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IV. La guerre et les marchés de l'étranger

« La situation financière d'un pays moderne, dit M. Raphaël-Georges Lévy (1), trouve son expression dans le cours de ses fonds publics, qui mesure en quelque sorte son crédit. Les nations engagées dans la lutte des Balkans ont placé presque la totalité de leurs titres en dehors de leurs frontières : les Rentes turques, bulgares, grecques, serbes et monténégrines sont possédées par des capitalistes français, allemands, anglais et autres; elles se négocient à Paris, Londres, Berlin, Francfort, Viènne, Amsterdam, Bruxelles, Genève, et sur d'autres places encore. C'est là qu'il faut chercher les indications que donnent les mouvements des cotes. Celles-ci ne sont pas influencées uniquement par la situation des Trésors débiteurs, mais aussi par celle des marchés sur lesquels elles donnent lieu à des transactions régulières. Ces marchés ressentent, dans leur ensemble, les effets d'une guerre qui éclate et dont ni l'étendue ni la durée ne peuvent être prévues au début des hostilités. Une panique se produit, en général, aux premiers coups de canon: les rentiers, pacifiques de

(1) Revue des Deux-Mondes 1912, t. VI : Les finances des Elats balkaniques et les Bourses européennes.

leur nature, ne croient pas volontiers aux solutions san^ glantes des conflits ; et beaucoup d'entre eux, s 'imaginant jusqu'au dernier moment que les choses s'arrangeront, se laissent surprendre par les événements. Lorsque ceux-ci se produisent, les mêmes hommes qui avaient manifesté auparavant un optimisme injustifié se laissent aller à un pessimisme qui souvent ne l'est pas moins. C'est une analyse particulièrement intéressante en cette matière que celle de l 'action réciproque des faits sur la Bourse et de la Bourse sur l'opinion publique. Tant de personnes possèdent aujourd'hui des valeurs mobilières que le nombre des habitants d'un pays qui suivent avec attention les fluctuations quotidiennes du marché représente une fraction notable de îa population. Leurs émotions se répercutent dès lors dans la masse.

» Les cours de la Bourse ne sont pas autre chose que l'enregistrement des prix d'une marchandise, dont l'offre et la demande obéissent à des courants d'une nature spéciale. Les valeurs mobilières et, en particulier, les fonds d'Etat qui s'y échangent n'appartiennent pas à la catégorie des objets, qui répondent à des besoins primordiaux des hommes et que ceux-ci réclament en tout temps, indépendamment des circonstances politiques... Ils font partie de ceux dont l'acquisition peut, en général, être différée sans graves inconvénients. Le ralentissement qui provient des événements politiques se fait surtout sentir sur les titres des pays engagés dans une guerre et, en première ligne, sur leurs rentes. Le motif en est double. Les dépenses qu'exige une campagne peuvent être telles que les belligérants aient de la peine à se procurer les fonds nécessaires à l'achat des approvisionnements, des munitions, des armes, et que, si même ils réussissent à réunir les ressources suffisantes pour ces acquisitions, ils n'aient pas de quoi payer les coupons de leurs emprunts. On s'explique l'abstention des acheteurs. Les motifs qui écartent - provisoirement ceux-ci du marché peuvent pousser les détenteurs à se défaire de leurs titres, qu'ils offriront à la

Bourse sans rencontrer beaucoup de demandes. La baisse devient inévitable; elle peut être brutale et affecter des allures de panique.

» Le danger à cet égard est d'autant plus grand que, de nos jours, le contre-coup des événements politiques qui se produisent dans un pays ou même sur un Continent se fait immédiatement sentir sur le reste du globe. Les nations civilisées sont unies entre elles par tant de liens économiques que rien de ce qui se passe chez l'une d'elles ne laisse les autres indifférentes.

» Non seulement le système étendu des alliances politiques qui se nouent maintenant même au-delà des mers peut faire craindre que des nations en aipparemce étrangères à l'objet direct du conflit ne soient entraînées dans la lice. Mais il y a un tel enchevêtrement d'intérêts financiers, industriels et commerciaux que, sur le terrain économique, des secousses peuvent être ressenties même par des nations qui ne sont pas mêlées à la guerre. C 'est l 'eff et du développement moderne des relations par-delà les frontières (1). Aussi est-ce sans surprise que nous lisons chaque jour, dans les bulletins cle la Bourse de New- York, que la tendance du marché dépend des nouvelles des Balkans.

» Tels sont les premiers effets d'une guerre qui éclate. Mais les événements se déroulent ; la réflexion reprend ses droits; on s'aperçoit qu'une lutte locale n'amènera pas nécessairement une conflagration générale ; que, en dehors des contrées sur lesquelles le fléau s'est abattu, et parfois même dans une partie notable de leur propre territoire, la vie normale continue, le travail agricole et industriel se poursuit, les capitaux d'épargne se forment; les hommes avisés constatent que l'occasion est peut-être bonne d'effectuer des placements, qui seront d'autant plus rémuné-

(1) Voir à ce sujet la série d'articles publiés par M R. G. Lévy dans i'« Information » du mois d'août 1913 sur « La mobilisation austro-honrgoise et ses effets économiques ».

rateurs que, le prix des titres ayant baissé, le taux du rendement s'est élevé dans la même proportion. »

Ces lois, dégagées avec tant de compétence par M. B.-G. Lévy de l'histoire des dernières guerres, se sont vérifiées une fois de plus à l'occasion de la guerre des Balkans. La mobilisation des Alliés a surpris les marchés financiers à la fin du mois de septembre 1912 ; l'ouverture des hostilités a déterminé un recul violent des cours sur les grandes places européennes. Il serait erronné cependant de voir tout simplement dans ce phénomène une conséquence normale de l'état de guerre en un point déterminé du globe et- il est raisonnable de penser que, malgré les énormes quantités de valeurs turques ou balkaniques possédées par les capitalistes européens, le conflit d'Orient n'aurait eu qu'une répercussion beaucoup plus atténuée sur les places étrangères sans l'intervention d'un facteur politique qui a eu sur la tenue des cours une influence indiscutable.

Toujours est-il que tous les marchés financiers du monde ont éprouvé, à l'annonce de la guerre, une secousse plus ou moins forte et dont ils se sont remis plus ou moins rapidement, ou même dont certains ne sont pas encore remis. Dans les journées des 11 et 12 octobre 1912, il y eut une débâcle sur certaines valeurs qui fléchirent de 10, 15, et quelques-unes même de 20 0/0. « Il est vrai, dit M. Paul Leroy-Beaulieu (1), que ces valeurs avaient haussé dans les mois précédents dans une proportion à peu près correspondante, quelquefois même plus forte. Il fallait donc s'attendre à un dégonflement, qui se fût produit, moins rapidement sans doute, d'une façon moins générale et moins accentuée, alors même qu'il n'y aurait pas eu la guerre des Balkans. Cet événement a intensifié le recul et l'a transformé en débâcle subite sur quelques titres. ))

Le marché le plus épargné a été le marché de Londres : lui aussi cependant présenta plus que de simples tassements: les Consolidés eux-mêmes fléchirent de 3 0/0. La

(1) L'Economiste français 1912, t. II, page 601.

baisse atteignit des proportions très fortes sur certaines valeurs spéculatives.

La place la plus atteinte a été celle de Vienne, sensiblement plus dans l'ensemble que la place de Paris où étaient pourtant cotés la plupart des fonds publics des Etats en conflit (1).

Quoique profondément affectée aussi, la place de Saint- Pétersbourg, celle qui avait fait le plus de folies, soutenue par le grand essor de l'agriculture et de l'industrie de l'Empire en ces dernières années, paraît au total avoir été moins secouée que celle de Vienne.

La place de Berlin, bien que l'Allemagne fût distante des lieux du conflit et n'eût dans les Balkans que des intérêts indirects, ne fut pas épargnée.

Chose curieuse, le marché de New- York, qui, grâce à la splendide situation de l'industrie et de l'agriculture dans le pays en 1912, était en plein relèvement, fut luimême assez sensiblement atteint. Une de ses valeurs importantes, devenue une des grandes valeurs internatio-

(2) Les événements balkaniques ont également exercé des répercussions considérables sur les finances de la monarchie austrohongroise La mobilisation à laquelle il fut procédé en Autriche- Hongrie dès la fin du mois d'octobre se traduisit par des dépenses énormes qui se chiffrent, sans aucun doute, par des centaines de millions. Pour couvrir ces dépenses, le gouvernement de Vienne recourut à de nombreux emprunts sur la place de Berlin Par l'intermédiaire de la maison Kùhn Loeb et Cia, il contracta même à New-York un emprunt de 25.000.000 de dollars en bons du Trésor 4 */a 7oi moitié à dix-huit mois, moitié à deux ans. Les bons furent offerts au public à 97 z/4 %■

Les caisses d'épargne autrichiennes ont élé, pendant toute la durée des hostilités, assaillies de demandes de remboursement. En outre, les faillites des grosses maisons se sont succédées sans interruption : en 1912, on en compta 460 en Autriche avec 182 millions kr. de passif, chiffres dépassant de beaucoup ceux des trois années précédentes. Le mois d'avril 1913 détient le record avec 42 suspensions de paiement, représentant un passif total de 14.500.000 couronnes. (Voir la série d'articles publiés par M. R.-G. Lévy dans l'Information.) n

nales par excellence, l 'action du Canadian Pacific, fléchit un moment d'une quinzaine de points, soit de 5 à 6 0/0.

Ainsi, l'on peut dire qu'aucun des marchés financiers du globe ne fut à l'abri de la tourmente. Nous donnons, d'ailleurs, dans le tableau suivant, les cours des valeurs notables, celles que M. Neymark appelle si bien les « valeurs barométriques », sur les principaux marchés avant et pendant le conflit balkanique (1). Leur comparaison permettra de se rendre compte des fluctuations subies par eux du fait des hostilités. Faisons remarquer, toutefois, que certains titres n'ont gardé une stabilité surprenante pendant les jours de tourmente que parce qu'ils n'avaient pas de marché et qu'on ne pouvait pas les négocier; d'autres, au contraire, qui sont excellents, ont été très affectés parce qu'ils étaient d'une facile négociation et qu'on s'en est servi pour se faire des rentrées. Nous avons, d'ailleurs, donné à ce sujet toutes explications utiles dans la première partie de notre ouvrage, au moment où nous traitions des crises de Bourse.

(1) L'Economiste français, 1912, t. II, page 724.

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