‹ Les finances Athéniennes au Ve siècle avant notre èreChapitre 6 sur 6 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Telle nous apparaît, dans ses grandes lignes, l’administration financière à l’époque de la plus grande splendeur d’Athènes. Il est ajpé de se rendre compte de l’importance que cette question présentait pour la république et quels efforts elle avait à faire afin de se procurer les ressources nécessaires au maintien de sa suprématie. Pour ne parler que des dépenses militaires, comment auraitelle conservé sa puissance si elle n’eût été assurée d’avoir constamment à sa disposition les sommes qu’exigeait l’entretien de l’armée et de la flotte ?

Si nous entrons, pour parler le langage contemporain, dans le détail des voies et moyens, nous voyons que la Grèce a déjà connu beaucoup des ressources auxquelles les États modernes ont recours pour équilibrer leurs budgets. L’impôt direct sur le revenu, assis d’après la

fortune des contribuables, ne paraît avoir été à Athènes, comme en Angleterre, à l’origine, qu’une taxe de guerre, prélevée seulement quand des circonstances graves la justifiaient.

Mais si l’eisphora n’etait pas régulièrement perçue, les Athéniens aisés étaient soumis à une foule de charges qui, pour n’être pas inscrites dans la loi, n’en étaient pas moins inévitables et constituaient de véritables impôts, plus ou moins volontaires. L’armement et l’entretien de navires par les particuliers, les fêtes religieuses et banquets organisés à leurs frais, les dons faits par eux aux temples et aux arsenaux, représentaient des sommes considérables; c’était toute une partie des dépenses publiques qui se trouvait ainsi effectuée en dehors du budget. Il ne semble pas que les Athéniens riches aient cherché à se soustraire à ce genre d’obligations. Ils savaient qu’une démocratie envieuse les guettait avec jalousie, et ils cherchaient à se faire pardonner leur fortune en en consacrant une partie à des œuvres d’intérêt général. D’autre part, ils étaient eux-mêmes animés de cet esprit de dévouement à la chose publique qui est un des beaux traits du caractère grec, et qui s’est perpétué jusqu’à nos jours. Il n’est guère de pays où l’on voit plus de fondations de tout genre dues à des libéralités privées. Hier encore un patriote athénien dotait sa ville natale d’un stade en marbre ; un autre offrait à son gouvernement des hôtels pour loger ses légations dans les principales capitales d’Europe. La tradition ne paraît pas près de s’éteindre. Les sommes ainsi versées dans l’antiquité et de nos jours par de simples citoyens ne constituent pas un impôt au sens propre du mot; mais ce sont de véritables contributions volontaires qui s’ajoutent aux autres ressources de l’État.

Quant aux impôts indirects, nous en trouvons déjà une variété remarquable, à commencer par les droits de douane à 1 importation et à l’exportation, qui persistent, les pre-

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miers du moins, chez la plupart des nations modernes ; ils y ont souvent, il est vrai, un caractère protectionniste qui paraît avoir été inconnu dans le monde grec; on ne leur demandait alors que de procurer de l’argent au Trésor. Les licences exigées d’un certain nombre de professions étaient analogues aux droits de même nature perçus aujourd’hui sous ce nom ou sous celui de patentes. De véritables taxes de consommation étaient prélevées sur les négociants qui exerçaient leur activité dans les marchés publics.

Ce qui apparaît comme le plus caractéristique dans cette économie financière, ce sont les rapports de débiteur à créancier qui s’étaient établis entre le Trésor public, d’une part, et les temples de l’autre. La fortune des dieux, comme on l’appelait, était séparée de celle de la nation; elle n’en servait pas moins à lui venir en aide dans les circonstances graves. L’emprunt fait aux réserves métalliques accumulées dans les sanctuaires, en particulier dans ceux de l’Acropole, était devenu une règle ; Athènes considérait si bien qu’elle avait là un secours toujours prêt, qu’elle fit transporter dans sa citadelle les trésors d’autres divinités, dont les temples s’élevaient chez ses alliés ou ses tributaires. Cette accumulation de richesses entre les mains d’ordres religieux est un phénomène qui s’est constamment reproduit depuis l’antiquité jusqu’à nos jours. Le développement de cette main-morte a toujours été arrêté à un moment donné par un retour offensif de la société civile, effrayée de voir une pareille puissance s’édifier en face de la sienne. Sans remonter bien haut dans l’histoire, il suffit de rappeler les confiscations de biens ecclésiastiques opérées en France pendant la première Révolution, et en Italie lors de la constitution du royaume sous le sceptre de Victor Emmanuel. Chez les Grecs, le même antagonisme ne paraît pas avoir existé. L’union entre ce que l’on pour-

rait appeler la vie civile et la vie religieuse était plus intime que de nos jours; les Athéniens ne trouvaient point mauvais que la fortune des temples fût considérable, que le chiffre s’en accrût de diverses manières, par l’abandon en leur faveur d’une partie du butin conquis sur l’ennemi,, par des offrandes volontaires consacrées à la divinité protectrice de la cité, par l’accumulation des revenus dérivés de propriétés foncières ou même d’une portion des recettes de l’Etat attribuée au patrimoine sacré. Mais, en retour, le peuple considérait comme tout naturel qu’au jour du danger, les trésors accumulés en temps de paix fussent mis à la disposition de la République, et qu’elle y puisât largement les sommes nécessaires à la défense nationale. La restitution se faisait plus tard, lorsque les circonstances étaient redevenues normales. Mais à mesure que la puissance athénienne déclina, les difficultés financières augmentèrent, et, vers la fin du v e siècle, le chiffre des emprunts grossit sans cesse, tancfïs que celui des restitutions diminuait.

Il est d’ailleurs bon de se rappeler que le culte était essentiellement local. Chaque cité respectait ses dieux et ignorait ceux des autres. Cet état d’âme paraît s’être conservé dans le monde hellénique. N’est-ce pas hier que le spirituel Roidis, le regretté directeur de la bibliothèque nationale d’Athènes, disait du clergé grec : « il n’est pas chargé de nous mener au ciel, mais à Constantinople. »

A côté des emprunts faits aux temples, et qui formaient ce que nous pourrions appeler le budget extraordinaire, nous avons vu qu’Athènes, pendant tout le temps que dura sa suprématie, exigea des tributs des cités qui, sous son hégémonie, formaient la confédération hellénique. Ces versements annuels, dont le détail nous a été conservé à plusieurs dates, étaient la part que chaque cité prenait aux dépenses faites par Athènes dans l’intérêt

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commun. C’est elle qui construisait et entretenait la flotte, au moyen de laquelle elle assurait l’indépendance de la Grèce et mettait obstacle au retour offensif des Perses, toujours menaçants. Nous trouvons de nos jours une organisation semblable en Allemagne, où les Etats confédérés versent des contributions dites matriculaires à l’Empire, chargé du service de l’armée, de la marine, des affaires étrangères. La fixation des sommes à payer par les différentes villes était matière délicate : un des principaux hommes d’Etat de l’Attique consacra à ce travail plusieurs années de sa vie.

Le chiffre des tributs a donné lieu à des révisions fréquentes. En 439, le conseil des Cinq Cents augmenta la cote d’un grand nombre de villes. En 431, Périclès en évaluait le total à 600 talents, mais ce chiffre était supérieur à l’ensemble des sommes qui rentraient effectivement. Les successeurs de Périclès s’efforcèrent de tirer des sommes de plus en plus considérables des contributions imposées aux alliés ; mais à mesure que la guerre avançait, les défections devenaient plus nombreuses. Dès 432, l’empire avait perdu le tribut de Potidée et d’autres villes qui s’étaient jointes à elle pour se révolter. En Carie et en Lycie il fallait envoyer des troupes pour percevoir les montants échus. Les ressources diminuaient : en l’an 425, on ne trouve plus que 150 noms sur la liste des tributaires.

En dehors des contributions volontaires, résultant d’arrangements politiques acceptés en général sans trop de résistance par ceux qui appréciaient la sécurité que ces pactes leur donnaient, les villes grecques payèrent souvent à Athènes des sommes destinées à lui rembourser les dépenses des campagnes qu’elle avait dû entreprendre pour réprimer des tentatives séparatistes. C’est ainsi que Samos, révoltée en 441, définitivement soumise en 439,

LES FINANCES ATHETIENNES

fut condamnée à une très forte indemnité : elle dut céder en outre des territoires, dont une partie fut attribuée au temples. Nous voyons de nos jours les indemnités de guerre et les annexions de provinces suivre également les campagnes victorieuses. Le Japon a, pendant plusieurs années, alimenté ses budgets extraordinaires au moyen de l’indemnité que la Chine, par le traité de Simonosaki signé en 1895, s’était engagée à lui verser; il en a même profité pour réorganiser son système monétaire et lui donner l’étalon d’or comme base définitive.

Mais ce qui nous parait se dégager le plus clairement de cette étude, c’est l’analogie entre les tendances des démocraties anciennes et celles des démocraties modernes. A Athènes déjà les assemblées populaires multipliaient le nombre des fonctionnaires et cherchaient les moyens de distribuer à la foule les deniers publics; elles tâchaient en même temps de rejeter sur une faible minorité la charge des dépenses, et ses exigences allaient toujours au delà de la bonne volonté des contribuables, quel que fût leur empressement à répondre à ce qu’on attendait d’eux. Le goût des grands travaux, des constructions magnifiques, développé chez un peuple épris de beauté, contribua à épuiser des trésors, que chaque campagne nouvelle entamait plus profondément et qui ne se renouvelaient plus à la fin de la guerre du Péloponèse. Alors, comme de nos jours, 1 abandon d’une sage politique d’amortissement, indispensable en temps de paix, a eu des résultats désastreux. Les temples d’Athéna et des autres dieux représentaient, au point de vue de l’épargne nationale, quelque chose de comparable aux réserves de nos grandes banques d’émission modernes.

Les gérants de cette fortune ne s’interdisaient d’ailleurs pas de la faire fructifier; aux richesses qu’ils détenaient en toute propriété s’ajoutaient des dépôts effec-

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tués à vue ou à terme par des princes ou d’autres personnages, qui voulaient mettre certaines sommes en sûreté. Les temples les utilisaient pour faire à leur tour des prêts à intérêt.

Placées sous la protection céleste, ces institutions devaient inspirer le respect : une dette contractée vis-à-vis d’elles avait un caractère sacré. Néanmoins, sous l’empire des complications périlleuses dans lesquelles la République athénienne se trouva peu à peu entraînée, elle négligea de plus en plus de s’acquitter vis-à-vis des dieux à qui elle avait emprunté ; lorsque l’heure décisive sonna, elle ne put réunir les ressources dont elle avait besoin, et ne trouva plus à l’Acropole les réserves qui, à d’autres époques, lui avaient permis de mobiliser sa flotte et son armée; une mauvaise gestion financière avait contribué à l’affaiblissement politique d’Athènes. A vingt-quatre siècles de distance, la leçon n’était peut-être pas inutile à rappeler.

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