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CHAPITRE III GUEIVRE RUSSO- JAPONAISE

I La Situation Financière de la Russie et du Japon à l'Ouverture des Hostilités

A. Russie. — « Depuis sa fondation plusieurs fois séculaire, dit M. Bernard Serrigny (1), l'Empire russe n'avait sans doute pas connu d'heure plus favorable, au point de vue économique, pour entamer une campagne en Extrême- Orient, que le début de l'année 1904. Un calme profond régnait dans ses provinces, ignorantes des luttes sociales, fiéau indéracinable des oligarchies du Continent ; une puissante alliance étrangère lui assurait la plus précieuse sécurité sur ses frontières européennes, en même temps que le concours financier du premier marché de l'Occident ; depuis vingt ans, une très sage politique financière avait modifié de fond en comble l'organisme économique de la nation, si profondément ébranlé par le contre-coup des événements de 1878.

» Le budget de l'année écoulée s'était, d'ailleurs, soldé en notable excédent (127.462.000 roubles) : une excellente récolte .avait provoqué une extension inaccoutumée des ventes à l'étranger et crédité de près d'un milliard de francs le compte international de l'Empire ; la progression ininterrompue des dépôts dans les caisses d'épargne venait attester que l'enrichissement des particuliers marchait de concert avec le développement de l'Etat.

(1) Bernard Serrigny, Les Conséquences économiques et sociales de la prochaine guerre, page 135.

» L'industrie métallurgique, de création récente, décimée quelques années plus tôt par une terrible crise, commençait à se ranimer et partout la vie économique reprenait avec une merveilleuse intensité. La dette nationale dépassait, il est vrai, le chiffre élevé de 10 milliards de roubles, mais les deux tiers de ces emprunts avaient été judicieusement employés au développement industriel du pays, en particulier à la création ou au rachat des chemins de fer, dont les recettes inscrivaient à l'actif du budget la somme imposante de 454.588.000 roubles.

» Grâce à la réforme opérée par MM. Bung, Wischnegradsky et Witte, la situation monétaire enfin était parfaitement saine et l'étalon d'or solidement assis sur le territoire impérial. Tandis que le nombre des billets en circulation restait sensiblement constant, le stock métallique de la nation augmentait sans cesse et s'accumulait chaque jour dans les caisses de la Banque, venant accroître la puissance de l'organe régulateur et son prestige.

» Tout concourait ainsi à fortifier la confiance qu'inspirait très naturellement au monde capitaliste la puissante autocratie des Czars.

)) Quelques ombres obscurcissaient, sans doute, ce tableau si riant, La charge fiscale, qui eût paru si légère aux riches capitalistes de l'Europe occidentale, pesait assez lourdement sur les épaules du peuple russe, et le bilan international d'échange de la Eussie se trouvait grevé par ses nombreux emprunts étrangers, qui l'obligeaient à payer chaque année à ses créanciers du dehors plus de 500 millions de francs d'intérêts, somme considérable pour ce peuple en pleine période de développement, à laquelle venaient s'ajouter encore les plantureux dividendes alloués par l'industrie à ses nombreux commanditaires français, allemands ou belges.

» Mais ce n'étaient là que des ombres légères, incapables d'obscurcir sérieusement une situation particulièrement brillante, et l'on s'explique, en somme, assez facilement la belle indifférence dont fit preuve la Bourse, en appre-

nant la nouvelle aventure où s'était engagé le colossal Empire; au lieu d'infliger, comme en 1877, une baisse considérable à ses fonds, elle se contenta de marquer sa mauvaise humeur par une baisse de trois à quatre points sur ses rentes et de 15 0/0 sur les actions métallurgiques, baisse qui, sur ces derniers titres tout au moins, devait être parfaitement temporaire. ))

Telle était, dans son aspect général, la situation financière de la Russie à la veille de son conflit avec le Japon. Ses caractéristiques étaient satisfaisantes et semblaient devoir donner à l'Empire slave une grande supériorité sur son adversaire, si, du moins, il est vrai que l'argent soit ie nerf de la guerre. C'est pourquoi le monde capitaliste s'attendait généralement à un écrasement facile de l'Empire nippon en Extrême-Orient; c'est aussi la raison pour laquelle il ne se hâta pas de vendre les fonds russes qu'il possédait, dès l'annonce des premiers revers, et fit encore et malgré tout confiance à la grande nation alliée.

Des modifications et des améliorations énormes s'étaient produites, en effet, dans les finances de la Russie depuis la guerre russo-turque de 1878. L'équilibre avait été presque complètement rétabli dans les budgets ; la circulation intérieure avait été complètement changée par une réforme des plus heureuses ; enfin, un actif important, à opposer à la dette publique, avait été constitué par le rachat et la construction de chemins de fer; c'était, en outre, là un excellent moyen de faciliter le développement économique de l'Empire et l'exploitation commerciale et industrielle des diverses richesses naturelles qu'il possède.

La législation budgétaire russe qui a mis en pratique le besoin d'unité, de clarté, inhérent à des finances bien administrées, date du 22 mai 1862. Ce règlement a subi des modifications et des additions de détail, mais les grandes lignes en sont demeurées intactes. Aux termes des dispositions de 1862, le budget général doit contenir rémunération de toutes les dépenses publique à effectuer et des ressources destinées à y faire face, sous réserve d'exceptions

comme les finances locales, les budgets corporatifs, les établissements de bienfaisance.

Le budget général se divise .en deux parties : le budget ordinaire et le budget extraordinaire. Toute une série de décrets rendus en Conseil de PEmpire ont déterminé avec précision les recettes et les dépenses à faire figurer au budget extraordinaire. Cette distinction a une très grande portée pratique parce que, en bonne administration, il doit toujours être fait face aux dépenses ordinaires par les revenus de même nature, tandis que les dépenses extraordinaires, surtout celles qui sont appelées à des emplois lucratifs, telles que les dépenses pour la construction de chemins de fer, peuvent, en général, être alimentées par l'emprunt, sans qu'il en résulte d'inconvénient pour l'équilibre financier. Les seules dépenses qui peuvent être portées, en Russie, au budget extraordinaire sont : les constructions nouvelles de chemins de fer; les achats de matériel faits pour les lignes de l'Etat non encore en exploitation et pour les réseaux concédés lorsque les Compagnies doivent en rembourser la valeur sur le produit d'obligations à émettre ; les dépenses provoquées par une guerre, par des expéditions militaires, par des calamités nationales, telles que disettes, épidémies; les remboursements en bloc d'emprunts, lorsqu'ils ont lieu par anticipation, en sus des amortissements stipulés dans les clauses d'émission; les capitaux versés à des particuliers ou à des établissements publics en échange de droits utiles ou de sources importantes de revenus dont il est fait abandon à l'Etat. Les dépenses de réarmement, de constitution de réserves spéciales, d'approvisionnement pour l'armée et la marine, les travaux des ports et, en matière de chemins de fer ouverts au trafic ,l 'agrandissement des gares, des quais, la pose des voies supplémentaires, la réfection et la consolidation des ouvrages d'art constituent des dépenses ordinaires (1).

(1) Revue Economique Internationale, 1907 : Les finances de la Russie, par Raffalovich.

Le budget de prévision de la Russie pour l'année 1904, d'après le rapport du ministre des Finances à l'Empereur, qui est publié chaque année, le 1er janvier (vieux style), comprenait:

Les recettes ordinaires estimées à 1.980 millions de roubles, les dépenses ordinaires évaluées à 1.966 millions, ce qui laissait un excédent de 13,6 millions de roubles.

Les recettes du budget extraordinaire étaient estimées à 198,6 millions de roubles, les dépenses à 212,2 millions; il y avait donc ici une insuffisance exactement couverte par l 'excédent du budget ordinaire. Il faut relever que la plus grande partie des recettes extraordinaires, notamment 195,8 millions de roubles, provenaient d'un prélèvement sur les ressources disponibles du Trésor, dont le montant atteignait, au 1er janvier 1903, la somme de 257.415.869 roubles. Ces disponibilités sont formées du produit des emprunts, des recettes extraordinaires, et notamment des excédents des budgets ordinaires. Le maintien de ces disponibilités à un minimum considérable a toujours constitué un principe important de la politique financière de la Russie. Au 1er janvier 1904, les disponibilités du Trésor russe étaient estimées dans le rapport du ministre des Finances à 312 millions de roubles ; elles pouvaient donc supporter aisément le prélèvement de 195.8 millions de roubles.

Ce qui frappe dans le budget russe de 1904, c'est l'importance des chiffres : le budget se balançait en recettes et dépenses par 2.178.7 millions de roubles, c'est-à-dire par 4.706 millions de marks, tandis que les dépenses de la France étaient à la même époque de 2.880 millions de marks et celles de l'Allemagne de 2.002 millions. La différence éclate surtout dans une comparaison entre la Russie et le Japon : les recettes totales de la Russie se chiffraient en 1904 par 5.887 millions de francs, celles du Japon par 650 millions de francs.

Voici comment se décomposait le budget russe avant la guerre (1) :

Dépenses

Dépenses ordinaires :

Dette publique

Grands corps de l'Etat * ,.

Saint-Synode et culte orthodoxe "

Ministère de la maison de l'Empereur

— des affaires étrangères

— de la guerre-

— de la marine

— des finances ...

— de l'agriculture et des domaines

— de l'intérieur,

— de l'instruction publique ,

— des voies et communications #ef

Direction générale de la marine marchande et port

Ministère de la justice

Contrôle de l'Empire

Direction générale des haras

Prévision du renchérissement des vivres et fourrages en 1904

Dépenses imprévues pouvant résulter de besoins extraordinaires ,

Total des dépenses ordinaires

Excécent de& recettes ordinaires sur les dépenses de même nature

D ép enses extraordi n a ires

Construction du chemin de fer sibérien

Mesures auxiliaires se rattacb. audit chemin de fer

Construction d'autres voies ferrées

Prêts de capitaux aux Cies de chemins de fer pour travaux de construction

Indemnités aux particuliers et aux établissements publics pour les dédommager de la perte du privilège de propriétaires

Total des dépenses extraordinaires

Total général des dépenses .

Crédits de l'exercice 19u4

Roubles

(1) Helfferich, Les finances des belligérants (Russie et Japon), page 17.

Recettes

Recettes ordinaires

Impôts directs

Impôts indirects

Droits et taxes

Droits régalieûs

Domaine de l'Etat

Aliénation d'immeubles du Donraine

Annuités de rachat ...

Recouvrement de débours effectués par le Trésor. . . Recettes diverses

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