‹ Les finances de guerre au XXme siècleChapitre 130 sur 133 · DÉSORGANISATION ÉCONOMIQUE ET RUINES FINANCIÈRES · texte numérisé non relu

DÉSORGANISATION ÉCONOMIQUE ET RUINES FINANCIÈRES

Sauf la guerre des Balkans, tous les conflits que nous avons étudiés au cours de cet ouvrage n'ont été, pour la plupart des belligérants, que des expéditions coloniales et lointaines. On ne peut donc juger par elles des effets d'une grande guerre, mettant en péril l'existence même d 'un Etat, sur la vie économique de la nation.

On peut toutefois s'en rendre compte, comme l'a fait M. Bernard Serrigny, par l'étude des conséquences qu'eut en France la guerre de 1870. En joignant aux observations ainsi recueillies les constatations que nous avons faites à ce sujet à l'occasion de la guerre des Balkans-, et en tenant compte des unes pour modifier les -autres, on peut en tirer quelques probabilités en ce qui concerne la guerre future.

Par suite de la mobilisation générale de la majeure partie des citoyens, et de la partie la plus active, la guerre de demain désorganisera, l'industrie, le commerce et l'agriculture, c'est-à-dire toute la vie économique de la nation. Seuls seront à p,eu près hors d'atteinte deux. groupes d'entreprises: celles qui vivent de la guerre et celles qui peuvent se passer de la main-d'œuvre humaine, ou tout au moins de la main-d'œuvre d'hommes de 20 à 40 ans.

La mobilisation terminée, en effet, et l'appel des réserves effectué, il ne restera plus au foyer, à part quelques' fonctionnaires indispensables, que les femmes, les enfants, les impotents et les vieillards. Les industries comme la fila-

ture, qui n'emploient que la main-d'œuvre féminine, continueront à fonctionner comme auparavant, les quelques hommes de peine qui leur seront enlevés pouvant facilement être remplacés. A la campagne, les femmes et les enfants se mettront aux travaux agricoles et feront venir tant bien que mal la récolte. Quant à la grande industrie', celle qui a besoin d'une grande main-d'œuvre et d'une main-d'œuvre robuste pour des travaux de fatigue^ elle sera . obligée d'arrêter ses rouages, tant à cause de la mobilisation de ses ouvriers que de l'arrêt des commandes de la part de ses clients habituels. Voici ce qu'écrit à ce sujet M. Bernard Serrigny (1) : « Voilà les souffrances du passé; elles ne sont rien, hélas, à côté de celles de l'avenir, qui, même en cas de succès, nous promet d 'enregistrer bien d'autres noms sur son martyrologe ! Depuis quarante ans, la France s'est lentement, mais profondément industrialisée... Peu à peu, le moteur a remplacé le métier à bras ; la petite filature a disparu devant la grande; les tissages se sont agglomérés ; les usines' métallurgiques, réunies en firmes puissantes, ont étouffé les modestes forges au bois de jadis ; l'industrie sucrière, la verrerie ont subi d'analogues transformations; l'extraction plus scientifique, enfin a accru l 'importance et le rendement des exploitations minières. La concentration industrielle s'est ainsi effectuée au profit de quelques régions, de quelques villes privilégiées, et chaque mois, presque chaque jour, vient accentuer encore l'amplitude de ce perpétuel mouvement. Certes, elles sont bien puissantes) pour résister à la tempête, ces usines dont les racines s 'enfoncent profondément dans le sol national ; le crédit les défend, les réserves les couvrent ; mais le vent qui souffle fait courber un instant la tête des travailleurs isolés, qui se redressent fièrement après l'orage, tandis qu'il déracine à jamais l'orgueilleuse manufacture, dont la chute provoque aux alentours les plus ter-

(1) Bernard Servigny, Les Conséquences économiques et sociales de la prochaine guerre, p. 243.

ribles dégètsi; sa vie même est sensible comme un mécanisme d'horlogerie; tout s'y enchaîne mathématiquement et le moindre grain d(e sable, en pénétrant dans ses rouages, arrête le jeu de son harmonieuse activité.

» Pour combien d'usines la mobilisation, qui ferme les marchés et fauche à la fois patrons et ouvriers, sera-t-elle cet atome?

» On peut dire a priori qu'elle fera sentir 'beaucoup plus vivement son action dans la grande industrie que dans la petite. Ici, le départ d'un ouvrier n'enlève, au travail qu'une paire de bras; l'absence d'un seul ouvrier peut, au contraire, désorganiser là-basi un atelier tout entier. Le métier à bras abandonné par le tisseur mobilisé s'endort, et les conséquences de cet événement ne dépassent point les limites de la famille, privée pour un tempsi de ses salaires habituels. Que, demain, le tissage mécanique perde un chauffeur ou un mécanicien impossible à remplacer, et voilà l'usine obligée, par suite de cet accident, à jeter sur le pavé 500, 1.000 ouvriers peut-être. »

Grâce à la solidarité industrielle, ajoute M. Serrigny, le chômage de certaines! branches et die certaines catégories d'usines se répercutera à la fois sur leurs* clients et sur leurs fournisseurs habituels. La «désorganisation, par exemple, de l'impression, de la teinturerie et des! apprêts • — travaux confiés à des hommes — atteindra gravement les tissages et lest filatures, qui, sans cela, auraient pu fonctionner normalement.

Au point de vue financier aussi, les conséquences de la lutte future — que nous: souhaitons aussi lointaine que possible — seront véritablement désastreuses. En un court espace de temps, les- ruines les plus considérables s 'accumuleront les unes isur les autres. Au début de la guerre, en effet, la prononciation d'un moratorium s'imposera, la plupart des hommes valides, étant mobilisés et ne pouvant momentanément, par suite, faire honneur à leurs affaires. Cette mesure aura certainement sur tous les établissements de crédit et sur la banque d 'émission elle-même une

profonde répercussion : elle aura pour effet de mobiliser au service du pays tous lesi capitaux disponibles dans ces établissements, car, d'une part, 'l'impossibilité pour les particuliers d'exiger le remboursement de leurs dépôts permettra aux banques d'user librement de ces ressources pour L'achat de bons du Trésor, et d'autre part, l'existence d'un moratorium les obligera à restreindre leur crédit à l'industrie et au commerce sous forme d'escompte. Les faillites succéderont donc aux faillites avec une rapidité inouïe, la plupart des entreprises étant obligées de fermer leurs portes, soit par défaut de travail, soit par manque de travailleurs, et celles qui pourraient continuer à fonctionner ne trouvant plus auprès des banques l'aide financière qui leur serait indispensable.

Quant aux capitalistes et rentiers, le sort que leur réserve la guerre de demain ne paraît pas meilleur. On a pu constater avec nous», à ce point de vue, les terribles effets de la guerre des Balkans sur les cours des valeurs mobilières, même des premiers fonds d'Etat de l'Europe, et cela dans> toutes les Bourses du monde. Mais les conséquences d'une grande guerre européenne seront bien plus graves encore. La nouvelle de la déclaration de guerre commencera 'd'abord, en effet, par produire une panique boursière comme on n'en a jamais vu, mais dont les tempêtes de Bourse des marchés de Paris et de Berlin à l'occasion de l'accord franco-allemand de 1911 peuvent cependant donner une idée. Cette panique s'étendra, d'ailleurs, à tous les marchés1 financiers du monde et englobera dans son atteinte les épargnants, de toute nationalité.

Après cette rude bourrasque, ceux d'entre les capitalistes qui auront, par prudence, mis de côté avant la guerre quelques disponibilités, pourront profiter d'excellents placements, de plus en plus» avantageux au fur et à mesure de l'élévation du taux de l'argent. Pour ceux-là, peut-être, la guerre sera une période de curée, comme le disait un grand financier du siècle dernier ; mais pour la masse des autres, la guerre ne pourra être qu'un fauteur de ruines

financières1 et de désillusions douloureuses. D'ailleurs, les meilleurs placements! ne profiteront pas aux capitalistes des Etats belligérants; ils n'apparaîtront, en effet, ni au début, ni à la fin de la lutte, mais bien au moment où le Gouvernement, ne trouvant plus à l'intérieur les ressources qui lui font besoin, se trouvera obligé d'emprunter à l'extérieur. Ce seront donc les épargnants étrangers qui pourront placer dans leurs portefeuilles les titres des emprunts les plus avantageux.

Il ne faut pas' croire, d'autre part, que la fin de la guerre et la signature de la paix seront le signe d'une reprise immédiate sur les marchés financiers et qu'il suffira d'une paire de mois de hausse pour retrouver les cours à leur niveau antérieur à l'ouverture des hostilités, comme cela s'est vu pour la plupart des conflits que nous avons étudiés. Avoir cet espoir serait être dans l'erreur. La guerre de demain, par l'énorme quantité de capitaux qu'elle détruira, exercera une prof onde influence sur le marché de l'argent et cette influence sera durable.

Il faudra, en effet, donner aux capitaux détruits le temps de se reconstituer. En outre, comme cela est arrivé après la guerre des Balkans, des besoins d'argent considérables apparaîtront de tous côtés dès la terminaison des hostilités. Ce seront, en premier lieu, des émissions qui auront été eff ectuées sur les grands marchés financiers durant la guerre et qui, mal classées, attendront pour trouver des acquéreurs la formation de la nouvelle épargne. Ce seront, ensuite, toutes lés entreprises industrielles et commerciales qui, sevrées de ressources pendant toute la durée du conflit, -chercheront à se prô-icurer ides capitaux pour se développer ou, simplement, pour recommencer à fonctionner. Ce seront enfin tous les Etats à finances gênées qui chercheront, eux aussi, à émettre à nouveau des emprunts pour boucler leurs budgets ou pour faire face à leurs dépenses de travaux publics.

Ainsi donc, les effets d'une grande guerre en Europe, aussi bien au point de vue économique qu'au point de vue

financier, ne nous paraissent guère enviables et sont bien faits, à notre avis, pour faire longuement réfléchir, avant de l'engager, ceux sur lesquels en retomberait la responsabilité. Pourtant certaines branches d'industrie, qui sont nées de la guerre et vivent surtout par la guerre, ne verraient pas d'un mauvais œil se produire un de ces cataclysmes de l'humanité après lequel elles resteraient seules debout, plus fortes et plus vivaces que jamais. Ce sont les titres de ces entreprises que M. Neymarck désigne par l'expressive appellation de « valeurs de guerre » (1). Il entend par là, dit-il, tout un groupe de titres qui profiteraient de toutes les dépenses que la guerre pourrait occasionner, soit pour achat, soit pour réfection du matériel militaire, soit pour les besoins même de la guerre : ce sont les valeurs métallurgiques, les valeurs de construction, les charbonnages, les titres cuprifères, et quelques autres.

« La fonte fabriquée, transformée sur place en fer et en acier, dit M. Serrigny en parlant des usines métallurgiques de la Loire, en sort seulement sous la forme de produits finis d'une extrême variété; la fabrication s'étend à toutes les spécialités et, circonstance particulièrement heureuse en temps de guerre, la plupart des' sociétés s'adonnent avec ardeur, aux travaux de la guerre et de la marine. Firminy qui, en 1870, ne produisait que des outils, des rails, des essieux, embrasse aujourd'hui dans le cercle de son activité les projectiles, les blindages et les canons. Les aciéries d'Humi eux, celles de Saint-Etienne, les établissements Marrel frères, l'ont accompagnée dans cette évolution, et les Aciéries de la marine, comme le Oreusot, possèdent de nos jours une réputation sans égale qui leur attire les commandes de tous les Gouvernements du monde. Toutes ces usines sont assurées, par conséquent, de trouver dans la guerre de demain une ample provision de travail et, les débouchés ne leur faisant nul défaut, toute la question est de savoir si, à cette heure dif-

(1) Le Rentier du 17 octobre 1912.

fioile, elles pourront remplir le rôle capital qui leur incombe et suffire aux besoins du moment. »

Et cet auteur ajoute quelques lignes plus bas : (( On sait l'énorme consommation de projectiles que feront demain nos armées pourvues d'un matériel d'artillerie capable de tirer 15 à 20 coups par pièce et par minute; nos usines du Centre et du Nord se verront, par conséquent, littéralement accablées de commandes de ce genre. Suppons pour un instant que le Gouvernement charge les usines du Creusot de lui fournir chaque semaine 14.000 shrapnels, chiffre bien minime et, au premier abord, bien facile à atteindre, et voyons comment M. Schneider pourrait satisfaire à ce desideratum. Pour fabriquer ces 14.000 projectiles, il suffirait que les aciéries produisissent 100 tonnes d'acier à projectiles par semaine ; ce qui nécessiterait au maximum 300 tonnes de fonte, et, la production d'un haut-fourneau atteignant environ 600 tonnes, serait amplement suffisante pour satisfaire ces besoins. Cependant comme, dans cette usine, le service des hauts fourneaux procure la force motrice nécessaire aux aciéries et aux ateliers de construction intéressés dans la fabrication des shrapnels, la direction se trouverait dans l'obligation de conserver en activité un second haut-fourneau et même d'en allumer un troisième pour parer à un accident toujours possible. Ainsi, par suite de la division du travail trois hauts fourneaux devraient être maintenus en plein travail, produisant 1.800 tonnes par semaine... pour en procurer 300 à peine aux ateliers chargés de la fabrication des projectiles, et ce piètre résultat ne serait atteint que par la réunion des efforts d'une grande partie des hommes non mobilisables du Creusot ! Voilà donc la principale usine franchise, dont une bonne part d'activité se trouverait absorbée par la fourniture journalière d'une quantité si infime de projectiles qu'une artillerie de corps d'armée serait capable cle la consommer en deux minutes !

» Si donc, et c'est la morale qu'il faut en tirer, le Gouvernement veut utiliser tout ou partie des usines métallur-

giques du Centre et du Nord en cas de guerre, il doit leur laisser leurs moyens d'action, c'est-à-dire leurs ouvriers, de façon à pouvoir retirer de l'outil tout ce qu'il peut donner. Ces hommes seront aussi utiles à leur poste que les employés de chemins de fer ou ceux des houillères, que la mobilisation, cependant, n'atteint pas; en restant dans ieurs ateliers, ils rempliront leur devoir civique aussi bien et aussi complètement que sur le plus glorieux des champs de bataille et la patrie pourra leur être aussi reconnaissante de leur labeur quotidien que du sacrifice même de leur vie. ))

Mais si ces industries, qui travaillent pour la guerre et sont destinées à en tirer profit si elle vient à éclater, sont une nécessité inéluctable du régime de paix armée sous lequel nous vivons et sont indispensables à la défense de la patrie tout aussi bien que les shrapnels et canons qu'elles produisent, n'est-il pas à craindre, d'autre part, quelles ne constituent, au point de vue international un véritable danger pour le maintien de la paix? Par leurs intrigues et leur influence chauvine, destinées à leur procurer de nouveaux débouchés en provoquant toujours des armements plus ^considérables, n'est-il pas à redouter qu'elles ne finissent par allumer l'incendie des passions belliqueuses et par déchaîner le monstre horrible de la guerre? Et ces craintes ne sont point superflues, surtout après les révélations des affaires Krupp en Allemagne et Poutiloff en Russie. Ces grandes firmes, qui s'entendent si bien entre elles, qui se financent et se soutiennent mutuellement, rivalisent pourtant d'habileté pour inspirer à leurs Gouvernements respectifs les appréhensions les moins fondées au sujet de la puissance militaire des nations rivales, afin de se procurer ainsi de nouvelles commandes. Et c'est bien là une nouvelle preuve que le développement et l 'enchevêtrement des intérêts financiers internationaux ne sont pas un gage de paix pour l 'avenir, bien au contraire.

Nous terminerons donc cette étude des finances de guerre en formant des souhaits, non point pour la disparition,-

mais pour la transformation de ces entreprises en vue de servir les arts de la paix. N'est-il pas, en -effet, écœurant, en plein xxe siècle, dans les pays prétendant représenter le plus haut degré de la civilisation, de trouver encore des industries ne vivant presque que de la guerre et pour la guerre! « Krupp est dénommé le « roi du canon », dit M. Neymarck (1), et c'est bien un royaume que cette immense entreprise. Créée pour la guerre ou en vue de la guerre, elle occupe plus de 70.000 ouvriers ou employés, comprend des fosses de minerais de fer, des houillères., des aciéries, des chantiers; elle fabrique de l'acier, des canons, des vaisseaux, des machines, des rails, des chemins de fer, des plaques cuirassées ; elle bâtit des maisons ouvrières et des sanatoria, exploite des hôtels, des épiceries, fait commerce des denrées alimentaires, dispose d'un capital de 180 millions de marks et a réalisé lors de son dernier exercice 28.876.000 marks de bénéfices nets, qu'elle a distribués à ses nombreux actionnaires. C'est une puissance formidable qui, depuis cent ans, s'est transmise de génération en génération, puissance de guerre qui s'est enrichie et a fait vivre des milliers et des milliers de personnes, mais combien de morts, combien de ruines, combien de désastres, les engins de destruction qu'elle fabrique n'ont-ils pas causés! »

(1) Le Rentier du 17 août 1912.

Montpellier, le 27 février 1914. Montpellier, le 28 février 1914.

Vu : le Président de la Thèse, Vu : Le Doyen,

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