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(1) Mobilisation des Etats balkaniques, 30 septembre; déclaration de guerre du Monténégro, 9 octobre.
De ce tableau, il ressort que, vers le milieu d'octobre 1912, une baisse générale se produisit sur presque toute la ligne des valeurs mobilières, et dans tous les pays. Puis, les cours se relevèrent légèrement au début de novembre, revenant même parfois à un niveau voisin de celui auquel se tenaient les cotes en septembre, mais restant le plus souvent au-dessous : il y avait eu un tassement. Le mouvement de reprise, qui se manifesta quelques semaines seulement après la déclaration de guerre, s 'explique parfaitement, et cela par trois raisons : la première, c'est que la baisse s'était étendue à bien des valeurs dont le sort ne dépendait que d'une façon lointaine des événements balkaniques; la seconde, c'est que, même pour celles dont le sort dépendait de ces événements, il y avait lieu de se rendre compte des effets possibles de la guerre, et que, dans beaucoup de cas, ces effets n 'avaient rien d'inquiétant; la troisième et principale, c'est que les craintes de voir l'incendie allumé au Sud-Est de l'Europe s'étendre au reste du Continent avaient été écartées. Cependant, la reprise fut contrariée par un phénomène bien connu, conséquence inévitable d'une grande, et surtout d'une longue guerre: la hausse du loyer de l'argent, la résistance des capitalistes et des épargnants. Et comment n 'en aurait-il pas été ainsi, en présence des prévisions des grands maîtres delà finance, si souriantes pour les petits rentiers.
« Pendant que les événements qui s 'accomplissent dans les Balkans sont en train de remanier une fois de plus la carte de l'Europe, disait alors M. Neymarck (1), aucùh doute n'existe et ne peut exister sur les conséquences financières de ces gros événements. Ces conséquences peuvent être résumées en un mot : emprunts. Pays victorieux ou pays vaincus, ou pays neutres, Bulgarie, Grèce, Monténégro, Serbie, Turquie, Autriche-Hongrie, Italie, Espa-
(1) Le Rentier, 17 février 4913.
gne, ont besoin de centaines et de centaines de millions. Nous ne parlons ni de l'Allemagne, ni de la Russie, ni des pays du Nord : Belgique, Pays-Bas, Danemark, Suède, Norwège. Les budgets européens indiquent la gêne et le besoin de ressources. Nous ne parlons pas non plus de la Chine, du Japon, du Mexique, des Etats-Unis, des Républiques sud-américaines. »
Et il ajoutait autre part (2) : « Nous n'estimons pas à moins de trois milliards et demi à quatre milliarcTs les appels au crédit nécessaires quand la paix générale sera rétablie. Le loyer des capitaux ne paraît donc pas devoir baisser de sitôt ».
Naturellement, devant l'éventualité de cette curée prochaine, chacun s'abstint de faire des placements et garda par devers soi une somme plus ou moins considérable, afin cle pouvoir participer aux futurs emprunts et en profiter. Toutes les Bourses chômèrent et les valeurs languirent; jusqu'à ce qu'enfin, ne voyant rien venir, les rentiers se décidèrent à faire emplof de leurs capitaux en rachetant les valeurs en baisse, provoquant ainsi une amélioration des cours sur le marché. Telle est, avec l'échéance de janvier, la cause de la reprise de Bourse à laquelle nous ayons assisté en février 1914 et qui se continue encore lentement sous nos yeux.
En dehors d'une crise de Bourse, les événements balkaniques ont provoqué, en outre, dans le monde entier, une tension monétaire assez accentuée. C'est là, d'ailleurs, un des éléments de dépression des marchés financiers. Sans doute, les appréhensions relatives à la politique internationale et aux complications qui pouvaient en résulter ont bien eu sur cette dépression une influence prédominante, mais la tension monétaire générale y a été aussi pour quelque chose.
Cette tension, monétaire est clairement démontrée par
(1) Le Rentier, 17 juillet 1913.
l'élévation de 4 1/2 à 5 0/0, en octobre 1913, du taux de l'escompte de la Banque d'Angleterre. Si l'on tient compte de ce que, fin septembre 1910, 1911 et 1912, le taux de l'escompte à cet établissement, qui peut être considéré comme le régulateur du monde en cette matière, était uniformément de 4 0/0 et de ce que, à la fin du xixe siècle, il se tenait d'ordinaire aux environs de 2 à 2 1/2 0/0, on voit combien la tension monétaire, en dépit de l'accroissement constant de la production d'or, s'est aggravée dans l'ensemble du monde depuis quelques années. Mais cette aggravation fut particulièrement sensible durant l'automne 1913, en corrélation, sinon en conséquence du conflit d'Orient.
En janvier 1913, les taux d'escompte dans les grandes banques d'émission européennes et aux Etats-Unis étaient les suivants (1) :
4 0/0 France et Pays-Bas;
4 1/2 0/0 Espagne ; Z
5 0/0 Angleterre, Belgique, Etats-Unis, Suisse;
5 1/2 0/0 Suède et Norwège;
6 0/0 Allemagne, Italie, Eussie, Autriche-Hongrie.
Les escomptes et avances sur titres à très courte échéance se payaient alors jusqu'à 7 et 8 0/0 en Allemagne et en Autriche.
Au mois d'août, c'est-à-dire à la fin du second trimestre de 1913, le minimum du taux de Pescompte des grandes banques d'émissions était de 4 0/0, taux de la Banque de France (2). Cet établissement était, d'ailleurs, le seul à avoir un taux d'escompte aussi modéré; deux autres grands établissements émetteurs, la Banque d'Angleterre et la Banque d'Espagne (celle-ci protégée par le cours forcé) avaient le taux de 4 1/2 ; celui de 5 0/0 était
(1) Le Rentier du 17 janvier 1913.
(2) L'Economiste français 1913, t. 2, page 517.
appliqué par la Banque nationale de Belgique, la Banque nationale de Danemark, la Banque néerlandaise et la Banque nationale suisse. Mais les taux d'escompte prédominants en Europe étaient ceux de 5 1/2 et de 6 0/0: on trouvait le premier aux trois banques d'émission du royaume d'Italie (Banque d'Italie, Banque de Naples, et Banque de Sicile), à la Banque de Norwège, à celle du Portugal, à celle de Suède; quant au taux de 6 0/0, il était appliqué par la Banque de l'Empire allemand, la Banque d 'Autriche-Hongrie, la Banque nationale de Roumanie, la Banque d'Etat de Russie et la Banque de Finlande. Des taux supérieurs à 6 (I/O se rencontraient dans quelques Etats: 6 1/2 à la Banque nationale de Bulgarie, 6,57 à la Banque nationale du Japon, 7 0/0 à la Banque nationale de Serbie; mais l'on peut dire que ces trois pays se trouvaient dans une situation exceptionnelle, l'un étant asiatique et, par conséquent, n'ayant pas d'anciennes accumulations de capitaux, et les deux autres se trouvant engagés dans les événements des Balkans.
En laissant de côté ces trois pays, il ne ressort pas moins des données ci-dessus que la tension monétaire, à la fin du second semestre de 1913, était très accentuée clans le monde, puisqu'un seul pays, la France, avait un taux d'escompte inférieur à 4 1/2 0/0 et que trois pays seulement (la France comprise) avaient un taux d'escompte inférieur à 5 0/0.
(( Si nous nous rapportons à deux ans en arrière, c'està-dire à la fin du second trimestre de 1911, nous constatons, dit M. Paul Leroy-Beaulieu, une situation tout à fait différente : le taux de l'escompte était alors de 3 0/0 à la Banque de France, à la Banque néerlandaise, à la Banque d'Angleterre; il était de 3 1/2 à la Banque nationale suisse et à la Banque nationale de Belgique ; de 4 0/0 à la Banque de l'Empire allemand et à celle d 'Autriche- Hongrie; de 4 1/2 0/0 aux Banques nationales de Danemarck, d'Espagne, de Norwège, à la Banque d'Etat de
Russie, à celle de Finlande, à la Banque royale de Suède; de 4,74 -0/0 à la Banque du Japon; de 5 0/0 aux trois Banques d'émission du royaume d'Italie, à la Banque nationale de Roumanie; de 6 0/0 dans un seul établissement, la Banque de Portugal; de 7 0/0 à la Banque nationale de Bulgarie et à celle de Serbie. »
En laissant de côté ces deux Etats exceptionnels, ainsi que le Portugal, alors politiquement et financièrement très' troublé, on trouvait donc à la fin du second semestre* de 1911 dans l'ensemble du monde une situation de l'escompte universellement et notablement plus favorable qu'à la fin du second trimestre de 1913.
Les derniers mois de 1913 n'ont toutefois pas vu s'améliorer les dispositions du marché monétaire, puisque la Banque de France a maintenu le taux de l'escompte à 4 0/0, la Reichsbank le sien à 6 0/0 et que la Banque d'Angleterre a élevé son taux de 4 1/2 à 5, en raison de la liquidation de fin d'année et des grandes demandes de capitaux auxquelles elle donne lieu, les autres pays en général n'ayant guère modifié le leur. Nous devons ajouter, d'ailleurs, que, dès le début de l'année 1914, une fois la liquidation opérée, la Banque d'Angleterre s'est empressée de réduire le taux de son escompte et de le porter à nouveau de 5 à 4 1/2.
L'Allemagne a été, parmi tous les pays, un de ceux qui a eu le plus à souffrir de la rareté de l'argent, de la « misère monétaire », comme disaient couramment les journaux d'Outre-Rhin. Les taux du loyer de l'argent furent pendant toute l'année 1912 plus élevés qu'en 1911. A partir de février, le taux de l'escompte privé fut, en moyenne, de l à 1 1/2 0/0 plus élevé. En 1911, le taux inférieur avait été de 2 3/4 0/0; en 1912, il ne descendit jamais au-dessous de 3 0/0. Le maximum de 1911 avait été de 4 3/4 0/0; celui de 1912, 6 0/0. L'argent pour la liquidation coûtait 7 1/2 0/0 fin décembre 1911 et 8 3/4 à 9 0/0 fin décembre 1912. La Reichsbank ne put abaisser son taux d'escompte au-dessous de 4 1/2 0/0. En 1911,
son taux moyen avait été de 4,39 0/0; en 1912, il fut de 5 0 0. Le, taux d'escompte fut porté à 6 0/0 le 14 novembre 191 2 (1). On ne l'avait pas vu si haut depuis janvier 1908. Cette tension du marché des capitaux fut due, en grande partie, aux craintes du public, qui retira ses fonds des caisses d'épargne et des banques, empêchant ainsi les établissements financiers de consentir au commerce les crédits qui lui auraient été nécessaires. La Bourse avait été assez faible pendant les deux premiers mois de l'année; puis la hausse avait commencé, pour atteindre son point culminant en mai. La nouvelle de la mobilisation dans les Balkans causa une panique importante : la perte totale subie par les valeurs cotées à la Bourse de Berlin a été évaluée, en effet, à la fin de 1912, à près de 4 milliards.
Durant l'année 1913, la situation du marché monétaire allemand ne s'améliora pas, au contraire. Entre autres conséquences, les événements des Balkans eurent^ celle de faire thésauriser une partie de la population, alors que l'Allemagne, en Hochkunjunktiùren, avait besoin de tous ses capitaux, et celle de restreindre le concours de l'étranger, juste au moment où des pays en relations étroites avec Berlin appelaient à leur aide. Et la crise cle la Bourse de New- York, atteinte pour des motifs surtout financiers et politiques, ainsi que le recul de la Bourse de Londres, incapable d'absorber toutes les valeurs émises, accentuèrent encore les difficultés des Bourses et des banques allemandes. La Reichsbank fit venir de l'or de l'étranger, employant pour cela tous les moyens: ainsi l'importation de l'or en Allemagne, en mai 1913, s'éleva à 25.295.000 marks, contre 9.171.000 l'année précédente, en augmentation de 16.124.000 marks. L'exporta-
(1) Voir, au sujet des variations du taux de l'escompte en France et à l'étranger pendant l'année 1912, le Rentier du 27 décembre 1912.
tion fut de 3.184.000 marks contre 4. 628.000, en diminution de 1.444.000 marks. L'excédent des entrées sur les sorties ressort donc, pour ce seul mois, à 22.110.000 marks contre 4.543.000 en 1912. Pendant les cinq premiers mois de 1913, l'importation totale, comparativement à celle de la même période de 1912, se monta à 110.466.000 marks contre 67.156.000, et l'exportation à 31.524.000 marks contre 48.690.000. L'excédent total des entrées d'or sur les sorties se chiffre donc, pour cette période, par 78.942.000 marks contre 18.466.000.
D'ailleurs, ces accumulations d'or, ces achats de métal jaune pour le compte des banques d'émission ne furent pas spéciaux à l'Allemagne. Ils se produisirent plus ou moins en tous pays, et la France même y recourut largement durant le premier semestre de 1913. De fréquentes expéditions d'or américain à destination de Paris eurent, en effet, lieu à cette époque: c'est ainsi qu'une somme totale de 41.500.000 dollars en or fut envoyée de New- York en France entre le 7 janvier et le 15 juillet 1913 : le record établi en 1904, alors que fut versé le prix de la cession du Canal se Panama, se trouvait donc battu, les Etats-Unis n'ayant envoyé à Paris, à cette époque, qu'une somme de 41.300.000 dollars dans le même temps (1).
V. L'emprise financière des grands Etats européens sur les Balkans
Le conflit d'Orient a. eu, comme nous venons de le voir, une répercussion profonde sur les marchés financiers de l'étranger. C'est, d'ailleurs, une des particularités de ce conflit . qu'il paraît avoir eu beaucoup plus
(1) En octobre 1912, une prime de 1 °/0 environ s'établit en France sur la monnaie d'or, Elle était surtout due à la thésaurisation du public et aux hésitations des banques de payer en or.
d'intérêt pour les grandes puissances de l'Europe que pour les peuples mêmes qui y étaient engagés.
En présence, cependant, de l'importance des dépenses effectuées par les divers belligérants pendant toute la durée des hostilités, il est permis de se demander comment ces peuples, à finances plus ou moins précaires, ont bien pu réussir à préparer, et cela sans donner l'éveil à la diplomatie européenne toujours aux aguets, les ressources considérables destinées à les couvrir. En effet, d'après un compte détaillé des dépenses publié par le Popolo Romano en août 1913, la Turquie a dû débourser 900 millions de francs, la Grèce 410, la Serbie 350, la Bulgarie 500, la Roumanie 350. Au total, 2.510.529.267 francs, sans compter le Monténégro, dont les chiffres n'étaient pas encore connus. C'est pourtant là une somme imposante.
« ...Malgré tous ces changements et ces profondes modifications, qui ont dépecé morceau par morceau 1' « Homme malade », sous prétexte de le guérir, dit M. Neymarck (1), la Serbie, la Bulgarie, le Monténégro, la Grèce n'ont cessé de se plaindre;, de s'agiter, de réclamer davantage. Ces pays faisaient autrefois partie de l'Empire ottoman; aujourd'hui ce sont des petits royaumes, ayant leur armée, leur budget, leur dette surtout, contractant des emprunts, administrant ou déléguant l'administration de tout ou partie de lèurs revenus à leurs créanciers étrangers. Ils s'entendent à point nommé pour menacer la Turquie alors qu'elle est en guerre ou en pourparlers de paix avec l'Italie". Peu leur importe de troubler les intérêts économiques, commerciaux et financiers du monde entier. Après nous, le déluge!
» A qui la f autel A l'Europe toute entière. Les marchés financiers ont été ouverts à tous les emprunts de ces Etats; on leur a fourni des capitaux pour acheter des
(1) Le Rentier du 7 octobre 1912.
fusils, des canons, des munitions de guerre; on a mis à leur disposition des officiers pour instruire leurs troupes. On s'est rué autour d'eux pour obtenir des commandes de matériel de guerre ou pour construction de routes, établissement de chemins de fer, travaux publics, etc.. La Turquie a été alimentée de capitaux par l'Allemagne et par la France ; les diplomates de ces deux pays se sont ingéniés, nous ne voulons pas dire disputés, pour obtenir le record des commandes. Plusieurs emprunts grecs sont cotés à Londres et à Paris. Il y a même un 2 1/2 0/0 Hellénique garanti par la France, l'Angleterre et la Russie. Une rente 6 0/0 bulgare se négocie à Londres; les autres emprunts sont cotés à Paris. La Serbie a trouvé nos marchés tout grand ouverts à ses emprunts. Il n'y a guère que la pauvre petite principauté de Monténégro, érigée maintenant en royaume, qui n'a rien emprunté chez nous. Mais l'espoir est toujours permis... Ce sont les capitaux français qui ont construit les chemins de fer de la Roumélie et la plupart des chemins de fer turcs. La Roumanie a toujours trouvé de grands appuis financiers en Allemagne, mais elle n'a pas négligé de faire appel à la France. A la Bourse de Paris, il y a sept emprunts roumains cotés et négociables. Quant à la Turquie, la France a été pour elle une véritable' tire-lire ; elle a eu beau faire une faillite retentissante en 1875, elle a depuis « unifié » sa dette, euphémisme charmant qui veut dire : réduire à la portion congrue ses anciens créanciers ; depuis, elle a accumulé emprunts sur emprunts. Notre bon public a acheté les rentes et valeurs turques après l'unification et les achète encore plus cher et à des taux d'intérêt que la Turquie ne connaissait pas, même quand elle était en pleine prospérité, ou du moins quand on la croyait en pleine prospérité et qu'elle n'avait pas fait faillite. »
Telle est la véritable explication de l'importance du conflit balkanique pour les grandes puissances de l'Europe. Parmi celles-ci, trois particulièrement, l'Allemagne,
r Autriche et la Russie y voyaient un intérêt politico-économique en jeu.
Depuis 1898, en effet, les Allemands envoient dans les Balkans une armée de voyageurs, en même temps qu'ils y expédient des marchandises et des capitaux. Ils ont spécialement porté leurs regards vers l 'Asie-Mineure, destinée à devenir la route de l'Europe au golfe Persique et aux Indes.
Les voyages de Guillaume II à Constantinople et à Jérusalem, en 1898, ont puissamment contribué à avancer les choses. On sait que Guillaume II n'hésita pas à déclarer à Damas: « Sa Majesté le Sultan, ainsi que les 300 millions de Mahométans qui vénèrent en lui leur Calife, peuvent être assurés que l'Empereur allemand est leur ami pour toujours ».
A côté de l'Allemagne, il faut mentionner l'Autriche. Celle-ci a des visées particulières. Elle a constaté que, depuis un quart de siècle, toutes les grandes nations européennes, et même des nations de moindre importance, comme la Belgique et la Hollande, sont parvenues à acquérir des colonies. Comment l'Autriche n'aurait-elle pas, elle aussi, ses ambitions coloniales? Elle ne peut avoir aucune visée sur l'Afrique ou l'Océanie. Son terrain d'action, c'est la péninsule des Balkans. En 1878, au moment de l'occupation de la Bosnie, François-Joseph déclara catégoriquement: ((. Par la force des choses, nous sommes obligés de nous procurer un débouché du côté^de l'Archipel et de descendre jusqu'à Salonique ». Ce rêve est difficilement réalisable, et l'Autriche ne s'y trompe, pas. Mais elle a voulu essayer de tirer parti de la situation géographique- pour exploiter économiquement les régions balkaniques. Sa politique vis-à-vis de la Serbie est caractéristique à cet égard.
Quant à la Russie, elle n^a pas à proprement parler de visée économique (coloniale ou commerciale) sur les Balkans. Mais elle songe depuis longtemps à profiter de la décadence de la Turquie pour étendre son influence poli-
tique sur les peuples d'origine slave et organiser, si possible, une vaste Confédération slavique, analogue à la Confédération germanique d*autrefois.
Afin de coopérer à la réorganisation économique de la Péninsule et, peut-être aussi, pour obtenir les bonnes grâces de toutes ces nations nées d'hier à la vie sociale, les grands Etats de l'Europe se sont livrés auprès d'elles à une véritable surenchère de prêts' et d'avances de toute sorte. Nous avons même vu que le roi de Monténégro était pensionné de la Russie. Celui de Serbie le fut longtemps aussi de l'Autriche. Et l'on peut croire qu'on n'a pas plaint l'argent à tous ces petits peuples!
Veut-on savoir ce que représente le montant des divers emprunts roumains, bulgares, serbes, grecs et turcs, cotés et négociables à la Bourse de Paris? Rien qu'en fonds d'Etat, le capital nominal de tous ces emprunts s'élevait à la somme de 4.621 millions de francs et le capital effectif à celle de 4.218 millions. En voici le détail pays par pays (1) :
Capital aux cours
Capital nominal
>- du
31 décembre 1910
(millions de francs)
Bulgarie. . .
Gièce
Roumanie. . .
Serbie
Turquie. . . .
Totaux. .
Et nous ne comptons pas les intérêts considérables que la France possède dans les entreprises, financières, commerciales et industrielles de ces pays, intérêts représentés par des actions, obligations et parts d'intérêt de sociétés diverses.
(1) Le Rentier du 7 octobre 1912.
u Si l'Europe avait fermé les cordons de sa bourse, ou plutôt de ses B ourses, dit M. Neymarck, elle aurait été maîtresse d'imposer ses volontés à ces pays, royaumes ou principautés, qui, aujourd'hui, font d'autant moins cas de ses observations qu'ils savent très bien que des divergences de politique profondes divisent l'Europe, et ils cherchent à en profiter. »
Les intérêts financiers étrangers sont donc considérables dans toute la péninsule des Balkans. Nous allons en donner spécialement le détail pour l'Empire ottoman afin de mieux faire saisir au lecteur l'importance et la diversité de ces intérêts.
Les étrangers qui ont « financé » la Turquie appartiennent principalement aux trois grandes puissances financières de l'Europe: la France, l'Angleterre et l'Allemagne. Sans doute, les Autrichiens, les Italiens, les Russes et les Grecs, en leur qualité de voisins de l'Empire ottoman, ont fondé un certain nombre d'entreprises. Mais, sauf peut-être en ce qui concerne la participation autrichienne dans les chemins de fer Orientaux, il n'y a là -pie des efforts-' individuels, dont le total n'atteint pas un chiffre considérable. Tandis qu'en tenant compte des propriétés immobilières appartenant à des particuliers, des établissements de bienfaisance, etc., on peut évaluer en chiffres ronds les capitaux engagés en Turquie „à 2 milliards et demi pour les capitaux français, à 1 milliard et quart pour les capitaux allemands, et 1 milliard pour les capitaux anglais. Voici, d'ailleurs, d'après la Gazette financière de Constantinopîe et une étude du Dr Helfferich dans la revue Bank-Archiv, les principaux placements effectués en Turquie par les épargnants français, anglais et allemands (1) :
(1) Le Marché financier en 1912, page 722.