends cependant l'importance... ils m'inspirent pour \ous la plus vive reconnaissance, car Ils me prouvent votre sollicitude... votre affection... et plus que
jamais je me demande qui m'a valu, qui me vaut ce tendre et subit intérêt dont vous me donnez tant de preuves...
— Ce mystère... est, je vous l'ai dit, Tunique secret... que j'aurai jamais pour vous, Maurice... D'ailleurs, peu vous importe la cause de mon affection, démon dévouement passionné...
Mais madame de Hansfeld, se reprenant et baissant les yeux, ajouta:
— Oui... passionné. ..entendez-vous, Maurice, saintement passionné... comme peut l'être l'amour de la mère pour son fils... de la sœur pour son frère ..Ah ! mon ami... je vous le répèle... mon vœu, mon espoir le plus cher, est à la fois de mettre en valeur moralement et physiquement tout ce qu'il y a en vous de beau, de bon, de bien, et dt; vous inspirer le goût des plaisirs honnêtes, alin de vous sauvegarder de ces écueils si dangereux pour les jeunes gens inexpérimentés de la vie de Paris. Résumons-nous donc. Vos journées seront consacrées à l'étude jusqu'à quatre heures: alors le studieux
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f'Iève en diplomatie se transforme et devient un jeune élégant; vous allez passer une demi-heure à votre club, puis vous faites une promenade à cheval aux Champs-Elysées... Vos parents, dans la position de forlune où ils sont, ne sauraient raisonnablement vous refuser deux chevaux de selle... un aroom pour vous suivre et un palefrenier... Votre valet de chambre suffira à votre service personnel. Je chargerai mon premier cocher d'aile»' choisir vos deux chevaux chez le marchand en vogue et de vous chercher des gens d'écurie...
— Madame,— dit Maurice très-lenté du programme exposé par Antoinette , mais songeant à la dépense, — je ne sais si mes parents...
— Vos parents, mon cher Maurice, jouissent d'une trop grande fortune et ils sont trop justes pour vous refuser le nécessaire... Vous montez donc à cheval de cinq à six heures, vous allez aux Champs-Elysées où vous me rencontrez dans ma calèche, et là, ainsi que ces élégants si enviés par vous
hier, vous vous penchez à ma portière et nous causons familièrement... Irès-familièrement...
— Ah! combien je serais fier... heureux... d'être ainsi, aux yeux de tous, distingué par vous!... — reprit Maurice, cédant de plus en plus à un invinciljle entraînement. — Ce n'est plus moi qui envierais... c'est moi qui exciterais Tenvie...
— Enfin... lorsque vous pourrez me consacrer une de vos soirées, vous viendrez diner avec moi en excellente compagnie... et nous irons ensemble à l'Opéra ou aux Italiens... Je compte aussi sur quelques visites de vous, lorsque le temps ne vous permettra pas de monter à cheval... Tel est en somme, sauf quelques menus détails de circonstance, mon programme, cher Maurice...
L'acceplez-vous?
— Avec bonheur... Oh! celte vie ainsi partagée en tréma fiancée, ma mère et vous... ma sœur... cette vie tour à louroccupée |)ar rétude et par des distractions, des plaisirs de bon goût, ire.>>t-ce pas l'idéal du bon-
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heur... et ce bonheur, c'est à vos conseils que je le devrai...
L'un des valets de chambre de madame de Ilansfeld entra dans le boudoir après avoir discrètement frappé, et annonça :
— La voiture de madame la baronne.
Cela dit, le serviteur sortit.
— Déjà cinq heures!... est-ce croyable?...
— dit Antoinette. — Avec quelle rapidité le temps passe près de vous, cher Maurice...
— Je vous laisse, ■— dit l'ingénu se levant,
— vous allez sortir?...
— Je le devais... mais, toute réflexion faite je ne sortirai pas...
— Pourquoi cela... de grâce...?
— Je préfère rester ici... seule... me souvenir... et rêver...; — répondit madame de Hansfeld en lançant à Maurice un regard noyé de voluptueuse langueur.
Puis en suite d'un moment de silence ••
— Maurice, je vous attends demain k deux heures... ma porte sera fermée k tout le moiuie... nous serons seuls, el j'ai encore
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tant de choses... tant de choses à vous dire... Vous viendrez, n'est-ce pas, mon ami?...
— Pouvez-vous en douter?...
— Ah!... j'oubliais une recommandalion... Madame votre mère a sans doute !u mon l)iilet de ce matin?...
— Oui, elle l'a lu...
— Elle vous demandera naturellement quelle espèce de communication j'avais à vous faire, Maurice? Vous lui repondrez, qu'ayant entendu dire que monsieur votre père désirait vendre son domaine du Morillon... je désirerais l'acheter.
— Parfaitement... et <;e prétexte...
— Ce n'est nullement un prétexte... mon ami... c'est la vérité...
— Quoi!... réellement... vous songeriez à...?
— ... A acquérir ce domaine... cette maison où votre enfance et votre premièi'e jeunesse se sont écoulées?... Oui, Maurice, je songe à cela... c'est mon désir le plus cher... Un caprice de cœur... direz-vous...
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soit... mais ce caprice, je suis l'ësolue (le le satisfaire à tout prix... à moins, cepemlant, que monsieur votre père ne refuse absolument de vendre le Morillon... Ah! mon ami... qu'il me sera doux de promener mes pensées mélancoliques... oh î bien mélancoliques , peut-être, sous ces ombrages où, enfant, vous avez joué... où, adolescent, vous avez rêvé!... Ce sera ma seule, ma dernière consolation, si un jour...
Madame de Hansftild parut accablée par rémotion et s'interrompit; puis, tendant la main à Tingénu :
— Adieu , Maurice , à demain, n'est-ce pas?
— Oui, madame.
— Encore et toujours ce mot : Madame... ce mol si sec et si froid..., — reprit madame deHansfeld d'un ton de tendre reproche. — Vous ne voulez donc pas, décidément, m'appeler... Antoinette, même pour m'adresser vos adieux? Maurice, je vous en prie, accordez-moi cette grâce! Dites-moi : Adieu, Antoinette...
— Adieu, Antoinette..., répéta Maurice, fasciné par sa tentatrice, sentant la chaleur du sang monter à son cerveau et troubler sa raison, tandis que madame de Hansfeld, le faisant se rasseoir près d'elle :
— Combien j'aime à vous entendre prononcer mon nom... combien me plait le son de votre voix ! Elle est douce et mâle comme votre figure... Mais vous baissez les yeux, Maurice... Je vous en prie, levez-les sur moi en prononçant mon nom ! Soyez indulgent pour ce caprice... ce sera le dernier, je vous rassure... Voyons, dites Antoinette, en me regardant...
Maurice, éperdu, enivré, obéit. Ses yeux rencontrèrent les yeux noirs, avides et brûlants de madame de Hansfeld, penchée vers lui, si près de lui, qu'il sentit son souffle .. Il éprouva une commotion profonde. Cette nature vierge, énergique, ardente, dojà bouleversée par les séductions de celle femme dangei*euse, défaillit sous la violence de ces sensations fulgurantes... Une sueur froide baigna son front ; il pâlit ; une