III. Les Leçons de la Guerre Boer
La guerre sud-africaine a coûté, d'après les évaluations du Chancelier de l'Echiquier, M. Bitchie (successeur de sir Michael Hicks Beach), une somme de 211.156.000 L., non compris les 3 millions de livres sterling" qui ont été avancées aux colonies du Transvaal et de l'Orange et qui
(1) Le Marché financier en 1902, par Raffalovich.
doivent être remboursées par elles au Trésor britannique. L'expédition contre les Boxers a exigé, en outre, 6 millions 010.000' Lv ce qui porte à 217.166.000 L. le total des dépenses des deux guerres que la Grande-Bretagne a dû soutenir de 1899 à 1903, l'une par ses seules forces, et l'autre avec le concours des grandes puissances ayant des intérêts en Chine.
Il est vrai, par contre, que l'Angleterre a obtenu de ]a Chine une indemnité de 6 millions, de livres et une de 30 millions du Transvaal. Cette dernière somme fut mobilisée sous forme d'un emprunt 3 0/0 (exempté de l'incometax) émis au pair. Les souscriptions pour cet emprunt s'élevèrent au chiffre de 1.174 millions de livres.
Outre les 217.166.000 L. qu'ont coûtés les guerres d'Afrique et. de Chine, le Gouvernement dut faire face à des déficits! de budget ordinaire s 'élevant à 16.694.000 L., ce qui porte à 233.860.000 ■ L. les dépenses extraordinaires qu'il fallut couvrir de 1899 à 1903.
Dans son exposé budgétaire définitif que présenta le Chancelier de l'Echiquier à la fin de l'année 1905, on trouve un intéressant examen rétrospectif de la guerre boer et de ses conséquences financières pour le Boyaume- Uni (1).
La population de l'Angleterre, que l'on estimait atteindre, à la fin de 1896, le chiffre de 39.600.000 habitants, s'était élevée en 1906 à 43.600.000. L'augmentation était donc .de 10 0/0. Les dépenses du Eoyaume étaient, en 1896-97, de 101.477.000 L.; en 1906, elles étaient évaluées à 141.786.000 L. L'augmentation était ainsi de 39 0/0. Sur cet accroissement de dépenses de 40 millions de livres dans la période décennaire envisagée, 21 étaient imputables à la Guerre et à la Marine. En 1896-97, le chiffre légal de l'armée était de 156.000 hommes et la dépense de 18.270.000 L. En 1906-07, le chiffre légal de l'armée était
(1) Bulletin de statistique et de législation comparée, 1906, tome I.
de 204.000 hommes et la dépense de 29.796.000 L. L'augmentation de l'effectif avait été, pour cette période, de plus de 30 0/0, et c elle de la dépense de 63 0/0.
Pour la Marine, les chiffres de 1896-97 étaient de 91.500. hommes et de 22.170.000 L. de dépenses, et les chiffres de 1906-07 étaient de 129.000 hommes et de 31.869.000 L. de dépenses. L'augmentation de l'effectif était de 41 0/0 et celle de la dépense de plus de 43 0/0.
Considérons maintenant ce qu'était la dette britannique à la première de ces dates et ce qu'elle était devenue à la seconde. Le total des engagements de l'Etat atteignait, au 31 mars 1896, le chiffre de 652.287.080 L. ; au 31 mars 1906, il s'élevait à 788.990.000 L. L'augmentation, était donc de 136 millions de livres sterling, soit de 2il 0/0. Les engagements de l'Etat avaient, d'ailleurs, atteint leur chiffre le plus bas en 1899, à la veille de la guerre (635.400.000 L.), leur chiffre le plus élevé étant celui de 1903 (798.400.000 L.).
Il est intéressant, lorsqu'on songe aux conséquences de la guerre boer, de méditer ces pourcentages : population, 10 0/0; dépenses, 39 0/0; dette publique, 21 0/0.
Il est un fait aussi que l'on ne doit jamais perdre de vue. Dans les trente ans qui se sont écoulés entre 1870 et 1899, les engagements de l'Etat britannique ont diminué de près de 150 millions de livres. Le bénéfice de cette réduction, qui a occupé la meilleure partie de la vie d'une génération, a été emporté dans les sept années qui se placent entre 1899 et 1906; lé capital de la dette anglaise atteignait, en effet, à peu près le même chiffre à cette dernière date qu'en 1871. « Ce sont là des. faits qui parlent d'eux-mêmes, comme le disait le Chancelier de l'Echiquier dans son exposé définitif à la Chambre des Communes, et immédiatement après le devoir de réduire les dépenses vient celui de prendre des mesures plus efficaces pour l'amortissement de la dette après la guerre. »
C'est d'ailleurs, il faut le reconnaître, ce qu'a fait le
Gouvernement anglais, avec beaucoup de bon sens et de prudence.
En ce qui concerne la méthode financière suivie par la .Grande-Bretagne pendant la guerre sud-africaine, il ne faut pas trop se hâter de la louer sans réserve, comme le font certains auteurs, et de faire le panégyrique des financiers anglais. Sans doute, pour rassembler les énormes ressources exigées par cet intense et long conflit, l'Angleterre, a bien été fidèle à sa méthode habituelle et a bien eu recours à la fois aux impôts et aux emprunts; mais n'est-ce pas plutôt sans le vouloir et inconsciemment? Elle n'a pas cherché, dit-on, et cela dans un esprit de justice, à décharger la génération, présente de toute large participation aux frais de la lutte. Sans doute; mais elle a d'abord cru, à vrai dire, qu'il lui suffirait d'établir quelques impôts ou d'émettre quelques emprunts à court terme pour faire face à tous les frais de ce que le ministre
de la Guerre appelait lui-même une « simple promenade militaire ». Les emprunts à courte échéance ne constituaient, dans l'esprit des financiers du Boyaùme-TJni, qu'une sorte d'anticipation du produit prochain des impôts et des excédents de recettes qu'on espérait devoir fatalement se produire, une fois la paix rétablie. Ces moyens, toutefois, se montrèrent insuffisants, et c'est pourquoi il fallut conclure, non seulement des emprunts à longue échéance, mais encore, à la fin, des emprunts perpétuels.
Il est évident qu'il y a une certaine liaison entre le défaut de prévoyance du ministère anglais de la Guerre sur la durée de l'expédition, ainsi que sur son importance, et la méthode suivie par le Chancelier de l'Echiquier. Il est probable que si celui-ci avait pu prévoir, dès le début, que la guerre exigerait un effectif de plus de 200.000 hommes et une durée de deux ans et demi, les événements financiers auraient été tout autres. Les seules mesures véritablement énergiques sont celles que fit voter sir Michael Hicks Beach, le 19 avril 1901, pour boucler le budget
de l'année à courir. Il est certain qu'il y eut du courage dans sa proposition de réunir 12.300.000 L. (310 millions de francs) par rétablissement de véritables impôts de guerre et par l 'augmentation de 1 0/0 environ du taux de l 'ineome-tax.
Fm fait d'ailleurs, les résultats ont été satisfaisants. Sur une somme totale de 233.860.000 L. qu'il fallait réunir (217.16(1000 de dépenses de guerres, plus 16.694.000 L. de déficits), 75.150.000 L. ont été fournis par des impôts nouveaux, 9.228.000 L. par la suspension de l'amortissement de la dette, et 149.482.000 L. par des emprunts. La proportion est presque des 2/3 par l'emprunt et du tiers par l 'impôt.
Ce qu'il faut surtout admirer à l'occasion de la guerre boer, c'est moins l'habileté du Chancelier de l'Echiquier, quoiqu'elle soit indéniable, que la solidité du système fiscal anglo-saxon. Sans bouleverser par trop la fiscalité du Eoyaume-Uni, on a pu faire produire aux impôts un revenu supplémentaire de 75.150.000 L., qui constitue cependant la somme assez respectable de 1.878 millions de francs. L'augmentation de l'income-tax a donné à elle seule 39.884.000 L. Cet impôt, merveilleuse ressource pour le Trésor britannique, était de 8 pence par livre sterling quand la guerre sud-africaine éclata. Il fut successivement porté à 12 pence en 1900-01, à 14 pence en 1901-02 et à 15 pence en 1902-03. Aussi n 'exagère-t-on point quand on dit que cette institution vaut, pour la Grande-Bretagne, un véritable trésor de guerre.
Dès que l'expédition sud-africaine fut terminée (1), le Gouvernement britannique porta tous ses efforts vers le rétablissement de l'équilibre budgétaire rompu par les difficultés extérieures. De près de 33 millions de livres sterling en 1902-03, le déficit fut ramené à 5.415.000 L. en 1903-04, pour faire place, l 'année suivante, à un excédent
(1) Voir L'Information du 20 mai 1913.
très appréciable; cet excédent devait s'accroître encore en 1905-06 et en 1906-07 pour fléchir quelque peu en 1907-08, et être remplacé en 1908-09, aimée de crise économique et monétaire générale, par un léger déficit de 714.000 L.
Cet équilibre j si heureusement rétabli, devait être détruit, à nouveau, mais d'une manière artificielle, si l'on peut dire, et, en tous cas, toute passagère, par la grave crise de politique intérieure qui mit aux prises, il y a quatre ans, la Chambre des Communes et la Chambre des Lords. On se souvient des causes de cette crise. Pour faire face aux charges nouvelles résultant de la politique sociale du Gouvernement libéral et de la nécessité d'augmenter les armements militaires et navals, le Chancelier de l'Echiquier proposa de relever le taux de l'income-tax et des droits de succession et de créer un impôt sur la plus-value des terres. Adopté par la Chambre des Communes, ce projet, qui atteignait directement les grands propriétaires fonciers, fut repoussé par la Chambre des Lords. Ce conflit entre les deux Chambres domina, on le sait, toute la politique intérieure de l'Angleterre pendant près de deux ans. Il ne put être résolu qu'après une double consultation des électeurs et sous la menace d'une intervention directe de la Couronne. Par suite de ces circonstances, le budget de 1909-10 fut voté avec un an et demi de retard, et pendant cette période ni l 'income tax, ni les nouveaux impôts n' avaient pu être perçus : de là, le déficit considérable de l'année 1909-10. Mais dès l'exercice suivant, les impôts nouveaux et l'income-tax arriéré ayant été recouvrés, le budget se soldait par un excédent plus important encore. En somme, le déficit de l'exercice 1909-10 ne fut qu'un déficit de trésorerie, sans signification au point de vue de la gestion des finances publiques. Depuis lors, les budgets
britanniques se sont soldés par des excédents de recettes réguliers (1).
La conséquence d'un pareil état de choses devait certainement être la diminution continue de la dette publique anglaise. C'est ce que montre clairement le tableau suivant. Les chiffres sont ceux du capital nominal, non seulement de la dette consolidée proprement dite, mais encore des emprunts spéciaux, de la dette flottante et des annuités terminables.
Fluctuations de la dette publique anglaise
P' avril 1895. ,
1er avril
Grâce à divers procédés d'amortissement, qui n'ont jamais été complètement abandonnés, même pendant les périodes les plus troublées, la dette anglaise diminue, en temps normal, avec une rapidité relativement très grande. C'est ainsi, que de 1860 à 1899, elle avait diminué de
(I) Résultats des budgets anglais de 1895 à 1908
EXERCICES
RECETTES
DÉPENSES
EXCÉDENTS
DÉFICITS
187 millions et demi de livres, soit près de 4.700 millions de francs. Les déficits budgétaires occasionnés par la guerre du Transvaal obligèrent, nous l'avons vu, le Gouvernement à relever la dette de 635 millions de livres en 1899 à 798 millions en 1903. Mais dès la signature de la paix, le Gouvernement dirigea de nouveau tous ses efforts vers l'amortissement du passif national et, depuis 1903, la réduction a été ininterrompue, /sauf en 1909-10, année pendant laquelle la trésorerie dut faire face au déficit passager résultant de la non-perception de l'income-tax en augmentant momentanément la dette flottante.
Depuis dix ans, le montant nominal de la dette anglaise a été ainsi diminuée de plus de 82 millions de livres ou 2 milliards de francs. C'est un résultat d'autant plus remarquable que le rachat des téléphones. et leur extension ont entraîné la création de nouvelles dettes pour le Boyaume-Uni, dont 8.390.000 L. pour la seule année 1912-