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IV. Les Leçons de la Guerre Russo- Japonaise

La politique financière de la Russie et celle du Japon, à l'occasion de la guerre que ces deux puissances ont eu à se livrer en 1904, quoique ayant plusieurs points communs, diffèrent cependant l 'une de l 'autre en plus d 'une de leurs conceptions. Ces dissemblances tiennent, non point à une volonté préétablie et a priori des gouvernements respectifs, mais plutôt à la nécessité elle-même des événements et à la différence qui existait avant l'ouverture des hostilités dans la situation financière de ces deux Etats. L'un, en effet, le vieil Etat slave, malgré son développement économique peu avancé et ses troubles intérieurs presque périodiques, faisait depuis des siècles figure de grande puissance et s'était attiré par la richesse de ses trésors inexploités la confiance des capitalistes étrangers. Son alliance avec la France, pays où existait alors la plus grande abondance de capitaux disponibles, lui permettait, en outre, de compter au dehors sur une aide financière presque inépuisable. Divers ministres successifs venaient enfin de réorganiser ses finances intérieures, de rétablir un équilibre budgétaire jusque là très problématique, et de lui donner le bonheur de posséder ce qui constitue, en temps de guerre, une ressource de premier ordre et une grande supériorité: une abondante circulation intérieure d'or. L'autre, l'Empire du Soleil-Levant, était un Etat né d'hier à la vie civilisée. Encore peu connu dans les sphères continentales, il passait aux yeux de bien des capitalistes pour un pays à peine sorti de la barbarie, sans grandes ressources naturelles, sans grand avenir politique ni économique. Sa guerre victorieuse avec la Chine n'avait pas réussi à attirer sur lui les regards des financiers européens, pas plus que ceux des hommes d'Etat, et sa victoire définitive en Extrême-Orient fut, on peut le dire, une véritable révélation.

Avec une dette extérieure presque inexistante et un budget se soldant au total par 600 millions de francs environ, c'était un peuple heureux, mais encore ignoré. Toutefois, le succès de son expédition de Chine avait réveillé chez ses nationaux un grand enthousiasme et le sentiment de leur supériorité sur leurs frères de même race. C'est alors que leur fierté chauvine, habilement surexcitée par le Gouvernement anglais, les amena à vouloir s 'étendre en Corée et, pour cela, à déclarer la guerre à la Russie. Mais c'était là un coup de dé bien hasardeux. Soigneusement préparé au point de vue militaire par un programme naval toujours développé, le Japon n'était certainement pas prêt, au point de vue financier, à entreprendre une campagne aussi longue et aussi coûteuse que pouvait l'être son conflit avec le grand Etat du Nord. Sa situation monétaire, quoique récemment améliorée, laissait encore fortement à désirer; sa Banque centrale, sans grandes ressources, était à la merci d'une débâcle financière ou d'une panique subite; son système fiscal semblait avoir été poussé à bout par les augmentations d'impôts nécessitées par les diverses reformes entreprises durant les dernières années et paraissait tota-.' lement manquer d'élasticité; son crédit extérieur, enfin, était encore bien faible et ses ressources intérieures très hypothétiques. Le Japon n'avait pour lui qu'une chose : sa victoire sur la Chine. Il en découlait un grand enthousiasme dans toutes les sclasses sociales de la nation, et cela seul pouvait suffire à provoquer l'héroïsme sur les champs de bataille, à éviter la panique et ses conséquences désastreuses chez les possesseurs de l'épargne. L'indemnité chinoise, en outre, avait permis d'opérer une réorganisa- * tion de l'armée à la mode européenne et de constituer de précieuses réserves de guerre.

Dans ces conditions, l'Empire du Soleil-Levant ne pouvait prétendre au succès final que d'une seule manière : par la victoire continue de ses armées. Il se l'assura par la bravoure de ses soldats et la haute tactique militaire de ses chefs.

a On ne prête qu'aux riches », dit un dicton populaire. En matière de finances publiques, on peut ajouter: « On fait crédit aux forts ». Vainqueur, le Japon était sûr de trouver de l'argent pour couvrir ses dépenses de guerre. Il suffisait qu'il s'adressât pour cela aux banques, toujours en quête de placements lucratifs, et qu'il leur offrit du 6, du 7 ou du 8 0/0, et avec cela une bonne garantie, telle que celle du revenu des douanes, pour qu'il fût assuré de trouver immédiatement des prêteurs. Et c'est, d'ailleurs, ce qui arriva.

« Quoi qu'il en soit, dit M. Bernard Serrigny, ce peuple en possession d'un organe financier débile, d'une Banque sans prestige, de ressorts fiscaux déjà tendus à l'excès, avait trouvé, en moins de dix-huit mois, les 4.350 millions de francs nécessaires à la lutte!

» Ce peuple, dont l'épargne annuelle disponible ne dépassait guère cent millions, avait fourni au Gouvernement par sa participation aux emprunts 1.300 millions de f r. !

» Ce peuple, déjà écrasé d'impôts avant les hostilités, avait supporté, sans murmurer, une surcharge fiscale de 124 millions de francs en 1904-1905, et de 253 millions en 1905-06!

» Cette Banque, dont l'encaisse était si réduite au mois de janvier 1904, avait pu prêter à l'Etat, sans le secoure du cours forcé, jusqu'à 284 millions de francs !

» Cet. effort colossal, qui devait laisser la nation japonaise plus forte et plus vivante après les terribles épreuves qu'elle avait supportées, elle le devait à ces deux facteurs qui dominent les calculs financiers comme les plans stratégiques : le patriotisme et la confiance. »

Un point particulièrement curieux et sur lequel nous devons attirer l'attention, c'est l'influence qu'eut la guerre sur le crédit respectif des deux belligérants. A l'ouverture des hostilités, le crédit japonais était, sans conteste, sensiblement inférieur au crédit russe: l'annonce du conflit provoqua une baisse plus accentuée sur les fonds japonais cotés à Londres que sur les fonds russes cotés à Pa-

ris. L'égalisation des cours des fonds des deux belligérants se fit peu à peu, grâce aux succès continus des armées nipponnes, qui provoquèrent une amélioration sensible du crédit national, et l'on vit, à la fin de la guerre, les deux Etats contracter des emprunts extérieurs au même taux effectif de 4 1/2 0/0.

La comparaison des tableaux suivants fait clairement apparaître les deux mouvements opposés qui se produisirent, en 1904 et 1905, dans les cours du 4 0/0 russe 1894 et du 4 0/0 japonais, et qui aboutirent à l'égalisation complète des cours de ces valeurs :

Cours du 4 O/O Japonais à la Bourse de Londres

Janvier 1904, M ars — .

Juin — Octobre — Décemb. —

Janvier 1905 Février — .

Avril — .

Juillet — .

Septemb. — .

Cours de la rente Busse 4 O/O 1894

à la Bourse de Saint Pétersbourg

1904 23 janvier

— 23 février.

— 17 avril..

— 24 avril. . .

1904 20 août

21 décembre

1905 24 février. . .

— 1 9 août

Ainsi donc, à la fin de la guerre, les cours cotés sur les fonds publics des Etats belligérants étaient, à peu de chose près, ceux cotés à l'ouverture des hostilités (1). Quant aux autres valeurs mobilières négociées sur les marchés du monde, non seulement elles n'avaient pas baissé, mais encore leurs cours s'étaient relevés après un léger tassement. (( Supposons, disait M. Neymarck, à la fin de 1904, qu'il y a un an, à pareille époque, un financier soit parti en voyage, ne soit revenu qu'aujourd'hui, et que, pendant cette période, se soient déroulés les événements qui se sont accomplis ; que, de plus, il n'ait ni lu un journal, ni ouvert une cote de Bourse. Son étonnement serait grand, assurément, de. constater à son retour que, non seulement les valeurs mobilières n'ont pas baissé, mais qu'au contraire

(i) Pour le Japon, une amélioration sensible s'était même produite sur les cours des fonds publics.

elles sont en hausse et que, dans tous les autres pays, il en est de même qu'en France: après un fléchi s sèment profond, un relèvement est venu et la hausse a été plus forte qu'elle n'avait été avant que les derniers événements n'aient éclaté (1). »

Et cependant, on ne peut nier que la guerre eût affaibli le crédit du Japon aussi bien que celui de la Russie. On ne peut soutenir que des capitaux considérables n'eussent pas été détruits et perdus pour de nouveaux placements. Comment donc expliquer un pareil état de choses?

On se souvient encore de la campagne de presse que suscita, en 1906, l'émission en France d'un emprunt russe. Le Gouvernement impérial, se trouvant dans l'impossibilité de payer les intérêts de sa dette, conçut l'idée très ingénieuse de faire un nouvel appel aux capitalistes français. Ces derniers se payèrent ainsi à eux-mêmes les coupons de leurs obligations. Cette opération coûta à la Russie plus de 12 millions de francs de commission, sans compter bien entendu les « frais de guichets et autres » d'une dizaine de millions. Cet emprunt souleva, en France, une grande indignation et l'affaire fut même portée à la tribune de la Chambre.

On voit, par ce fait, dans quel état la guerre avait laissé les finances de la Russie. Dans les années -qui suivirent, en 1907 et 1908, on parla à nouveau d'un emprunt russe à Paris. A cette occasion, le journal L'Information s'adressa à quelques financiers et économistes français, leur posant cette question : « La France doit-elle demander des gages pour le prochain emprunt russe? » Ce journal suggérait alors l'idée d'un emprunt garanti par un gage spécial: chemins de fer, douanes, etc.. Ce fait démontre bien le peu de confiance qu'on avait à cette époque dans la seule signature de l'Etat russe (2).

(1) Finances contemporaines, par Neymarck, page 843.

(% L'Information de janvier 1908. Réponses de MM. Raffalovich, Aimond, Daniel Bellet, Yves Guyot, de Collonjon, P. Delombre, G. Rouanet, P. Baudin, Gérald, etc. .

Pour le Japon, d'ailleurs, il en était un peu de même après la guerre. Pendant les hostilités, il avait eu moins recours aux emprunts étrangers. Cela lui permit d'y recourir plus facilement après la paix. Mais, après l'Angleterre et les Etats-Unis, il dut s'adresser à l'Allemagne et, finalement, à la France. Ses émissions furent toutefois peu nombreuses, le Gouvernement nippon, ayant la ferme volonté d'épurer par l'économie les finances publiques et le pays étant, depuis l'année 1905, en proie à 3e graves difficultés, financières.

Nous nous demandions ci-dessus pourquoi, la guerre ayant provoqué en Russie et au Japon une grande consommation de capitaux, le taux de l'argent n'avait pas augmenté, c'est-à-dire pourquoi les cours des valeurs mobilières ne s 'étaient pas trouvés à la signature de la paix plus bas qu'à l'ouverture des hostilités?

M. Leroy-Beaulieu, combattant au commencement de 1904 l 'opinion qui avait alors cours dans les milieux financiers européens, suivant laquelle le manque d'argent devait rapidement mettre fin aux hostilités, disait « qu'on a besoin de beaucoup d'argent avant une guerre, d'encore plus d'argent après la guerre, mais de peu d'argent durant la guerre elle-même » (1). Et c'est là une pure vérité.

La lutte en Extrême-Orient a, sans doute, englouti des capitaux considérables dont on peut évaluer le total à une dizaine de milliards. Il serait étonnant que le prélèvement d'une pareille somme sur les disponibilités de l'épargne mondiale fût restée sans influence sur le taux de placement des capitaux et n'eût pas réagi, par suite, sur les cours des valeurs mobilières déjà cotées. Mais il ne faut pas croire que pareille réaction soit immédiate.

L'attente d'emprunts de guerre extérieurs, avantageux aussi bien pour les .banquiers que pour les capitalistes, provoque un ralentissement sensible des affaires d'émission sur tous les marchés susceptibles d'être appelés à don-

(1) L'Economiste français, 1904, 1. 1, page 205.

ner une aide financière aux belligérants. L 'annonce de difficultés extérieures déchaîne, en outre, sur ces marchés, où sont généralement cotés les fonds des pays en conflit, une crise de Bourse qui incite les capitalistes à une prudente réserve. Les seules affaires qui se traitent alors ne sont presque toutes que des opérations d'arbitrage. Les disponibilités s'accumulent ainsi par la force même des choses en de puissantes réserves qui permettent à l'épargne de couvrir facilement les emprunts de guerre qui peuvent être émis.

Et l'on arrive ainsi à la paix. C'est alors l'époque des grands emprunts de liquidation : ce sont généralement des emprunts extérieurs. L'afflux de l'épargne accumulée durant la guerre favorise de rapides et nombreuses souscriptions et marque, sur le marché, l'importante réduction que les dépenses militaires ont fait subir aux disponibilités. C'est « le temps de moisson des capitalistes », et chacun s'empresse cle profiter des placements avantageux qui lui sont offerts. Mais, après cette période de fièvre boursière et de reprise, le cours normal des choses se rétablit peu à peu. Les coffres de l'épargne sont à sec, et cependant l'industrie et le commerce, depuis longtemps sevrés du recours au crédit, ont besoin de capitaux pour s'étendre ou se maintenir. Les bas cle laine ne contiennent plus rien, et pourtant les Etats belligérants, après une courte période de recueillement, ont à nouveau besoin de faire appel au crédit pour la réorganisation militaire, économique et financière du pays. Les emprunts de liquidation n'ont eu d'autre but, en effet, que de solder les dépenses immédiates de la guerre; c'est maintenant au tour des dépenses indirectes et plus lointaines.

Les marchés sentent alors la rareté de l'épargne, son insuffisance effective par suite de la réduction qu'elle a subie, son impuissance à répondre aux demandes de tous ceux qui en ont besoin. Et c'est alors la course aux millions, la concurrence des emprunteurs, la surenchère financière, et le taux d'intérêt finit par se relever peu à peu.

Les anciens placements sont dédaignés 'pour les nouveaux, plus avantageux. Des arbitrages sont effectués, des ven^ tes se produisent, et la cote enregistre une baisse générale sur toutes les valeurs, un resserrement des capitaux. Telle est la conséquence de la guerre.

C'est ce qui s'est produit, nous le voyons à cette heure, pour la guerre d'Extrême-Orient. En 1905, à la signature de la paix, les cours n'avaient poirt baissé relativement à ceux cotés au début de 1904; bien au contraire, la Bourse était à la hausse.

Mais que s'est-il passé depuis? Des milliards de titres russes ou japonais ont été émis à Londres, à Paris, à Berhn, à Bruxelles, et peu à peu le taux d'intérêt s'est relevé, et la Rente française, cotée alors au-dessus du pair, est descendue à 87 ou 88. La baisse de notre Rente est la rançon dés intérêts élevés que la Russie nous a servis au lendemain de la guerre !

Le Japon n'est pas encore complètement remis de la secousse que lui ont infligée ses ambitions sur la Corée. Ce pays a cependant donné aux vieilles nations européennes un exemple de ce que pouvait faire, en matière financière, la volonté inébranlable d'arriver, par l'économie, à l'équilibre budgétaire et à la réduction de la dette publique. Cependant, on ne peut pas dire que son crédit se soit beaucoup amélioré, puisqu'on l'a vu encore, en 1913, obligé d'emprunter en France en bons du Trésor à dix ans, au taux de 5 0/0 net, sans impôt. L'émission n'eut, d'ailleurs, pas lieu au pair, mais à 490, c'est-à-dire 98 p. c.

La Russie fournit, de son côté, un exemple de la rapidité avec laquelle, grâce à une gestion habile et à des circonstances économiques particulièrement favorables, la situation financière d'un grand Etat peut être restaurée. Nous avons fait allusion tantôt aux craintes qu'avaient fait naître, chez les porteurs de fonds russes, les difficultés financières avec lesquelles la Russie s'était trouvée aux prises au lendemain de la guerre d'Extrême-Orient, et que le journal L'Information réflétait dans un de ses articles de

janvier 1908. Les budgets russes se soldaient alors par des déficits considérables et réguliers, et la dette publique imposait au pays une charge croissante. C'est à tel point que certains économistes n'avaient pas craint d'envisager, un peu hâtivement, l'éventualité d'un moratorium russe. Aujourd'hui la situation de nos alliés est complètement transformée ; leurs budgets se 'liquident régulièrement par des excédents de recettes importants et leur dette publique va en s 'atténuant, grâce aux amortissements extraordinaires qui sont pratiqués chaque année.

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