V. Les finances grecques avant la guerre
« L'intérêt que nous portons à la Grèce, écrit M. Eaphaël-Georges Lévy (1), remonte aux origines mêmes du
(1) Revue des Deux-Mondes 1912, tome VI : Les finances des Etats balkaniques et les Bourses européennes.
jeune royaume, que nos armes, plus que celles d'aucune autre puissance, contribuèrent à fonder au début du xixe siècle. La France n'a cessé, depuis lors, de lui donner un appui moral et matériel qui s 'est traduit, récemment encore, par l'envoi d'une mission militaire, dont l'influence sur la réorganisation de l'armée- hellène paraît avoir été décisive. Nombreuses sont les entreprises de travaux publics auxquelles nos capitaux ont participé. Avant tout, nous avons été les principaux bailleurs de fonds du Trésor; l'état de ses finances nous importe particulièrement, puisqu'on estime que les trois quarts des obligations helléniques sont dans les portefeuilles) de nos rentiers.
» Lorsque Capodistrias, élu le 2 avril 1827 gouverneur de la Grèce par un vote de l'assemblée de Trézène, débarqua quelques mois plus tard à Nauplié, la situation semblait presque désespérée: Missolonghi et l'Acropole d'Athènes avaient été repris par les Turcs ; Ibrahim pacha occupait presque tout le Péloponèse. Seules, quelques places fortes de la Morée, la Mégaride, les îles de l'Archipel, Samos et une partie de la Crète restaient libres. Mais bientôt le général Maison chassa les Arabes de la Morée; Capodistrias reconquit une grande partie du territoire repris par les Ottomans et s'efforça de rétablir un peu .d'ordre dans les finances, qui n'existaient pour ainsi dire pas. Les recettes de l'année 1828-29 (mars-février) furent de 8 millions de piastres turques; celles de l'année suivante de 12 millions, soient environ 3 millions de francs. Malgré la sévérité de la gestion de Capodistrias, partisan énergique de l'économie la plus absolue, ces ressources restaient bien em deçà des sommes indispensables1 aux dépenses essentielles): celles de l'armée seule atteignaient 20 millions de piastres. Le gouverneur essaya d'émettre au dehors un emprunt, qui ne fut réalisé qu'après sa mort, survenue le 26 septembre 1831. Le roi Othon obtint 36 millions, mais une bien faible partie de cçtte somme entra dans le pays; des subsides russes et français alimentèrent le budget grec. LTAngleterre s'abstint presque
complètement et ne se décida qu'à la dernière extrémité à verser 500.000 francs en 1831, alors que la contribution de la France, y compris les dépenses de l'expédition du général Maison, atteignait déjà 20 millions. Des particuliers grecs et étrangers fournirent des sommes importantes. La Grèce est peut-être le pays du monde où les dons volontaires des citoyens atteignent les chiffres les plus élevés. C'est un des traits qui honorent la nation et qui montrent le mieux la force du sentiment patriotique qui l'anime...
» Pendant une longue période, il ne fut plus question de grandes opérations financières, jusqu'à ce que, le traité de Berlin ayant modifié la carte et partiellement transformé le régime d'une partie de l'Europe orientale, la Grèce s 'agita de nouveau et se reprit à préparer la réalisation de rêves séculaires. A plusieurs reprises, elle crut que l'heure avait sonné et, chaque fois, elle n'hésita pas à se lancer dans des dépenses militaires auxquelles son budget ordinaire ne pouvait suffire. L'ère des grands emprunts extérieurs s'ouvrit. La part la plus forte de la dette grecque, 600 millions environ, a été contractée au cours des années 1880 à 1890. Les sommes reçues de ce chef ont servi à construire 760 kilomètres de chemins de fer, 2.500 kilomètres de routes, à acheter trois cuirassés, à couvrir les déficits budgétaires, et surtout les frais des deux mobilisation si de 1880 et 1885.
» Les charges des emprunts pesaient alors d'une façon particulièrement lourde sur le pays, à cause du change qui était fort élevé et qui majorait de moitié environ les sommes à remettre à l'étranger pour les coupons et l'amortissement. Le ministère Tricoupis fit de louables efforts pour augmenter les recettes, qui doublèrent et passèrent de 43 à 89 millions de drachmes (francs), mais elles n'arrivaient toujours pas à équilibrer les dépenses. La circulation de la Banque nationale augmentait sans cesse. Le pays fut acculé à une suspension de paiement. Après la guerre turque, les puissances, <jui étaient inter-
venues pour imposer à l 'Empire ottoman une paix plus avantageuse au vaincu qu'au vainqueur, s'occupèrent de réorganiser les finances helléniques.
» La période moderne de celles-ci remonte à l'arrangement du 26 février 1898, intervenu, à la suite de la suspension du service des dettes précédemment contractées, entre le royaume et les délégués des grandes puissances réunis à Athènes. Un certain nombre de revenus ont été attribués à la Commission internationale chargée de les encaisser et de les appliquer, dans 'des conditions déterminées, au service des emprunts antérieurs et à celui d'un emprunt de liquidation qui fut alors contracté sous la garantie des puissances. Mais, tandis qu'en Turquie un acte unilatéral, émané de la seule volonté impérialë avait organisé le nouveau régime financier, ce fut une convention signée entre l'Etat hellénique, d'une part, la France, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Autriche, l'Italie et la Russie, de l'autre, qui réorganisa la Dette grecque.
» La Commission financière internationale surveille les revenus affectés à oe service. La perception en a été confiée, à la Société de Régie des revenus 'affectés au service de la Dette hellénique, société anonyme grecque, prévue par la loi de contrôle, et qui est née de la transformation de la Société de Régie des Monopoles de Grèce, fondée en 1887. à l'occasion de l'émission de l'emprunt gagé par les monopoles. Ses statuts et la convention qui la lie au Gouvernement ont été agréés par les six puissances médiatrices ayant participé à la conclusion du traité de paix du 6 décembre 1897, et sanctionnés par décret royal du 28 avril 1898; ils ne peuvent être modifiés qu'avec l'as- * sentiment de la Commission financière internationale. Les recettes sont mises à la disposition de cette dernière, qui, par l 'intermédiaire des établissements étrangers et de la Banque nationale, assure le service des emprunts : elle verse à la Banque nationale le reliquat revenant au Gouvernement. Depuis sa création, la Commission, autorisée par les six puissances, a été amenée à assurer le service
de cliver- emprunts postérieurs à 1898. C'est ce qui s'est également passé pour le Conseil de la Dette ottomane et la C ai s se des Monopoles serbe. Quand il existe un organe de ce genre, qui donne aux administrations indigènes L'exemple daine gestion féconde, les Gouvernements euxmêmes se trouvent amenés à lui confier la perception d'un nombre croissant de revenus,
» La Commission avait fixé à 551 millions de francs les capitaux des emprunts extérieurs resitant en circulation en 1898 : elle distingua six catégories, correspondant aux émissions faites entre 1881 et 1893. aux taux de 4 et 5 0/0; les six emprunts ont été répartis en trois groupes, au service initial desquels le Gouvernement applique une annuité de 14.850.000 drachmes, devant produire au minimum 9 millions de francs or par an, c'est-à-dire que le Gouvernement garantit un change minimum de 165 0/0. Cette somme est destinée à servir aux porteurs d'obligations un minimum d'intérêt variant entre 43 et 32 0/0 du taux stipulé à l'origine, et à opérer, au moyen du surplus, l 'amortissement par voie de rachat ou de tirage au sort. Si le change est plus favorable que 165, l'économie résultant de ce chef appartient pour les 3/5 aux porteurs de la Dette; ces trois cinquièmes servent pour moitié au relèvement de l'intérêt, pour moitié à l'augmentation de l'amortissement. Les revenus affectés sont les droits de tim'bre, les douanes du Pirée, l'impôt sur le tabac, les monopoles du sel, du pétrole, des allumettes, des cartes à jouer, du papier à cigarettes, de l'émeri de Naxos.
» Aux emprunts visés par la Convention de 1898 se sont ajoutés les suivants: tout d'abord, celui de 170 millions, émis au moment même du règlement au taux de 2 1/2, destiné au paiement de l'indemnité due à la Turquie et à la liquidation de la situation financière. Grâce à la garantie conjointe et solidaire de la France, de la Grande- Bretagne et de la Kussie, la Grèce a pu emprunter alors
à des conditions inespérées. En 1902, fut émis l'emprunt 4 0/0 des chemins de fer, de 155 millions, et, -en 1910, l'emprunt 4 0/0 de 150 millions. Ces deux derniers n'ont qu'une deuxième hypothèque sur les revenus délégués à la Commission, tandis que l'emprunt 2 1/2 est sur la marne ligne que les six emprunts ayant formé l'objet du concordat de 1898, c'est-à-dire au premier rang. Mais Jls ont reçu des garanties additionnelles nombreuses.- C'est ainsi qu'à l'emprunt de 1910, créé en monnaie française, allemande, anglaise, et en drachmes d'or (équivalant, par conséquent, au franc) sont affectés la part revenant à l'Etat des- recettes des lignes de chemins de fer à construire sur le produit de l'emprunt, la nouvelle taxe additionnelle de 2 drachmes par oke sur le tabac établie en 1909, le produit du monopole du sucre, au cas où le Gouvernement déciderait d'appliquer la loi relative à ce monopole. »
Au total, la dette hellénique s'élevait, en 1912, à près d'un milliard de drachmes. C'était, de beaucoup, la plus importante des dettes balkaniques. Voici quels en étaient les principaux éléments au 31 décembre 1911 (1) :