CHAPITRE IV
GUERRE ITÀLO-TURQUE
I. La situation financière de l'Italie à l'ouverture des hostilités
Partie d'une situation difficile et disposant de piètres finances, l'Italie est arrivée à acquérir une situation très enviable. Il y a une vingtaine d'années, son crédit était tombé fort bas : la Rente italienne avait fléchi un moment jusqu'à 73. Aujourd'hui, ce crédit est l'un des premiers du monde. Par suite de quels événements cette transformation extraordinaire a-t-elle bien pu se produire?
Lorsque, le 13 février 1861, Victor-Emmanuel fut proclamé roi d'Italie, la situation financière du jeune royaume n'était rien moins que précaire. Il commençait son existence avec une dette de près de deux milliards et demi, et son budget accusait, dès la première année, un déficit de plus de - 100 millions, déficit qui devait, au surplus, s 'accroître formidablement, puisque deux ans plus tard il atteignait le chiffre de 446 millions. Pour faire face à cette situation, le Gouvernement italien eut recours à tous les expédients : il contracta des * emprunts, augmenta les impôts, en créa de nouveaux, afferma les 'chemins de fer de l'Etat, décréta le cours forcé des billets, et même, en 1866, au moment de la guerre austro-prussienne, leva un emprunt forcé. Cette guerre se termina, on le sait, par l'annexion de la Vénétie ; mais elle avait coûté 800 millions au Trésor italien et à peu près ruiné son crédit. Il fallut encore recourir aux expédients: on vendit les domaines de l'Etat et les biens confisqués des couvents, on augmenta encore la circulation des billets, on réduisit -les appointe-
monts des fonctionnaires, etc.. Mais rien n'y fit et, lorsque, le 22 septembre 1870, les Italiens entrèrent dans la ville de Eome, la situation des finances publiques était encore des plus précaires.
Cette situation s'améliora, toutefois, durant les années qui suivirent. Le déficit s 'atténua graduellement, disparut en 1875, et fit même place, à diverses reprises, à des excédents budgétaires appréciables. Le Gouvernement risqua alors la suppression du cours forcé grâce à des emprunts extérieurs importants. Les finances publiques se relevaient visiblement et le crédit italien s 'était améliore de telle manière que la Rente atteignit le pair en 1884. Mais cette amélioration devait malheureusement être toute passagère. Les dépenses considérables pour l'armée et la marine, les charges d'une politique coloniale imprudente, la lutte commerciale contre la France se traduisirent par la réapparition de déficits budgétaires croissants et par une rapide augmentation de la dette publique. La situation se trouva encore aggravée par une crise immobilière violente qui éclata à la suite des excès spéculatifs qui avaient été commis à Rome et à Naples : la déconfiture de la « Banca Romana », survenue en 1893, marqua le point culminant de cette désastreuse période. Elle fut suivie par d'autres faillites non moins retentissantes et, notamment, par celles du « Crédito mobiliare » et de la « Banca Générale », et par un assaut formidable des caisses d'épargne. De nouveau, le Gouvernement italien eut recours aux expédients les plus variés pour se procurer des ressources; c'est à ce moment que le taux de l'impôt sur le revenu, qui avait déjà été porté à 13 0/0, fut élevé jusqu'à 20 0/0. L 'intérêt réel de la rente 5 0/0 se trouvait ainsi réduit à 4 0/0. Malgré tout, le déficit se creusait toujours. Voici, d 'ailleurs, pour fixer les idées à cet égard, comment se soldèrent les 'budgets italiens de la période 1885-1896 (1) :
(1) L'Information du 30 mars 1913.
EXERCICES
RECETTES
DÉPENSES
DÉFICITS
EXERCICES
RECETTES
DÉPENSES
DÉFICITS
(en m
liions d
e lire)
(en m
illions c
e lire)
En une dizaine d'années, le budget italien avait laissé un .déficit global de 1.260 millions de lire qu'il avait fallu couvrir par d'onéreux appels au crédit. De 1885 à 1896, la dette publique était passée de 11.157 millions de lire à près de 13 milliards de lire, et son service absorbait plus du tiers des ressources budgétaires.
Persévérer dans une telle politique, c'était courir inévitablement à une catastrophe financière. Le Gouvernement le comprit et modifia résolument sa ligne de conduite sous l'impulsion habile et énergique d'hommes politiques nouveaux. Il améliora le système fiscal du pays, créant de nouveaux impôts et modifiant les méthodes de perception des anciens ; il réalisa de judicieuses économies sur les dépenses et s'efforça par tous les moyens de favoriser le développement économique du pays. Le départ du ministère Crispi, la réconciliation économique de l'Italie avec la France, l'abandon d'une politique coloniale aussi ruineuse que peu avisée contribuèrent grandement à cette œuvre de restauration dont M. Luzzatti fut l'un des principaux artisans.
Le tableau suivant permet de se rendre compte des résultats de cette politique nouvelle en ce qui concerne les finances publiques:
Tableau
EXERCICES
RECETTES
DÉPENSES
EXCÉDENTS
DEFICITS
i^en millions de lire)
Ainsi, malgré les charges nouvelles considérables auxquelles il avait fallu faire face, les treize derniers budgets liquidés avant la guerre s 'étaient soldés, sans aucune exception, par des excédents de recettes, parfois très importants. De 1896 a 1911, les recettes normalles du^résor s'étaient accrues de 878 millions de lire, soit de 54 0/0 environ. Cette augmentation fournit la meilleure preuve -du développement économique du pays et de sa bonne situation financière à l'ouverture des hostilités, étant donné surtout qu'elle avait été obtenue presque- exclusivement par l'amélioration de la productivité des impôts et, dans une très faible mesure seulement, par des réformes légisgislatives.
D'après la Note générale préliminaire pour l'exercice 1912-13 présentée au Parlement italien par M. Tédesco, ministre du Trésor, les recettes, sans tenir compte du droit de douane sur les blés, avaient augmenté d'une somme de 534 millions de lire durant la période décennaire 1901-02 à 1910-11 (1). Parmi les impôts directs, celui de la richesse mobilière avait augmenté de 73 millions et l'impôt sur la propriété bâtie de près de 11 millions et demi, malgré les nombreuses concessions accordées. Au contraire, l'impôt
(1, Voir le Rentier du 17 janvier 1912.
sur les terrains était en diminution de 21 millions L., à cause -des concessions et des dispositions de la loi du 15 juillet 1906.
. La taxe mobilière avait augmenté, dans ces dix ans, de 84 millions L., dont plus de deux pouvaient être attribués aux modifications introduites dans le régime des taxes, alors que les 82 autres millions provenaient du développement des affaires. La plus-value avait été de 10 millions pour les successions, de 9 millions pour le timbre, de 35 millions pour l 'enregistrement, de plus de 8 millions pour les concessions du Gouvernement, de plus de 6 millions pour les taxes d'instruction publique.
Les réformes introduites dans le régime de certains impôts de fabrication (alcools, sucre, eaux gazeuses) avaient contribué à augmenter le revenu de ce chapitre de 10 millions et demi de lire, tandis qu'une plus-value de près de 86 millions L. était due au développement des différentes industries, conséquence de l'augmentation de la population et du progrès du bien-être public. La fabrication du sucre contribuait à cette augmentation pour 66 millions.
Le rendement des douanes, blé exclu, s'était accru de 82 millions ; cette augmentation aurait été de plus de 110 millions si la douane sur le sucre n 'avait diminué de 24 millions de lire par suite de l'augmentation de la production indigène.
Les monopoles accusaient une plus-value de 154 millions, dont 100 millions L. pour le tabac, 11 millions L. pour le sel et 43 millions L. pour la loterie.
Les dépenses avaient naturellement augmenté de façon correspondante, l'Etat étant intervenu pour donner plus d'activité à l'agriculture, pour favoriser le développement du commerce et de l 'industrie, pour mettre à exécution les projets de travaux publics, pour étendre et améliorer les services publics et pour relever les traitements des fonctionnaires. Mais, parmi ces dépenses, plusieurs étaient productives et l'on pouvait espérer qu'elles contribueraient
à leur tour, dans l'avenir, à accroître le montant toujours plus élevé des recettes budgétaires.
Dans l'intervalle, en outre, deux opérations particulièrement avantageuses pour le Trésor italien et l'économie générale du pays avaient été effectuées: la conversion du 5 0/0 avec impôt en 3 1/2 0/0 sans impôt, et le rachat des chemins de fer. Ces deux opérations avaient d'ailleurs été accomplies simultanément, et cela sans que l'une nuisit à l'autre, grâce à l'habileté financière du ministre alors en fonction, M. Luzzatti. Dans un article publié par El Sole, au commencement de l'année 1912, cet économiste distingué explique lui-même comment il opéra. Au lieu de négocier un emprunt public, qui aurait pu contrarier peut-être le succès de la conversion, M. Luzzatti eut l 'idée de se servir, pour le rachat, de la Caisse des dépôts et prêts, c'està-dire, en réalité, de la Caisse d'épargne postale, dont une partie des disponibilités devait obligatoirement être placée en valeurs d'Etat, notamment en titres de chemins de fer. Grâce à cette combinaison, partie avec les ressources de la Caisse des dépôts, partie avec les réserves de garantie des banques d'émission, partie avec le concours des caisses d'épargne libres, le ministre des Finances -obtint les sommes considérables nécessaires pour le rachat des chemins de fer, sans troubler le marché- des fonds nationaux.
Il est certain que l'amélioration de la situation financière de l'Italie fut due, dans une très large mesure, aux efforts des hommes d'Etat qui présidèrent aux destinées de ce pays entre 1897 et 1911; mais il est hors de doute que cette amélioration fut considérablement aidée par le développement économique du pays. C 'est à ce développement, en effet, nous l'avons dit, qu'il faut principalement attribuer la remarquable progression des ressources du budget pendant cette période et le rapatriement graduel des rentes nationales, double phénomène qui explique surtout le relèvement rapide du crédit italien sur les marchés financiers européens. L 'examen de la situation économique
de l'Italie à l'ouverture des hostilités n'est donc pas moins intéressant que celui de sa situation financière.
Il existe, en Italie, depuis déjà bien des années, un très fort courant d'émigration qui constitue, d'ailleurs, une des sources de richesse du pays. Cette émigration s'est surtout développée depuis un quart de siècle. Alors qu'elle ne représentait qu'une centaine de mille individus avant 1880, elle s 'élevait, avant la guerre, à 300.000 individus par an environ. Voici, d'ailleurs, quelques chiffres extraits des statistiques officielles (1) :
EXERCICES