CHAPITRE XVIII
L’homme qui venait de se dresser comme un témoin terrible était un jeune homme au visage bronzé, au nez recourbé comme un nez d’aigle, et qui accusait le plus pur type arabe; il vint se placer en face de sir Archibald et répéta lentement :
— Sir Archibald, vous mentez !
— Qui donc es tu, osclave, s'écria sir Archibald dont la nature hautaine reprit le dessus , toi qui oses accuser de mensonge le fils de Ma-Eddin?
— Je me nomme Ali, dit cet homme.
— Je ne te connais pas !
— .Te suis chnpaelier de mon état, poursqi-
vit l’Arabe, et je sers de guide aux voyageurs qui effleurent les derniers sables du désert pour se rendre au Liban.
— Après?
— Mais, puisque je suis ici, c’est vous dire que je descends de Moctar le chrétien, le disciple de Ma-Eddin ; et c’est pour obéir à cette parole du maître qui a traversé les siècles, que ‘ je suis ici.
— Tout cela ne me dit point pourquoi tu Ç
oses m’accuser d’imposture, s’écria sir Archibald dont les yeux étaient pleins d’éclairs.
— Je vais vous le dire. J’ai conduit l’homme qui allait au Liban frapper à la porte du monastère maronite; ce n’est pas vous.
— Bien des gens vont visiter le Liban.
— Oui, mais qu’ils débarquent à Alexandrie # on. à Jaffa, c’est moi qui les conduis.
— Je ne te reconnais pas, dit sir Archibald.
— C'est tout simple, vous ne m’avez jamais vu, tandis que l’autre me reconnaîtrait.
— Quel autre?
— Celui qui portait au vieux prêtre ce parchemin qu’il ne pouvait, lire. *
Sir Archibald était fort pâle ; mais il avait fait appel à toute son audace.
— Va-t’en! dit-il au chamelier; tu es un
calomniateur et un imposteur. Ma-Eddin saura te punir.
— Je ne crains que lui, répondit le chamelier, Dieu et lui.
— Alors, tremble, misérable !
L’Arabe soutint avec calme le regard foudroyant de sir Archibald.
Celui-ci se tourna vers le vieillard qui lui avait traduit la lettre d’Ali-Kan.
— Comment donc vous prouver que je suis celui que vous attendiez? dit-il.
Le vieillard n’eut pas le temps de répondre, car un événement inattendu se produisit.
Le puits et le souterrain auquel il communiquait avaient dû être jadis le lieu ignoré de réunion de quelque société secrète ou de quelque secte politique et religieuse du moyen Age.
Ceux qui les avaient creusés s’étaient vivement préoccupés des lois de l’acoustique.
Bien que le souterrain qui séparait la salle du fond du puits eut une longueur de près do cent pieds, il conduisait le son avec une merveilleuse fidélité, et le moindre bruit retentissant au haut du puits arrivait net et précis jusqu’à la salle mystérieuse des délibérations.
Or, tandis que sir Archibald parlait, on entendit un coup de sifflet.
Et à ce coup de sifflet, les descendants de Moctaret de Kougli-Hassan tressaillirent et se regardèrent avec étonnement.
Sir Archibald lui-même sentit augmenter cette sueur glacée qui mouillait ses tempes.
Le fils de Moctar, le vieillard à la barbe blanche, compta ses compagnons des yeux.
— Nous sommes pourtant bien tous ici, dit-il; à l’exception d’Ali-Kan personne ne. manque au rendez-vous.
En nouveau coup de sifflet se fit entendre.
— Ne répondez pas ! disent plusieurs voix.
— Mais le vieillard dit en levant les yeux au ciel :
— Ce qui est écrit est écrit ! le Dieu toutpuissant, celui que nous adorons tous, que nous soyons chrétiens ou musulmans, vient peut-être à notre aide.
Et il répondit au coup de sifflet par un coup de sifflet.
Puis, s’adressant à l’homme qui avait introduit sir Archibald :
— Frère, dit-il, va recevoir l’inconnu qui nous arrive.
Cet incident avait donné à sir Archibald un moment de répit,
Un moment l'attention générale avait été détournée de lui.
Il en profita pour rappeler à lui toute sa présence d'esprit.
Et il se dit :
— - Ali -Kan a été frappé par Tony un quart d’heure trop tard. Il a eu le temps d’écrire que je n’étais pis celui qu’on croyait, mais il n’a pas eu le temps de dire où était le vrai fils de Ma-Eddin. Commeon le cherchera vainement, il faudra bien que ces braves gens se résignent à croire que c’est moi.
Et sir Archibald fut plus résolu que jamais à faire bonne contenance devant la tempête.
Le vieillard et ses compagnons, l’oreille tendue, les yeux tournés vers la porte du souterrain attendaient anxieux.
Le seau avait charge humaine sans doute.
— Frères, répéta le vieillard, je vous le dis, c’est le Dieu tout-puissant qui vient à notre aide.
Alors on vit briller dans l’éloignement la lampe de celui qui allait accueillir le nouveau venu et ces paroles arrivèrent aux oreilles de tous :
— Qui êtes-vous? demandait celui que le fils de Moctar avait envoyé.
Une voix répondit :
— Celui que vous attendez.
— Vous vous trompez, nous nattendons personne.
— C’est vous qui vous trompez, reprit la première voix, car vous attendez le fils de Ma- Eddin.
Ces derniers mots arrachèrent un cri d’étonnement à tous les compagnons du vieillard.
Celui-ci s’écria :
— Je vous l’ai dit, Dieu vient à notre aide.
En môme temps, on vit s’avancer lentement, donnant la main à son introducteur, un jeune homme qui marchait les yeux au ciel et d’un air inspiré.
Et sir Archibald devint livide et crut que la terre allait s’entr’ouvrir sous ses pieds. ....