VII. La situation financière de la Serbie avant la guerre
Comme la Bulgarie, la Serbie a vu son budget s'accroître avec rapidité; ses dépenses n'étaient que de 63 millions de dinars en 1898 ; elles étaient évaluées à 124 millions de dinars pour l'exercice 1912 (1). Sans doute, la population et l'activité économique de la Serbie ont augmenté d'une manière régulière et relativement rapide depuis une douzaine d'années; néanmoins, pendant longtemps, les ressources publiques restèrent très notablement inférieures aux dépenses, en raison de l'accroissement des charges entraîné par la préparation militaire, par l'organisation de l'outillage économique du pays et par l'augmentation de la dette publique.
((Les finances serbes, dit M. Andradès (2), se trouvaient, à l'ouverture du xxe siècle, dans une situation déplorable. Les exercices 1898-1900 laissaient, de l'aveu des comptes officiels, un déficit de 37 millions. Le déficit réel était plus fort encore, car une partie des dépenses publiques, par exemple les frais d'agio, ne figuraient pas dans les comptes soumis à la Chambre. De plus, les traitements des fonctionnaires, les pensions, la solde des troupes, étaient en retard de plusieurs mois.
» Le désordre régnant se manifestait aussi par la mise en circulation à vil prix de bons du Trésor, par l'engage-
(1) L'Information du 23 avril 1913.
(2) Rttvue économique internationale 1909, t. IV : Les finances serbes : leur présent et leur avenir, par M. Andréadès,
ment de certaines recettes budgétaires, tels ]es excédents des monopoles, plusieurs années à l'avance, etc..
» Mais ce qui dépeint mieux que tout la situation est le fait que, pour contracter deux emprunts à court terme de cinq millions, le Trésor avait été forcé de consentir des intérêts réels de 21 0/0, et qu'un an auparavant (en 1900), pour un prêt de 6.300.000 francs à échéance d'une année, on avait versé plus de 1.800.000 francs de commission et d'intérêts, soit 28 0/0 du capital nominal, 40 0/0 du capital effectif. »
Il est, d'ailleurs, difficile de déterminer avec précision les résultats des budgets serbes, les résultats -publiés à cet égard étant relativement rares et assez peu complets. Si l'on s'en tenait aux informations publiées de temps à autre dans la presse, on pourrait supposer que la situation financière de la Serbie est, depuis longtemps, très brillante. Voici, en effet, d'après ces informations, comment se seraient soldés les derniers budgets serbes dont les comptes ont été liquidés (1) :
(1) Voir le Marché financier en 1911, par Raffalovich. Voici, d'après [le Moniteur des Intérêts matériels du il octobre 1912, quels seraient les chiffres des budgets serbes :
ANNÉES
RECETTES
DÉPENSES
(en milliers de dinars ou francs)
ANNÉES
RECETTES
DÉPENSES
EXCÉDENTS
(en
milliers de dinars)
1 QO^
A ne considérer que ces résultats, tous les budgets serbes de la période 1904-1910 se seraient donc soldés par des excédents de recettes plus ou moins importants. C 'est une constatation qui pourrait sembler d'autant plus étonnante que, pendant cette période, la Serbie a emprunté des sommes importantes à l'étranger. Il est bien certain que, si ses budgets s'étaient soldés par des excédents de recettes réels, elle n'eût pas recouru au crédit.
Mais la question s'éclaircit si l'on tient compte du fait que les chiffres ci-dessus sont exclusivement ceux du budget ordinaire. Or la Serbie, pas plus que la Bulgarie, n'a .encore réalisé son unité budgétaire. A côté du budget général, il existe des budgets spéciaux et des comptes annexes dans lesquels figurent des dépenses, parfois très importantes, pour les armements, pour des constructions de chemins de fer, etc.. Il est évident que, pour déterminer la véritable physionomie des budgets serbes, il importe de grouper toutes ces dépenses. En fait, pendant très longtemps, les charges extra-budgétaires furent bien supérieures aux excédents du budget général: c'est ainsi qu'en 1908 ces charges dépassèrent 25 millions de dinars, alors que l'excédent du budget ordinaire de la même année ne fut, d'après les informations publiées, que de 265.000 dinars; ainsi s'explique la nécessité dans laquelle s'est trouvée la Serbie de recourir largement au crédit.
Il faut cependant reconnaître que la situation budgétaire du royaume de Serbie s'était sensiblement améliorée dans les dernières années avant la guerre des Balkans,
C'est ainsi que les dépenses extra-budgétaires de l'exercice 1909 ne furent que de 19.643.000 dinars; si l'on tient compte des recouvrements d'arriérés, des annulations de crédits et de l'excédent de recettes du budget général, le déficit réel de cet exercice se trouva réduit à 6.151.000 dinars.
Les résultats de 1910 furent plus satisfaisants encore. Les dépenses extra-budgétaires furent réduites à 11 millions 826.000 dinars et se trouvèrent plus que compensées par les recouvrements d'arriérés et les remboursements d'avances consenties par le Trésor, de sorte que l'exercice se liquida par un excédent final de plus de 9 millions de dinars.
Quant aux résultats de l'exercice 1911, ils n'ont pas encore été publiés, à notre connaissance.
Des faits que nous venons d'exposer, il semble donc résulter que, après avoir connu une période de déficits élevés, la Serbie avait réussi à équilibrer son budget, sans que l'on puisse affirmer, toutefois, que cet équilibre se trouvait réalisé d'une manière stable et définitive lorsqu 'éclatèrent les hostilités avec la Turquie.
Par suite de la persistance du déficit budgétaire, la dette publique serbe s'était rapidement accrue. Voici d'ailleurs, d'après les documents officiels, quelle était sa situation au 1er janvier 1912, c'est-à-dire six mois avant la guerre (1) :
Tableau de la dette publique serbe au 1er janvier 1912
En francs
Rente 4 °/0 1895
Lots serbes 2 °/0 1881.
Lots tabacs 1888
Emprunts des monopoles 5 °/0 1912
Emprunt 4 1/2 % 1906
Emprunt 4 1/2 °/° 1909
Total,
(1) L'Information du 19 octobre 1913 : On peut joindre à ce tableau, comme nous le disons plus loin, deux emprunts de 30 millions chacun environ (4 ll2 1910 et 4 Va 1911), garantis par TEtat serbe. Tous ces emprunts, sauf ceux de 1881 et 1888, sont cotés à la Bourse de Paris.
Cette dette n'était donc inférieure que d'une quarantaine de millions de francs à celle de la Bulgarie, pays dont la population était cependant plus importante. On peut facilement calculer que la dette serbe représentait 225 francs environ par habitant, contre 158 francs en Bulgarie. La dette serbe était donc de 40 0/0 environ plus lourde que la dette bulgare. Hâtons-nous d'ajouter qu'en Serbie, comme en Bulgarie, une partie des emprunts contractés à l'étranger avait été employée productivement, de sorte qu'en contre-partie de son passif l'Etat possédait un actif important. On se rendra compte, d'ailleurs, du développement de la productivité de cet actif si l'on considère que les recettes brutes des chemins de fer de l'Etat serbe, qui n'atteignaient que 7 à 8 millions de dinars il y a une dizaine d'années, étaient évaluées à 16 millions de dinars dans le budget de 1912. La Serbie, dont le nombre d'habitants est d'environ 2,7 millions, avait en 1889 non moins de treize emprunts, dont un productif d'un intérêt de 7 0/0, ce qui ne l'empêchait pas cle ne pas coter plus de 76 0/0.
L 'origine de l 'organisation actuelle de la dette publique du royaume de Serbie remonte à 1895, époque à laquelle le Gouvernement, hors d'état de faire face à tous ses engagements, constitua librement une Administration autonome des Monopoles, chargée de percevoir un certain nombre de revenus (1). Parmi les six membres du Conseil d 'administration, deux doivent obligatoirement être étrangers, l'un français, l'autre allemand, et représentent les porteurs de titres.
La loi dite d'unification, qui intervint alors, réduisit en même temps de 5 à 4 0/0 l'intérêt de deux emprunts antérieurs et déposséda les porteurs du gage hypothécaire qui leur avait été autrefois consenti sur certains chemins de
(1) Revue des Deux-Mondes 1912, t. VI (article de M. R.-G. Lévy, déjà cité).
fer, dont les revenus leur avaient été spécialement affectés (1).
En 1911, les recettes brutes encaissées par l'Administration autonome s'élevèrent, au total, à 56 millions de dinars, se répartissent comme suit: