‹ Les finances de guerre au XXme siècleChapitre 2 sur 133 · LA RENAISSANCE DE L'ESPRIT MILITAIRE EN EUROPE · texte numérisé non relu

LA RENAISSANCE DE L'ESPRIT MILITAIRE EN EUROPE

S 'ouvrant par la grandiose Exposition internationale de Paris, à laquelle la France conviait généreusement tout l 'univers, le xxe siècle semblait réserver au monde une ère de travail et de paix. Et chacun se réjouissait avec fierté d'appartenir à ces temps nouveaux où les peuples, rivalisant de génie dans une incessante et admirable lutte industrielle et commerciale, n 'auraient plus le loisir de faire la guerre. Les champs de bataille céderaient le pas aux Conférences diplomatiques et les dérèglements de la force seraient sanctionnés par le droit.

C'est ce qu'avait paru prédire le Czar Nicolas, en 1898, lorsqu'il invitait les puissances européennes à la Conférence en faveur de la paix :

(( Les meilleurs esprits de tous les pays, disait-il, se sont appliqués à assurer la paix autrement que par le développement des forces militaires, c 'est-à-dire sur les principes du droit et de l'équité, en soumettant à l'arbitrage les conflits entre nations, de façon à mettre fin à cette théorie vraiment barbare qui identifie la civilisation avec les perfectionnements toujours nouveaux apportés aux moyens de destruction (1). »

Et M. Léon Bourgeois avait pu ajouter, après la seconde Conférence de La Haye, tenue en 1907, et qui admettait le principe de l'arbitrage à la presque unanimité des

(t) Messager officiel de Russie, 14 et 16 septembre 1898,

nations représentées : (( Ponr la première fois, nous avons entendu le battement de cœur de l'humanité ».

Quelle belle conception philosophique pour l'imagination que celle de la paix éternelle et de la fraternité des peuples!

Malheureusement, ce n'est là qu'une utopie, qu'un rêve, réalisable sans doute, mais combien dangereux à bercer pour un homme d'Etat, car l'esprit s'y complaît et finit par oublier le péril de l'heure présente. Il serait imprudent, en effet, de s'exagérer l'importance pratique des idées pacifistes. L'arbitrage est encore loin d'être devenu le mode de solution des litiges internationaux qui doive dans tous les cas se substituer à la guerre (1).

Pour, s'en convaincre, il suffit de jeter un coup d'œil en arrière et de se rappeler quelques-uns des événements extérieurs encore présents à la mémoire qui, depuis la seconde moitié du siècle dernier jusqu'à nos jours, ont troublé la paix du globe (2) :

Guerre de Crimée, 1854^6; Guerre d'Italie, 1859; Guerre du Mexique, 1863-67; Guerre des Duchés, 1864; Guerre austro-allemande, 1867 ; Affaire du Luxembourg, 1867 ; Guerre franco-allemande, 1870-71; Guerre d'Orient, 1877-78.

Nombreuses guerres coloniales dans les cinq parties du monde :

1895, Guerre sino-japonaise ;

1896, Guerre italo-érythréenne ;

1897, Guerre turco-grecque ;

1898, Guerre hispano-américaine;

1899, Guerre anglo-boer;

1900, Guerre entre l'Europe et la Chine;

(1) Finances de guerre, par Georges Lambrino, page 7.

(2) Le Rentier, 7 octobre 1913.

1904, Guerre russo-japonaise;

1905, Affaires marocaines; 1911, Guerre italo-turque ;

Et enfin, 1912 et 1913, Guerres balkaniques. Il n'est donc pas chimérique, loin de là, pour chaque Etat, d'envisager sérieusement l'éventualité d'une rupture des relations pacifiques avec l'un quelconque de ses voisins ; et il importe de songer, dès le temps de paix, aux moyens d'y faire face. Aussi nous est-il permis d'assister à notre époque à ce curieux phénomène qu'on nomme la paix armée, et qui présente, comme l 'expression elle-même, quelque chose de contradictoire en soi.

Dans tous les pays on paraît être d'accord aujourd'hui pour vouloir le maintien de la paix générale, mais jamais les armements n'ont été poussés avec une aussi fiévreuse activité. En Belgique, aux Pays-Bas, au Danemark, on est sur le qui-vive ; la Suède, le seul pays d 'Europe qui, avec la Norwège et la Suisse, n'ait pas connu la guerre depuis cent ans, se met en mesure de se défendre et son patriotisme est en éveil. Son armée est des mieux entraînées ; sa jeunesse est exercée au tir et à tous les devoirs du service militaire. Une souscription publique, ouverte en 1912 pour la construction d'un nouveau cuirassé, a réuni 25 millions. Pour une nation de 5 millions et demi d'habitants l'effort est considérable. Que sont en comparaison les sommes souscrites en France et en Allemagne en faveur de l'aviation militaire? (1).

Aussi M. Neymarck s 'écrie-t-il avec raison :

(( Guerre en Orient, projets d'armement en Allemagne, projets d'armement en Angleterre, renaissance de l'esprit militaire en France dans les manifestes d'une jeunesse qui écrit ses projets d'avenir, quel tableau auquel ne s'attendait guère la fin du siècle dernier ! (2). »

L'on admet assez généralement que la surenchère

(1) Le Rentier, de Neymarck, 7 septembre 1912.

(2) Le Rentier, 17 février 1913,

actuelle des armements en Europe — notamment celle qui met actuellement aux prises lax France et l'Allemagne — ne peut continuer indéfiniment sous sa forme présente. Chacune des parties répondant aux efforts de l'autre par un effort semblable, le résultat le plus clair est qu'à la fin d'une période donnée la position relative des deux parties est exactement ce qu'elle était à l'origine, et leurs énormes sacrifices respectifs ont été faits en pure perte. Deux solutions courantes se présentent comme moyens de sortir de cette impasse : le recours au désarmement général ou, du moins, à une limitation des armements après entente, et la guerre. Cette dernière solution, généralement admise et considérée comme plus pratique, est acceptée à l'avance comme une nécessité de la vie internationale, comme une de ces lois scientifiques auxquelles l'on ne peut échapper. L'état actuel de rivalité et d'irritation continue, dit-on, devra forcément amener un conflit armé, lequel, réduisant l'une ou l'autre des parties à un état d'infériorité manifeste, tranchera la question, au moins pour un temps, jusqu'à ce qu'après une période plus ou moins longue un équilibre relatif soit rétabli et que tout soit à recommencer da capo (1).

La guerre est donc toujours en perspective pour toutes les grandes puissances, et c'est pourquoi l'attention des gouvernements est attirée avec autant de force sur sa préparation aussi bien financière que militaire. Tandis que dans leurs visites officielles, plus nombreuses aujourd'hui que jamais, les chefs d'Etat s'embrassent au nom de leurs peuples et se font des protestations d'amitié réciproque, le monde retentit de fanfares guerrières et de défilés inter^ minables de soldats. Et si ce n'était aussi sérieux, cela ressemblerait beaucoup à une pantomime.

D 'autre part, comme la préparation à la guerre comporte deux faces : une préparation militaire et une préparation financière, la presse et la littérature économiques, surtout

(1) Norman Ângell, la Grande Illusion, page 45.

en Allemagne, regorgent d'écrits imbus de cette préoccupation. (( Pas d'argent, pas de Suisse », disait-on au temps des armées mercenaires. L'argent reste encore aujourd'hui, et plus que jamais, le nerf de la guerre, non seulement pour une question de soldes, mais surtout à cause des lourdes dépenses de toute' sorte qu'exigent les conflits actuels.

Qui veut la paix doit préparer la guerre, dit la sagesse des nations. C'est ce que ne doit pas oublier surtout le ministre des Finances, car les dépenses ordinaires de nos budgets, quelque lourdes qu'elles soient, ne sont rien en comparaison des dépenses extraordinaires d'un conflit armé. Nous nous proposons justement d'examiner dans cet ouvrage les moyens qu'ont utilisés dans ces dernières années les divers belligérants pour se procurer les énormes ressources qui leur faisaient besoin et de mettre en lumière les avantages qu'ont eus sur leurs adversaires certains pays qui avaient su, pendant la paix, ménager l'état de leurs finances et mettre en réserve pour cette éventualité certaines sources de leurs revenus.

Page 1