‹ Les fils de JudasChapitre 25 sur 59 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Rodokani descendit la fameuse rue Canebière dont le Marseillais est si fier, tourna sur le port à droite, passa devant l’hôtel de ville et entra au café d’Athènes, comme huit heures du soir sonnaient à la Major.

Qu’était-ce que Rodokani et qu’est-ce que le café d’Athènes?

C’est ce que nous allons vous dire en peu de mots.

Rodokani était un jeune Grec de vingt-sept ou vingt-huit ans.

Sous son costume national il était magnifique.

Nez d’aigle, œil profond, lèvre rouge, teint bistre, taille élancée et souple, petites mains et pied cambré.

Copendant sa braie était de toile blanche, sa veste bleue soutachée de rouge d’une laine commune et son bonnet dépourvu de toute broderie.

Les vè'emenls de Rodokani étaient ceux d’un matelot grec ordinaire.

Cependant, lorsqu’il entra au café d’Athènes, on l’accueillit comme un personnage de distinction.

Le café d'Athènes est un bouchon où l'on vend de la mauvaise bière, delà limonade, du vin et des liqueurs, sur des tables graisseuses, autour d’un billard à blouses, et que fréquentent les matelots de toutes nations, mais principalement ceux qui naviguent sous pavillon grec ou italien.

Lne belle fille qui a passé la trentaine, mais dont le profil hardi et la beauté plantureuse ont tourné bien des tètes, siège au comptoir.

Cette femme se nomme la Maritana.

Comme elle parle toutes les langues usitées dans les ports de mer, depuis le provençal jusqu’à la langue franque, en passant par l’italien et le maltais, il est difficile de lui assigner une nationalité.

Cependant on la croit Catalane et on prétend qu’elle est née à Marseille, un peu avant

le départ de cas hardis pécheurs qui habi-r tèrent si longtemps la baie des Catalans, et qui, un beau jour, après deux siècles et plus de résidence, sont partis pour retourner dans la mère patrie.

La Maritana sourit à tout le monde, permet qu’on la lutine un brin, se laisse prendre sa taille épaisse dans les heures d’abandon, et a tué à coups de couteau deux matelots qui voulaient aller trop loin.

Elle n’a ni père, ni mère, ni mari, ni enfants. Si elle a un amour au cœur, certes elle le cache bien, car jamais personne n’en a rien su.

Il se passe au café d'Athènes de mystérieuses transactions. La police française y a fait souvent des descentes; mais presque toujours sans résultat.

C’est là, dit-on, que los matelots qui désertent leur bord et leur pavillon, vont se faire embaucher.

C’est là aussi que se trament de ténébreux complots de piraterie.

La Maritana est sourde, aveugle et muette. On peut parler devant elle, elle ne répétera rien. On peut montrer un objet volé, montro marine ou lunette d’approche, elle ne verra rien. On peut s’entretenir tout à l’aise d’un projet

4e révolte à bord et de quelqu’un de ces drames sanglants qui se passent entre le ciel et l'eau, comme celui du Fœderis-Avca.

La Maritana n’a rien entendu.

Néanmoins, ce soir-là, quand Rodokani entra, la Maritana, qui paraissait fort attentive à la lecture d’une gazette, leva un peu la tête, et quelque chose de rapide, do muet, une ombre, un nuage, passa sur son visage brun.

Une émotion si rapide qu’un seul homme s'en aperçut.

Et cet homme, c’était Rodokani lui-même.

Un imperceptible sourire passa sur les lèvres du Grec; il échangea un regard avec la Marilana, ne s’approcha point du comptoir, ce qu’il faisait quelquefois, et alla s'asseoir dans un coin, devant une table inoccupée.

Les habitués l’avaient tous salué.

Peccaire, le garçon unique de l’établissement, s’approcha, et demanda, dans un français mélangé d’italien et^de provençal, ce que Rodokani voulait boire.

— Rien, répondit le Grec.

Quand Rodokani ne buvait rien, c’était un signe caractéristique.

Rodokani venait pour deux motifs au café d’Athènes : nu pour y faire des affaires, ou

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pour y prendre un verre de limonade, une tasse de ca%:,ism grog, comme un consommateur ordinaîreiAg^

Dans co dernier cas, on se contentait de le saluer avec une sorte de respect.

Dans le second, l’établissement était aussitôt en rumeur.

On savait que liodokani avait besoin de quelqu’un.

Or donc, quand il eut répondu à Peccaire 5

— Je ne veux rien !

Tous les regards se tournèrent vers lui et parurent l’interroger.

Mais lui, sans se presser, et comme s’il eût voulu jouir de l’anxiété générale, tira de sa poclie une pipe, la bourra lentement, l'alluma ensuite il un petit réchaud placé sur la table, et s'enveloppa dans un épais nuage de fumée.

Cet homme exerçait sans doute une influence mystérieuse, car personne n’osa ni venir s’asseoir à sa table, ni l’interroger.

Rodokani ne paraissait pas pressé de parler.

Cependant il était évident qu’il n’était pas venu au café d’Athènes, simplement pour fumer sa pipe.

Enfin, au bout de trois quarts d'heure, il fit un signe à un matelot vêtu d’une vareuse

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rouge et à l’accent italien, qui, plusieurs fois déjà, avait dit à haute voix : .

— Quelle heure se fait-il? J’ai bonne envie d'aller me coucher.

Sur le signe de Rodokani, le matelot s’approcha.

— Es-tu libre? demanda Rodokani.

— Non; mais je déserterai. Quand part-on? — Je ne sais pas.

— Avez -vous déjà du monde?

— Personne encore.

L’Italien, d’un coup d’œil, désigna une table où se trouvaient plusieurs matelots.

-—En voilà des bons, dit-il.

— Tu crois?

— Oh! j’en réponds. Ils ne reculent devant rien.

— Veux-tu être mon second ?

L’Italien tressaillit et regarda Rodokani sans enthousiasme. On eût dit qu’une pareille proposition l’épouvantait quelque peu.

— Ça dépendra de la besogne, dit-il enfui.

— Si tu hésites, ce n’est pas U peine de parler de la chose, dit froidement Rodokani. Et il retomba dans son mutisme.

MaisPaolo, c’était le nom de l’Italien, reprit vivement :

— Après tout, j’accepte.

— Ah! fit Rodokani, est -ce bien décidé?

— C’est dit.

— Alors, écoute...

Et Rodokani baissa la voix, de façon ce que l’Italien seul l’entendit.

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