‹ Les finances de guerre au XXme siècleChapitre 129 sur 133 · LA SOLIDARITÉ FINANCIÈRE INTERNATIONALE · texte numérisé non relu

LA SOLIDARITÉ FINANCIÈRE INTERNATIONALE

Nous venons de voir que, bien loin de vouloir se dissiper, les menaces de guerre en Europe semblaient devenir toujours plus angoissantes et prochaines. Les occasions, en effet, paraissent se multiplier, non plus, cqmme autrefois, sur le terrain politique et dynastique, mais dans le domaine économique et financier.

D'autre part, nous avons constaté, dans des pages antérieures, que le prodigieux développement subi par la notion de crédit public dans les cinquante dernières années n'avait fait que faciliter, au point de vue pécuniaire, la préparation de la guerre et sa conduite financière.

Il nous reste heureusement à faire une autre constatation, qui, celle-là, est bien propre à mettre un frein aux entraînements belliqueux de certains peuples et à rassurer les autres à cet égard : nous voulons parler de la solidarité financière internationale.

(( Le développement extrêmement rapide de l'industrie, lisons-nous dans l'Information du 14 septembre 1909 (1), a donné lieu à une intervention active de la finance, laquelle en est devenue le nervus rerum et y a pris un rôle dirigeant. Et sous l'influence des finances, l'industrie a commencé par perdre son caractère exclusivement national pour revêtir un caractère de plus en plus international

» L'animosité et la rivalité nationalistes s'atténuent par suite de cette solidarité internationale grandissante.

(1) Quelques observations sur la situation économique de l'Allemagne, dans l'Information du 14 septembre 1907 et jours suivants,

» Cette solidarité s'est manifestée à l'évidence lors de la dernière crise monétaire et industrielle. La crise, déchaînée sons une forme des plus graves aux Etats- Onis et en Allemagne, n'a pas profité à leurs rivaux. Au contraire, l'Angleterre et la France s'en sont douloureusement ressenties. Il ne faut pas oublier, en effet, qu'en dehors des intérêts financiers engagés directement ou indirectement par des pays capitalistes dans l'industrie des autres pays, tout pays producteur constitue, en même temps qu'un rival, un client pour les autres pays. La solidarité financière et commerciale acquiert der plus en plus d'importance aux dépens de la rivalité industrielle et commerciale entre les différentes nations. Ce fut certainement la principale cause qui, il y a quelques années, empêcha la guerre d'éclater entre l'Allemagne et la France à propos du Maroc, et qui amena l'entente d'Algésiras.

» Il est certain, pour ceux qui ont étudié la question, que l'influence de cette solidarité économique internationale augmente en dépit de nous-mêmes. Elle n'est liée à l'action consciente d'aucun de nous, et elle ne sera certainement mise en échec par aucune action consciente de notre part. »

Et M. Norman Angell ajoute: « Cette indépendance vitale, qui se moquera de plus en plus des divisions artificielles des frontières, est surtout l'œuvre des quarante dernières années et elle est devenue, dans l'intervalle, tellement complexe qu'une perturbation à New- York amène une perturbation financière et commerciale à Londres ; et, si cette perturbation est suffisamment grave, elle oblige les financiers.de Londres à coopérer avec ceux de New- York pour amener la fin, de la crise, non par un sentiment d'altruisme, mais dans l'intérêt de leur propre défense commerciale. La complexité des finances modernes fait dépendre New-York de Londres, Londres de Paris, Paris de Berlin, dans une mesure sans exemple jusqu'à présent dans l'histoire. Cet enchevêtrement est le résultat de

l'usage journalier de ces institutions qui ne datent que d'hier, la poste rapide, la diffusion instantanée des informations financières et commerciales par le télégraphe, et, en général, le progrès incroyable de la rapidité des communications, qui a amené un rapprochement financier si intime entre les cinq ou six grandes capitales du monde entier- et les a liées par des liens d'indépendance plus étroits que ceux qui unissaient des villes d'un même pays, il y a une centaine d'années. »

Grâce à cette solidarité financière internationale, aucun pays ne peut prétendre suivre une politique absolue d'isolement, car rien de ce qui se passe chez les autres nations ne lui est étranger. Une guerre vient-elle à survenir : non seulement les conséquences en sont désastreuses aussi bien pour lé vainqueur que pour le vaincu, du moins momentanément, mais encore cet événement trouve une répercussion profonde sur les marchés neutres du monde entier et y produit d'importantes perturbations. Si le vainqueur lui-même trouve un gain immédiat dans une de ces indemnités colossales qui tendent de plus en plus à devenir comme la rançon du progrès de la science militaire, il n'en est pas moins vrai, d'autre part, qu'il est contraint de subir les conséquences néfastes de l'affaiblissement de son adversaire et que, tout compte fait, il paie bien chèrement les quelques avantages politiques ou économiques que ses victoires lui ont procurés..

Quand on étudie les conséquences économiques de la guerre, il ne faut donc pas oublier de tenir compte de la solidarité financière internationale, qui provient de ce phénomène particulier à notre époque: l'internationalisation des capitaux. Oui, l'épargne ne connaît plus de frontières ni de patrie. Grâce au développement intensif du crédit, tous les peuples sont aujourd'hui à même de se procurer par l'emprunt les énormes capitaux qu'exige la conduite d'une expédition militaire : il suffit pour cela qu'ils offrent aux prêteurs internationaux un intérêt élevé et des garan-

tics suffisantes. Et voilà pourquoi tous les Gouvernements ont le devoir de surveiller les .placements de leurs nationaux à l'étranger, pour ne pas laisser leurs propres marchés financer les nations rivales et ne pas permettre à leurs adversaires de préparer la victoire au moyen de ressources empruntées sous quelque faux prétexte.

Cette question est d'ailleurs aujourd'hui très à l'ordre du jour. On sait qu'au cours de l'année 1913 le ministre du Commerce de Prusse, soucieux de faciliter l'émission de billets du Trésor (ReichsJcassenscheine) destinés au renforcement de la réserve de guerre, protesta avec beaucoup d'énergie contre l'admission éventuelle aux Bourses allemandes d'emprunts étrangers pendant toute la période nécessaire à l'accomplissement de cette opération de prévoyance nationale. Effectivement, l'émission d'une partie d'un emprunt mexicain dont les banques allemandes avaient pris la charge, dut être faite à l'étranger. Ceci est du protectionnisme financier.

Pour la seconde fois, dit à ce sujet, M. Alfred Lansburgh (1), le Gouvernement allemand a saisi d'une main quelque peu brutale le réseau fragile des relations internationale de crédit, sans avoir égard aux intérêts du monde financier et contrairement à l'opinion de l'ex-secrétaire d'Etat aux Colonies, M. Dernburg, qui conteste aux Pouvoirs publics le droit d'exercer une influence sur les mouvements de capitaux. Mais l'Etat allemand ne s'est pas laissé gagner par les « supertitions pusillanimes » de l'économie libérale et a appliqué le moyen « grossier » de l'interdiction, comme il l'avait fait déjà en 1910 pour un emprunt bulgare et en 1911 pour une émission d'obligations de chemins de fer américains. Le rôle du Gouvernement de Berlin en matière économique, ajoute M. Lansburgh, s'est toujours inspiré du principe formulé par le ministre du Commerce: (( Entraver l'accès du marché allemand aux

(1) Die Bank, de juillet 1913.

valeurs contre lesquelles une protestation est justifiée par •d'autres motifs que des motifs purement financiers, mais avoir toujours la prudence d'attribuer cette interdiction à la situation actuelle du marché allemand, de façon à détruire par avance l'objection que la critique des émissions n'est pas l'affaire du Gouvernement ».

Pour en revenir au nationalisme financier, voici ce qu'écrivait M. André Cliéradame, dans le Correspondant du mois de janvier 1912, au lendemain du jour où l'on se proposait d'offrir sur notre marché un emprunt autrichien d'un milliard: « L'épargne française ne doit pas travailler à son insu contre la France, en vitalisant des Etats obligés, en vertu de la politique générale, d'être ses adversaires et se servant de notre argent pour s'armer contre nos amis et alliés » (1).

Dans son étude si approfondie sur l'internationalisation des capitaux, M. Becqué s'est bien gardé de passer sous silence cette question d'une importance véritablement essentielle au point de vue national. (( De quelque côté que nous tournions nos regards, dit-il (2), nous assistons au même phénomène : les capitaux, qui sont une partie cle la force des nations modernes, leur servent à agir les unes sur les autres. Les grandes dominent les petites, non seulement par l'appareil d'une puissance militaire supérieure, mais par les ressources qu'elles leur offrent ou leur refusent suivant les conjectures politiques... Les questions financières joueront un rôle de plus en plus éminent dans les rapports des nations entre elles : car chacun des marchés de capitaux s 'occupant ou étant susceptible de s'occuper des autres, d'avoir une influence sur eux, de leur rendre des services ou de leur créer des difficultés,

(1) Le Correspondant de janvier 1912. Voir aussi Le Journal des 12 janvier et 30 mars 1913, et Le Correspondant du 25 mars 1913.

(2) Becqué, L'Internationalisation de capitaux, th. Montpellier, 1912.

exerce une action sur les affaires politiques, dont l'étroite dépendance vis-à-vis des affaires financières n9est jamais apparue plus clairement que de nos jours. Jusqu'à ces dernières années, la Russie a frappé en vain à la porte du marché anglais, la rivalité de sa politique avec celle de l'Angleterre en Turquie, dans l'Inde et en Orient étant le motif de ce refus; aujourd'hui, l'entente politique amène ces deux pays à exercer en Perse une action financière commune. L'Allemagne avait absorbé de grosses quantités d'emprunts publics et de chemins de fer russes lorsque, en novembre 1887, le prince de Bismarck marqua sa mauvaise humeur à la Russie en faisant rayer ses fonds de la liste de ceux sur lesquels la Reichsbank pouvait consentir des avances...

» Qu'on le veuille ou non, nous sommes aujourd'hui à une époque où l'argent est le grand instrument de domination. Les peuples modernes luttent maintenant pour des intérêts économiques, pour des questions d'influence dans lesquelles le dernier mot reste à celui qui a la puissance des capitaux ; les marchés financiers nous donnent chaque jour le spectacle de combats moins sanglants, mais non moins décisifs que ceux des champs de bataille. Qu'il s'agisse de luttes militaires ou diplomatiques, l'argent joue toujours le principal rôle ; à ce point de vue, la situation de la France est particulièrement favorable, sa richesse peut être pour sa diplomatie la source d'une force précieuse: « Tous les peuples étrangers lui font la cour, ils offrent le mariage, pourvu qu'elle apporte la dot... )) (1).

» La France, aussi clairement, aussi haut qu'elle puisse s'exprimer, atteste qu'elle ne veut pas, qu'elle ne peut pas aliéner, sous quelque forme que ce soit, la plus petite parcelle de son trésor de guerre ; ses écrivains, ses publicistes,

(1) Levandowski, Le Marché de Paris, Rev. écon. intern. 1906, t,. Il, page 228.

ses représentants, parlent exactement son langage lorsqu'ils pressent le Gouvernement de veiller avec la plus ferme sollicitude sur les emplois de notre épargne à l'étranger; car l'épargne ne sait pas toujours; elle est naïve, crédule, négligente et se laisse entraîner où e'ile ne voudrait pas aller: il arrive parfois qu'elle n'en revient jamais. Le devoir du Gouvernement, c'est, dès lors, de la préserver contre son ignorance, d'empêcher qu'elle ne se fourvoie, surtout de lui assigner autant qu'il est possible des frontières qu'elle ne saurait franchir sans péril et sans honte. »

Il est erronné de croire, en effet, comme le déclarait M. Jaurès dans le discours qu'il prononça à la Chambre des députés dans la deuxième séance du 20 décembre 1911, - à propos de l'accord franco-allemand, que l'internationalisation des capitaux soit dans l'ensemble un facteur de progrès et de paix générale grâce à la pénétration de plus en plus complète des Etats entre eux et à la fusion de leurs intérêts économiques divers. Cet enchevêtrement d'intérêts, comme nous l'avons maintes fois répété, est au contraire extrêmement propice, par les heurts et les divergences qui en résultent inévitablement, à la naissance de difficultés extérieures, à la production de tensions diplomatiques et à l'explosion de conflits armés.

Page 1