ÉCOLE DES ÉCONOMISTES
proclamé de la manière la plus radicale : < Je conçois, dit-il, « que des maîtres de forges, qui ne connaissent que leurs
< fers, imaginent qu'ils gagneraient davantage, s'ils avaient « moins de concurrents. Il n'est point de marchand qui ne « voulût être seul vendeur de sa denrée. Si on les écoute, « et, on ne les a que trop écoutés, toutes les branches du « commerce seront infectées de ce genre de monopole. Ces « imbéciles ne voient pas que ce même monopole qu'ils
< exercent, non pas comme ils le font croire au gouverne- « ment contre les étrangers, mais contre leurs concitoyens « consommateurs de la denrée, leur est rendu par ces « mêmes concitoyens, vendeurs à leur tour dans toutes les « autres branches de commerce, où les premiers devien-
< nent à leur tour acheteurs. Quelques sophismes que « puisse accumuler l'intérêt particulier de quelques com- « merçants, la vérité est que toutes les branches du com- « merce devraient être libres, également libres, entièremeiit « libres, » [Lettre à Vabbé Terray sur la marque des^ fers, Limoges, 24 décembre 1773.)
Peu de pages aussi énergiques et aussi éloquentes ont été écrites depuis lors sur le libre-échange. Aussi peut-on croire sur parole son disciple et ami, Du Pont de Nemours, lorsqu'il attribue à Turgot le projet arrêté de supprimer tous les droits perçus sur les marchandises étrangères à l'entrée du royaume. Abolition complète des droits de douane : tel était le plan que Turgot eût exécuté, si le temps le lui eût permis. Dans sa pensée, la liberté aurait attiré le commerce du monde entier sur notre territoire : nous aurions vaincu pacifiquement l'Angleterre : celle-ci n'aurait pu lutter contre nous qu'en sacrifiant les centaines de millions du produit de ses douanes; ou, si elle avait eu la maladresse de ne pas y renoncer résolument, sa puissance commerciale eût succombé devant le dévelop-
pemenl de la nôtre. [Mémoire sur la vie, P administration et les ouvrages de Ttirgot, par Du Pont de Nemours.)
C'était là la réalisation spéculative des théories énoncées précédemment. Seulement, dans les combinaisons de Turgot, un point essentiel fait toujours défaut, la transition. Gomment passer sans secousse du régime des prohibitions à celui de la complète liberté? Par quel moyen préserver d^une ruine subite les industries établies à Fabri des tarifs? Ces difficultés de transition ne semblent jamais avoir préoccupé Turgot,ni dans cette matière, ni dans aucune autre. Aussi ses meilleures conceptions échouèrent-elles dès leur première application, pour ne triompher plus tard qu'entre des mains plus habiles.
La théorie de la liberté commerciale propagée par Quesnay et Turgot avait pour organe militant un recueil périodique dirigé par l'abbé Baudeau, intitulé d'abord Éphémérides du citoyen, puis Nouvelles Épkémérides économiques. Tous lesphysiocrates y collaboraient. L'abbé Baudeau compromettait bien quelquefois sa secte par ses eiagérations et l'excès de son zèle. Ainsi, dans son journal, pour désigner Quesnay, on disait : < l'homme qui a paru », et ailleurs : « l'antiquité lui aurait élevé des autels » (1775, tome V), ou bien : « la morale du produit net fut le plus beau € présent que Dieu ait envoyé aux hommes. » — « Il y a < trois inventions merveilleuses dans le monde : l'écri- « ture, la monnaie et le tableau économique de Quesnay. »
Ces intempérances de langage choquaient quelques esprits délicats. La Harpe trouvait que le recueil de l'abbé Baudeau « parlait en style prophétique, et non français, du « prix des farines et de la manière de faire le pain ». {Correspondance littéraire, livre XIX.) Mais le ridicule, s'il se produisait quelquefois, disparaissait dans la masse d'excellents et solides travaux, traitant les sujets les plus éle-
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vés et les plus actuels avec une logique inflexible, inconnue Jusque-là. Du Pont de Nemours, qui dirigeait les Éphéînérides avant Tabbé Bandeau, y fit paraître successivement presque tous ses ouvrages; le M^*de Mirabeau, Le Trosne, Mercier de la Rivière y écrivaient tour à tour.
Ce dernier venait de publier, en même temps, son ouvrage sur YOrdre naturel et essetîtiel des sociétés politiquesy le plus séduisant traité de la physiocratie et le 'mieux fait pour vulgariser la science.
Le principe delà liberté commerciale, grâce à la propagande de ces hommes éclairés, pénétrait peu à peu profondément dans Topinion publique.
Les économistes, malgré la nouveauté de leurs doctrines et le retentissement de leur prosélytisme, ne rencontrèrent presque aucun contradicteur. Quesnay fut obligé de publier lui-même, sous un nom supposé, des critiques de ses propres ouvrages, afin de créer une discussion. (0Ây>c/2 on contre le tableau économique^ novembre 1767 ; — Nouvelle défense du système mercantile^ avril 1766.) L'école avait absorbé dans son sein à peu près la totalité des hommes versés dans Tétude des finances et du commerce. En dehors d'elle, personne n'existait plus qui pût lui tenir tête. Nous ne parlons pas d'un avocat nommé Linguet, rédacteur des Annales politiques. Ce Linguet, libelliste violent et médiocre, universellement méprisé, souvent ridicule, avait cru prendre un rôle remarquable en se déclarant l'ennemi des économistes.
Sans doute, quelques esprits sérieux demeuraient encore attachés aux idées anciennes, Forbonnais par exem-
pie, et Necker, mais ils ne luttaient pas, ou bien, après avoir tenté de lutter, ils y renoncèrent.
Forbonnais, célèbre à juste titre par ses Becherches et considérations sur les financeSy conquit en économie politique une moindre réputation qu'en finance. Ses traités sur le commerce se bornent à exposer méthodiquement les idées en cours. Après Tavènement des physiocrates, il continua à professer les dogmes qu'il avait appris ou enseignés dans sa jeunesse, sans paraître même avoir connaissance des idées nouvelles.
Necker, au début de sa carrière, eut la velléité de se poser en antagoniste déclaré de l'école des économistes. L'Académie proposa, en 1773, pour sujet de son prix annuel : l'Éloge de Colbert. Necker venait alors de quitter sa maison de banque, âgé seulement de 40 ans, riche et tourmenté d une ambition plus haute que celle de l'argent. Les gazettes n'avaient encore mentionné son nom qu'à l'occasion de ses discours à l'assemblée des actionnaires de la compagnie des Indes. L'amour du succès l'entraîna. Il crut y atteindre plus vite en osant railler, dans son Éloge de Colbert, l'école des économistes alors en pleine puissance. Il obtint le prix. Mais il perdit, dès ce moment, le bénéfice d'une association avec les hommes les plus éclairés de son siècle, association dont le pays et lui-même eussent retiré un profit inappréciable. La liberté commerciale formait le corollaire naturel de ses idées novatrices en finances. S'il ne s'était pas maladroitement engagé au début, s'il avait combattu les entraves douanières avec la même énergie que l'injustice des tailles, les vexations des collecteurs, l'avidité des courtisans, il aurait fortifié ses propres créations, et acquis le concours d'un groupe d'amis puissants, capables de le soutenir efficacement dans sa lutte contre les abus.
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L'Éloge de Golbert obtint uk succès considérable, succès très justifié par la beauté, un peu emphatique, du style, et par l'élévation des pensées. A cette admiration de l'ouvrage se mêlait un secret plaisir d'entendre critiquer ouvertement les disciples de Quesnay : ceux-ci, en effet, comme nous l'avons dit, malgré la faveur générale dont ils jouissaient, fatiguaient quelquefois le lecteur par l'exagération des éloges qu'ils se distribuaient.
La question du commerce des grains donna bientôt à Necker une seconde occasion d'entrer en lice. La réglementation sur ce sujet préoccupait vivement les esprits; il s'agissait d'assurer la subsistance du peuple et en même temps la tranquillité publique. Les émeutes devenaient la conséquence de la disette. Les économistes proposèrent, en vertu de leurs théories générales, la liberté complète comme le plus sûr moyen d'approvisionner en tout temps le pays. Turgot fut sur le point de réaliser cette liberté, et déjà même il venait de la faire décréter pour l'intérîetir du royaume (Lettres patentes du 2 novembre 1774), lorsqu'une sédition fit suspendre l'expérience. C'est à ce moment que parut le nouvel ouvrage de Necker, combattant plus audacieusement que le précédent les économistes, sans réticences ni réserves. Il produisit une si vive impression qu'on accusa sa publication des émeutes survenues contre l'édit de liberté rendu par Turgot : comme si un livre, en quatre parties et soixante-quatre chapitres, pouvait jamais exercer une action sur la populace (1)!
L'Éloge de Golbert et le Traité de la législation et du commerce des grains constituent, de la part de Necker, des œuvres qu'on peut relativement nommer des œuvres de jeunesse. Une fois arrivé au pouvoir, soit par sagesse, soit
1. Les mémoires de l'abbé Morellet prouvent aujourd'hui, d'une manière authentique, que cette accusation ne reposait sur aucun fondement.
par impuissance, il renonça absolument à ce rôle agressif, et, tout en conservant ses opinions, il cessa complètement d'attaquer les économistes. « Necker, dit M. Léonce « de Lavergne, vit le public disposé à tourner contre « Tesprit de système et il profita du moment pour fonder « sa propre réputation aux dépens de Turgot et de ses amis. « Plus tard, quand il entra au ministère, il se rapprocha « beaucoup de l'application des doctrines économiques. » (Léonce de Lavergne, Économistes français du xviii* siècle^ 1870.)
Necker comprit-il que la lutte était inégale, oubien, continuateur de Turgot en finances, associé à ses idées fiscales, jugea-t-il convenable de mettre de côté des discussions malencontreuses? toujours est-il que les économistes ne le comptèrent plus parmi leurs adversaires ; on le vit même en diverses circonstances seconder leurs vues. Ce fut lui qui, en 1779, restitua aux manufactures la liberté des procédés de fabrication (Lettres patentes du 5 mai 1779), et restaura ainsi, en partie, l'œuvre avortée de Turgot. Dans la question du commerce des grains, il ne donna qu'une application très réservée à ses anciennes théories en faveur de la suspension temporaire de Texportation (1).
Ses conclusions en matière commerciale se rapprochèrent beaucoup, comme dit M. Léonce de Lavergne, des doctrines économiques. Elles aboutissent, dans son traité sur Tadministration des finances, à demander la suppression des prohibitions et leur remplacement par des droits de 15 0/0 ad valorem au maximum : 15 0/0 ad valorem contre les marchandises étrangères les plus redoutées I Les prétentions des protectionnistes d'alors paraissent
1. En Languedoc, en Provence, dans la Guyenne, le Béarn et le Roiissillon, pendant l'année 1777 seulement.