‹ Les Fils de Philippe-Égalité pendant la TerreurChapitre 2 sur 19 · PARIS · texte numérisé non relu

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Peut-être serait-il injuste de laisser au seul Louis-Philippe-Joseph d'Orléans-Êgalité la pleine responsabilité de ses fautes. Le procès de sa mémoire est, comme bien d'autres, jugé sans avoir été plaidé : il n'est pas question, bien entendu, de risquer ici cette plaidoirie : il paraît cependant indispensable de présenter impartialement le personnage dont le nom va se rencontrer à chacune des pages de ce volume.

Le père, bonasse» vulgaire, ennemi du bruit et de Fapparat^ bon à Fexcès, , à l'aise seulement quand, sur le théâtre de Bagnolet, il paraissait en costume de meunier pu de valet; la mère, cette princesse Henriette de Bourbon- Conti, dont la beauté était incomparable et la légèreté de conduite légendaire, tel était le couple dont naquit le futur citoyen Égalité. La duchesse d'Orléans u'avaitpas attendu la naissance de cet enfant pour <c fouler aux pieds la foi conjugale. Le scandale de sa vie a frappé de stupeur ses contemporains qui n'étaient pourtant pas très rigoristes en matière de mœurs* ». Le peintre Boucher, le roi Louis XV, le prince de Soubise, le duc de Richelieu, le

* Comte Ducos. La mère du duc d'Enghien, p. 15.

â LES FILS DE PHILIPPE-ÉGALITÉ

maréchal de Saxe, le maréchal de Lowendal, Tabbé de Bernis, la cour, l'armée, le peuple môme se chargèrent d'initier la princesse à tous les genres de volupté. M. le comte Ducos, dans un livre charmant consacré à la duchesse de Bourbon, belle-sœur d'Henriette de Conti, a esquissé, aussi délicatement qu'il est possible, cette scabreuse existence : il montre la duchesse d'Orléans, déjà deux fois mère, allant, dans les allées publiques de son jardin, sous un déguisement de bourgeoise, chercher fortune, rencontrant là un courtaud de boutique, nommé Ghartier, et l'enlevant dans sa petite maison, au fond d'un faubourg écarté, « comme Diane emportait le pâtre Endymion... » Le beau garçon, fils d'un marchand de drap de la rue du Bourdonnais, ne se doutait guère qu'il avait pour amie Son Altesse Sérénîssime la duchesse d'Orléans, épouse du premier prince du sang de France : elle revenait de ces escapades nocturnes, brisée, mourante, secouée d'une toux a qui empourprait ses lèvres d'une mousse rougeâtre ». On disait, dans le public, où ces choses s'ébruitaient, que, pour se rendre des forces, la princesse se plongeait chaque matin dans du sang humain : « des enfants de mendiants, enlevés et égorgés auraient assuré l'élément de ces horribles bains... » On disait encore bien autre chose — et l'une de ces calomnies populaires devait, trente-trois ans plus tard, trouver son Vho à la Commune révolutionnaire de Paris : les sansculottes crieront par-dessus les toits, en affirmant le tenir de son propre aveu, que le ci-devant Louis-Philippe- Joseph d'Orléans, citoyen Egalité, est le fils d'un cocher pour qui sa mère a eu du goût » : on donnait même le nom de cet homme : il s'appelait Lacroix, cocher chez le banquier Duruet, il vivait encore à Paris en 1810*; sa

' Biographie ou vie publique et privée de Louis^Philippe d'Orléans,

ressemblance avec Philippe-Egalité était proverbiale et c^est peut-être à cette similitude de traits qu'est due la trop fameuse légende.

La duchesse d'Orléans mourut au commencement de 1759 : elle avait à peine trente-trois ans. Son fils entrait dans sa douzième année, sa fille Bathilde avait neuf ans et demi : leur père, qui, très amoureux de sa femme, avait cruellement souffert de ses infidélités, en était consolé depuis longtemps : il s'était mis bourgeoisement en ménage avec une danseuse de la Comédie-Italienne, W^^ Le Marquis, qu'il avait affublée du titre de comtesse de Villemomble et qui lui avait donné trois enfants.

Ce père nonchalant se méfiait de l'éducation et des exemples qu'il était à même de donner à son fils, le duc de Chartres — tel était, comme on sait, le titre que portait l'aîné des d'Orléans, — et à sa fille Mademoiselle, U résolut de s'en débarrasser : Après avoir vainement tenté de les faire adopter par Louis XV, il leur donna pour tuteur onéraire un de ses conseillers, garde de ses archives, André Dardenne. Ce devoir rempli, et la conscience tranquille, le duc d'Orléans retourna à M^*' Le Marquis.

Le jeune duc de Chartres fut donc de bonne heure livré à soi-même. Il fit des études convenables; apprit avec un zèle particulier la langue anglaise, pratiquait avec fougue les exercices du corps. A seize ans il était le modèle des libertins, « le meneur, le boute-en-train des débauchés, le camarades des courtisanes que, journellement, à travers le faubourg Saint-Honoré et le faubourg du Roule, il promenait en troupe tapageuse dans ses propres équipages.

ex-roi des Français par L.-G. Michaud. 1849. Ce livre, est un virulent pamphlet contre la famille d'Orléans et ne doit être cité qu'avec . d'expresse» réserves.

les conduisant à ses jardins anglais de Monceau^ ». Il y donnait des fôtes qui rappelaient les fameuses soirées (TAdarn^ de son aïeul le Régent, et le journal du policier Marais^ qui rédigeait avec un soin scrupuleux les Annales de la galanterie, eut souvent à citer son nom.

A vingt-deux ans, il épouse une fille charmante, une princesse de rôve, douce, pieuse, indulgente et belle à ravir, Louise -Marie -Adélaïde de Bourbon-Penthièvre. M. le comte Ducos a tracé d'elle un affriolant portrait : l'élégance de la taille, la noblesse de la démarche, la transparence du teint qui laissait voir Tazur entre-croisé des veines sous la nacre de la peau ; des yeux pareils aux myosotis... des cheveux encadrant d'un nimbe d*or la chasteté du front... de fraîches lèvres qu'un sourire ingénu entr'ouvrait sur des perles, une main minuscule aux longs doigts fuselés, tout semblait s'être réuni pour faire de M"* de Penthièvre un modèle de perfection.

Le mariage fut célébré à Versailles le 5 avril 1769 : la nouvelle duchesse de Chartres, celle qui devait être, plus tard, la citoyenne Égalité, avait alors seize ans : il faut ajouter à tous ses charmes qu'elle était, peut-être, depuis la mort de son frère, le prince de Lamballe, la plus riche héritière du monde. Bien vite elle s'aperçut que l'époux qu'elle aimait n'était qu'un débauché vulgaire : elle était chrétienne et ne se plaignit pas. ce Quand l'air empesté du Palais-Royal s'appesantissait comme une vapeur de mort sur son âme blessée, elle allait se replonger à l'hôtel de Toulouse, — chez son père, — dans la pure atmosphère où avaient fleuri ses jeunes ans^. »

Son mari, pourtant, lui revenait quelquefois : elle était trop belle, — et trop riche, — pour qu'il l'abandonnât

* O* Ducos, ouv. cité.

' G*« Ducos, ouv. cité.

tout à fait : quatre ans et demi après son mariage, le 6 octobre 1773 elle donna le jour à un fils, Louis-Philippe d'Orléans qui fut nommé duc de Valois. C'était le futur roi ^s Français. Deux "ans plus tard^ le 3 juillet 1775, naissait Antoine-Philippe d'Orléans duc de Montpensier. Le 25 août 1777, la douce princesse devint mère de deux filles jumelles, M^*'" d'Orléans et de Chartres ^ et le 7 octobre 1779, enfin, naissait le dernier de ses enfants, un fils, auquel on donna le titre de comte de Beaujolais.

La jeune mère eût pu se croire heureuse si son mari avait pris seulement le soin de ne pas afficher ses dépravations : mais il semblait que l'atmosphère du Palais- Royal fût véritablement imprégnée de volupté : ne voilàt-il pas que le duc d'Orléans, le veuf si vite consolé de la volage Henriette de Conti, songeait maintenant à se remarier : il n'avait, il est vrai, que quarante-huit ans; ce qui rendait la situation délicate, il était amoureux d'une jeune femme, de bonne famille certes, mais fort éloignée de pouvoir prétendre à la main d'un si haut et puissant seigneur. Elle s'appelait Charlotte-Jeanne Béraud de la Haye de Riou et était veuve du marquis de Montesson. Les épisodes romanesques de ces amours ne sont pas de notre sujet. Qu'il suffise de rappeler qu'après avoir somptueusement réglé la situation de son ancienne amie, la danseuse Le Marquis, le duc d'Orléans épousa en mariage secret mais très officiel la marquise de Montesson ^ et que celle-ci s'installa à la cour du Palais-Royal, ame-

< La seconde seule survécut et pris après la mort de sa sœur, en 1791, le titre de Mademoiselle d'Orléans.

* Selon la volonté du roi, la page du registre paroissial de Saint- Eustache qui reçut la mention de ce mariage fut immédiatement recouverte d'une feuille de papier blanc qu'on colla par dessus. Qu Ducos. La mère du duc d'Ënghien p. 136.

6 LES FfLS DE PHILIPPE-ÉGALITÉ

nant ayec elle une jeune nièce, jolie, spirituelle, intelligente, HIT*® Ducret, mariée au comte de Genlis.

Voyant son père très occupé de la tante, le duc de Chartres ne pensa pouvoir mieux faire que d'entreprendre le siège de la nièce : M"® de Genlis n'était pas bastionnée d'une vertu à décourager un tel assaillant : elle capitula vite et, pendant quelques mois, on vécut au Palais-Royal, à Villers-Cotterets, au Raincy et à Sainte-Assise, dans un accord parfait dont seule souffrait la duchesse de Chartres, à tout jamais délaissée, et dont on ne prenait même plus la peine de dévoyer les soupçons.

Étiennette-Stéphanie-Félicité Ducret de Saint-Aubin, née en 1746 à Champieri, aux environs d'Autun, qui devait écrire plus tard de si gros volumes sur l'éducation, avait été parfaitement mal élevée : sa mère vivait yi'une modeste rente viagère qui ne pouvait suffire aux ambitions de la fille : toutes deux acceptèrent l'hospitalité suspecte du fermier général la Popelinière. Félicité était jolie, nous l'avons dit; elle jouait bien de la harpe et tirait de ce talent un profit considérable : le prix de ses concerts était fixé à 25 louis « quand elle ne passait pas minuit».

Les deux femmes vécurent pendant longtemps aux dépens des gens de finance, logeant tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, jusqu'au jour où la ruine d'un de leurs protecteurs les obligea à prendre un appartement. Elles se composèrent une société d'artistes et de gens de lettres. Un libertin blasé, Charles-Alexis Brulart, marquis de Sillery, comte de Genlis, les visitait quelquefois; la jeune Ducret résolut de devenir sa femme et y réussit : mariée, elle fut présentée à la cour de Versailles, puis à celle du Palais-Royal, oti, comme on l'a vu, régnait sa tante, M^® de Montesson. Telle était l'odyssée de la femme dont

le duc de Chartres fit sa maîtresse en attendant qu'il en fit Téducatrice de ses enfants ^

Ce n'était pas cruauté réfléchie, car il était bon ; c'était inconscience : ces grands seigneurs du crépuscule de la monarchie paraissent atteints d'une sorte d'anémie morale, poussée jusqu'à la torpeur. Nulle fierté autre que l'effronterie d'une vie licencieuse, nuj courage que celui de braver « les préjugés ». Dès Tavènementde Louis XVI, comprenant que son indépendance de conduite serait mal vue du nouveau roi, le duc de Chartres entreprend un grand voyage à travers l'Europe : il emmène sa femme et aussi M"*® de Genlis : « l'angélique mansuétude de la duchesse l'empêchait de murmurer » ; mais c'est de cette époque que date cet effrayant portrait, conservé au musée de Chantilly, qui nous la montre brisée de tristesse, les yeux agrandis par les larmes, un pli de dégoût aux lèvrçs..*

Il faut abréger, car l'histoire est connue : M"« de Genlis nommée gouvernante des deux filles de son amant, vivait avec elles au couvent de Bellechasse : le duc de Chartres, — devenu duc d'Orléans parla mort de son père, en 1785, — s'inquiétait du choix d'un gouverneur pour ses trois fils, dont l'aîné, qui, à son tour, avait pris le titre de duc de Chartres, avait maintenant douze ans. — « Un soir, raconte M™® de Genlis, un soir que M. le duc d'Orléans vint, comme à son ordinaire, entre huit et neuf heures à Bellechasse, il me trouva seule. Il me dit sur-le-champ qu'il n'avait plus de temps à perdre pour nommer un gouverneur, parce que, sans cela, ses enfants auraient le ton de garçons de boutique. Il me conta que le matin M. le duc de Chartres lui avait dit qu'il avait bien tambouriné

* La France. Dictionnaire encyclopédique par Ph. Le Bas. 1842. article Genlis.

à sa porte, et que^ dans le même entretien, il avait ajouté, en parlant de ses promenades à Saint-Gloud, qu'on y était bien tourmenté par la parenté, ce qui signifiait par les insectes appelés cousins. Voilà les choses importantes qui décidèrent M. le duc d'Orléans à ne plus différer la nomination d'un gouverneur. Il me consulta sur le choix,; je lui proposai M. de Schomberg : il le refusa, en disant qu'il rendrait ses enfants pédants. Je proposai le chevalier de Durfort : il dit qu'il leur donnerait de l'exagération et de l'emphase. Je parlai de M. de Thiars.: le duc d'Qrléaos répondit qu'il était trop léger; alors je me mis à rire et je lui dis : Eh bien I moi ? — Pourquoi pas? reprit-il sérieusement. Je dis alors franchement ma pensée. M. le duc d'Orléans parut charmé et me dit : — Voilà qui est fait, vous serez leur gouverneur ! »

Si le père parut charmé, la mère le fut moins : mais on ne la consulta pas. Elle poussait l'abnégation jusqu'au sublime et la nonchalance jusqu'à l'héroïsme : une lettre d'elle à son mari nous fait pénétrer dans son cœur charmant/ gonflé de douleur et pourtant doucement résigné. . « Vous avez bien raison, mon cher ami; il vaut. mieux nous écrire; quand on discute avec quelqu'un que l!on aime un objet intéressant, on est bien exposé à s'échauffer, et je sens que c'est ce qu'il faut éviter entre nous, car il échappe des choses qui font du mal dans le moment, et qui en font encore après. Je serais bien aise de terminer, pour ce qui regarde M°*® de Genlis* et vous né m'en montrez pas moins d'impatience. Ainsi parlons-en, mon cher ami, pour n'y plus revenir; car j'ai besoin non seulement de repos, mais de jouir des bienfaits que je vous dois.

« La duchesse d'Orléans appelait toujours la maltresse de son mari de son nom officiel, AT** de Silleryl; nous y substitons, au cours du texte, celui de Genlis, pour plus de clarté. C'est, bien entendu, la seule modification que nous apportons à la lettre.

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