BUDGÉTAIRE
Les budgets se sont beaucoup accrus depuis un demisiècle; le flot des dépenses a grandi, surtout celui des dépenses militaires; il a grandi avec une prodigieuse rapidité, et beaucoup de pays se trouvent actuellement aux prises avec des difficultés financières.
(( Depuis quelques années (1), en effet, le problème de l'équilibre budgétaire s'est posé plus que jamais à l'attention des gouvernements.
» Si nous recherchons les causes de cette situation nouvelle, nous constatons que les dépenses publiques, loin de suivre une marche 'parallèle à l'accroissement régulier et normal des recettes, ont augmenté dans une proportion beaucoup p]us rapide que ces dernières. Et cependant, étant donné l'accroissement de la population et le développement qu'a pris la richesse publique depuis un demisiècle, il semblait qu'une marge suffisante existait pour qu'une augmentation de dépenses n'entraînât pas une rupture d'équilibre...
» Dans tous les Etats, même les plus solides et les mieux administrés, les cadres des budgets ont été débordés par diverses catégories de dépenses, dont l'apparition presque simultanée a bouleversé les comptes les mieux établis. Ce sont, d'une part, les dépenses nécessitées par la politique
(1) La politique budgétaire en Europe. Préface (chez Félix Alcan).
ues armements, formidable prime d'assurance atteignant plusieurs milliards de francs; de l'autre, les dépenses sociales — assurances ouvrières, augmentation des traitements et pensions — et enfin, dans certains pays, la politique industrielle du gouvernement, qui se soldent par des frais généraux de plus en plus élevés.
» Ainsi les dépenses publiques de l'Europe sont passées de 11 milliards en 1875 à plus de 25 milliards de francs aujourd'hui, et les dettes publiques se sont accrues considérablement, non seulement par suite de l'achat d'un domaine industriel, mais surtout à cause des déficits. Pour remédier à cet état de choses, incompatible avec une bonne gestion des finances publiques, d'importants projets de réforme ont été élaborés, discutés, dans certains cas même, réalisés.
» La France connaît elle-même de sérieuses difficultés budgétaires à l'heure présente; nous avons donc pensé qu'il pouvait être utile au point de vue politique, économique, financier, d'étudier les solutions adoptées par les Parlements étrangers et, pour être avertis de la force financière de nos alliés, amis et concurrents, de faire connaître une des meilleures bases de leur crédit, leur politique budgétaire et ses tendances actuelles. »
La France est sans doute, comme le dit M. Paul Leroy- Beaulieu, un exemple unique sous le rapport du rapide et excessif développement des dépenses nationales. Mais aucun pays, si pacifique qu'il soit, ou si heureux dans sa politique extérieure, ou si prudent dans son administration intérieure, n'a pu contenir son budget de dépenses dans des bornes immuables.
« C'est la guerre, et toujours la guerre, qui redoit aux budgets », disait sous l'Empire M. Magne, en 1868, et malheureusement- les désastres de 1870 ont montré que les millions que nous dépensions alors n'étaient pas suffisants. Ce sont des dépenses inévitables, comme le disait encore un ancien ministre des Finances, M. Doumer, et, ajoutaitil, « ce n'est qu'à force de sacrifices d'argent qu'on peut
entretenir sur le pied de paix une armée formidable qui puisse être à la hauteur de toutes les tâches ».
Aussi le « Budget de l'Himalaya », suivant l'expression de M. Camille Pelletan, grossit-il toujours et il ne tardera pas à atteindre le sixième milliard, s'il continue ses grandes enjambées. Et il en est ainsi dans tous les pays.
Le 14 août 1913 (1), en répondant à M. Austin Chamberlain, qui avait fait ressortir combien serait lourd le fardeau financier que le. Gouvernement anglais actuel léguera à son successeur, M. Lloyd George en a profité pour exprimer le regret que les charges imposées aux contribuables ne fassent qu'augmenter.
Le chancelier de l'Echiquier affirma énergiquement : (( Si ce fardeau est aussi lourd, cela tient aux armements ».
» Qui oserait, a-t-il dit, proposer de réduire les dépenses que nécessite l'entretien de notre flotte et de notre armée, et celles qu'entraînent les lois sociales? Au lieu de réductions, il n 'y a que des augmentations en perspective. Tous les pays du monde, dans la crainte de la guerre, augmentent leurs armements. Nulle part on ne voit une opinion publique assez forte pour crier : « Halte-là ! »
» La surenchère des armements ne peut aboutir qu'à une catastrophe. Les populations, écrasées de charges et d'impôts, en arriveront à protester par des moyens révolutionnaires. Et cependant, aucun pays n'oserait arrêter les dépenses nécessitées par la défense nationale. Aucun ne consentirait à courir un pareil risque.
» Il faudrait une entente internationale. Peut-être n'estelle pas impossible, surtout après les événements auxquels nous venons d'assister et qui ont permis à tous de se rendre compte des horreurs de la guerre et des ruines qu'elle accumule; mais tant que cette entente n'existera pas, on ne pourra qu'accroître les armements. »
Les plaintes contre l'accroissement général des budgets sont continuelles dans tous les pays, mais elles ne chan-
(1) L'Information, du 20 septembre 1913.
gent en rien la situation et ceux dont elles émanent savent très bien qu'il n'y a aucun moyen pour le ministre des Finances de sortir de l'impasse dans laquelle se sont engagés tous les gouvernements. Il n'en est pas moins vrai qu'on semble bien près actuellement de la crise finale et que la situation commence véritablement à devenir bien difficile.
a Est-il nécessaire, dit M. Neymarck (1), d'expliquer pourquoi la fiscalité augmente chaque année dans tous les pays? Poser la question, c'est la résoudre. Partout, les dépenses militaires et sociales ont atteint les plus hauts chiffres qui aient encore été connus et, partout, les dépenses budgétaires ont une ampleur colossale. Rappelez-vous, mes chers collègues, tout simplement ces deux chiffres: il y a cinquante ans, les dépenses militaires européennes s'élevaient à 3 milliards. Fin 1912, elles réclament plus de 10 milliards, d'après l'évaluation même "de M. Lloyd George faite à la Chambre des Communes le 15 août dernier, confirmant ainsi nos propres évaluations.
)) Il y a cinquante ans, l'ensemble de tous les budgets européens pour tous les services, y compris la dette publique, n'atteignait pas le seul montant nécessaire aujourd'hui aux dépenses militaires.
» Avec un tel système, avec une telle folie d'armements, de dépenses militaires, on peut se demander où va l'Europe? Où vont les contribuables en tous pays? Quel sort attend les contribuables, et surtout les rentiers et capitalistes de demain? Il n'est pas un seul pays, à l'heure actuelle, où de telles questions ne soient des plus préoccupantes, et le chancelier de l'Echiquier, M. Llpyd George, vient de le dire avec un grand courage.
» Les statisticiens et les économistes qui recueillent et étudient les chiffres de la production, de la consommation de la richesse publique et privée, qui mettent en regard,
(1) Xe Rapport de M. Neymarck sur la statistique internationale des valeurs mobilières (Session de Vienne, septembre 1913).
d'un côté, ce que peut produire et gagner un pays, ce qu'il doit payer, de l'autre, qui voient ses dettes nouvelles croissantes s'ajouter à ses dettes anciennes, et d'un autre côté, qui examinent la situation des contribuables, des rentiers, des capitalistes, des porteurs de titres en tous pays, ne sont pas sans inquiétude. »
Où va l'Europe? où va le monde? demande M. Neymarck. Nous allons, pour notre part, voir où l'on est arrivé. L'accroissement des budgets a été si rapide et si considérable qu'il ne semble pas, en effet, qu'il y ait actuellement une marge bien étendue pour de nouveaux accroissements. Comme nous l'avons dit ci-dessus, la crise finale paraît s 'approcher. Que sera-t-elle? Il est difficile de le prévoir. L'avenir nous le dira.
Le montant total du budget français (1) s'est élevé, de 1869 à 1912, de 1.904 millions à .4.498 millions de francs, soit une augmentation de 2.594 millions; Le projet de budget de 1913 atteint le montant le plus élevé qui ait encore jamais existé: 4.664 millions, en augmentation de 166 millions environ sur celui de 1912. Il atteignait 3.258 millions de francs en 1891, 3.755 millions en 1895, 4.186 millions en 1909 (2).
De 1891 à 1913, l'augmentation du budget français est en chiffres ronds de 1.406 millions de francs. L'augmentation seule des charges pour la guerre, la marine, les œuvres sociales, la dette viagère, l'instruction publique et les travaux publics ne s 'éloigne guère du chiffre de un milliard, soit près de 75 0/0.
I] en est partout de même (3). Le tableau suivant nous montre l'accroissement des budgets des principales puissances depuis 1890:
(1) Le Rentier des 27 avril et 27 mai 1912.
(2) Le budget de 1914 atteindra vraisemblablement la somme colossale de 5.200 millions de francs.
(3) Xe Rapport sur la statistique internationale des valeurs mobilières, par M. Neymarck.
EXERCICES
Allemagne :
Empire ....
Etats particul.
Autriche-Hongrie
Monarchie. .
Autriche. . . .
Hongrie
France
Grande-Bretagne
Italie
Russie
Espagne
Belgique
Etats Unis
Japon
Total des dépenses
francs 1.600.625.000 2.942.500.00 1
3 0io.
EXERCICES
Total des dépenses
francs 3.669.625.000 7.235.375.000
ACCKOISSEM ENT
francs
Si nous envisageons d'ailleurs les dépenses budgétaires de l'Angleterre, pays qui passe cependant pour posséder une administration financière modèle pour sa prudence et son économie, nous trouvons des chiffres aussi effrayants qu 'en France.
Le budget du Royaume-Uni (1) s 'élevait, en effet, en dépenses à 58.726.341 livres sterling (1.480 millions de francs en chiffres ronds) pour l'année 1817 finissant le 5 janvier 1818. Pendant les dix-huit exercices qui suivent, les budgets anglais ont une tendance à la baisse ; ils arrivent par des réductions graduelles au chiffre minimum de 48 millions 786.047 livres sterling (1.299 millions de francs) en 1833. C'est là le minimum des dépenses du Royaume-Uni depuis 1815 jusqu'à ce jour.
A partir de 1833, le budget anglais change de tendance : jusqu'alors il avait toujours décru; désormais il hausse sans interruption. En 1843, les dépenses de la Grande-Bretagne montent à 55.360.511 livres sterling (1,395 millions
(1) Voir Leroy-Beaulieu, Traité de la Science des Finances, 8e édition, p. 164.
de francs). Jusqu'à la guerre de Crimée, l'accroissement des dépenses britanniques n'est pas fort sensible; depuis cette guerre, au contraire, il est considérable, non pas tant par le poids de la dette qui a été contractée pendant ce conflit international que par le développement donné aux dépenses, soit militaires, soit civiles.
Dans l'année de paix qui finit au 31 mars 1859, le budget britannique s'élève à 64.082.872 livres sterling (1.633 millions de francs). Mais c'est surtout depuis 1859 que les dépenses du Boyaume-Uni font des progrès rapides, quoique l'Angleterre se soit depuis lors condamnée à l'isolement politique et à l'abstention systématique dans toutes les guerres européennes.
Voici; d'après les Statistical Abstracts, les dépenses depuis 1865 (1) :
Années
Livres sterling
1898-99 (avant la guerre) . .
1903-04 (après la guerre) . .
Ainsi les dépenses britanniques sont passées, de 1865 à 1910, d'un montant égal à 1.650 millions environ à une somme totale de 4.079 millions, soit une plus-value d'environ deux milliards et demi de francs.
(1) Tableau rapporté par M. Leroy-Beaulieu dans son Traité de la science des finances.