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LES FINANCES DE GUERRE ET L'HISTOIRE

Cette préoccupation incessante qui se manifeste de nos jours, ce souci chez les hommes d'Etat de se réserver les moyens financiers les plus avantageux pour la réunion rapide de ressources colossales en temps de guerre ne sont point spéciaux à notre époque. L'histoire nous apprend qu'à travers les siècles, les gouvernements se sont toujours ingéniés à mettre en réserve d'une façon ou d'une autre des sommes importantes, immédiatement ou presque immédiatement réalisables. Mais, suivant l'époque, la nature de la guerre, le degré de développement du pays, la puissance du crédit, les moyens employés de préférence pour cela ont varié.

Le plus ancien des procédés est le trésor de guerre, c'est-à-dire l'accumulation en un endroit sûr d'espèces métalliques destinées à couvrir les premiers frais ou la totalité des frais du conflit armé.

L'institution du trésor de guerre remonte à la plus haute antiquité. Les historiens racontent que, lorsque Alexandre le Grand s'empara de Suse et d'Echatane, un grand trésor qui avait commencé à être accumulé sous Cyrus tomba entre ses mains (1). Les Athéniens, de leur côté, dans l'intervalle entre les guerres de Médie et du Péloponèse, amassèrent plus de 10.000 talents, que le peuple dissipa d'ailleurs en entreprises imprudentes et téméraires.

(1) Les discours politiques de David Hume.

Voir aussi Neymarck, Finances contemporaines, page 4.

Los Romains, dès les premiers temps de la République, avaient créé une taxe spéciale, V « aurum vice-simarium » (taxe du vingtième sur l'affranchi s sèment des esclaves), dont le produit était amassé dans le temple de Saturne, avec d'autres sommes prises sur les Etats vaincus, pour constituer un trésor de guerre ; on raconte même que César enfonça les portes du temple de Saturne, où était contenu le trésor que Pompée avait eu l'imprudence de laisser derrière lui et dont il s'empara.

Les Macédoniens avaient aussi un trésor de guerre qui tomba entre les mains de Paul-Emile; enfin, les réserves métalliques des Ptolémées atteignaient un chiffre prodigieux. David Hume remonte jusqu'à Ezéchias, roi de Judée, détenteur, d'après les Ecritures, d'un trésor de guerre au moment de l'invasion de Sennachérib.

Au Moyen- Age, les rois francs de la première dynastie avaient aussi des réserves métalliques, qu'ils partageaient entre leurs enfants en même temps que leur royaume (1). On connaît, en outre, le rôle joué par la célèbre banque des Fugger au xvie siècle, à l'occasion des guerres de Charles- Quint et de François Ier, ainsi que l'habileté financière des Templiers.

Enfin, le domaine extraordinaire de Napoléon, formé du produit de ses conquêtes auquel s'ajoutèrent les économies réalisées sur sa propre liste civile, constitua une réserve de près d'un milliard au moment de son apogée, laquelle servit à doter les généraux, à récompenser les soldats, à encourager l'industrie, à faciliter les services du Trésor, jusqu'aux mauvais jours dont ce fut la ressource suprême (2). Il ne faut pas oublier non plus que la Banque de France fut spécialement créée par Napoléon pour en faire sa Banque d'Empire et que sa véritable destination était de devenir un instrument perfectionné de guerre.

(1) Leroy-Beaulieu, Traité de la Science des Finances, 8e édition tome II, page 215.

(2) Stourm, Revue de Paris, numéro du 1er mars 1896, page 75.

En dehors de ces faits particuliers de thésaurisation, nous trouvons dans l'histoire économique des peuples certaines théories générales de gouvernement, conçues dans une pensée de préparation financière à la guerre. C'est ainsi, pour ne parler que de celles-là, que le bullionnisme, le mercantilisme et l'inflationnisme, qui furent à une certaine époque les principes directeurs de la politique des EtatSj se préoccupent de faire abonder les métaux précieux dans un pays déterminé, et cela surtout pour les mettre à la disposition du gouvernement pour le paiement de ses dépenses de guerre. On sait, en effet, que beaucoup de ces dépenses étant faites à l'étranger, elles ne peuvent se solder que contre remise d'espèces métalliques. Aussi ces doctrines ont-elles pour fondement commun cet axiome, qui comporte aujourd'hui bien des tempéraments: l'accumulation de l'or et de l'argent a une importance primordiale au point de vue national.

Le bullionnisme s'attache à faire abonder les métaux précieux dans le pays par tous les moyens, ou du moins à les empêcher d'en sortir. La nation étant riche, le gouvernement pourra facilement se procurer les espèces dont il a besoin pour ses paiements.

Le mercantilisme s 'inspire de la même idée : il cherche à donner au pays le plus de créances possibles sur l'étranger au moyen d'une balance commerciale favorable. Il ne diffère, somme toute, du bullionnisme que par les procédés préconisés au gouvernement. Il est intéressant d'observer que, notamment par ses principes de politique coloniale, il pousse à la guerre dans le but d'affaiblir les rivaux commerciaux et de créer de nouveaux débouchés au commerce national.

L'inflationnisme, lui, n'agit en rien sur la masse des richesses existant dans un pays à un moment donné ; il en est ainsi, du moins, pour ceux qui ne croient pas avoir doublé la richesse par le seul fait de la représenter d'autre part par un billet qu'elle garantit. Mais les inflationnistes ont eu en vue, en créant une circulation intérieure de pa-

pier, de réserver les espèces métalliques de la nation pour les paiements à faire à l'extérieur, notamment en cas de guerre, sans pour cela troubler en rien les échanges intérieurs.

Nous voyons donc, par cette courte étude historique, que les nuances de guerre ont de tout temps préoccupé les gouvernements. Mais si elles ont eu une importance incontestable au temps d'Alexandre, au temps même de Napoléon, où pourtant les troupes victorieuses vivaient en grande partie aux dépens des pays conquis, quel intérêt ne nous offrent-elles pas aujourd'hui où les dépenses de guerre se chiffrent par milliards et où chaque belligérant doit faire face par ses propres ressources à tous ses besoins pendant la guerre!

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