PAPIERS DE TOUTE NATURE SUBSTITUES AU PAPIER-MONNAIE
I. Bons du quart, des trois quarts, du tiers, bons d'ai-rérag'es, etc. — Ordonnances de payement. — Visas d'urgence. — Indignation de Du Pont de Nemours. — Faveurs faites aux fournisseurs privilégiées. — II. Fortune scandaleuse et corruption des fournisseurs. — Bons de réquisition. — Impossibilité d'estimer le montant de leurs émissions.
Nonobstant la démonétisation des assignats et des mandats territoriaux, la Révolution recourut jusqu'à sa chute à l'unique ressource qu'elle ait jamais' connue, celle du papier-monnaie. Seulement, à partir de l'an V, le papiermonnaie changea de forme.
Nous avons déjà dépeint la situation des rentiers payés semestriellement en bons du quart et en bons des trois quarts ; puis en bons dénommés bons du tiers et bons d'arrérages, admis en payement des contributions directes et des patentes, pour le principal (1), sans parler des bons des deux tiers mobilisés.
Aux fournisseurs le gouvernement remit, à défaut de papier-monnaie, des ordonnances de payement. Mais ces
1. Jusqu'en 1801, c'est-à-dire jusqu'au Consulat, avons-nous dit, les rentiers ne connurent pas le numéraire; le seul changement survenant, chaque semestre, dans leur situation fut celui de la perte subie par les papiers dépréciés qu'on leur distribuait. "Voir page 335.
ordonnances délivrées sans crédits, et surtout sans argent en caisse, uniquement pour calmer l'impatience des ayants droit, demeuraient indéilnimeut en soutl'rance. Les porteurs étaient obligés de les négocier à vil prix : « Là, c'est « un fournisseur, qui est obligé de perdre 3/4 sur son dé- « compte pour se procurer du numéraire; ailleurs, ce « sont des bons sur les receveurs des départements, ou sur « l'acquit des domaines aliénés, que le même fournisseur « donne à une perte énorme. Si le Trésor en tirait quel- « que avantage, il y aurait peut-être moins d'immoralité « dans ce commerce. Mais le grand mal est qu'en définitif « le Trésor supporte le payement de ces capitaux vendus « et revendus mille fois à bas prix. » {Journal crÉconojnie publique, de morale et de politique, par Rœderer ; numéro de vendémiaire an YL)
Cependant tous les fournisseurs indistinctement ne subissaient pas ces désastreux ajournements (1). Quelquesuns, plus adroits ou plus favorisés, amis des puissants du jour, obtenaient des visas d'urgence, c'est-à-dire des ordres spéciaux du gouvernement, au vu desquels les receveurs désignés sur la formule devaient ouvrir immédiatement leur caisse au porteur du mandat.
Une loi avait officiellement autorisé ces sortes de visas : « Le ministre des finances, disait-elle, continuera de ré- « gler l'ordre de payement des ordonnances de tous les « ministres, à raisoji de leur urgence. » (Loi du 14 octobre 1796, 23 vendémiaire an Y, art. 2.)
1. « Un fournisseur, ?i qui il est dû 500.000 livres qu'il ne peut accro- « cher, offre î,'t'ncrcusemeut de fournir encore pour 50.000 livres, pourvu « qu'on lui paye 100.000 livres de son ancienne créance. En faisant dix cré- « dits de cotte espèce, il se trouve payé, et a de plus un bénéfice sur sa « nouvelle fourniture. » {Journal iVéconomie politique, article de Saint- Aubin, 10 frimaire an V.)
Ainsi, (l'une part, la grande majorité des créanciers, nantis d'un titre vain nommé ordonnance de payement, répandu à profusion, se voyaient indéfiniment renvoyés, les mains vides, des guichets du Trésor; de l'autre, quelques spéculateurs privilégiés accaparaient toutes les ressources, au fur et à mesure de leur disponibilité.
Cet état de choses trouvait des théoriciens qui en justifiaient la convenance : « Dans les temps de détresse, di- « saient-ils, quand on ne peut pas tout payer,il faut^j«?/e/* « avec choix, et ce choix doit être réglé sur l'urgence. » (Lebrun, Anciens, 23 juillet 1797). « Le seul crédit qui nous « reste, ajoutait un autre, est basé sur les anticipations et « sitr la préférence que le ministre des finances a le droit « d'accorder à certaines parties du service. » (Bérenger, Cinq-Cents, 8 juillet 1797.)
Singuliers encouragements au crédit que ces payements à tour de faveur, laissant dans la détresse la presque universalité des créanciers, et faisant peser sur le gouvernement les plus graves accusations de corruption !
« On a vu des courriers se répandre sur les routes et « lutter de vitesse, afin que le premier arrivé pût vider les « caisses sur lesquelles il avait une ordonnance. Les mi- « nistres ont donné les ordonnances avec profusion et n'ont « réellement donné des visas cFurgence qu'à quelques « fournisseurs privilégiés. » (Debonnières, Cinq-Cents, 8 juillet 1707.)
Les conseils tentèrent alors de retirer aux ministres le droit exorbitant de délivrer des visas d'urgence. « Vous « êtes informés », dit, à ce sujet, Du Pont de Nemours au conseil des Anciens, le 13 juillet 1797, « que depuis trois ou « quatre mois aucun des fonctionnaires publics, ni à Paris, « ni dans les départements, n'a été payé, et que les pri- « sons et les hospices sont dans un dénûment allrcux. »
Le célèbre économiste ajoutait : « Le mal provient d'abord « du gaspillage ruineux dans les dépenses qui se font, puis « de la distribution imparfaite dans les dépenses qui se « payent. Sur le premier point, personne n'ignore que les « états de revue comprennent et nous font solder, vêtir, « chausser, armer au moins 150.000 hommes de plus qu'il « n'y en a sous les drapeaux. L'uniforme unique prête beau- « coupa cette manœuvre : chaque bataillon emprunte aisé- « ment à son voisin le nombre d'hommes nécessaire pour la « revue. Les hôpitaux comptent des journées pour des « malades qui n'y sont jamais entrés, d'autres pour des « malheureux morts depuis longtemps. Gela s'est fait de « tout temps, mais on y met moins de pudeur, parce que « la morale est plus universellement corrompue.
« Venant ensuite à l'ordre ou au désordre de nos « payements, on voit qu'abusant du droit de décider l'ur- « gence, on a payé beaucoup de dépenses qui n'étaient pas « urgentes, qui n'étaient pas même nécessaires; on en a « payé qui étaient interdites. On a donné de l'argent à « l'Opéra, à l'école d'équitation de Versailles, auConserva- « toire de musique... La grande masse a été partagée en- « tre des fournisseurs plus ou moins pressés, à raison « de ce qu'ils ont eu plus ou moins d'influence ou de « crédit. » (Discours de Du Pont de Nemours, Anciens, 13 juillet 1797.)
Ainsi, le gaspillage et la corruption s'ajoutent à la misère publique : « Les fournisseurs sont aujourd'hui les gens les « plus riches de la nation. »
Tel fut, sous la Révolution, le résultat de la suppression du papier-monnaie. Quand le régime des assignats et des mandats territoriaux eut disparu, l'ordre, loin de renaître, se trouva plus gravement compromis. Un nouveau papiermonnaie succéda à l'ancien, et engendra une désorganisa-
tion morale et matérielle au moins aussi désastreuse que celle dont les chapitres précédents ont tracé le tableau. Le ministre des finances, Ramel, dans sa brochure publiée sous le Consulat, avoue l'état déplorable des fmances à cette époque : « Les finances, écrit-il, n'étaient pas ce qui « occupait les partis opposés, à moins qu"il ne soit plus « vrai de dire que chacun voulait faire servir leur délabre- « ment au succès de ses projets. » {Des finances de la République française en l'an IX, par D. V. Ramel.)
A la suite de longues discussions, une loi du 24 juillet 1797, infirmant celle du 14 octobre 1796, retira au ministre des finances le droit « de régler l'ordre de payement «t des ordonnances de tous les ministres à raison de leur « urgence. »Le Directoire fut substitué au ministre des finances dans cette dangereuse mission. Déjà, quelques jours auparavant, un arrêté du gouvernement, du 9 juillet 1797, avait tenté de réglementer la matière dans le même sens. Ramel affirme dans ses mémoires que lui-même provoqua ces mesures « pour se mettre à l'abri de toutes « les accusations de particularité et de faveur auxquelles il « était exposé ». Les considérants de cet arrêté du 9 juillet décrivent la situation avec plus d'autorité qu'aucun récit individuel : « Les porteurs d'ordonnances sontobligésdese .« présenter quantité de fois à la trésorerie, sans obtenir les « payements qu'ils demandent; le grand nombre des con- « Gurrents et l'impossibilité de les satisfaire tous entraîne « dans les payements des préférences réelles ou apparentes « quifontdes mécontents... De là découlent le discrédit na- « tional, l'agiotage scandaleux qui se fail des ordonnances « et la perte énorme que ces ordonnances éprouvent... Par « suite de cet avilissement, les dépenses de la République « sont prodigieusement augmentées, ce qui ajoute encore « à l'insuffisance des ressources du Trésor. » (Préambule
de rarrùLé du 9 juillet 17'.)7.) Quels désordres révèlent ces textes officiels insérés au Bulletin des lois!
Quant aux dispositions môm-es du décret du 'J juillet et de la loi du 27 juillet 1797, il est superflu d'en discuter la valeur. Peu importait que le droit de désigner les créanciers privilégiés appartînt aux ministres ou au Directoire. Le mal auquel il eût fallu porter remède, c'était la nécessité de ces distinctions scandaleuses, le défaut d'équilibre entre les recettes et les dépenses, l'insuffisance du numéraire dans les caisses publiques, le gouffre du déficit que la Révolution creusait toujours plus profondément.
La loi du 3 mai 1708 entreprit de n'autoriser la délivrance des ordonnances des ministres qu'en cas de rentrées suffisantes entre les mains des receveurs. L'irrémédiable continuité du retard des recouvrements montra bientôt l'impossibilité matérielle d'exécuter cette loi, même à titre provisoire.
Deux mois après, le gouvernement et les assemblées l'abrogèrent d'un commun accord. Une loi du 16 juillet 1798, remplaçant celle du 3 mai, autorisa de nouveau le Directoire à émettre des lettres de crédit délivrées d'avance sur les recettes présinnahles, sans attendre les rentrées effectives. C'était le retour au régime antérieur : il engendra les mêmes abus. Gandin en constatait l'étendue à son arrivée au ministère, après le 18 brumaire : « Les recettes, « dit-il, avaient été déléguées d'avance à des entrepreneurs « ou à des compagnies qui avaient obtenu le droit de « toucher directement dans les caisses des receveurs les « deniers qui y rentraient, sans que leur situation fût con- < nue quant aux fournitures qu'ils avaient promis de faire. « Ub simple marché passé avec un ministère pour une « fourniture était alors un moyen de faire fortune. Sur la
« représentation de ce marché, le ministre des finances « donnait sur une partie du revenu une délégation propor- « tionnée à la valeur estimative des fournitures à faire. » Il arriva même qu'on paya d'avance, en délégations, des fournitures qui ne furent point faites. Ainsi, en 1800, le ministre des finances du Consulat constate que des coupes de bois d'une valeur de plusieurs millions avaient été déléguées, depuis trois ans, par le Directoire à un fournisseur de la marine, sans] que celui-ci ait jamais rien livré. En revanche, il avait exploité à son profit toutes les coupes, au point que l'administration des domaines n'en trouva plus à séquestrer.
Dans un pays inondé de papiers de toute sorte, dépréciés et sans valeur, au sein d'une administration anarchique et d'une société bouleversée, la spéculation et la corruption se développèrent spontanément.
Tous les documents officiels de la fin du Directoire signalent les honteuses prévarications des fournisseurs, des faiseurs d'affaires et de leurs complices. Le gouvernement, dans ses messages, les commissions législatives dans leurs rapports, les orateurs dans leurs discours, les lois dans leurs considérants, dénoncent comme un fait de notoriété publique les coupables trafics, les scandaleuses fortunes s'étalant en plein jour.
« Pourquoi fermerions-nous l'oreille, s'écrie un membre « du conseil des Anciens, à la voix de l'opinion publique « qui nous crie de toute part que la corruption est à nos « portes, qu'elle dicte tous les marchés, qu'elle assiège les « antichambres des ministres, qu'elle se glisse jusque dans