‹ Les finances de l'ancien régime de la révolution;Chapitre 2 sur 64 · ÉCOLE DES ÉCONOMISTES · texte numérisé non relu

ÉCOLE DES ÉCONOMISTES

« mêmes qu'on a vendues ou de celles qu'on a achetées. » [Maxànes r/énéralcs ou fjouvernement économique d'un royaume agricole, 1758.)

La théorie de la halance du commerce en argent constituait jusqu'à l'époque 011 Quesiiay émettait cette maxime un dogme incontesté : elle a conservé longtemps ce caractère. Vendre aux étrangers plus qu'on ne leur achète et recevoir chaque année un solde en argent semblait l'idéal d'une heureuse situation commerciale. Tous les auteurs de la première moitié du xyiii-^ siècle, ûutot, Melon, Forbonnais, etc., proclament cette théorie sans même la discuter (1). Être créancier en argent des autres peuples, recevoir un solde en numéraire, représente à leurs yeux le seul véritable bénéfice commercial. « C'est à reccTOir « cette balance en argent que tendent les efforts de tous « les états commerçants . Elle seule, en effet, est capable « d'augmenter la masse positive et relative de leurs mé- « taux, d'accroître leur population, de donner à lacircula- « tion une activité féconde. » (Forbonnais, Eléments du comtnerce.)

La maxime de Quesnay, « balance du commerce en ar- < gent, chose futile », énonçait donc une vérité inconnue jusqu'alors, et sa formule, si on veut bien s'appesantir sur les quelques mots qui la développent, possède une telle justesse d'expression, qu'à 130 ans de distance, elle demeure intacte et n'est susceptible d'aucune correction.

Au sujet du commerce lui-même, la maxime fondamen-

l.II est curieux de remarquer incidemment que cliacun de ces auteurs se vante d'avoir découvert un moyen certain de contrôler l'exactitude des publications périodiques concernant la balance du commerce : cpmoyen, le même pour tous, consiste à consulter les cours des changes et à reconnaître ainsi si la nation est débitrice ou créancière en argent des nations voisines.

taie de Quesnay présente le même relief : « XXV. Entière « liberté du commerce. Qu'on maintienne l'entière liberté « du commerce, car la police du commerce intérieur etex- « térieur la plus sûre, la plus exacte et la plus profitable « à la nation et à l'État, consiste dans la pleine liberté et la « concurrence. » (Idem.)

Voilà le programme de la nouvelle école posé par le maître et que commenteront ses disciples. Toute la doctrine s'y trouve renfermée : liberté entière! L'idée, les mots mêmes, étaient nouveaux. Beaucoup d'écrivains, sans doute, avaient parlé de liberté; mais aucun n'avait osé atîronter l'hypothèse de la pleine liberté effectivement pratiquée. Vauban demandait seulement : « qu'on ne rebutât point « les étrangers qui viennent nous enlever les denrées « que nous avons de trop. » Boisguillebert ne veut pas : « qu'on apporte aucun changement aux droits d'entrée « dans le royaume, se réservant à mettre quelques règles « qui rendent la chose moins fâcheuse aux négociants. » {Détail de la France.) Melon déclare qu'il faut interdire toute exportation « des matières premières nécessaires « pour faire travailler les manufactures »et que « l'entrée « des ouvrages de soie et de laine doit être défendue ». (Melon, Essai politique sur le commerce, 1734.)

Ces écrivains, considérés comme libéraux, sont, en effet, remplis de bonnes intentions, mais ils subissent aveuglément les préjugés de l'époque. Quesnay, arrivant après eux, inaugure, sans transition apparente, un ordre d'idées absolument nouveau : il pose comme un axiome la liberté entière des échanges avec l'étranger.

Turgot commenta les idées de son maître avec une audace au moins égale. Dans l'éloge de Vincent Gournay, dans les lettres à Trudaine, puis surtout dans sa lettre à l'abbé Terray sur la marque des fers, le libre-échange est

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proclamé de la manière la plus radicale : « Je conçois, dit-il, « que des maîtres de forges, qui ne connaissent que leurs « fers, imaginent qu'ils gagneraient davantage, s'ils avaient « moins de concurrents. Il n'est point de marchand qui ne « voulût être seul vendeur de sa denrée. Si on les écoute, « et, on ne les a que trop écoutés, toutes les branches du « commerce seront infectées de ce genre de monopole. Ces « imbéciles ne voient pas que ce même monopole qu'ils « exercent, non pas comme ils le font croire au gouverne- « ment contre les étrangers, mais contre leurs concitoyens « consommateurs de la denrée, leur est rendu par ces « mêmes concitoyens, vendeurs à leur tour dans toutes les « autres branches de commerce, où les premiers devien- « nent à leur tour acheteurs. Quelques sophismes que « puisse accumuler l'intérêt particulier de quelques com- « nierçants, la vérité est que toutes les branches du com- « merce devraient être libres, également libres, entièrement « libres. » [Lettre à l'abbé Terrât/ sur la marque des fers. Limoges^ 24 décembre 1773.)

Peu de pages aussi énergiques et aussi éloquentes ont été écrites depuis lors sur le libre-échange. Aussi peut-on croire sur parole son disciple et ami, Du Pont de Nemours, lorsqu'il attribue à Turgot le projet arrêté de supprimer tous les droits perçus sur les marchandises étrangères à l'entrée du royaume. Abolition complète des droits de douane : tel était le plan que Turgot eût exécuté, si le temps le lui eût permis. Dans sa pensée, la liberté aurait attiré le commerce du monde entier sur notre territoire : nous aurions vaincu pacifiquement l'Angleterre : celle-ci n'aurait pu lutter contre nous quen sacrifiant les centaines de millions du produit de ses douanes; ou, si elle avait eu la maladresse de ne pas y renoncer résolument, sa puissance commerciale eût succombé devant le dévelop-

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pement de la notre. {Mémoire sur la vie, V adminhtratîon et les oi(vra(/es de Tiav/of, par Du Pont de Nemours.)

C'était là la réalisation spéculative des théories énoncées précédemment. Seulement, dans les combinaisons de Turgot, un point essentiel fait toujours défaut, la transilion. Comment passer sans secousse du régime des prohibitions à celui de la complète liberté? Par quel moyen préserver d"une ruine subite les industries établies à l'abri des tarifs? Ces difiicultés de transition ne semblent jamais avoir préoccupé Turgot, ni dans cette matière, ni dans aucune autre. Aussi ses meilleures conceptions ccbouèrent-elles dès leur première application, pour ne îriompherplus tard qu'entre des mains plus habiles.

La théorie de la liberté commerciale propagée par Quesnay et Turgot avait pour organe militant un recueil périodique dirigé par l'abbé liaudeau, intitulé d'abord Éphémérides du citoyen, puis Nouvelles Ephémérides économiques. Tous lesphysiocrates y collaboraient. L'abbé 'Bandeau compromettait bien quelquefois sa secte par ses exagérations et l'excès de son zèle. Ainsi, dans son journal, pour désigner Quesnay, on disait : « l'homme qui a paru », et ailleurs : « l'antiquité lui aurait élevé des autels » (1775, tome Y), ou bien : « la morale du produit net fut le plus beau * présent que Dieu ait envoyé aux hommes. » — « Il y a « trois inventions merveilleuses dans le monde : l'écri- « lure, la monnaie et le tableau économi(]ue de Quesnay. » Ces intempérances de langage choquaient quelques esprits délicats. La Harpe trouvait (]ue le recueil de l'abbé Baudcau « parlait en style prophétique, et non français, du « pri\ des farines et de la manière de faire le pain ». {Correapondaïue lilln-airr, livre .MX.) Mais le ridicule, s'il se pniduisait quelquefois, disparaissait dans la masse d'excellents et solides travaux, traitant les sujets les plus éle-

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vés et les plus actuels avec une logique inflexible, inconnue jusque-là. Du Pont de Nemours, qui dirigeait lesEp/iémérides avant l'abbé Bandeau, y fit paraître successivement presque tous ses ouvrages; le M'' de Mirabeau, Le Trosne, Mercier de la Rivière y écrivaient tour à tour.

Ce dernier venait de publier, en même temps, son ouvrage sur YOrdre naturel et essentiel des sociétés politiques, le plus séduisant traité de la physiocratie et le mieux fait pour vulgariser In science.

Le principe de la liberté commerciale, grâce à la propagande de ces hommes éclairés, pénétrait peu à peu profondément dans l'opinion publique.

Les économistes, malgré la nouveauté de leurs doctrines et le retentissement de leur prosélytisme, ne rencontrèrent presque aucun contradicteur. Quesnay fut obligé de publier lui-même, sous un nom supposé, des critiques de sespropres ouvrages, afin de créer une discussion. (O/v^'^^'on contrele tableau éconojnique, novembre 1767 ; — Nouvelle défense du système mercantile, avril 17G6.) L'école avait absorbé dans son sein à peu près la totalité des hommes versés dans l'étude des finances et du commerce. En dehors d'elle, personne n'existait plus qui pût lui tenir tête. Nous ne parlons pas d'un avocat nommé Linguet, rédacteur des A?males politiques. Ce Linguet, libelliste violent et médiocre, universellement méprisé, souvent ridicule, avait cru prendre un rôle remarquable en se déclarant l'ennemi des économistes.

Sans doute, quelques esprits sérieux demeuraient encore attachés aux idées anciennes, Forbonnais par exem-

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pie, et Necker, mais ils ne luttaient pas, ou bien, après avoir tenté de lutter^ ils y renoncèrent.

Forboimais, célèbre à juste titre par ses Recherches et considérations sur les finances, conquit en économie politique une moindre réputation qu'en finance. Ses traités sur le commerce se bornent à exposer méthodiquement les idées en cours. Après l'avènement des physiocrates, il continua à professer les dogmes qu'il avait appris ou enseignés dans sa jeunesse, sans paraître même avoir connaissance des idées nouvelles.

Necker, au début de sa carrière, eut la velléité de se poser en antagoniste déclaré de l'école des économistes. L'Académie proposa, en 1773, pour sujet de son prix annuel : l'Éloge de Golbert. Necker venait alors de quitter sa maison de banque, âgé seulement de 40 ans^ riche et tourmenté d'une ambition plus haute que celle de l'argent. Les gazettes n'avaient encore mentionné son nom qu'à l'occasion de ses discours à l'assemblée des actionnaires de la compagnie des Indes. L'amour du succès l'entraîna. Il crut y atteindre plus vite en osant railler, dans son Éloge de Golbert, l'école des économistes alors en pleine puissance. Il obtint le prix. Mais il perdit, dès ce moment, le bénéfice d'une association avec les hommes les plus éclairés de son siècle, association dont le pays et lui-même eussent retiré un profit inappréciable. La liberté commerciale formait le corollaire naturel de ses idées novatrices en finances. S'il ne s'était pas maladroitement engagé au début, s'il avait combattu les entraves douanières avec la même énergie que l'injustice des tailles, les vexations des collecteurs, l'avidité des courtisans, il aurait fortifié ses propres créations, et acquis le concours d'un groupe d'amis puissants, capables de le soutenir efficacement dans sa lutte contre les abus.

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