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PROGRÈS DES IDEES DE LIBERTÉ COMMERCIALE SOUS LOUIS XVI

1. Principe de la liberté commerciale proclamé par l'école des économistes : Quesnay, Turgot. l'abbé Baudeau, Le Trosne, etc. — Nouveauté et succès de leur propagande. — II. Les théories libérales de l'école ont peu de contradicteurs : Forbonnais, Necker. — Premières attaques de Necker contre les économistes : son éloge de Golbert, son livre sur le; commerce des. grains. — Necker arrivé au pouvoir cesse toute polémique.

Une fois les barrières intérieures renversées et les communications rétablies de province à province, une seconde réforme devait régler à la frontière le régime de nos relations avec l'étranger. Cette seconde réforme, tout à fait distincte de la première, présentait beaucoup plus d'importance. Refondre l'œuvre de Colbert était une entreprise considérable. Les plus érrînents ministres de Louis XVI s'y consacrèrent, et, après eux, l'assemblée constituante et ses commissions. L'origine du tarif général des douanes remonte à leurs travaux.

Nous allons en tracer l'exposé, et suivre ainsi l'historique des principes économiques qui régirent successivement les institutions douanières de la France depuis l'avènement de Louis XVI jusqu'à la Révolution.

Turgot, durant son court ministère, de 1774 à 1776, ne fit rendre aucun édit relatif aux douanes, pas plus en ce qui concerne les barrières intérieures, qu'au sujet des tarifs à la frontière. Cependant, c'est à son nom que se rattache, à juste titre, l'honneur de la politique commerciale des dernières années de l'ancien régime : l'influence de ses idées, à défaut des actes qu'il n'eut pas le temps d'accomplir, dirigea l'opinion publique et domina ses successeurs.

Nous avons déjà parlé du groupe d'économistes, connus aujourd'hui sous le nom de physiocrates, qui s'associèrent à Quesnay et prêchèrent, à partir de la seconde moitié du xviii*' siècle, un corps de doctrines nouvelles, Turgot fut le plus illustre d'entre eux. Les théories physiocratiques guidèrent, comme nous l'avons montré, le législateur dans l'établissement de la contribution foncière. Quel ne devait pas être leur ascendant, lorsque, au lieu de s'appliquer à une matière obscure et discutable telle que celle du produit net, elles s'attachèrent à propager l'idée simple et séduisante de la liberté commerciale I

Quesnay, le fondateur de l'école, n'a publié qu'un petit nombre d'ouvrages, rédigés avec une concision dogmatique. Mais, en pesant chacun de ses mots, en développant les idées renfermées ou plutôt cachées dans ses formules^ on est frappé de leur précision et de leur profondeur. La phrase qui semblait énigmatique, d'abord, parce que la pensée s'y trouve trop fortement condensée, devient intelligible, dès que la réflexion lui donne toute son extension.

Quelle longue suite de déductions abstraites suppose cette simple maxime : < XXIV. Balance en argent, chose « futile : qu'on ne soit pas trompé par un avantage appa- « rent de commerce avec l'étranger, en jugeant simplement « par la balance des sommes en argent, sans examiner le « plus ou le moins de profit qui résulte des marchandises^

ECOLE DES ECONOMISTES 3

« mêmes qu'on a vendues ou de celles qu'on a achetées. > {Maximes générales ou gouvernement économique d'un royaume agricole y 1758.)

La théorie de la balance du commerce en argent constituait jusqu'àTépoque où Quesnay émettait cette maxime un dogme incontesté : elle a conservé longtemps ce caractère. Vendre aux étrangers plus qu'on ne leur achète et recevoir chaque année un solde en argent semblait l'idéal d'une heureuse situation commerciale. Tous les auteurs de la première moitié du xviii« siècle, Dutot, Melon, ForboDuais, etc., proclament cette théorie sans même la discuter (1). Être créancier en argent des autres peuples, recevoir un solde en numéraire, représente à leurs yeux le seul véritable bénéfice commercial. « C'est à recevoir « cette balance en argent que tendent les efforts de tous « les états commerçants . Elle seule, en effet, est capable « d'augmenter la masse positive et relative de leurs mé- « taux, d'accroître leur population, de donner à la circula- « tion une activité féconde. » (Forbonnais, Éléments du commerce,)

La maxime de Quesnay, « balance du commerce en ar- « gent, chose futile », énonçait donc une vérité inconnue jusqu'alors, et sa formule, si on veut bien s'appesantir sur les quelques mots qui la développent, possède une telle justesse d'expression, qu'à 130 ans de distance, elle demeure intacte et n'est susceptible d'aucune correction.

Au sujet du commerce lui-même, la maxime fondamen-

1. Il est curieux de remarquer incidemment que cliacun de ces auteurs se vante d'avoir découvert un moyen certain de contrôler l'exactitude des publications périodiques concernant la balance du commerce : ce moyen, le même pour tous, consiste à consulter les cours des changes et à reconnaître ainsi si la nation est débitrice ou créancière en argent des nations voisines.

taie de Quesnay présente le même relief : « XXV. Entière « liberté du commerce. Qu'on maintienne l'entière liberté « du commerce, car la police du commerce intérieur et ex- « térieur la plus sûre, la plus exacte et la plus profitable « à la nation et à l'État, consiste dans la pleine liberté et la < concurrence. » (Idem.)

Voilà le programme de la nouvelle école posé par le maître et que commenteront ses disciples. Toute la doctrine s'y trouve renfermée : liberté entière! L'idée, les mots mêmes, étaient nouveaux. Beaucoup d'écrivains, sans doute, avaient parlé de liberté; mais aucun n'avait osé affronter l'hypothèse de la pleine liberté effectivement pratiquée. Vauban demandait seulement : « qu'on ne rebutât point « les étrangers qui viennent nous enlever les denrées « que nous avons de trop. » Boisguillebert ne veut pas : « qu'on apporte aucun changement aux droits d'entrée « dans le royaume, se réservant à mettre quelques règles « qui rendent la chose moins fâcheuse aux négociants. » {Détail de la France.) Melon déclare qu'il faut interdire toute exportation « des matières premières nécessaires « pour faire travailler les manufactures » et que « l'entrée « des ouvrages de soie et de laine doit être défendue ». (Melon, Essai politique sur le commerce^ 1734.)

Ces écrivains, considérés comme libéraux, sont, en effet, remplis de bonnes intentions, mais ils subissent aveuglément les préjugés de l'époque. Quesnay, arrivant après eux, inaugure, sans transition apparente, un ordre d'idées absolument nouveau : il pose comme un axiome la liberté* entière des échanges avec l'étranger.

Turgot commenta les idées de son maître avec une audace au moins égale. Dans l'éloge de Vincent Gournay, dans les lettres à Trudaine, puis surtout dans sa lettre à l'abbé Terray sur la marque des fers, le libre-échange est

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