CHAPITRE II
Sir Archibald, en. quittant Aléa, avait regagné la voiture qu’il avait laissée à la grille du petit hôtel.
En venant, sir Tony raccompagnait.
Tony, son inséparahle, lui avait dit :
— L’amour que vous inspire cette femme, mon cher cousin, est tellement insensé que je crois prudent d’être avec vous.
— Chez elle! s’était écrié sir Archibald avec •une sorte d’effroi.
— Non, mais je vous attendrai à la porte. Vous dites qu’elle porte malheur. Eh bien, moi aussi.... Mon influence neutralisera la sienne.
Tony n’avait pas voulu laisser partir sir Archibald tout seul; il était donc demeuré dans sa voiture, tandis que l’Anglais, le cœur palpitant, montait chez Aléa.
Aussi quel ne fut point l’étonnement de ce dernier lorsque, en redescendant, il trouva la voiture vide.
Tony avait disparu.
Le cocher dit à sir Arclnbald :
— Ce monsieur est descendu. Il a dit que monsieur pouvait s'en aller et qu’il le retrouverait à l'hôtel.
Sir Archibald fut vivement contrarié.
Il était si heureux en ce moment, qu’il éprouvait le besoin de confier son bonheur il quelqu’un.
Or, le confident lui faisait défaut.
Il s’en revint donc rapidement à l’hôtel du Louvre, espérant y trouver Tony.
Tony n’y était pas.
Sir Archibald s’enferma dans sa chambre eu maugréant , et il s’écoula plusieurs heures avant que Tony en revint.
Enfin, l’ancien éléve de Callebrand arriva.
Sir Archibald se départit pour lui de sa froideur britannique et lui sauta au cou.
— Ah! mon ami, dit-il, mon bon ami...
— Eli bien ! dit Tony froidoment.
— Aléa m’aimera...
— Vraiment?
Et Tony mit dans son accent une pointe d’ironie.
— Elle m’aimera. . . tôt ou tard. . . reprit sir Archibald. Nous partons ensemble.
— Avec Aléa?
— Oui.
— Et où allez- vous?
— En Orient. Nous emmenons Raymond.
— Bah! fit Tony, toujours railleur.
Mais sir Archibald enthousiasmé se mit à raconter à Tony son entrevue avec Aléa et les projets qu’ils avaient formés ensemble.
— Alors, dit le jeune homme, après l’avoir écouté jusqu’au bout sans l’interrompre, que devient notre expédition?
— Ah! c’est juste.
— Vous renoncez aux trésors de Ma-Eddin?
— Mais... pas du tout...
— Cependant, si vous partez avec Raymond et Aléa...
— Eh bien ! rien n’est plus simple ; nous allons à Constantinople où je vous donne rendez-vous.
— Bon!
— Là, nous laissons Aléa quelques semaines et nous nous embarquons pour l’ile de Chypre.
— C’est puissamment raisonné, dit Tony. Mais notre logique est fausse.
— Pourquoi?
— Parce qu’elle pèche par la base.
— Comment cela?
— Avant que nous ne nous soyons embarqués pour Constantinople, les descendants de Moctar et de Kougli-Hassan, avertis que vous êtes nonlevraiMahédin, mais un imposteur...
— Et qui donc les avertira?
— Un homme qui sait que vous êtes sir Archibald, et que le vrai descendant de Ma-Eddin, c’est Raymond.
Sir Archibald se méprit aux paroles de Tony.
— Penseriez-vous donc à me trahir? üt-il.
— Mais non, dit Tony, vous vous trompez, ce n’est pas moi.
. — Qui donc alors'?
— Un homme qui était chez Aléa.
— Quand?
— Ce soir, pendant que vous y étiez vousmême, et qui a entendu sans doute votre conversation.
Sir Archibald fronça le sourcil.
— Or, reprit Tony, cet homme est un des descendants de Kougli-Hassan.
Sir Archibald recula.
— Hier encore il pouvait vous croire son maître. Aujourd’hui il sait que c’est à vous qu’on peut imputer la l'olie de Raymond.
— Mais quel est donc cet homme? s’écria sir Archibald pâlissant.
— C’est le docteur Ali-Kan, dit froidement Tony. Demain, quand vous vous présenterez aux enfan's de Kougli-Hassan et de Moctar... ils vous chasseront comme un imposteur.
— Mais comment savez- vous cela? dit encore sir Archibald.
— Pendant que je vous attendais dans la voiture, à la porte de Mmo Aléa, reprit Tony, j’ai remarqué une autre voiture qui stationnait à peu de distance.
C’était un coupé brun, attelé d’un cheval alezan brûlé et conduit par un nègre.
J’ai reconnu la voiture d’ Ali-Kan, le célèbre médecin aliéniste.
Je suis alors descendu; puis, m’approchant, un cigare à la main, du coupé, j’ai demandé au nègre la permission de l’allumer à uie de ses lanternes.
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Et, tout en allumant le cigare, j'ai questionné le nègre.
Son maître était chez Aléa.
Je n’ai pas voulu en savoir davantage, et je me suis éloigné.
C’est-à-dire que je suis allé m’asseoir sur un banc, en face, de l’autre côté de l’avenue, et j’ai attendu.
— Qu’avez-vous vu?
— Je vous ai vu sortir le premier de chez Aléa. Le coupé brun n’a pas bougé, et je me suis convaincu par là qu’Ali-Kan était toujours dans l’hôtel.
Quand vous avez été parti, je suis revenu fumer mon cigare devant la grille. Trois quarts d’heure après, Ali-Kan est sorti à son tour.
Aléa l’accompagnait. Elle est montée en voiture avec lui,
— Ah! lit Arehibald qui était livide.
-T- Alors, reprit Tony, je me suis souvenu de
mon ancien métier de gamin de Paris.
— Qu'avez-vous fait ?
— Je me suis accroché aux courroies bouclées derrière le coupé.
— Et vous les avez suivis?
— Oui.
— Jusqu’à quel endroit ?
— Jusqu’à lu maison de santé du docteur.
— Mais vous n’y êtes pas entré?
— Au contraire, et je vais vous dire ce que j’ai vu et ce que je sais.
— J’écoute, dit sir Archibald dont le front était baigné d’une petite sueur froide.