LA DUCHESSE D'ORLÉANS, MÈRE DE LOUIS-PHILIPPE
ce Vous avez déjà fait beaucoup pour mon bonheur en m'accordant mes enfants un certain nombre de fois par semaine. Ce seront des moments heureux que je vous devrai» et qui répandront une grande douceur sur mes jours. Je ne veux plus revenir sur le passé, ainsi que je vous Tai dit. Les torts que je reproche à M"^*' de Genlis existent et ne peuvent être détruits ni par son journal ni par tout ce qu'elle pourra vous dire : c'est moi qui ai vu et entendu tout ce qui m*a déplu. Ce n*est donc que l'avenir qui peut me faire revenir sur son compte. Elle ne peut pas se justifier; mais elle peut réparer et si je vois que sa manière d'être et celle de mes enfants est telle que j'ai droit de l'attendre et de l'exiger, je suis juste et je serai bien aise d'oublier les sujets de plaintes qu'elle m'a donnés. Voilà, mon cher ami, ce qui est dans mon cœur et ce que j'ai déjà commencé à éprouver. W^^ de Genlis a eu dernièrement de l'humeur; je l'ai supportée; mais le lendemain elle a eu une attention pour moi^ elle m'a écrit un billet honnête; je l'ai fait remercier par ma fille, et je lui ai répondu d'une manière dont vous avez été aussi content qu'elle ; enfin ce sera sur sa conduite que je réglerai la mienne; que pouvez-vous désirer de mieux, cher ami? Je ne dis pas que je lui rendrai mon amitié, ma confiance; quand elles ont été blessées à diverses reprises, il est impossible qu'on puisse se rapprocher à un certain point; mais M™<^ de Genlis peut compter sur tous les égards, les marques d'attention possibles. Je serai bien aise de pouvoir témoigner de la considération à la personne qui élève mes enfants ; ainsi ce ne sera pas de ma faute si cela n'est pas. Vous devez être content de moi; je l'attends de votre justice, mais encore une fois ne discutons plus sur ma manière de juger M"*® de Genlis, je le puis moins à présent qu'autrefois, car, antérieurement, lorsque je m'éloignai d'elle, vous n'essayâtes pas de la justifier; vous me dîtes
Seulement que tous aviez des raisoas essentielles qui vous faisaient tenir à elle. Je jouissais du moins de vous faire un sacriQce que vous sentiez; mais actuellement, vous me dites que M°** de Genlis fait vot7*e bonheur, qu'elle m*aime. Je vous avoue que quand vous me dites de ces choses-là, elles me tuent. Éloignons bien, cher ami, ce qui pourrait troubler notre union et soyons, comme toujours, sans gêne, sans embarras Tun pour l'autre. Vous savez trop bien que vous ne pouvez avoir une meilleure amie que moi pour que je le répète; mais j'espère que vous l'avez toujours pensé ; et que personne ne pourrait détruire la confiance que j'attends de vous. J'ose dire que je l'ai toujours méritçe ; et je serais bien affectée de penser que vous avez pu soupçonner un instant que j'étais changée. Ceux qui voua ont mandé cette nouvelle avaient certainement des raisons pour accréditer une chose démentie par toute ma conduite; car assurément, il ne s'est pas passé un seul jour pendant votre absence, oti je n'aie prouvé mon attachement pour vous. Mais, comme vous me l'avez dit, on avait peut-être le projet de nous désunir ^.. »
A M™« de Genlis qui rêvait de prendre sur le fils l'influence qu'elle avait eue sur le père, avait succédé déjà, dans le cœur du duc d'Orléans, une autre femme, M°*' de Buffon, mariée au fils de Tillustre écrivain, « le plus mauvais chapitre, disait Rivarol, de l'histoire naturelle de son père ^, » M"^<* de Buffon a vingt ans : « elle est tout amour ». Pour vivre avec le prince sans contrainte, elle affiche sa liaison, quitte son mari. Le duc, viveur blasé, se prend à l'aimer comme à seize ans, avec des enfantillages et des ingénuités : il ne dissimule point cet amour à ses enfants :
* Correspondance de L.'P.-J. d^ Orléans et Michand, ouv. cité.
• Leclerc de Buffon fut guillotiné à Paris pendant la Terreur, il avait trente ans.
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M™^ de Buffon 8e fait leur amie, lear écrit comme une mè^e^
La mère^ la vraie, de qui on ne se cache pas, boit encore ce calice, courageusement. — « Il me reste à vous parler d'un objet bien intéressant, écrit-elle à son mari, et sur lequel je désire que vous sachiez ma façon de penser; vous devinez que c'est de M"' de Buffon qu'il est question. Je vous avoue que, dans le principe de votre liaison avec elle, j'ai été au désespoir. Accoutumée à vous voir des fantaisies, j'ai été effrayée et profondément affectée, lorsque je vous ai vu former un lien qui pouvait m'ôter votre confiance. Lq» conduite de M™^ de Buffon depuis que vous tenez à elle, 'm'a fait revenir sur les préjugés qu'on m'avait donnés contre elle ; je lui ai reconnu un attachement si vrai pour vous, un désintéressement si grand, et je sais qu'elle est si parfaite pour moi, que je ne puis point ne pas m'intéresser à elle. 11 est impossible que quelqu'un qui vous aime véritablement n'ait des droits sur moi; aussi en a-telle de véritables; et vous pouvez encore, sur ce point, être sans gêne avec moi : je vous le répète, mon cher ami, ce que je désirerais, ce qui ferait vraiment mon bonheur, c'est que vous fussiez parfaitement à votre aise avec moi, et que vous trouvassiez dans votre femme une société douce qui vous attirât et contribuât à votre agrément. Vous m'avez dit que vous alliez venir plus souvent chez moi ; je vous le rappelle, parce que je suis intéressée à ce que vous n'oubliez pas votre promesse ; que, d'ailleurs, je veux vous répéter que vous aurez toujours une société qui vous conviendra ; qu'en me prévenant la veille vous aurez toujours celle qui pourra vous être le plus agréable, et qu'en me le disant le matin, si je ne puis pas vous la
* Philippe Égalité avant la Révolution» par Amédée Britsch. Revue des Études historiques, septembre, octobre 1904.
procurer, vous serez du moins sûr de n'avoir personne qui puisse vous déplaire * ».
Vous pouvez être sans gêne avec moi ! Le conseil était superflu : le duc d'Orléans n'éprouvait de gêne pour rien ni pour personne : c'était là son malheur. Jamais il n'avait subi aucune règle ; il ne s'était astreint à. aucun devoir. Sa rancune contre Louis XVI, son premier rapprochement avec les révolutionnaires, naquirent de son exil à Yillers- Coterets où le roi l'expédia après la séance au Parlement du 19 novembre 1787 ; le duc y avait protesté contre l'édit portant création d'un emprunt de 400 millions. Séjourner à la campagne, alors que son caprice le retenait à Paris, cela suffît à aigrir pour toujours cet homme qui ne supportait pas de contrainte. Dix-huit mois plus tard, quand il fut nommé député aux États-Généraux par le baillage de Grépy-en-Valois, il disait : — « Je me moque de ce que feront les États-Généraux ; mais j'ai voulu en être pour le seul moment où on traitera de la liberté individuelle, afin de donner ma voix pour une loi d'après laquelle je serai sûr que le jour où j'aurai la fantaisie de coucher au Raincy, l'on ne m'enverra pas, malgré moi, coucher à Villers-Goterets ; que le jour où je voudrai partir pour Londres, Rome ou Pékin, rien ne m'en empêchera; je me moque de tout le reste ^ ».
C'était là toute sa politique : le snobisme, la griserie d'une popularité éphémère, les parasites et ses immenses richesses — il avait, en 1789, quatorze millions de rentes, — complétèrent son infortune : si certain parti tenta de rélever à la hauteur d'un homme de gouvernement, si on lui prêta des idées ou des ambitions, c'était lui faire trop d'honneur; « sa fête légère ne roulait point tant de choses^. »
* Correspondance de L.'P.-J, d'Orléans et Michaud, ouv. cité.
* Des Gars. Mémoires, cités par Âmédée Britscli. ' Amédée Britsch, article cité.
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Quand vint la catastrophe,* elle dut, pour lui, être effroyable. Ce prince, faible et charmant, généreux et Yeule, n'avait connu jamais que Tamour et la flatterie : à sa femme héroïque, il avait inspiré une passion profonde : sa maîtresse professait pour lui une affection désintéressée ; ses enfants l'adoraient : il était leur ami, leur camarade môme, et il faut reconnaître que, quelque ridicule qu'eût été le choix de leur gouverneur, M"« d'Orléans et les trois jeunes princes, Chartres, Montpensier et Beaujolais furent parfaitement élevés. Jamais, depuis, le frère du grand roi ; l'ancêtre, princes d'Orléans n'avaienteul'espritplusouvert, l'intelligence plus souple, et aussi le cœur plus tendre, l'âme plus virile. Gomment M"^*' de Genlis, pédante, orgueilleuse, intriguante, d'une médiocrité universelle^ ne parvint-elle pas à gâter tant de qualités innées chez ses élèves? G*est un problème : elle leur apprit tout et rien, s'institua à l'époque de leur première communion docteur en théologie, composa pour eux un traité sur la Religion considérée comme Vunique hase du bonheur et de la véritable philosophie, qui fit rire aux larmes les familiers du Palais-Royal, au courant de son aventureuse histoire. Elle se prenait très au sérieux, comme éducatrice, et rêva même d'être nommée gouverneur du Dauphin ûls de Louis XYI. En 1790, elle écrivit, dans ce but, un Discours sur V éducation de M. le dauphin, qu'elle publia, précédé de son propre portrait, sous lequel elle avait tracé ces quatre vers.
Vertus, grâces, talents, esprit juste, enchanteur, Elle a tout ce qu'il faut pour embellir la vie C'est le charme des yeux, de roreilie et du cœur Et le désespoir de Tenvie. *
C'est là ce qu'elle pensait d'elle-même. Ses élèves,
* Emile Dard. Le général Choderlos de Laclos. 1 vol. chez Perrin.
d'ailleurs^ ne la prisaient pas moins : le duc de Chartres, particulièrement, avait pour elle une sorte de culte et ce n'est point là ce qui doit étonner le moins dans le résultat de cette étrange éducation.
Les jeunes princes étaient, d'ailleurs, élevés démocratiquement, en hommes libres à « la Rousseau ». Ainsi le père l'exigeait : la mère, comme toujours, courbait la tête, se lamentant. Us visitaient les usines, apprenaient des métiers manuels, — le futur Louis-Philippe excellait dans la menuiserie, — fréquentaient chez les paysans et les ouvriers.
Ils se montraient même à l'école de natation publique installée depuis quelques années à la pointe de l'île Saint- Louis. Thiébault les y rencontra, accompagnés, non pas de leur oc gouverneur femelle » mais de leur sous-gouverneur, M. César Ducrest, et de l'abbé de Saint-Farre, leur oncle — de la « main-gauche ^. »
— ce II fallait une attention soutenue, dit-iP, pour ne pas oublier par moments à quelle élévation les plaçait leur rang et pour observer ces nuances qui, au milieu de relations journalières d'un abandon parfois entier, devaient marquer les égards et les respects et cependant les proportionner à l'âge. Ainsi toute la bienveillance de M. le duc de Chartres ne parvenait pas à établir entre lui et nous ce que l'on pourrait nommer de la familiarité, qui existait avec M. le duc de Montpensier et plus encore avec M. le comte de Beaujolais... En effet M. le duc de Chartres ne faisait de niches à personne et n'en recevait de personne ; M. le duc de Montpensier m'en faisait et, à une passade près, n'en
« L'abbé de Saint-Farre était en effet un fils naturel que le duc d'Orléans, grand-père des jeunes princes, avait eu de M"« le Marquis, de la Comédie italienne.
Mémoires du général baron Thiébault, I. 203.
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reçut jamais de moi, alors que je ne manquais guère Toccasion d'en rendre à M. de Beaujolais.
ce Je me rappelle même un jour avoir été vraiment effrayé de suites d'une de ces niches si fort à la mode à cette école. Fatigué d'avoir nagé^ j'étais sorti de l'eau et, enveloppé dans mon peignoir, je me reposais sur la galerie. J'eus un mot à dire à un nageur et je me penchais sur le bord pour lui parler. A l'instant M. de Beaujolais me poussa et me jeta dans la rivière. Revenu sur la galerie, je le trouvai juste à la place qu'il venait de me faire quitter et je l'envoyai faire la même promenade que moi ; mais le malheur voulut que la robe de chambre de molleton qu'il avait et que ces princes mettaient au lieu de simples peignoirs de toile, fît le capuchon par dessus sa tête et que, en tirant ce pan d'étoffe dans le but de s'en débarrasser, il s'enfonçât de plus en plus dans l'eau. Nous nous jetâmes plusieurs après lui et le dégageâmes ; mais il avait bu assez d'eau et m'avait fait très peur. »
Quand les princes consentent à ne se plus distinguer du commun des mortels que par la qualité de l'étoffe d un peignoir, les révolutions peuvent éclore, elles auront beau jeu. Ces baignades égalitaires avaient lieu dans l'été de 1789 : au début de l'automne suivant, le duc d'Orléans quittait la France, non point peut-être sur l'ordre, mais à la demande de Louis XVI, et, durant les huit mois qu'il passa en Angleterre, ses trois fils, dont l'aîné avait cependant seize ans bien comptés, furent confiés au « gouverneur », M"^^ de Genlis, munie des pleins pouvoirs du père : la situation était d'autant plus ridicule que les jeunes gens — encore que le dernier, Beaujolais, n'eut que onze ans, — portaient démocratiquement l'uniforme de la garde nationale. C'est en ce costume que, le 9 février 1790, ils allèrent tous trois, prêter aux district de Saint-Roch, le
serment patriotique auquel ils n'étaient nullement obligés.
Quand le duc d'Orléans rentra d'Angleterre, à la fin de juin 1790, son fils aîné fut présenté aux Jacobins : M"*® de Genlis n'avait pas osé prendre d'elle-même la responsabilité de cette irrégulière affiliation : de ce coup là, quelque patiente qu'elle fût, la douce maman du duc de Chartres fut révoltée : oh! une révolte si timide, si mollement manifestée, si tendre, si résignée d'avance à être vaincue, qu'elle équivalait à un simple gémissement.
N'importe, la lettre est belle :
«... Pour les choses qui ne portent pas essentiellement sur l'existence future de mon fils, écrit la princesse, je cède et je céderai toujours ; mais la démarche qu'il veut faire est d'un genre trop sérieux pour que je ne fasse pas encore des représentations à ce sujet. C'est un devoir visà-vis de vous, vis-à-vis de lui. Je vous répète qu'il m'a causé hier une peine mortelle. Et je vous déclare que j'ai été aussi étonnée et affectée que vous ayez consenti à un arrangement de cette espèce sans m'en avoir dit un mot. Je vous avoue que j'espérais être consultée pour ce qui a rapport à mon fils. Si cela n'est pas, je suis destinée à jouer un rôle passif (ayant trop d'honnêteté et d'attachement pour vous, pour marquer à cet enfant que je désapprouve ce que vous conseillez, ou ce à quoi vous avez consenti). Et il pourrait en résulter des choses fâcheuses, ou pour l'un ou pour l'autre, et même pour l'un et l'autre. Cette nullité ne le frapperait pas d'abofd ; mais lorsqu'il réfléchira, ou il me croirait nulle par caractère, et n'aurait ni confiance, ni déférence pour moi, ou il verrait que mes droits m'ont été ôtés, que cette nullité étaitforcée. Chercher dans ce cas à le rapprocher de moi, à l'éclairer, serait en quelque sorte l'éloigner de vous. Il faudrait donc lui fermer mon cœur ou courir ce risque. Cette réflexion m'est affreuse,
m'est bien pénible ; car l'un ou l'autre de ces inconvénients m'affligerait profondément. Je vous dis ceci en général, pour tout ce qui peut avoir rapport à sa conduite ; quant à cet objet-ci^ il ne pourra pas ignorer mon opinion ; car je suis très sûre que mon père ^ dira et aura même soin de faire dire que je suis très fâchée que mon fils aille aux Jacobins, et peut-être exigera-t-il que je lui dise mon opinion à lui-même, afin qu'il ne puisse pas me reprocher un jour de ne l'avoir pas averti. Vous êtes convenu vousmême, mon cher ami, qu'il y a de grands inconvénients. Examinons-les nous-mêmes, et voyons si les avantages peuvent les compenser. Encore une fois si les Jacobins étaient composés de députés seulement^ ils seraient moins dangereux parce qu'ils seraient connus par leur conduite à l'Assemblée et que Ton pourrait prévenir mon fils; mais comment le mettre sur ses gardes vis-à-vis d'un tas de gens qui y ont la majorité et qui sont bien propres à égarer un jeune homme de dix-sept ans? Si mon fils en avait vingt-cinq, je ne serai pas tourmentée, parce qu'il pourrait distinguer lui-même. Mais^ à dix-sept ans, jeté dans une société de ce genre, en vérité, mon cher ami, cela n'a pas de raison 1 Et que ce soit nous, que ce soit ses parents qui, pour finir son éducation, l'envoient aux Jacobins, me parait et paraîtra sûrement à tout le monde une chose inconcevable et qui me ferait, en vérité, regretter qu'il fût sorti des mains de M"^<^ de Genlis. C'est pour qu'il apprenne à parler que vous voulez passer par dessus tous les dangers que vous ne pouvez pas ne pas envisager pour lui ; et vous me dites, mon cher ami, pour me faire voir ces avantages comme vous, qu'un fameux orateur anglais ne le serait pas, s'il n'avait appris à parler de bonne heure.
* L'affiliation aux Jacobins.
• Le duc de Penthièvre.
Je Yous répondrai à cela que c'est sûrement en assistant aux séances du Parlement, aux assises, aux plaidoyers qu'il a appris cet art, et que mon fils aura les mêmes facilités sans aller aux Jacobins. Qu'il suive l'Assemblée nationale et les séances des nouveaux tribunaux, quand ils seront établis, et pour peu qu'il ait de dispositions, il y apprendra à parler tout comme on apprend en Angleterre. D'ailleurs, pourquoi n'attendrions-nous pas la nouvelle légistature ? Ce n'est différer que de quelques mois ; et peut-être, à cette législature, appréciera-t-on les Jacobins comme il en a déjà été question... y>
La lettre était longue et peut-être bien M. le duc d'Orléans ne la lut-il pas jusqu'au bout. Quoi qu'il en soit il n'en tint compte et le duc de Chartres fut présenté aux Jacobins. Il dut, assure Michaud, y subir un rude noviciat ; on ne lui fît pas grâce d'un seul article de la règle : « c'était le règne de l'égalité. Il exerça donc, pendant un mois, les fonctions d'appariteur ou d'huissier, c'est-à-dire qu'il fut obligé d'ouvrir et de fermer les portes, d'introduire les membres de la société et de repousser les intrus, d'expulser les perturbateurs, de chasser les chiens, etc.. Nous avons connu un homme de beaucoup d'esprit qui avait été son collègue appariteur et qui, trente ans plus tard, en riait encore de tout son cœur. y>
Le journal du duc de Chartres commence précisément au samedi, 23 octobre 1790, le lendemain de sa présentation à la fameuse société Jacobine.
23 octobre 1790. — J'ai dîné àMousseaux; le lendemain, mon père ayant approuvé le vif désir que j'ai d'être reçu aux Jacobins, M. de Sillery m'a présenté vendredi.
2 novembre. — J'ai été reçu hier aux Jacobins ; on m'a fort applaudi; j'ai témoigné ma reconnaissance de l'accueil plein de bonté qu'on voulait bien me faire, et j'ai assuré que je ne m'écarterais jamais des devoirs sacrés de bon patriote et de bon citoyen *.
3. — J'ai été ce matin à l'Assemblée ; j'ai été ce soir aux Jacobins ; on m'a nommé membre du comité des présentations, c'est-à-dire du comité chargé d'examiner les proposés. Ce comité s'assemble tous les jeudis; j'ai prié un de mes collègues de vouloir bien
' Voici le texte du petit discours que prononça le duc de Chartres pour sa réception : « Messieurs, il y a longtemps que je désirais ardemment d'être admis au milieu de tous : Faccueil fayorable que TOUS daignez me faire me touche infiniment ; j'ose me flatter que ma conduite justifiera tos bontés ; et je puis encore vous assurer que toute ma Tie je serai bon patriote et bon citoyen. » Aulard, la Société des Jacobins, tome I, p. 345. D'après la Chronique de Paris du 4 novembre 1790.
témoigner mon regret au comité de l'impossibilité où j'étais d'y aller demain.
Chateâuneuf, le 7. J'ai été à la messe^ on ne nous a point encensé ; mon grand-père a exigé qu'on observât à la lettre les décrets de l'Assemblée nationale. Si on avait voulu m'encenser j'étais décidé à ne le pas souffrir. MM. de Gilbert père et fils ont dîné ici aujourd'hui ; le fils a dix-sept ans et demi, est très sage, très honnête et très aimable. Quoique son père et toute sa famille soient aristocrates, cependant il est très patriote, ce qui m'a gagné le cœur.
Voilà mon petit voyage de Ghâteauneuf fini, nous partons ce soir à onze heures. Quoique que j'aie été très heureux de passer le temps avec ma mère et mon grand-père S cependant j'ai éprouvé une vive peine à me séparer de tous ceux avec qui j'ai le bonheur de vivre depuis si longtemps, et en particulier de mon amie^, que je regarderai toujours comme une seconde mère, et de mon père que je n'avais jamais quitté. J'ai bien senti, dans le cours de ce petit voyage, combien tout ce qui était à Belle-Chasse m'est cher, et combien il m'en coûtera de m'en séparer pour longtemps.
'J'oubliais de dire que, quelle que fût mon bonheur de revenir avec ma mère, comme elle paraissait un peu souffrante, je m'étais opposé à ce qu'elle revînt avec moi; je serais revenu dans le cabriolet avec Gardanne, mais elle a préféré passer la nuit et revenir avec moi ; d'ailleurs elle dort en voiture.
* Le duc de Penthièyre.
* Madame de Genlis.
De Paris, le 9. — Nous sommes partis de Châteauneuf à onze heures du soir, et nous sommes arrivés à Belle-Chasse^ à dix heures du matin : je suis monté à cheval à Angerville, à neuf lieues d'ici ; il faisait encore nuit; je suis venu à cheval jusqu'à Paris. Le soir j ai été aux Jacobins, on m'a nommé censeur (ce sont ceux qui font les fonctions d'huissiers) ; comme la salle est beaucoup trop petite pour contenir les Amis de la Constitution, dont le nombre augmente tous les jours, on a nommé des commissaires pour s'occuper de trouver un autre local. On a parlé sur le projet de la maison militaire du Roi, M. Matthieu de Mirambal (un jeune homme) a particulièrement bien parlé. J'ai appris aussi que j'avais été nommé de la députation chargée de porter à l'Assemblée le projet relatif au serment du Jeu de Paume.
10. — Hier matin, mon père m'a envoyé chercher, m'a reçu avec une bonté extrême, et m'a donné cinquante louis; j'en ai donné dix à mon frère. Mon père m'a dit qu'il croyait que je ferais bien d'aller voir M°*' de Lamballe. J'y suis allé sur-le-champ, et de là à l'Assemblée. En sortant de l'Assemblée, j'ai été, avec l'approbation de mon père, dîner chez M. Bonne-Carrère, qui est celui qui a porté la parole à ^l'Assemblée. Il avait à dîner toute la députation,
* La maison que M»* de Genlis et ses élèves habitaient dans Tenclos du couvent de Bellechasse a été démolie tout récemment. C'était cette maison dont la cour s^ouvrait, à Textrémité de la rue de Solférino et qui portait le n* 13 de la rue Saint-Dominique. Un grand immeuble a été bâti sur son emplacement. Hector Hogier. Paria à la Fourchette, 3* série» p, 55.
et en outre quelques membres de l'Assemblée . Ce dîner a été très gai, très patriote, très décent.
Séance du 11. — M. Biauzat a demandé que I'ok chargeât les comités militaires et de constitution réunis de présenter un projet de décret sur la composition delà garde d'honneur du Roi. M. de Beauharnais a demandé que le Roi ne pût jamais commander les armées en personne, et a demandé le renvoi aux deux comités déjà nommés. M. Malouet s*est fortement opposé à ces motions. M. A. Lameth : « On veut toujours présenter les amis de la liberté comme les ennemis du Roi. (Les noirs crient: Oui, oui, on a raison ! Le côté gauche : Non, non !) Les vrais amis du Roi sont ceux qui ont détruit le ci-devant ordre du clergé et tous les parlements; ce sont ceux qui ont délivré la nation de toutes les tyrannies sous lesquelles elle gémissait depuis si longtemps. » Le côté gauche et toutes les tribunes applaudissent avec transport; j'applaudis aussi. M. de Cassigny- Juigné, député du département du Var, et M. de la Chèze, qui était à côté de lui demandaient au président qu'on me fît sortir, puisque j'avais Taudace d'applaudir. Le président leva les épaules ; je continuai mes applaudissements, et ensuite je pris ma lorgnette pour voir quels étaient les deux membres qui m'avaient interpellé ; ils crièrent : « A bas la lorgnette ! » ce que je ne fis que quand je les eus bien vus et reconnus. En sortant de l'Assemblée, j'ai été dîner au Palais-Royal, et de là au comité des présentations. Pour recevoir quelqu'un, il est
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nécessaire qu'un membre du comité signe sur le dos de la présentation ; j ai endossé MM. Lebrun, Connugras et Brichard ; j'ai ensuite prévenu le comité qu'une personne admise dans le comité et affichée dans la salle (M. Micke ou Mecke) était intéressée dans un papier intitulé la Gazette générale, qui est très aristocrate ; il a été ajourné indéfiniment.
16. — J'ai été aux Jacobins ; j'ai demandé la parole, et j'ai dit que Tannée dernière Ton avait eu la bonté de m'admettre avant l'âge fixé dans la Société philanthropique ; que cette Société dépensait environ cent mille livres, et que cette année au lieu d'avoir cent mille livres à sa disposition, elle n'en avait que cinquante, parce que des personnes très riches donnent leur démission, sous prétexte que la Révolution leur empêche de donner quatre louis par an. Gela a deux raisons ; la première, c'est de pouvoir dire que la révolution a fait tomber ce respectable établissement, la seconde c'est qu'en diminuant le revenu de la Société philanthropique, on la force à diminuer le nombre des pensionnés, et on fait un ennemi de la Révolution de chaque pensionnaire réformé qui redemande la pension qui le faisait vivre, en lui disant : s'est la révolution qui vous ôte votre pain. J'ai dit que je croyais qu'il serait digne de la Société des Amis de la constitution de soutenir la Société philanthropique, et que j'invitais tous ceux qui pouvaient donner quatre louis par an, à vouloir bien s'y faire recevoir, et ceux qui ne le pouvaient pas de vouloir bien y porter ce dont leur fortune leur permet de dis-
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poser. J'ai été très applaudi ; et sur la demande de M. Faydel, on a arrêté de porter à la Société une quête faite, il y a un mois, pour un malheureux qui l'a refusée.
17. — J'ai été hier à l'Assemblée nationale ; on parlait d'Avignon. J'avais oublié de prendre du papier, ce qui fait que je n'ai pu prendre de notes.
19. — Le soir, nous avons été à Brutus, On fait beaucoup d'allusions. Lorsque Brutus dit :
Dieu ! donne-moi la mort plutôt que Tesclavage !
Toute la salle a retenti d'applaudissements et de bravos; tous les chapeaux étaient en Tair; cela était superbe. A un autre vers qui finissait par ces mots : « Être libre et sans roi » quelques applaudissements (auquelsni moi, ni ceux qui étaient dans la loge n'ont pris part) se sont fait entendre. On a crié sur-lechamp : Vive le Roi ! Mais sur l'observation que le cri unique de Vive le Roi était anticonstitutionnel, on lui a substitué le triple cri qui sonne si bien aux oreilles patriotes : « Vive la nation, la loi et le roi, et vive la, liberté! On a bien vu dans cette représentation la majorité des patriolcs sur les aristocrates. Trois ou quatre ont voulu applaudir à leurs allusions, mais on les a forcés au silence.
20. — J'ai été hier soir aux Jacobins. M. Pujot, apothicaire, et très bon patriote, avait prêté sa carte ; on l'avait mise à part, parce qu'il y a un arrêté qui exclut de la Société tous ceux qui prêteront leur
carte ; chaque récipiendaire est obligé de le signer. M. Pujotne Tavait pas lu. J'ai sollicité l'indulgence de l'assemblée pour ce patriote, et on a ordonné de lui rendre sa carte; j'ai manqué la lecture parce que j'ai été obligé de rester jusqu'à neuf heures, par politesse pour M. Grouvelle. qui devait lire une adresse à l'Assemblée nationale, et qui est venu me prier de vouloir bien rester pour l'entendre. Son adresse m'a paru belle, mais un peu longue ; j'aurais désiré qu'il eût parlé de religion. J'ai été ce matin à sept heures à l'Hôtel-Dieu pour voir panser et ensuite panser. . . Je suis revenu à huit heures un quart. J'ai dîné aujourd'hui au Palais-Royal avec mon père.
24. — Ce matin nous avons été à THôtel-Dieu, j'ai saigné et vu des malades.
25. — Après le dîner, j'ai été aux Jacobins, je suis arrivé le premier dans la salle; on m'a prié dépasser dans la chambre à côté, on m'a donné à faire le résumé de quelques lettres de province, parce qu'à moins que ces lettres ne soient très intéressantes, on n'en lit que des résumés. Un des résumés (non pas des miens] était conçu en ces termes : « Une lettre de la Société de Foix qui vous fait passer un exemplaire d'une adresse au Roi, dans laquelle elle articule un fait contre M. Lambert, contrôleur général. » On a demandé lecture de cette adresse, qui est en effet rédigée selon le style de l'ancien régime : « Votre royaume; vos fidèles sujets verseront jusqu'à la dernière goutte pour votre personne sacrée, etc., etc., » se trouvent dans cette adresse, qui a été interrom-
pue par des murmures auxquels je n'ai pris aucune part. On a demandé de passer au fait, ce qui a été exécuté. Un membre de l'Assemblée Nationale, député de Foix, a justifié M. Lambert, et a dit qu'il fallait excuser le style de ses compatriotes, parce qu'ils étaient si éloignés de tout, que Tesprit public n'avait pas encore pénétré chez eux; mais qu'ils chérissaient et bénissaient la constitution. D'après ma demande et celle de plusieurs autres membres^ la société a passé à l'ordre du jour. Je suis arrivé à Belle-Chasse à huit heures et quelques minutes.
26. — J'ai été ce matin à l'Hôtel-Dieu : je panserai moi-même demain pour la première fois. Hier, je devais dîner place des Victoires, n® 17, chez Vellini, h 9 livres par tête. MM. Bamave, Lameth, Noailles, Mirabeau, Sillery, etc, qui devaient y dîner n'y ont point été, parce que M. Brissot qui a indignement calomnié M. Bamave, et qui Ta appelé un suppôt de la tyrannie, devait y dîner. Et au lieu de cela, j'ai été dîner à Mousseaux, où étaient M"** de Buffon et une autre dame, MM. Walkiers, Saintr-Foix, Belsunce, d'Hannecourt et Sheldon. Après le dîner on a commencé par jouer au creps ; alors je me suis en allé, et je suis arrivé au comité des présentations aux Jacobins. J'ai annoncé la lettre que M. Mecke avait fait insérer dans le journal de MM. Mercier et Carra ; on m'a demandé si je répondais de la vérité de ce qu'elle contenait ; j'ai dit non.
27. — J'ai été hier au soir à l'Assemblée ; il y avait un monde énorme. M. Voidel a fait le rapport des
obstacles que les évêques, les chapitres et une partie des curés, mettaient à l'exécution des décrets sur la constitution civile du clergé, de leurs protestations ou déclarations. Il a rapporté, entre autres, la conduite d'un curé près de Péronne, qui, non content d'exciter le peuple à refuser les impôts, l 'excitait encore à massacrer ceux qui les lui demanderaient. J'avais pris des notes sur toute la discussion pour l'écrire, mais comme je suis arriéré de trois jours, cela m'est impossible.
l*"* décembre 1790. — J'ai dîné hier chez mon grandpère, à rhôtel Toulouse * ; ma mère y dînait aussi. Je suis revenu à Belle-Chasse à quatre heures et quart. Quoique je sois enchanté de dîner souvent avec ma mère, cependant tout ceci ne va point comme je l'espérais avant. J'espérais pouvoir continuer mes études presque sans aucune interruption, mais je me suis trompé, et cette erreur m'afÛige sensiblement; sur sept jours de la semaine je ne peux en donner que trois à mon cher Belle-Chasse, cela me fait beaucoup de peine.
2. — J'ai été hier matin à FHôtel-Dîeu ; j'ai pansé deux malades, j'ai donné à l'un six livres, à l'autre trois livres. J'ai dîné hier à Belle-Chasse ; j'ai été un moment à l'Assemblée, on y parlait des dépenses des bureaux. J'ai été le soir de bonne heure aux Jacobins nous avions à élire un président et un secrétaire, membres de l'Assemblée nationale. J'ai donné ma
^ Aujourd'hui la banque de France.
voix à MM. de Mirabeau et Beauharnais ; ils ont réuni la majorité des suffrages. M. Barnave a très bien parlé sur le club des soi-disant représentants des gardes nationales de France. M. de Lafayette leur a accordé le droit d'envoyer tous les jours chez le roi deux d'entre eux, qui font les fonctions de chevau-légers ; ils sollicitaient la même faveur auprès de TAssemblée nationale) M. Barnave a fait sentir combien il serait impolitique de permettre que les gardes nationales fissent un corps, qu'on ne devait point séparer les soldats des citoyens, etc. J'ai été nommé censeur.
3. — J'ai été dîner hier au Palais-Royal ; en sortant j'ai été au comité des présentations aux Jacobins; j'ai endossé MM. Lecouppey, Conad, et Alyon ; j'ai encore endossé MM. Henezet et Issenrah. J'avais informé du premier, et l'information lui avait été favorable ; le second m'était recommandé par M. Myris, qui s'est rendu caution de son patriotisme. M. Bonne-Carrère a lu un projet de règlement dont le comité était chargé par la Société. Un article portait que nul ne serait admis avant l'âge de vingt et un ans, à moins d'un cas particulier. J'ai demandé que l'âge fut fixé à dix-huit ans, en disant qu'à dixhuit ans on était bien en état de suivre une délibération ; que la Société, n'ayant aucun caractère légal, on devait la regarder comme une école, et qu'alors il était important d'y admettre de bonne heure les jeunes gens, parce que leur timidité serait aisément vaincue, et qu'ils pourraient quelque jour défendre les droits sacrés de la nation dans l'Assemblée nationale. On
n'a pas trouvé mes raisons suffisantes, et on a rejeté mon amendement. J'ai dit alors que j'avais un intérêt dans cet amendement, que mon frère désirait ardemment être admis dans cette Société, et que cela le rejetterait bien loin. M. CoUot-d'Herbois m'a dit que cela ne lui ferait rien ; que quand on avait reçu une éducation comme la nôtre, on était dans le cas des exceptions ; je l'ai remercié, et je me suis en allé. J'ai été ce matin à l'Hôtel-Dieu ; j'ai pansé.
6. — J'ai dîné hier au Palais-Royal avec ma sœur et mes frères ; après le dîner, M. de Cubières a fait voir une optique. Pendant ce temps, je suis sorti avec Edouard, et j'ai été chez Bailly, libraire. Je lui ai dit, ainsi qu'à sa femme, que je protégeais beaucoup Taupin, que son honnêteté et sa probité m'étaient connues, qu'il aimait leur fille depuis six ans, et que j'espérais qu'ils voudraient bien la lui donner. Cela n'ayant souffert aucune difficulté, j'ai donné à Taupin la clef de sa chambre, et je suis revenu au bout d'un quart d'heure, à l'optique de M. Cubières. Nous sommes revenus à Belle-Chasse à six heures. Nous y ^vons trouvé MM. Voidel et Volney qui y sont restés jusqu'à neuf heures. 11 est impossible d'être plus aimables. Ce matin, j'ai été à l'Hôtel-Dieu, j'ai pansé.
8. — Encore hier, journée entière à Belle-Chasse. Ces journées me resteront et me font un bien que je ne peux pas dire. J'ai été ce matin à l'Hôtel-Dieu. J'ai pansé.