‹ Les finances de guerre au XXme siècleChapitre 124 sur 133 · LÀ PAIX ARMÉE FINANCIÈRE · texte numérisé non relu

LÀ PAIX ARMÉE FINANCIÈRE

(( Les historiens de l'avenir, dit M. Neymarck dans son Xe Bapport sur la statistique internationale des valeurs mobilières, pourront dire que, pendant le xixe siècle et depuis le commencement du xxe siècle, de grandes découvertes, inventions et applications scientifiques ont été faites ; dans ces cinquante dernières années, les progrès accomplis clans les sciences, les arts, les lettres, le commerce, l 'industrie sont tellement considérables qu'ils ne peuvent être comparés à ceux réalisés pendant les siècles qui précèdent. Ils diront que le xixe siècle a été l'âge du fer, des dépenses de ou pour la guerre, mais que le xxe siècle, pour ses débuts, l'emporte, à ce point de vue, sur tous ceux qui l'ont précédé. Dans tous les pays du monde, les sommes consacrées annuellement aux dépenses militaires, au service des emprunts contractés pour ces dépenses, aux pensions militaires qu'il faut servir, atteignent et dépassent le montant du budget total des dépenses pour l'ensemble des services publics, qui étaient nécessaires avant 1870, et sont doubles ou triples de celles qui existaient en 1870, sans remonter plus haut, c'est-à-dire il y a> cinquante ans. ))

C'était ce que constatait le Chancelier de l'Echiquier,

M. Lloyd George, dans son discours à la Chambre des Communes du 15 août 1913, quand il rappelait que les dépenses navales britanniques, s 'élevaient actuellement à 1.175 millions de francs, c'est-à-dire a un chiffre supérieur à celui auquel s'élevaient en 1866 lès dépenses navales réunies de l'Angleterre, du Japon, des Etats-Unis, de la France et de l'Allemagne. « Ne conviendra-t-il pas, ajoutait-il, d'opposer aux rivalités d'armements, à la surenchère des dépenses., un esprit de coopération et de bon vouloir : tous les pays du monde -s 'en trouveraient mieux. Le monde dépense plus de 10 milliards de francs par an pour la préparation à la guerre, et il devient difficile de se procurer de l'argent pour les entreprises commerciales. Les espèces sonnantes dépensées pour les armements seraient bien mieux employées dans le commerce. »

Le xxe siècle a vu déjà bien des prodiges, et il n'est pas impossible, après tout, que les grandes puissances arrivent à s'entendre au sujet d-'une réduction générale des armements. L'examen de la situation extérieure en Europe depuis une dizaine d'années n'est malheureusement pas fait pour hâter la solution du problème. Pas une année ne s'est écoulée, en effet, sans que des incidents ou des événements graves n'aient agité les esprits et préoccupé les Gouvernements: en 1904, guerre russo-japonaise ; en 1905, voyage sensationnel et imprévu de l'Empereur Guillaume à Tanger; en janvier 1906, Algésiras; en juillet 1907, le Maroc et Casablanca; en 1908, le prodrome des affaires et complications orientales; en février 1909, après de longues et périlleuses négociations, un « accord » franco-allemand est signé; en juillet 1911, éclate ce qu'on a appelé le « coup d'Agadir» ; cet accord se rompt brusquement ; de nouvelles tractations, pénibles et douloureuses, interviennent entre la France et l 'Allemagne; puis surviennent, au sujet toujours du Maroc, les négociations entre la France et l'Espagne; quand, enfin, les affaires marocaines et les difficultés avec P Allemagne semblent apaisées, survient, en

septembre 1911, la guerre italo-turque ; la paix est à peine signée entre l'Italie et la Turquie qu'éclate la guerre balkanique, doublée d'une guerre entre Alliés.

, Tels sont les événements les plus graves qui ont marqué la vie sociale des peuples depuis une dizaine d'années. Est-il donc étonnant qu'ils aient entretenu chez les Gouvernements une légitime inquiétude au sujet de la sécurité nationale?

Les Etats, de nos jours, ne peuvent plus vivre isolés ; aussi les voyons-nous s'assembler et s'unir en de vastes alliances et ententes politiques, dont le but principal est de s 'assurer mutuellement la sauvegarde de leur indépendance et l'intégrité de leur territoire. Ces groupements politiques comportent parfois, d'ailleurs, un appui financier réciproque, tel celui que l'Allemagne consent aux fonds austro-hongrois ou celui que la France accorde à la Bussie. La puissance militaire est, en effet, inséparable de la puissance financière, et il est naturel, dans ces conditions, qu'une aide financière devienne le corollaire d'une aide militaire.

(( Les nations modernes ne peuvent plus vivre isolées, dit M. Neymarck (1) ; les intérêts politiques, économiques, commerciaux, industriels les groupent, les éloignent ou les divisent, et les intérêts financiers, quels que soient les groupements diplomatiques, ont de nos jours une telle force de puissance qu'ils sont la conséquence même des faits et des événements qui s'accomplissent.

» Ouvrez une carte d'Europe: vous pouvez, pays par pays, savoir le nombre d'hommes qu'il peut mettre sous les armes, le nombre, la qualité et l'armement de ses vaisseaux de guerre, quelles sont ses munitions et ses réserves; vous pouvez grouper, d'un côté, les puissances alliées ou simplement amies ou neutres, et opposer leurs forces militaires à celles des autres nations qui n'entrent pas

(1) Le Rentier du 27 août 1912.

dans le cadre que vous aurez tracé. Vous pouvez encore faire le compte des traités d'arbitrage, conventions de toute nature, qui existent entre -toutes les puissances, grandes, moyennes, secondaires ou petites, mais, les résultats connus établis aussi exactement que possible, il y aura toujours d'autres comptes et d'autres évaluations à faire. Quelle est la puissance financière de chaque pays? De quelles ressources immédiates peut-il et pourrait-il disposer en cas de nécessité! Quels sont ou seraient, au contraire, les pays auxquels il pourrait avoir recours dans le cas où il serait obligé d'emprunter au dehors? On voit que, par la force même des choses, toute alliance politique doit avoir comme corollaire une alliance financière, c'est-à-dire que tout pays mettant à la disposition du pays allié ses forces militaires le jour où il y fera appel, doit pouvoir compter qu'il ne sera pas abandonné, livré à lui-même, quand, pour maintenir intactes et développer ses ressources militaires, il aura besoin de ressources financières, de capitaux, et demandera l 'appui financier de son allié.

» Puisque l'Europe ressemble, de nos jours, à un vaste camp armé et que, pour maintenir la paix, on développe sans cesse les armements ; puisque la vieille maxime : « Si vis pacem, para hélium » n'a jamais été plus en honneur et plus appliquée, comment s'étonner que chaque nation doive se . préoccuper de sa situation financière et que celles qui sont liées par des traités d'alliance, par des ententes, par des amitiés se préoccupent aussi du côté financier de leurs alliés ou amis f Les capitaux sont devenus de nos jours des munitions de guerre; on dit depuis longtemps que le pays qui, dans les guerres futures, aura

les capitaux les plus nombreux, le crédit le mieux assuré, pourra résister le plus longtemps, épuiser son ou ses adversaires, quel que soit le nombre de ses bataillons, et sortir victorieux de la lutte. Et voilà pourquoi aussi à la formule. que nous rappelons « Si vis pacem para bel-

Iwm », on peut opposer la suivante: « Si vis pacem, para nummos », ce qui veut dire en bon français : Si tu veux la paix, sois riche en écus et en disponibilités financières. »

Nous devons donc, dans la conclusion de notre ouvrage, jeter un coup d'œil sur la puissance financière des grands Etats européens et la situation, au même point de vue, des deux grands groupements politiques qui les divisent en deux camps : la Triple- Alliance, d'un côté, et la Duplice, complétée par l'Entente cordiale, de l'autre. Peut-être même, après le dernier voyage d'Alphonse XIII à Paris et les négociations qui l'ont précédé, faudrait-il joindre l'Espagne à ce dernier groupement.

Voici quelle était, au commencement de l'année 1913, la situation respective des grandes banques d'émission européennes (1) :

(1) Le Rentier des 17 mars et 27 septembre 1913.

Tableau

Fin

Fin

Fin

Fin

Fin

Fin

Début

Banque d'Allemagne

(en millions de

Van es)

— totale."

Avances sur titres . . .

Banque d'Angleterre

— argent ....

— totale

Avances sur titres . . .

Banque d'Autriclie-Hongrie

Circulation

Avances sur titres . . .

Banque de France,

Circulation

Portefeuille

Avances sur titres . . .

Banque d'Italie

— argent

— - totale . ...

Circulation

Portefeuille

Avances sur titres . . .

Banque du Rus ie

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