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— Pour que, avec ce regard pénétrant de la science, vous sondiez cette conscience troublée.
Ali-Kan tressaillait de plus en plus.
— Car, dit Aléa, je le soupçonne d’avoir empoisonné Raymond.
— Quand ? t*
Dans la nuit du 17 au 18 novembre.
— C’estbien cela, murmura Ali-Kan à part lui.
Mais son visage demeura impassible.
Aléa ajouta :
— J’avais vii Raymond le soir; il paraissait un peu agité, mais sa raison était saine. Le lendemain, il était fou.
En même temps elle prit le docteur par la main.
— Venez, dit-elle.
— Où me conduisez-vous l
— Là... dans ce cabinet ; vous verrez sans être vu, vous entendrez sans que votre présence soit même soupçonnée.
Et elle poussa Ali-Kan dans le cabinet dont elle ferma la porte, laissant retomber dessus une lourde portière.
Seulement la portière était tirée de manière quelle laissait à découvert une partie d’un carreau de la porte vitrée.
A peine Ali-Kan avait-il disparu derrière cette porte que sir Archibald fut annoncé.
Aléa avait repris sa place dans son fauteuil, auprès de la cheminée où flambait un feu clair.
Toute traced’émotion avait disparu. Aléaétait redevenue calme et froide comme la destinée.
Sir Archibald, au contraire, était visiblement ému. Ses lèvres pâles, son front plissé, son œil indécis en étaient la preuve.
On devinait que sir Archibald était en proie à un sentiment mélangé de crainte et d’espérance, que son cœur battait â la fois de joie et de terreur.
Il venait, parce qu’Aléa le voulait; il venait, parce qu'il aimait Aléa; mais on sentait que l’effroi le dominait et qu’en ce moment les paroles fatidiques de la jeune femme : « Je porte malheur, » lui revenaient en mémoire.
Elle lui tendit sa belle iflain et lui dit avec un enivrant sourire :
— J'avais peur que vous ne vinssiez pas. •
— Ah! madame... balbutia-t-il.
Et il osa mettre un baiser sur cette main qui lui- était tendue.
Aléa reprit :
*— Pardonnez-moi, mon cher baronnet, je suis une enfant gâtée, élevée loin du monde,
ignorante de bien des choses. J’ai été folle et ingrate l’autre jour...
Et son sourire était rayonnant comme le so leil du matin et sir Arcliibald sentit une certaine ivresse lui monter au cerveau.
Aléa lui tendit la maiQ une seconde fois :
— Vous me pardonnez, n’est-ce pas ?
— Ali ! madame...
— Il faut que vous me pardonniez, car .j’ai besoin de vous.
Il tressaillit et dit avec enthousiasme :
— Parlez !
— J’ai besoin de vous, dit-elle, à propos de notre pauvre ami commun...
— Raymond? fit-il.
— Oui.
Il la regarda et attendit.
— Raymond, reprit-elle, est en. voie de guérison.
Sir Arcliibald se roidit pour dissimuler l’émotion que lui causaient ces paroles.
— En vérité! balbutia-t-il.
— Le médecin qui le soigne m’assure qu'on peut le guérir.
— Comment?
— Vous allez voir. On peut le guérir avec les voyages.
— Je ne comprends pas bien...
— G’est fort simple pourtant. Supposons qu’un ami fidèle, dévoué, un ami comme vous, emmène Raymond — vous savez s’il est docile; — qu’il l’emmène en Italie, en Grèce, en Orient...
— Ah !
— Il parait qu'avant sept ou huit mois la raison lui reviendrait.
— Et vous avez compté sur moi, n’est-ce pas? fit sir Archibald d’un ton empressé.
En même temps l’Anglais pensait :
— Je me débarrasserai de Raymond au bon moment, soyez tranquille !
Mais il regardait Aléa, et son cœur battait à outrance tandis que sa raison faisait ces froids calculs.
Elle ajouta :
— Quand je dis que vous l’emmènerez, je me trompe... nous l’emmènerons.
Sir Archibald crut avoir mal entendu, et il la regarda avec une sorte d’elTareinent.
— Car je serai du voyage, acheva-t-elle. Nous partons dans trois jours.
L’Anglais jeta un cri.
-suis, saisi de vertige, il tomba aux genoux
d’Aléa et lui prit la main, qu'il couvrit d’ardents baisers.
Aléa ne se fâcha point; elle ne retira point sa main.
— Est-ce convenu? dit-elle.
— Oh! répliqua-t-il, vous savez bien que je vous aime et que je suis votre esclave...
— Il y a des esclaves qui se révoltent! fitelle en souriant.
Sir Archibald se redressa fasciné, enivré et comme fou.
— Nouspartonsdans trois jours, répéta-t-elle.
— Sur-le-champ, si vous voulez. . .
— Non, dans trois jours. . .
Sir Archibald oubliait en ce moment sa haine pour Raymond, sa liaison forcée avec Tony, et l'héritage deMa-Eddin qu’il comptait voler.
Sir Archibald était fou... fou d’amour.
. Pendant plusieurs heures, il parla comme un insensé, tantôt agenouillé devant Aléa, tantôt lui baisant les mains.
Aléa souriait toujours, et jouait parfois avec cet étui d'argent qui renfermait le crayon terrible.
Enfin, elle lui montra du doigt la pendule qui marquait minuit :
—Partez! dit-elle, et revenez après-demain...
Son dernier sourire fut plein d’enivrement et de promesses, et sir Archibald sortit le paradis dans le cœur.
Alors le docteur Ali-Kan quitta sa cachette.
Il était pâle et avait le sourcil froncé.
— Madame, dit-il, cet homme est l’empoisonneur qui a privé Raymond de sa raison.
— Vrai? fit-elle frémissante.
— Sur les cendres de lvougli-Hassan, mon aïeul, je vous le jure!
Alors, d’une voix grave, solennelle, impitoyable, Aléa, redevenue la fille du destin, s’écria :