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iZi LES FIfS DE FAMILLE.
invincible morbidezza l'alanguit, b.' brisa; SOI) esi^rit s'-^garait, ses forces Tabandoriiiaienl ; il balbutia d'une voix éteinte :
— Pardon... madame... je crois... que... je vais me trouver mal...
— Maurice, mon ami, vous m'inquiétez...
Grand Dieu ' qu'avez-vous?
— .le ne sais..- il me semble que... je... je... vais mourir...
Maurice, les yeux demi-clos, laissa tomber sa lêle inerte sur Pun des coussins, n'ayant |)ius qu'à demi la perception de ce qui se passait autour de lui. Cependant, il sentit que la sueur dont ruisselait son front était élanchée par madame de Hansfeld, à l'aide de son mouchoir parfumé de senteurs, et qui, certaine d'être entendue de sa victime, disait à demi-voix, feignant l'accent du plus tendre intérêt :
— Pauvre enfanJ... l'émotion l'accable... Qu'il est beau^Hnsi... Combien il va être ;idoré, idolâtré... combien de femmes qui mieux que moi lui plairont, vont se disputer son cœur! Pour elles, bientôt il oubliera
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Jfc'ane, sa charmante fioutée... Va! noble iille! ne crains rien de moi... je cacherai sous les dehors de Tu mi lie mon amour insensé pour Mîiurice! Être ton amie, ta meilleure amie! ô Maurice... n'est-ce pas encore un sort (ligne (l'en vie?.. Oui, je serai ta sœur, et du moins tu me tendras louj(nirs fraternellement ta noble et loyale main...
Et Antoinette, qui tenait cette main entre les siennes, l'effleura timidement de ses lèvres, ne paraissant pas s'apercevoir d'un fri>sonnemen t échappé à >!aurice,(iui, plongé dans un état analogue à celui où notre esî)rit flotte incertain entre la veille et le sommeil, percevait cependant toutes les paroles de la terrible sirène. Elle ajouta :
— Mais ma raison s'égare!!... Tais-toi, mon cœur... apaisez-vous , ardeurs dévorantes... Jamais Maurice ne daigfjera m'aimerî... Mon Dieu! son évanouissement ne cesse pas... que faire... ([ue faire?... Ah ! ce flacon de sels...
Madame de Hansfeld, semblant alors seulement songer à ce récoiiforlant, alla
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prendre sur une table voisine un flacon d'or constellé de pierreries, revint, s'agenouilla sur le divan, fit aspirer à Maurice les sels dont la subtilité pénétrante le ranima tout à fait. Jl ouvrit languissammenl les yeux et vit courbée vers lui Antoinette, les traits empreints d'une tendre sollicitude et disant :
— Maurice... Maurice... mon ami, revenez à vous... c'est moi, Antoinette...
votre amie, ne me reconnaissez-vous pas?
Maurice, à Paccenl de la voix de madame de Hausfeld, voix qui semblait palpiter d'émotion et d'amour contenu, Maurice ouvrit les yeux et contempla sa lentalrice. plongé dans une muette extase ; son esprit, un moment obscurci, redevenait lucide, et avec lui sa mémoire.
Non, ce n'était pas un songe! Quelques minutes auparavant, il avait entendu cette
femme enchanteresse lui pro liguer des aveux passionnés, délirants, à lui... (|U*elie voyait pour la première fois !
Non, ce n'était point un songe ! Le dernier écho de ces aveux enivrants vibrait encore dans son cœur. Celte femme, jeune, riche, élégante, titr'^e, belle à éblouir, Pavait dit avec un accent de regret navi'ant: elle ne se croyait pas digne de lui plaire, à lui, Maurice... le rustique provincial, débarqué de la veille à Paris... il allait tourner la tète de toutes les femmes... et pour elles, peut-être, oublier Jeane, sa fianci'e!
Mais cet amour soudain, violent, irrésistible... qui l'avait fait naître dans le cœur de la baronne de Hansfeld? Gomment avait-elle été instruite de la récente arrivée de Maurice à Paris? Comment avait-elle pu découvrir sa demeure? Comment entin, possédait-elle depuis longtemps une connaissance si approfondie, si vraie de son caractère et de ses sentiments, à lui, qu'à leur aide, elle s'était efforcée de se le représenter en personne? Vainement, il cherchait à pénétrer ce mys-
1ère. Mais (!éjà se glissaiei)l dans son cœui' les enivrements de Toriineil ; il se savait aimé de madame de Hansfeld , elle lui prédisait des succès étourdissants. Comment ne reûl-ilpascru, le pauvreingénu! A peine à Paris depuis la veille, il voyait se jeter à sa tête {(]ue Ton nous pardonne cette vulgarité) une femme qui, par sa rare beauté, son charme séducteur etsonesprit, pouvait el devait passionner des hommes du goût le plus difficile ; Maurir^e se ci'ut donc adoré, niais, dans sa candeur, il regarda comme ui) devoir d'honneur de ne pas paraiire instruit du secret qu'il venait de surprendre pendant son évanouissement; etd'aillt'urs, chose étrange, inexplicable à ses yeux, mais rassurante, son amour pour sa fî ince n'elait en rien altéré. Aussi, rempli d'une sorte de compassion pour la pauvre Jeune, compassion à la fois tendre et vaniteuse, il se promit fermement de ne jamais abuser du secret d'Antoinette, de résister à tout enti'ainement et de n'accepter que ramitié dévouée qu'elle lui offrait.
Madame de Hunsfekl, lorsque Maurice eut compléteiiienl recouvré ses esprils. se transfigura. Une mélancolie touchante voila le brûlant éclat de ses grands yeux noirs; car, loin de songer à provoquer de nouveau l'ivresse sensuelle du jeune provincial, elle voulait, au contraire, cette fois encore, la calmer. Elle reprit donc d'une voix attristée :
— Je tremble encore de l'effroi que vous m'avez causé, mon ami... Êtes-vous moins soufflant à cette heure?
— Oui... ce malaise subit... donijenepuis m'expliquer la cause... a cédé à vos bons soins... Antoinette..., — répondit cette fois familièrement Maurice, puisant son assurance dans sa connaissance du secret de madame deliansfeld.
Et se disant en toute sincérité:
— Pauvre femme!... puisque je ne saurais répondre à sa folle passion, montronsnous pour elle aussi affectueux que le meilleur des frères!
Et Maurice ajouta tout haut :
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— Merci! encore, ma chère Antoinette, des bons soins de votre excellente amitié...
— Ah! Maurice... vous ne pouvez vous imaginer quel J)onheur vous me causez en me parlant ainsi... Vous me regardez toujours, n'est-ce pas?... comme votre amie... votre sœur... n'est-ce pas?
— Oh! oui... la meilleure des sœurs...
et je serai pour vous le plus dévoué des frères...
— Cher et bon Maurice... cette assurance de votre part me con.^ole... me donne du courage... Ah! il m'en faut... du courage... car vous ne saurez jamais à quel point... je...
Madame.de Hansfold s'interrompit, porta son mouchoir à ses yeux, et, cachant ainsi à demi son visage, elle tendit une de ses mains à l'ingénu, en disant d'une voix altérée :
— Adieu! Maurice... à demain... deux heures... n'est-ce pas?
— Grand Dieu ! — s'écria Maurice aussi surpris qu'alarmé.
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— Qu'avez-vous... Antoinette?... vous pleurez'...
— Laissez-moi seule... mon ami... je suis faible... je suis lâche... je suis folle... je devrais m'estimer si heureuse de... compter sur votre amitié... mais, non... je suis insatialtle... et...
Un sanglot étouffé coupa la voix de madame de Hansfeld qui ca-'liail toujours son visage dans son mouchoir.
Maurice, profondement attendri en songeant que la passion sans espoir qu'il inspirait à Antoinette causait les larmes qu'elle versait, sentit ses yeux se noyer de pleurs.
A ce moment, la porte du boudoir s"ouvrant de nouveau, le serviteur vint dire à sa maîtresse :
— La femme de chambre de madame la baronne demande ses ordres pour sa toilette.
Madame de Hansfeld, feignant de vouloir cacher ses larmes, se leva brusquement, et tournant le dos au domestique, lui dit en se
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dirigeatît vers l'une des portes du boudoir :
— Je ne sortirai pa>... faites dételer ma voilure.
Puis, Antoiijolte ajouta d'une voix altérée sans regarder Maurice :
— A demain deux heures, monsieur Dumirail.
Et elle entra précipilamment dans un appartenir iit voisin dont elle l'eferma la porte derrière file.
— Pauvre femme!... — pensait Maurice éprouvant une naïve et tendre commisération mélce de surprise et d'orgueil, — pauvre femme ! elle va donner un libre cours à ses larmes... L'émotirm la gagnait... ses forces sont à bout... Elle ne peut lutter contre la folle passion... que je lui inspire... moi., moi... pauvre provincial... Est-ce possible"? est-ce croyable? Helas!... Il me faut bien le croire... ce n'est pas un rêve... Ce que j'ai entendu... ce que j'ai vu... ne sont pas des illusions... des songes... Oh ! Jeane, ma i)ien-aimée... lu ignoreras toujours le
s;jcn(ice que je fais à noire amour! car elle... est belle... oh ! bien belle, Antoinette de HansfelJ!...
Maurice, bien que livré à ces préoccupations en quittant !e boudoir, observa plus allentivemcnt qu'à son entrée le luxe princier des salons qu'il traversa , précédé du valet de chambre. Celui-ci, en serviteur ])ien appris, ouvrait avec fracas les deux ballants des portes devant le jeune provincial; el lorsque celui-ci arriva dans le salon d'attente, trois autres valets de chambre se levèrent respectueusement à son passage. Il en fut de même de six valets de jjied j)Oudrés et en grande livrée, qui se tenaient dans Tanlichambre.
Maurice descendit lièremenl le perron, au bas duquel attendait la berline de madame de Hansfeld, équipage d'un goût irréprochable et attelé de deux admirables chevaux noirs, dont un gros cocher anglais à perruque, immobile sur son siège, à housse largement armoriée, pouvait à peine contenir la fougueuse impatience. Maurice,
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après avoir jeté un regard admiratif sur cette voiture, traversa la cour de l'hôtel en redressant sa grande taille, se cambrant triomphalement sur ses hanches, et se disant, l'ingénu :
— Cette adorable femme... entourée de tous les prestiges d'une opulence presque royale, m'aime passionnément, follement !.. mais je suis et serai fidèle à Jeane, ma fiancée!
Maurice, en quilkinl l'iiôlel de madame de HaDsfeld, marcha d'abord, ainsi que Ton dit, — sur les nues; — ii ne touchait pas terre; il regardait parfois les passants avec une expression d'autorité ou de supériorité singulière ; ses larges poumons, épanouis, dilatés, aspiraient à pleines bouffées luii parisien ; il se rappelait les moindres circonstances de son entretien avec
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cello eiicl/injlei'esse don' la ravjssanle image semblait voltiger devant lui et lui soui'ire. Cependant, loin d'oublier sa fiancée, il évoquait de nouveau son souvenir, et se disait :
— Oh ! ma Jeane bien-aimée, je crois que je Taime davantage encore... Celte sensation de trouble brûlant, ces vertige, cette ivresse que, pendant quelques instants, m'a causée la beauté d'Antoinette, redouble, par la puissance même du contraste, cette sensation suave, sereine qui semble rafraîchir, embaumer ma pensée lorsque je songe à toi... 0 ma Jeane! dis, qu'a de commun la rose avec le diamant? Ne peut-on admirer le scinlillenif ni de l'un et aspirer le doux parfum de Tautre? Aimer Jeane comme la future compagne de ma vie, être aimé d'Antoinette avec la tendresse d'une sœur: est-il un sort plus digne d'envie? \'oir, pour ainsi dire, à mes pieds, à moi l'uslique montagnard, cette femme charmante qui me donne des nonseils si sages, si sérieux, si tutélaires, qu'on les croirait
dictés par ma mère... ma mère, de qui Antoinette me parle toujours avec tant de respect! Entin, ne pense-t-elle pas à acheter le Morillon, où, disait-elle... consolation dernière... elle pourra promener ses rêveries mélancoliques, en songeant que ces lieux ont abrilé mon enfance et ma première jeunesse? Oh! que de douce résignation dans l'amour d'Antoinette! Et pourquoi ^ant d'amour? en quoi Tai-je mérité? En vain j'interroge ce mystère impénétrable... Eh! qu'importe la cause secrète de la touchante affection d'Antoinette... jouissons... de cette affection... suivons ses avis... Oh! oui, faisons deux parts de ma vie : la plus considérable appartient à l'étude, à ma mère, à Jeane... l'autre, à Antoinette. Ma mère et Jeane pourraient-elles être jalouses de mon amie, alors qu'ellesmêmes ne me conseilleraient pas d'une manière plus sensée qu'elle ne me conseille! Oh ! les ravissantes journées ' ! L'élude jusqu'à quatre heures, et, comme l'a dit Antoinette, à cette heure le studieux élève
rliplomate se transforme eu élégant, mon valet de chambre m'a piéparé ma toilette; je monte à clieval et vais à mon club, suivi de mon groom ; puis je me rends aux Champs-Elysées pour y rejoindre madame de Hansfeld... elle est dans sa voiture, et là... envie de tous... je...
Mais tressaillant et tombant soudain de la sphère de ses brillants désirs dans la froide réalité, Maurice se dit avec amertume :
— Mon valet de chambre... mes chevaux î mon groom!! mais de l'argent pour gager ces serviteurs... mais de l'argent pour payer les chevaux ! mais de l'argent pour payer ces fournisseurs les plus en vogue de Paris, qui, demain matin, vont arriver à notre hôtel, adressés chez moi par madame de Hansfeld ! Misérable fou que je suis ! où trouver tant d'argent? Mon père me donnait cent francs par mois pour mes menus plaisirs... et la plupart du temps je faisais de cet argent largesse à nos bonnes gens du Jura. A quoi l'aurais-je dépensé
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dans noire retraite du Morillon ? Mais supposons qu'à Paris , mon père double ou tiiple cette somme... que ferais-je avec deux ou trois cents francs par mois? Et j'y songe, que dira ma mère en voyant, demain, se présenter chez nous cette nuée de marchands, les plus en vogue de Paris? ma mère qui, aujourd hui, a demandé à notre hôlelier l'adresse d'un modeste tarlleur...pas trop cher... qui donne du bon et du solide... Je le vois d'ici, cet affreux tailleur; il doit ressembler à celui de Nantua,qui m'a affublé de ces exécrables habits... Et je me laisserais sans mot dire accoutrer de la sorte!... moi... moi qui dois accompagner quelque'fois à la jtromenade, à l'Opéra madame la baronne de Hansfeld, Tune des femmes les plus à la mode de Paris! moi. reçu au club de M. d'O- Iremont, rendez-vous des élégants! Non ! non! cent fois non!... Mon père est riche, et, sans rien exiger de superflu, je peux bien attendre de lui qu'il satisfasse à des dépenses l'aisonnables... il est si bon, si équitable! N'est-ce pas, enfin, lui qui ma instamment
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sollicité de venir à Paris?... Oh ! ce voyage je ne le regrette pas main tenant, malgré les sinistres prophéties de notre cher maitre... aussi, mon père comprendra (ju^il doit me fournir les moyens de vivre honorablement à Paris... J'hésitais à quitter nos montagnes, je voulais rester cultivateur; mon père a insisté, j'ai obéi. C'est à lui maintenant de faire ce qu'il doit... M lis, cependant, s'il se refusait à mes désirs?... s'il voyait le superflu là où je vois le nécessaire? Quelle honte!... je n'oserais jamais retourner chez madame de liansfeld... Non, non ! mon père et ma mère se montreront équitables, généreux... Mais s'ils ne l'étaient pas... que faire?... que faire?
Le cours des pensées de Maurice fut soudain interrompu par ces mots que lui adres- .saii courtoisement un inconnu :
— Monsieur , je suis étranger , auriezvons l'obligeance de m'indiquer la rue Royale?
Maurice, rappelé ^ lui-même par cette (|uestion, se souvint de la seconde lettre, à
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lui confidemmeiit remise par le portier de Ihôtel; et il répondit à rmconnu :
— Monsieur... je suis étranger moi-même et ne saurais vous renseigner; mais j'ai justement besoin de savoir aussi où est la rue Royale el nous allons nous en informer.
Maurice se trouvait alors presque à l'extrémité de larueduFaubuurg-SaintHonoré, près de la place de la Madeleine. Il apprit bientôt «lu'il était tout proche de la rue Royale et tira de sa poche la lettre qu'il avait reçue du concierge de son hôtel garni. Elle contenait ces lignes :
« Monsieur,
» Je crois pouvoir élr^ assez heureux » pour vous rendre Fun de ces petits sei*- >^ vices toujours agréables aux fils de fa- » mille; si vous voulez m'honorer de votre » confiance et savoir ce don» il s'agit, vous ï me trouverez demain, de quatre à six » heures, au café qui fait le coin de la rue
» Royale et de la place de la Madeleine. Vous » demanderez au comptoir )I. Léon.
» Agréez, etc., etc. p
Maurice, aprè-; la lecture de celte lettre, chercha des yeux, et à quelques pas de là reconnut le café signalé, où il entra, se disant :
— Que! est ce M. Léon? quel est ce service toujours agréable aux fils de famille? ^e ne sais pourquoi, ces mois piquent vivement ma curiosité... Voyons ce monsieur... après tout, que risqué-jé^?
Maurice entra dans le café, se dirigea vers le com[)toir, où il demanda M. Léon. Celuici, sans doute aux aguets, s'approcha presque aussitôt qu'il eut entendu prononcer son nom, et s'adressant au jeune provincial dun air souriant et empressé :
— C'est à M. Dumirail que j'ai l'honneur de parler?
— Oui, monsieur; vous éles sans doule M. Léon ?
— Pour vous servir, monsieur.
Et avisant l'un . <les garçons du café, M. Léon ajouta :
— Julien, il y a-t-il quelqu'un au billard ?
— Non, nrionsieur.
— MoMiez-nous deux verres d'absinthe.
M. Léon, se retournant ensuite vers Maurice, lui dit :
-- Nous serons seuls dans'la salle de billard ; nous pourrons causer tranquillement... Pardon, si je passe devant vous... je vais vous montrer le chemin.
M. Léon précéda Maurice dans un escalier tournant conduisant du café à la salle de billard, en ce moment solitaire. M. Léon était un homme de trente ans, vêtu avec goût, d'une apparence distinguée ; sa physionomie ouverte et avenante plut tout d'abord à Maurice qui lui dit :
— Puis-je savoir, monsieur, quel est I objet de la lettre que vous m'avez écrite ?
— En deux mots, monsieur, le voici...
Vous êtes fils unique, vos parents sont fort riches; ils possèdent l'une de cei solides fortunes en biens-fonds ou en placemenis hypotlu'caires, toujours à l'abri du hasard des événements; ils ont toujours vécu, ils vivent avec économie, quoique fort honorablement d'ailleurs... d'où il suit quà cette heure, monsieur votre père possède, soit en propriéiés territoriales, soit en excellents placements sur première hypothèque, possède, dis-je... au moins... car je table au plus bas chiffre... quinze ou seize cent mille francs!
— Quinze cent mille francs! — répéta Maurice ébahi, car jamais il ne lui él^it venu à la pensée de supputer le chiffre de la fortune paternelle, n'ayant aucun motif de se livrer à cette évaluation toujours quelque peu... parricide.
La simplicité des goûts du jeune montagnard les rendait très-faciles à satisfaire , alors qu'il vivait au Morillon, et, nous l'avons dit, il ne trouvait pas même l'emploi des cent francs que son père lui allouait men-
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suellemenl pou?' ses menus plaisirs... Mauj'ice fut donc véritablement slupéfait du chiffre, à ses yeux énoi*me, auquel M. Léon taisait monter la fortune de M. Dumirail, et il répéta d'un air incrédule :
— Vous êtes dans l'erreur, monsieur; il est impossible que la fortune de mon père soit aussi consid'^rable que vous le dites.
— .le vous assure, monsieur, que ce chiffre est encore au-dessous de la réalité; nous sommes trop inleressés à être «xactemenl renseignés, pour n'avoir pas pris nos informations aux meilleures sources.
L'alïirmation de M. Léon persuada Maul'ice. Il ne demandait d'ailleurs pas mieux que d'être persuadé, car, pensif, il se dirait :
— Puisque mon père est si énormément l'iche, il ne jjourra me refuser sans injustice, et aijisi qu'il me l'a promis, de quoi vivre honorablement à Paris. Antoinette avait donc cent fois raison en me disant que
LES FUS DE FAMILLE. è^l
pour moi le nécessaire raisonnable élail deux chevaux de selle, un groom, un palefrenier et un valelde chambre. Elle m'aime trop pour me conseiller des folies... j'en aurais maintenant les preuves, si j'avais pu douter de la sagesse de ses avis. Elle est, par je ne sais quel mystère, si bien informée de tout ce qui me concerne, qu'elle connaissait sans doute le chiffre de la foi'tune de mon père... sans cela, elle ne m'eût pas conseillé ces dépenses qu'elle regarde comme nécessaires.
M. Léon, remarquant le silence du jeune provincial, reprit :
— 11 paraît, monsieur, que la découverte du chiffre réel de la fortune de votre père vous surprend beaucoup?
— Je l'avoue.
— En ce cas, vous hésiterez d'autant moins à accepter mes propositions.
— Quelles propositions, monsieur?
— Pardon... je suis à vous dans Tinstant.
M. Léon, se levant, alla vers le palier de
l'escalier tournant du billard et cria :
— Garçon... du papier, une plume et de fencre!
Le garçon revint bientôl, et M. Léon, muni de tout ce qu'il lui fallait pour écrire, s'atlabla de nouveau près de Maurice, et lirant de sa poche un portefeuille, il y prit un paquet de billets de banque, les compta lentement un à un et dit ensuite, en les offrant au jeune provincial :
— Voilà vingt mille francs... veuillez, je vous prie, compter à votre tour les billets.
— Compter ces billets... et pourquoi?
— Pour vous assurer que je vous remets bien en effet vingt mille francs.
— A moi?
— A vous-même.
— Et que voulez-vous, monsieur, que je lasse de vos vingt mille francs ?
— Ma foi, monsieur, vous en ferez ce que vous voudrez., le meilleur et le plus joyeux usage... probablement.
— Monsieur... est-ce une plaisanterie?
— Diable ! on ne plaisante jamais avec des billets de mille francs !
— Mais enfin, monsieur, vous ne pensez pas que je croie que vous me donnez vingt mille francs, et vous pensez encore moins que je les veuille accepter?
— Vous les donner... non point î Je vous les prête... ou plutôt, la personne de qui je suis l'agent vous les prête...
— Elle me les prête... et pourquoi?
— Pour placer avantageusement ses capitaux à six pour cent, pas un centime de plus; ce qui n'en est pas moins un excellent placement parle temps qui court : du reste, le compte des intérêts se réglera plus tard, et si vous acceptez ce prêt, vous voudrez ])ien m'écrire un simple récépissé ainsi conçu : « Je reconnais avoir reçu de M. Léon » la somme de vingt mille francs, dont les ^> intérêts, convenus plus tard de gré à gré, )' commenceront à valoir de ce joui*. » Vous daterez, vous signerez, vous empocherez vos vingt mille francs, et si plus tarA, bientôt peut-être, vous avfz encore
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besoin d'argenl, ne vous gênez pas, voici mou adresse, — M. Léon donna sa carie à Maurice, ~ jetez à la poste une lettre dans laquelle vous m'indiquerez le chiffre de la somme qu'il vous faut, et le lendemain elle sera mise à voire disposition. Lors de notre première entrevue prochaine, je Tespère, nous réglerons notre compte d'intérêls.
— Monsieur... je comprends tout maintenant! — s'écria naïvemenl Maurice, se levant avec une sorte d'effroi et se rappelant ses entretiens avec Charles Delmare, — vous êtes un usurier! !
ri'V ni' CTNQVIÈMR VOLUME.